‹ Les frères Chantemesse (volume 2)Chapitre 4 sur 23 · CONVERSATION ATTENDUE · texte numérisé non relu

CONVERSATION ATTENDUE

Une chaise de poste galope sur la route de Picardie.

Elle emporte à travers la nuit le comte et le chevalier de Chantemesse.

Peut-être le moment est-il venu de placer ici les portraits des deux frères.

Ils sont de la même taille ; Tainé, le comte Hector de Chantemesse, a quarante-deux ans, et il les porte bellement. Tout est correct cn'lui, réfléchi, posé : physionomie, démarche, geste. Mais il y a de la bonté sous la gravité de son regard, comme sous la fermeté de sa parole. On respire à son contact un air de saine province.

Autre chose est du chevalier. Celui-ci n'a que vingtsept ans. De la jeunesse il possède tout ce qui justifie les caprices amoureux dont nous l'avons vu être l'objet : la distinction, les manières ouvertes, la souplesse de mouvements, la jambe fine, la séduction involontaire. Mais ces dons naturels sont gâtés par une fatigue physique et

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morale : les lignes délicates de son visage sont altérées par l'orgie; il est pâle d'une veille continuelle. L'éclat des yeux s'efface sous la rougeur des paupières ; le sourire erre entre les lèvres décolorées. La main, restée admirable sous les marbrures de la fièvre, est agitée d'un léger tremblement. Son costume même, quoique marqué au coin de l'élégance, porte les traces de la négligence; la poudre de ses cheveux est éparse; son jabot est froissé; ses dentelles sont d'un prix rare, mais d'une blancheur équivoque. Tel est le chevalier Pierre de Chantemesse.

Le comte le regarde en silence, à la dérobée, et aucune de ces nuances n'échappe à son regard observateur et triste.

C'est le chevalier qui rompt le premier ce silence, et qui s'exprime sur le ton d'enjouement qui lui est habituel.

— Savez-vous, mon frère, dit-il, que vous venez de commettre un véritable enlèvement, un rapt dans toutes les règles, à l'égard de ma personne? J'en suis encore tout étourdi. Vous m'apparaissez, vous m'entraînez, vous me forcez de monter en chaise de poste... et fouette cocher! Tout cela sans presque me dire un mot, sans me permettre de vous sauter au cou. D'honneur, je crois être le jouet d'un songe. Que n'attendiez-vous au moins jusqu'à demain matin?

— Demain matin vous ne seriez pas parti.

— C'est peut-être vrai.

— Et pourtant le séjour de Paris vous eût été dangereux au révieil. J'ai entendu murmurer autour de mo^ les mots de prison, de For-l'Evèque, à propos de votre escapade à l'Opéra. Vous avez des ennemis, Pierre.

— Des rivaux tout au plus.

— Ils auraient pu vous nuire^ croyez-moi^ et nous

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t avons bien fait de mettre quelques longueurs de poste

entre eux et vous.

— C'est égal, mon frère, dit le chevalier, il a fallu toute votre autorité pour me décider à vous suivre.

— Vous avez agi sageinent... une fois dans votre vie.

— Oh I ne faites pas trop honneur à ma sagesse de ce bon mouvement. J'ai cédé surtout au piquant et à l'imprévu de l'aventure. Tout m'intriguait et tout m'intrigue encore là-dedans : votre air de mystère, votre refus de me donner des explications...

— Je ne vous ai pas refusé des explications, Pierre, je les ai remises à plus tard.

— Alors, maintenant vous allez pouvoir me dire...

— Tout ce que vous voudrez.

— D'abord oiX allons-nous ?

— A Arras.

— A Arras ! s'écria le chevalier avec un sou})resaut, dans notre famille?...

— Dans notre famille. N'êtes-vous pas jcontent, Pierre, de revoir notre père, ce vieillard, qui demande tous les jours de vos nouvelles?

— Mon pauvre père 1 murmura le chevalier avec attendrissement; quel souvenir et quelle figure vous évoquez là! Voilà six ans que .je n'ai contemplé ses traits nobles et doux, ses traits que vous me rappelez si bien, Hector! Voilà six ans que Je n'ai serré ses mains vénérables! Gomment oserai-je supporter sa vue après six ans d'ingratitude?

. — Le cœur de notre père a des trésors d'indulgence.

— Ah! je vous en veu;x de me ramener à Arras! Je vous en veux de me remettre en face de mon remords I J'aurais dû me méfier davantage de vos projets.

— Paris vous est donc bien chier? dit le comte.

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— Paris! répéta le chevalier.

Et il tomba daas une rêverie^ d*où il sortit pour s'é^ crier avec un accent singulier :

— Eh bieni oui, j'aime Paris, et je sens bien que je suis rivé à lui pour la vie. Le pli est pris désormais. Pa« ris m'a volé à la province, comme ces bohémiens qui font métier de voler les enfants. Â présent, le bohémien Paris est devenu mon second père, et insensiblement j'ai fini par l'aimer, autrement que le premier, cela va sans dire, d'un amour composé moitié d'habitude et moitié de rancune. Paris est bon diable après tout, Paris est sans façon; il vous prend comme vous êtes, sans exiger de reconnaissance. Vive Paris! vive sa joie facile, sa gaieté toujours prête, son bonheur argent comptant!

— Donc, vous êtes heureux?

— Le sais-je? Je n'ai pas le temps de le savoir, à peine ai-je le temps de vivre.

Le comte reprit, comme en faisant un effort sur luimême :

— Pardonnez à mes interrogatoires, Pierre. Il ne m'a guère été possible, dans l'unique journée que j'ai passée à votre recherche, de me rendre compte de votre existence à Paris. Pourtant, d'après ce que j'en ai entrevu, j'ai deviné plus de soucis, plus de tracas que^vousne voulez en avouer. Je ne vous parle pas de vos dettes, je n'ai aucune observation à vous adresser à ce sujet. La pension que vous fait notre père est insuffisante, je le comprends. Vous avez demandé des ressources au jeu.. • Ne vous en défendez pas, — ajouta-t-il en surprenant un mouvement du chevalier.

— Je ne me défends de rien, répondit vivement celuici; mon vice marche la tête haute. Mais ne dites pas de mal du jeu, Hector; c'est la reine des passions, et celle qui les résume toutes. Le jeu, c'est ]ia guerre, c'est le

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commerce, avec leurs résultats immédiats, grâce à une carte relevée ou à un dé assis.

— Le jeu, c'est le désordre, dit brusquement le comte.

Le front du chevalier se rembrunit; puis^ secouant la tète, il essaya de sourire.

— J'attendais ce mot, dit-il avec amertume. C'est vrai, le désordre s'est peu à peu emparé de moi; peu à peu j'ai abandonné les solides et honnêtes sociétés que je devais à notre nom et aux relations paternelles. Que voulez-vous? Je n'ai pas consenti à m'ennuyer vertueusement. La curiosité m'a pris : j'ai regardé au-dessous de moi, et du salon je suis glissé au cabaret. Mais, dans ma chute, rOpéra s'est trouvé comme intermédiaire. Paris et l'Opéra, tout est là pour moi maintenant.

— Et n'avez- vous jamais rêvé d'une autre existence? Le chevalier le regarda fixement, et lui répondit :

— Si... quelquefois.

— Eh bien! dit le comte avec émotion, il en est temps encore, peut-être...

— Non ; je ne suis apte à rien, je n'ai rien appris. S'il existait une armée véritable, je serais depuis longtemps dans ses rangs; mais traîner dans les antichambres un uniforme inutile, à quoi bon? Un emploi à la cour? une charge? Le moindre travail m'est odieux. Aussi je vous admire, vous, mon frère, je vous laisse soutenir seul l'honneur de notre blason, ce dont vous vous acquittez à merveille. Au milieu de cette époque épuisée, corrompue, vous avez su embrasser la seule carrière digne, non-seulement d'un gentilhomme, mais d'un homme : l'agriculture.

— Nous sommes plusieurs comme cela, dit le comte en souriant.

^ Vous me montrerez vos fermes, vos prairies; vouK

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n'initierez à vos travaux, vous me présenterez vos paysans.

— De grand cœur^ Pierre!

— Ce n'est pas tout, dit le chevalier.

— Quoi donc ?

— Il me reste encore une chose à vous demander, celle par laquelle j'aurais dû commencer.

— Demandez, dit le comte.

— Qu'est-ce que nous allons faire à Arras?

— C'est juste. Vous venez à mes noces, Pierre. Le chevalier fit un geste d'étonnement.

— Vous vous mariez, Hector?

— Oui. Cela vous surprend?

— Non, dit le chevalier après un moment de réflexion; seulement, je n'étais pas préparé à cette nouvelle, excusez-moi. J^avouerai même que je ne croyais pas vos idées tournées vers le mariage. Il me souvient de vous avoir entendu exprimer jadis des opinions entièrement opposées à votre détermination d'aujourd'hui.

— On se dément avec l'âge.

— Vous avez toujours été et vous serez toujours un homme raisonnable. Votre dessein a sans doute été longuement et profondément mûri. Et puis vous vous devez à notre famille, qui ne doit pas s'éteindre.

— Vous l'avez dit, Pierre, reprit vivement le comte ; tel est là le principal, le seul mobile de mon mariage.

•— Le seul? répéta le chevalier avec un accent d'inquiétude.

— Tout vous sera expliqué en temps et lieu , mon frère ; quoi qu'il en soit, un acte de ma vie aussi important ne pouvait s'accomplir dans votre présence. Voilà pourquoi je suis allé vous arracher à Paris et à ses pompes.

— Que votre volonté soit faite! dit le chevalier en riant.

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ARIIAS

On approchait d'Arras, et déjà le chevalier Pierre de Chantemesse, qui avait tant paru regretter Paris, manifestait un contentement qui croissait de relais en relais.

Il se penchait sans cesse à la portière pour reconnaître la campagne et désigner les villages.

Lorsqu'on entra dans le faubourg d'Amiens, il s'écria, les yeux humides :

— ma bonne vieille ville d'Arras! Chère ville qui me semblait si grande, lorsque je n'en connaissais pas d'autres! Univers de mon enfance, je te revois donc!

Et ses souvenirs lui revenaient en foule ; il nommait les rues, les places.

*- Tout à l'heure, annonçait-il à son frère, nous allons passer devant le couvent des Ursulines... Au détour, c'est l'auberge du Cœur-Joyeux... Sa belle enseigne en fer existe-t-elle toiiyours?... Et le chapelier du opin? Et

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la petite boutique de mercerie des demoiselles Minard?... Ycici le marché où j'accompagnais la servante Catherine... Mais, au fait, ma vieille Catherine?...

— Vous allez la retrouver, répondit le comte : vous retrouverez tout le monde, grâce à Dieu.

Le chevalier aperçut sur la grande place les innombrables pigeons dont l'espèce n*est pas encore perdue aujourd'hui. Il vit passer, fièrement campées sur des ânes les femmes d'Âchicourt, avec leur écorcheu sur le dos et leur colinette sur la tête.

Sou cœur ployait sous une joie enfantine.

11 salua successivement l'hôtel de M. de la Yacquerie^ l'hôtel de Canettemont, l'hôtel d'Âoust.

Enfin, rue des Portes-Cochères, la voiture s'arrêta.

On était arrivé à l'hôtel de Chantemesse.

— Laissez-moi monter seul l'escalier... l'escalier à rampe de bois, dit le chevalier en s'élançant hors de la chaise de poste. .

En haut de l'escalier il trouva son père qui l'attendait les bras ouverts.

C'était un de ces beaux vieillards aux longs cheveux blancs, comme Greuze en a mis dans ses toiles et Diderot dans ses drames.

— J'avais promis de vous le ramener, mon père, dit le comte, suivant de près.

Aprè3 les effusions qu'on devine, le chevalier voulut visiter l'hôtel du haut en bas. A chaque pièce, à chaque meuble, c'était une exclamation. Il s'arrêtait devant un portrait, ou un trumeau, ou un dessus de porte qui lui rappelait un monde d'impressions. Il s'asseyait dans les bergères à sujets; — ou bien il ouvrait précipitamment un secrétaire et respirait à pleines narines les odeurs intimes et pénétrantes qu'il y retrouvçdt.

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Derrière lui se tenait la vieille servante Gatherinei qui le regardait en riant et en pleurant.

Il coucha dans sa chambre de jeune homme, dont la fenêtre donnait sur la rue Saint-Jean-en-Ronville; mais, malgré de bons draps gros et frais, il ne put trouver le sommeil que fort tard. Il repassa son enfance, sa jeunesse, tous ces petits événements qui occupent une si grande place dans la vie.

Ce soir-là, Paris fut un peu oublié.

Le lendemain, de bonne heure, il fut réveillé par le comte.

— Gomment avez-vous dormi, Pierre?

— Mal, bien mal, répondit le chevalier en souriant; je n'ai pas fermé Toeil de la nuit.

— Est-ce possible?

*- Mais je ne m'en plains pas, au contraire.

— Vous savez que c'est aujourd'hui dimanche, reprit le comte.

— Non; mais puisque vous me le dites... C'est donc cela, ce bruit de cloches que j'ai entendu...

-^ Habillez-vous, Pierre, nous allons sortir ensemble.

— Où me conduisez-vous?

— A l'église Saint-Nicolas-sur-les-Fossés-et-du -Vivier.

— Chaque dimanche, en effet, j'allais y entendre la messe.

À son tour le comte sourit.

— Ce n'est pas uniquement pour vous faire entendre la messe que je vous emmène à Saint-Nicolas; c'est aussi pour vous faire rencontrer avec les parents de la jeune fille que je dois épouser, et avec cette jeune fille eliemèm^. ^

— Je serai bientôt prêt, dit le chevalier.

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— M"* de Crespy appartient à une des plus anciennes et des plus honorables familles de l'Artois. Les Crespy ont été toujours liés d'amitié avec les Chantemesse.

— Les Crespy! s'écria Pierre, mais je me souviens d'eux parfaitement. Tout enfant, ma mère me conduisait dans leur hôtel, après vêpres; on se rangeait cérémonieusement en demi-cercle dans un grand salon tout rouge, et l'on causait à voix discrète en laissant venir la nuit, sans se presser d'allumer les lampes. Dieu I que je m'y suis ennuyé I

— Ce sont d'excellentes gens, d'une dévotion un peu outrjée seulement.

— Les Crespy! je crois encore les voir... un homme sec, long, ridé, enfermé dans un habit raide comme une tapisserie.

— Le grand-père... Hugues -Perrin- Guillaume de Crespy.

— Puis une dame, un peu sourde, continua le chevalier.

— La mère.

— Et encore une autre vieille dame , très-aimable, très-gaie, mais ne remuant pas, celle-là, toujours dans un grand fauteuil.

— La tante Sidonie, dit le comte; une femme d'esprit, en effet, ayant voyagé, plus mondaine. Peste ! quelle mémoire, mon frère ! Et dans cette famille Crespy, ne voyezvous pas d'autres visages encore?

— Attendez donc, reprit le chevalier; une petite fille de huit ou neuf ans, avec laquelle je jouais...

— M"* Marthe de Crespy.

— Marthe, c'est cela... une charmante enfant, toute vive, toute mignonne, toute...

— Ma future femme, dit le comte.

— Quoi! cette petite fille?...

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— Cette petite fillô est devenue une jeune fille. Marthe a dix-sept ans aujourd'hui. Vous la verrez tout à rheure : c'est une personne d'une beauté remarquable et de l'esprit le mieux cultivé. Je serais étonné qu'elle ne vous plût pas.

-—Elle me plaisait déjà beaucoup autrefois.

En descendant l'escalier, ils se croisèrent avec la vieille Catherine.

— Ecoute, Catherine, lui dit le chevalier, si tu veux bien me gâter comme autrefois, tu me feras aujourd'hui des ratons pour mon déjeuner.

Les ratons sont les crêpes d'Àrras.

Les deux frères arrivèrent à l'église Saint-Nicolas-surles-Fossés-et-du-Vivier, aujourd'hui l'église Saint-Jean- Baptiste.

Ils y avaient été précédés par la famille Crespy au grand complet, y compris leurs domestiques.

Les Ghantemesse prirent place à leur banc, du côté opposé à celui des Crespy.

Pas un salut, pas un regard ne fut échangé pendant l'office divin

La présentation eut lieu solennellement au sortir de la messe, sous le portail, au milieu de la foule qui s'écoulait.

Le chevalier reconnut M. Hugues-Perrin-Guillaume de Crespy tel qu'il l'avait laissé, toujours sec et long, dans son même large habit de tapisserie.

— Il a, ma foi, tout à fait bel air, murmura le grand vieillard à l'oreille du comte, mais il semble iin peu pâle. '

— La fatigue du voyage...

— Eh quoi! c'est le petit Pierre 1 s'écria M"' de Crespy, laissez donc qu'on vous voie, mon cher enfant... Comme il ressemble à sa défunte tnère!

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~ Vous étiez l'ainie de ma mère, madame, dit le ehe- ▼aiier avec sensibilité. Ohl combien je serai heureux de pouvoir parler d'elle avec vous! Vous me le permettrez souvent, n'est-ce pas?

— Qu'est-ce qu'il dit? demanda M"** de Grespy, dont nous avons mentionné la surdité.

Son mari lui répéta la phrase du chevalier.

— J'avais bien entendu, répliqua-t-elle, selon un de ses tics accoutumés.

M"* Marthe ne disait rien et n'avait rien à dire, mais elle n'avait pas été la dernière à regarder le chevalier.

Le comte n'avait pas menti en parlant de sa beauté : Marthe de Grespy était ravissante; taille élancée, visage d'un ovale parfait, grands yeux noirs, bouche expressive.

Pierre de Chantemesse qui s'y connaissait, en fut ébloui.

.Et malgré lui, en comparant l'âge de la jeune fille avec celui de son frère, il ne pouvait s'empêcher de trouver la disproportion trop visible. Mais il garda ses réflexions pour lui.

La présentation terminée, M. de Grespy dit aux deux frères, aussi gracieusement que son air sec et ridé le lui permettait :

— Ges messieurs nous feront sans doute l'honneur de pousser jusqu'à notre hôtel; notre chère tante Sidonîe, que sa cruelle maladie empêche de sortir, sera enchantée de revoir le clievalier de Ghantemesse.

Pub, se tournant vers un laquais tout de noir vêtu :

— Damiens, dit-il, précédez-nous à l'hôtel de Grespy et portez-y nos livres du messe.

Ge Damiens n'entendit pas l'ordre qui lui était donné.

Ses yeux étaient fixés sur MM. de Ghantemesse et allaient de l'un à l'autre avec une indéfinissable curioûté.

38 LES PRJË;RE8 GHANTEMESSE

— Damiens! s'écria M. de Crespy avec impatience. Le laquais sembla sortir d'un rêve et se fil répiéter ses

instructions.

— Dans une heure, ajouta sévèrement M. de Crespy, vous viendrez dans mon cabinet; j'ai à vous parler.

Damiens s'inclina et s'éloigna.

— Qu'est-ce que vous disiez donc à ce garçon? demanda M""' de Crespy.

— Rien. Ce Damiens a des allures ténébreuses, et je veux lui donner son congé.

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LA TANTB SIDONIE

La tante Sidonie I

Une figure qu'il faut esquisser et qui appartient bien à son époque.

Au physique c'était Scarron en jupons; comme lui, elle était paralytique et vivait depuis plusieurs années clouée sur un fauteuil de douleur, après avoir été la femme la plus active, la plus remuante, la plus sémillante qui se pût voir.

La tante Sidonie n'avait pas toujours habité Arras ; on s'en apercevait bien, — et elle tenait à ce qu'on s'en aperçût.

Mariée à M. de Labourdois, un maître des requêtes que les devoirs de sa charge appelaient à Paris, elle avait passé son bel âge dans la capitale, et la chronique prétendait qu'elle ne l'y avait pas précisément employé aux soins exclusifs du ménage.

Elle avait eu un salon, ou plutôt une ruelle, et dans cette ruelle elle avait reçu une partie de la société éva-

40 LES FRÈRES GHANTE^ËSSE

porée d'alors : beaux esprits, femmes répandues, poètes à la mode, officiers faisant de la tapisserie, abbés faisant des madrigaux.

Une des relations dont la tante Sidonie aimait le plus à se vanter, était la belle M"® d'Etiolés, devenue plus tard la marquise de Pompadour. Ce nom revenait souvent et à tout propos dans sa conversation : c'était sa chère d'Etiolés par ci, son excellente marquise par là. Elle ne cessait de vanter son crédit auprès d'elle ; et, de fait, on citait à Arras deux ou trois personnes auxquelles sa recommandation n'avait pas été inutile.

Cela aurait été pour le mieux, si malheureusement la tante Sidonie, poussant jusqu'à l'extrême le culte des souvenirs, n'eût partagé l'indépendance de sentiment de sou illustre amie. Elle avait des idées excessivement commodes sur la morale, et elle ne se gônait pas pour les exprimer avec une liberté de langage qui sentait son CEil- de- Bœuf d'une lieue.

Cela faisait frémir le sévère M. de Crespy. Quant à M^^ de Crespy, elle n'entendait pas, comme on sait.

Quoique impotente, la tante Sidonie jouissait d'une réputation détestable dans Arras. Il est vrai que les domestiques ne se faisaient pas faute de colporter ses saillies pour se venger d'elle; car une des nuances du caractère de la tante Sidonie était d'être insupportable à ses gens. Sans pouvoir bouger de place, elle trouvait le moyen de les occuper continuellement et de se rappeler sans relâche à eux, soit par le bruit de sa sonnette, soit par les éclats de sa voix. Etaient-ils à ses côtés, elle réveillait encore leur zèle en les frappant d'une béquille à bec d'or.

Cette béquille jouait un rôle énorme dans la vie de la tante Sidonie. Personne n'échappait à cette béquille.: terrible pour les domestiques, elle était caressante pour

1JB& FRÈRES ŒÀNTBME8SIES 41

les visiteurs. On se félicitait d'un petit coup amical de la béquille de la tante Sidouie^ comme d'une bonne fortune.

Cette béquille était un baromètre pour tout le monde; il n'était pas rare d'entendre dire : .

— La béquille de la tante Sidonie est au beau temps. Ou bien :

— Il y aura de l'orage; entendez-vous la béquille de la tante Sidonie?

Cette fée oisive et désolée de son oisiveté, cette H™® Pernelle assise, était donc sans autorité dans l'b6tel de Crespy qu'elle aurait tant voulu gouverner.

Ses doctrines légères venaient échouer contre la dévotion du grand-père, et ses criailleries contre la surdité de la mère.

Dans ces circonstances, la tante Sidoiye avait résolu de tourner toute son influence vers sa nièce Marthe de . Crespy.

Elle eut bon marché de cette àme neuve, à qui elle ne cessait de parler de la cour et de montrer Paris dans un mirage.

— Tu n'es pas faite pour végéter dans cette maussade ville d'Ârras, lui répétait-elle constamment. Quand on est belle, on se doit au monde; c'était l'opinion de ma chère d'Etiolés, et c'est aussi la mienne. Tu as la taille et la démarche de Chàteauroux, avec quelque chose de plus piquant dans le port de tète. Et ces précieux avantages resteraient ensevelis au fond d'une triste province? Non, non! cela ne sera pas, mille fois noni

Et la béquille de retentir sur le parquet.

Depuis quelques jours la tante Sidonie affectait de grands airs de mystère.

La veille de l'arrivée à Arras du chevalier de Chante* messe, elle St mander Marthe.

42 LES FRÈRES GHANTEMESSfi

— Approche, petite, lui dit-elle; mais auparavant examine si les portes sont bien closes, car il ne faut pas qu'on puisse entendre noire conversation.

— De quoi s'agit-il donc, ma tante?

— D'un secret,., d'un secret des plus importants. ■5— Quel bonheur I

— Es-tu discrète, au moins?

— Ohl ma tante I

— Ehl mon Dieu, je l'étais si peu à ton âge !

— Mais moi, c'est autre chose, dit étourdiment la jeune fille.

— Je te remercie du compliment.

Marthe, un peu confuse, s'assit aux pieds de la tante Sidonie, sur un tabouret fort bas.

— Parlez en toute confiance, ma tante; parlez vitel

— Eh bienl j'ai écrit pour toi, il y a quelques jours, à mon amie la marquise.

— A M"' de Pompadour? s'écria Marthe.

— Oui, mignonne.

— Vous lui avez écrit? Et qu'avez-vous pu lui dire de moi, ma tante?

— Tout le bien possible, chérie; j'ai vanté ta grâce, ton élégance, ta physionomie...

— Y pensez-vous, ma tante? s'écrie Marthe dont un flot de rougeur inonda soudainement le visage.

— Je t'ai recommandée à elle, je veux qu'elle s'occupe de ton avenir.

— Mais que peut pour moi M™* la marquise de Pompadour?

— Gomment, ce qu'elle peut? Toutl Ne sais-tu donc pas...

La tante Sidonie s'interrompit en s'apercevant de son inconséquence.

— Tu ferais une excellente dame d'honneur, reprit-elle.

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— Et mon mari? objecta Marthe.

— On ferait de lui autre chose.

— Mon grand-père est-il instruit de votre démarche?

— Non, ton grand-père est un bon homme, mais imbu de préjugés gothiques. Nous attendrons pour lui en parler que la marquise m'ait répondu.

— Si elle ne répondait pas?

— Sois tranquille, petite.

— Mais cependant...

— Elle répondra.

Cette conversation a dû sufBre pour faire connaître à nos lecteurs le caractère de la tante Sidonie.

Ils comprendront qu'en raison de ses principes elle ne s'inquiétât que médiocrement du mari qu'on destinait à sa nièce. M. de Ghantemesse on un autre, peu lui importait. Elle ne voyait dans un époux qu'un nom, plus ou moins honorable, et qu'un prétexte à l'émancipation de Marthe. Aussi fit-elle un excellent accueil au comte et au chevalier^ Elle savait être infiniment aimable dès qu'elle le voulait, comme toutes les vieilles femmes de ce temps-là. Les deux frères se retirèrent enchantés, séduits; et le comte, en particulier, crut fermement avoir trouvé une alliée en elle. Après leur départ, la tante Sidonie attifa Marthe vers son fauteuil, et lui dit :

— Ces Ghantemesse sont décidément des gens fort bien élevés, n'est-ce pas, petite?

— Oui, ma tante.

— Tout examiné, tu auras dans le comte un mari du meilleur ton et, je crois, plein de cette réserve que nous savons tant apprécier, nous autres femmes de cour.

La jeune fille garda le silence.

— Néanmoins, continua la tante Sidonie, si j'avais une préférence, il me semble qu'elle serait pour le chevalier. Et toi, Marthe?

44 LES FRÈRES GHÂIfrEMESm

MillTRB ET TALBT

M. de Grespy s'étant rappelé qu'il avait quelque chose à dire à son laquais Damiens^ sonna pour qu'on le fit venir.

Damiens se présenta sur-le-champ et se tint debout dans un angle de la chambre en attendant les ordres de M. de Grespy.

Celui-ci s'assit à son secrétaire, mit ses lunettes^ attira à lui un cahier et aligna quelques chififres.

Puis il prit dans un tiroir de l'argent qu'il compta et étala.

— Approchez, dit-il à Damiens; voilà quarante livres trente sols huit deniers, qui vous reviennent sur vos trois mois de gages. Comptez.

La figure de Damiens exprima la stupéfaction.

— Monsieur me renvoie donc? dit-il.

— Le mariage de ma fille me permet de diminuer le personnel de ma maison, répondit M. de Grespy.

LES FRÈRES GHAiKTEMESSB 45

— Ce mariage n'est cependant pas encore &U, 4d>jecta Dainieos.

— Que voulez-vous dire?

— Je veux dire que monsieur cherche un prétexte pour me renvoyer.

— Et quand cela serait?

— Dans ce cas, je me permettrais de lui demander en quoi mon service lui a déplu.

M. de Crespy demeura muet.

— Y a-t-il quelque chose à reprendre sur ma moralité? coutinua Damiens.

— Non.

— - Mes habitudes religieuses sont connues.

— Je le sais, dit M. de Crespy; vous m'avez été recommandé par des ])ersounes en qui j'ai toute confiance.

— Alors, pourquoi me renvoyer?

— Ecoutez, Damiens, dit- il, je vais vous parler avec franchisé. Je vous crois un brave garçon, mais vous êtes un singulier homme. Vous êtes tantôt sombre et taciturnCy tantôt violent et exalté; La nuit on vous entend parler seul dans votre chambre. On dirait que vous ne vous appartenez pas, que vous obéissez à des voix secrètes. Parfois vous semblez ne plus èlre à cette terre; votre regard erre dans le vide, et l'on ne saurait obtenir une parole de vpus. D'autres fois, au contraire, par un revirement subit, vous prenez un intérêt extraorAlinaire, minutieux, indiscret, à ce qui se passe près de vous; TOUS devenez questionneur, et l'on a grand'peiue à vous éloigner. Ce n'est pas tout. Vous avez des habitudes sinistres : au moindre symptôme de malaise, vous vous faites saigner sur-le-champ. L'autre matin, on vous i^ trouvé dans votre chambre étendu sans connaissance, votre appareil arraché. Le sang avait coulé par dessous la porte. Je vous le dis : ces manières inquiétantes chez

le premier venu, ne sont pas supportables dans un valet. Voilà pourquoi je suis forcé de renoncer à vos services, si honnêtes et loyaux qu'ils aient été jusqu'à présent.

Damiens avait prêté la plus grande attention à cette harangue.

11 se contenta de dire, lorsque M. de Grespy eut fini de parler :

— Je n'ai jamais eu de bonheur I

— Vous trouverez facilement une place aussi lucrative que celle-ci, ajouta M. de Grespy avec sollicitude ; les personnes pieuses qui vous ont adressé à moi ne refuseront pas de vous'adresser à d'autres.

Damiens eut un geste d'antipathie qui ne fut pas remarqué de son interlocuteur.

— Et tenez, reprit M. de Grespy, noire voisin M. de Robespierre, l'avocat de la rue des Rapporteurs, a précisément besoin d'un domestique. Présentez-vous.

Damiens demeurait les yeux fixés au plancher, immobile, sans mot dire.

— Terminons, fit M. de Grespy en poussant son argent vers lui; s'il n'y avait que moi, je vous garderais probablement, mais je dois avoir égard aux observations des miens... et je ne vous cacherai pas que vous déplaisez à M"*' Sidonie.

— Ahl

11 y eut dans cette exclamation de Damiens un mélange d'amertume ot de raillerie.

— Je déplais à M"** Sidonie?... Gela ne me surprend pas. Je n'ai pas un caractère assez joyeux pour elle; je ne sais pas applaudir, comme elle le voudrait, à ses sarcasmes philosophiques.

Damiens savait qu'il touchait juste en éveillant cette corde.

Aussi M. de Grespy devint-il soucieux.

Damiens coutinua :

— Je ne peux m'empècher d*être chagrin en voyant M"® Marthe obligée d'entendre tout le jour les récits de la jeunesse et du bon temps de M"'*' Sidonie.

— Damiens !

— Eh! monsieur, convenez vous-même qu'il n'y a que du danger pour une jeune fille à laisser pénétrer dans^ son esprit ces sornettes et ces idées galantes.

— Je connais les faiblesses de M"^" Sidonie, mais je ne les exagère pas autant que vous.

— Prenez garde, dit Damiens, prenez garde pour H"" Marthe I Ne méprisez pas les avertissements d'un humble valet.

— Cet humble valet s'occupe beaucoup trop de ce qui ne le regarde pas.

— Comment pouvcz-vous faire un crime à un serviteur de l'intérêt qu'il porte à ses maîtres?

— A vous entendre, il y aurait toujours quelque péril suspendu sur nos têtes.

— Eh bieni oui, s'écria Damiens; oui, je sens un danger autour de vous; quelque chose me dit qu'il s'avance, qu'il est proche...

— Allons, dit M. de Crespy, vous êtes un visionnaire.

— Un visionnaire, ouil II faut écouter les visionnaires. ^

— Assez.

— Croyez-moi, ce danger existe, il est quelque part ; essayez au moins de le conjurer.

«— Comment cela?

— En me gardant encore quelque temps à l'hôtel; je ferai bonne garde, soyez-en certain, s'écria Damiens.

— Je vous répète qu'il n'y faut pas songer; vous dé-

48 LES FKËRES GHANTBlfBS8E >.

plaisez à M™". Sidonie... et sans doute aussi à M*^* Marthe.

Damiens tressaillit.

^- Ob! cela ne peut pas être, s'écria- t-il; cela serait trop injuste !

— Et pourquoi donc, s'il vous plaît? demanda M. de Crespy.

— Parce qu'il est impossible d'environner à distance M"" Marthe de plus de respect, de plus de prévenances que je ne le fais.

— Eh! justement, ce sont ces soins de chaque instant qui l'importunent, qui la fatiguent.

•^ Je n'ai jamais cru remarquer cette impression désobligeante chez mademoiselle.

— Parce que Marthe est une enfant timide, qui ne voudrait être la cause d'aucun reproche pour ceux qui l'entourent... Mais sa tante l'a bien remarqué, elle.

— Toujours M°^" Sidonie I murmura Damiens entre ses dents.

— Vous voyez que la situation n'est pas possible, continua M. de Crespy; mes domestiqués eux-mêmes confessent pour vous une répulsion... irraisonnable, je le veux bien, mais réelle.

Damiens paraissait anéanti.

— Vcms ne pouvez pas me renvoyer immédiatement, dil-il; accordez-moi quelques jours.

^ Soit; demain, après-demain.

— Laissez-moi rester jusqu'au mariage de M"^ Marthe.

— Ah! oui, le prétendu danger... Je suis bien bon, en vérité, de prêter l'oreille à vos imaginations.

— Je vous en supplie ! au nom de tout ce qui vous est cher I s'écria Damiens.

M. de Crespy fut ébranlé à la fin par cet accent de coBviction.

LES PRËHES GHANTEMESSE 49

— Eh bien! dit-il après un silence, restez jusqu'à la fin de la semaine.

— Oh! merci, monsieur, merci! dit Damiens.

M. de Crespy le congédia d'nn signe.

En passant devant l'appartement de la tante Sidonie, Damiens l'entendit qui s'escrimait de sa béquille.

— Ah ! je déplais à la tante Sidonie I répéta- t-il; j'espère, d*ici à peu de temps, lui déplaire bien davantage.

HISTOIRE d'un homme DU PEUPLE AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE

Damiens ne croyait pas prophétiser si juste, — et surtout à si courte distance.

Le même jour, il devait voir se réaliser une partie de ses pressentiments.^

Il occupait sur le derrière de Thôtel de Crespy une chambre située précisément au-dessus de celle de M"* Marthe.

L'une et l'autre de ces chambres donnaient sur un maigre jardin, précédant une petite ruelle, — peu et mal habitée.

Son service achevé, Damiens remontait dans sa chambre, le plus souvent sans lumière.

De la lumière, à quoi bon?

' Pour y contempler sa triste image reproduite dans un triste miroir?

Pour y lire? Il ne se plaisait pas à la lecture.

Lorsqu'on était dans la belle saison, comme à l'époque où se passe ce récit, Damiens ouvrait sa fenêtre

LES FRÈRES GHAKTEMESSE 51

toute grande, et, assis devant le ciel brillamment constellé, le coude au genou, il songeait.

Il songeait, comme nous avons vu songer le chevalier de Chantemesse, à son enfance et à sa jeunesse.

Mais sa jeunesse et son enfance à lui, l'homme des derniers échelons de la société, étaient bien dififérentes de celles du gentilhomme.

—^ Je n'ai jamais eu de bonheur I s'était écrié douloureusement Damiens lors de son entretien avec M. de Crespy.

Et, dans la récapitulation de son existence, il n'y avait place que pour la rancune et le désespoir.

Youlez-vous que nous fassions après lui cette récapitulation pleine d'enseignements? C'est une occasiou unique, car le dix-huitième siècle si riche en renseignements de toute sorte sur ses- grands seigneurs, sur ses hommes d'Etat, sur ses artistes, sur ses courtisanes, se tait absolument dès qu'il s'agit de ses hommes du peuple.

Damiens est le seul homme du peuple dont la biographie éclate, — le seul dont on ait compté les pas, depuis le berceau jusqu'à la tombe, retrouvé les paroles, commenté les relations, décrit les vêtements, analysé la constitution, scruté les sentiments. Jamais rien d'aussi complet n'a été fait pour aucun génie.

Une existence inouïe que celle de ce Damiens, fourmillante de petits faits, basse, emmêlée, courageuse.

Il naquit au bandeau de la Tieuloy, dépendant de la paroisse de Monchy-le-Breton, sur le diocèse d'Arras, à une lieue et demie de Saint-Pol, dans la province d'Artois. Par exemple, il ne savait pas bien en quelle année il était né, et à vrai dire cela lui était bien égal. Mais rassurez-vous, on le saura pour lui; on ira chercher son extrait baptistaire, et on lui apprendra qu'il est venu au inonde et à la souffrance le 9 janvier 1745.

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Robort-François Damiens était le troisième de dix enfants, comme dans les terribles contes de Perrault. Son père était ménager dans une ferme, après avoir été fermier lui-même. Dès que le petit Robert fut bon à quelque chose, on le mit à la terre, comme ses frères et sœurs; mais le petit Robert était déjà un mauvais sujet. Les gens du village l'avaient surnommé Robert le diale, ce qui est la manière de prononcer le diable en Artois. Tous ceux qui s'appellent Robert ont été plus ou moins surnommés Robert-le-Diable.

On aurait pu peut-être redresser le caractère de Damiens enfant. Son père l'essaya, à ce qu'il parait, mais son père avait des moyens trop inusités : il le a pendait par les pieds. » Ce bon père n'avait sans doute pas le temps de procéder par la persuasion; les moments sont comptés au village. Faire de la morale, c'est bien vite dit; où le père de Damiens aurait-il été prendre cette morale? Est-ce qu'on lui en avait fait à lui?

Robert se lassa d'être pendu : à treize ans il entra chez un sieur Petit, qui le prit pour meuer le binon. Je ne. sais pas ce que c'est. Il perdit sa mère. A seize ans, on ne lui avait pas encore appris à lire et à écrire. Un beau jour, Robert voulut voir du pays : il avait un grand oncle marchand de grains à Béthune, sur le quai, Jacques Guillemanl. Robert fît son paquet et arriva chez son oncle. ]^e père Guiilemant était un brave homme, parait-il. 11 mit un alphabet entre les mains de son neveu; il n'aurait tenu qu'à Robert de pousser son éducation plus loin; lo marchand de grains était disposé à tout. Mais la vocation n'y était pas; Robert avait envie d'un état : il demeura quelque temps en apprentissage chez un serrurier.

A ce moment de sa vie, on voit apparaître un religieux. Ce religieux s'appelait M. Mouton, tout simple-

LES FaÊaiES GHANTEMESSE 5$.

ment, et appartenait à l'abbaye de Saint-Waast^ M. Moaton connaissait la famille Damiens ; il s'intéress$i à Robert et le fit placer dans son abbaye, en qualité de domestique^ bien entendu. Mais Robert ne s'accommoda pas de l'at* mosphère du cloître; les conseils du bon M. Mouton furent impuissants à le retenir.

Nous retrouvons Robert Damiens... devinez où? au siège de Philisbourg. 11 y a suivi un capitaine suisse de la compagnie de M. Fifre. Robert assiste à la campagne en amateur, car il n'est pas soldat; ce n'est toujours qu'un simple valet. Valet de laboureur, valet d'ecdésiafltique, valet d'offîcier, trois transformations bien accusées. Si changeant qu'on l'ait fait et qu'il était réellement, il n'en resta pas moins plusieurs années avec son capitaine. Après quoi, il demanda son congé, qui lui fut accordé en bonne forme. Il soufirait des fièvres et commençait déjà à user immodérément de la saignée. *

Il manquait .à Damiens de connaître Paris. Paris est fait surtout pour cette classe d'agités. Cette grande vase leur va mieux que les petits ruisseaux; ils s'y jettent éperdumen|. Damiens, le jeune paysan de la Tieuloy, Damiens le mauvais sujet, Damiens Robert-le-Z^za/e, fit pour la première fois, vers 1734, son entrée dans sa bonne ville de Paris. Et Paris n'eut soupçon de rien; » Paris laissa tranquillement entrer Damiens, en lui disant par la voix de ses faubourgs bruyants et joyeux : Sois le bien venu I.

Damiens était^ entre parenthèse, assez mal pourvu en bardes et en monnaie ; mais il ne s'en inquiétait pas outre mesure. M. Mouton lui avait domié une recette pour se tirer d'affaire.

Deux ou trois jours après son arrivée à Paris, Damiens allait tout droit frapper à la porte des jésuites du collège de Louis-le-Grand, qui l'admirant sans difficulté conune

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valet de réfectoire. 11 demeura cinq ou six ans chez eux; c'est à ce long séjour qu'il est permis d'attribuer le développement de sa misanthropie, à ces grands murs glacés, à ces fenêtres garnies d'épais barreaux, à ces salles silencieuses, à cette discipline sévère. Un jour que quelqu'un s'étonnait de sa docilité à accepter la vie jésuitique :

— Bah I répondit Damiens avec une indififérence vraie ou feinte, autant manger de ce pain-là que d'un autre I

Manger du pain 1 tout était là pour lui. Us étaient, et ils sont encore aujourd'hui beaucoup comme cela qui se contenteraient de manger du pain, rien que du pain. A cette condition ils vivraient honnêtes et resteraient tranquilles. Mais le pain n'est pas fait pour tout le monde ; il faut en prendre son parti. Damiens mangea pendant cinq ou six ans ; — et qui sait si ce n'est pas ce pain-là qui devait lui donner plus tard une indigestion de révolte I

Il quitta définitivement les jésuites pour se marier. Oui, se marier. Les malheureux ont de ces idées autant que les autres, plus que les autres. Ecoutet donc, Damiens avait vingt-quatre ans. Jusqu'à présent vous ne vous étiez pas aperçu qu'il eût un cœur ; il est vrai qu'il l'avait bien caché. Jusqu'à vingt-quatre ans, rien n'avait jamais transpiré de ses amours, en supposant qu'il ait eu des amours, ni même de ses amourettes. On a découvert tous ses maîtres, depuis le premier jusqu'au dernier, — on verra tout à l'heure si la liste en est longue, •^- et l'on n'a pas découvert une de ses maîtresses. On a fouillé sa vie entière, on n*y a pas trouvé un libertin.

Le jour où il aima une femme, il l'épousa. Cette femme était une femme de sa classe, humble et douce, qui servait auprès de la comtesse de Grussol, cloître Saint-Etienne-des-Grès. Elle avait nom Elisabeth Mole*

LES FRÈRES GHANTEMESSE 55

rieiine, et elle était Lorraine. Le mariage fut célébré à l'église Saint-Benoît. Célébré I

Je ne sais comment vécut ce modeste ménage. Dieu fit-il tomber un rayon d'amour sur ces deux créatures disgrçiciées? Je ne me suis engagé à raconter qu'une seul^ existence. Sorti de chez les jésuites^ Damiens ne parvint j'amais complètement à se fixer. -On a dressé une nomenclature de toutes les maisons par où il a passé, depuis 1734 jusqu'en 1755. C'est prodigieux, c'est incroyable.

On le voit successivement chez le comte de Bouville, officier de gendarmerie, rue du Temple; chez M. Boulanger, conseiller au parlement, rue du Paradis; chez M. Séguier, autre conseiller, rue Saint-Antoine; chez M. Dumetz de Perrière; chez le comte de Raymond, qui l'emmène en Bavière; chez M. Dupré de la Grange, conseiller au parlement; chez M. de Bèze de I^s, encore un conseiller, rue des Maçons ; chez le comte de Maridor, grand sénéchal du Maine; chez M. Lepaige, officier de madame la Dauphîne; chez la maréchale de Montmorency, rue Jacob; chez madame Verneuil ou de Sainte- Reuse, rue Grange-Batelière.

Celle-ci mérite une mention particulière. C'était la femme d'un commis de Versailles et la maîtresse du marquis de Marigny. Dans tous les cas, elle pouvait pas* ser pour une dame certainement folâtre, et ce n'est pas elle qui aurait été en droit de se plaindre de Damiens. Tout au contraire. Elle employait son temps à étudier les lignes de la main de son domestique, et elle partait de là pour lui pronostiquer le plus déplaisant avenir.

— Tu seras rompu vif, mon pauvre garçon, lui disaitelle. ^^ ^

Et la servante aussi, faisant le rôle d*écho : /Ç^ ^0/;n^

— Rompu vif! répétait M"' Henriette Deuser

Lf'

56 LES FBÈBES GHAKTEMESfifi

Damiens, fort impressionnable, frissonnait à cet horoscope jusque, dans la moelle des os.

M"^" de Sainte-Reuse ne s'en tint pas à ses expériences de chiromancie. Elle possédait à fond son Grand et son. Petit-Albert; elle tenta une épreuve d'un autre genre. Du haut de l'escalier^ elle jeta elle-même un panier de bûches ; puis elle obligea Damiens à aller les Compter. Le compte fait, elle lui dit :

— Tu ne seras pas seulement rompu vif; tu seras brûlé par-dessus le marché.

— Oui, brûlé I répéta la servante Henriette.

Il n'y a pas lieu d'être surpris que Damiens ait quitté cette maison, en conséquence du peu d'agrément qu'il y avait. Le surprenant est qu'il y soit resté pendant six mois. On a prétendu que le lendemain de son départ il s'était vengé à sa manière en lançant des pierres dans les fenêtres de M""® de Sainte-lieuse et dans celles de sa soubrette.

Toutefois est-il qu'il demeura toujours frappé par cette prédiction, et qu'on l'entendit souvent répéter :

— M*^® Henriette a raison, je serai brûlé vif...

Il a été reconnu que dans toutes ces conditions c'était toujours Damiens qui s'en allait de son plein gré, parce que cela lui plaisait, pour un motif ou pour un autre, par la porte librement ouverte, et quelquefois sans réclamer ses gages. Je ne nie pas l'étrangeté de cette dernière assertion. De l'aveu de tout le monde, il servait avec intelligence.

Il lui arriva encore de recourir aux jésuites. Ce fut pour entrer chez M. de la Bourdonnaye, l' ex-gouverneur de Pondichéry. Le père Launay le recommanda. Eeutètre Damiens se serait-il attaché à ce nouveau maître, qui était facile à servir, mais la mort surprit M. de la Bourdonnaye. Damiens eut part au partage de sa garde-robe.

LES FRÈRES CHANTEMES8B 57

Qu'ajouterai -j§? On a évalué à plus de soixante le nombre de places qu'il fît. La dernière parait avoir été la cause déterminante de tous ses malheurs. Mû par une mauvaise inspiration, il se présenta sous le nom de Flamand chez un commerçant de la rue des Bourdonnais^ le sieur Michel. Deux jours après, sans prévenir personne, après une visite secrète à sa femme, Damiens, — je me trompe, Flamand, — demandait des chevaux de poste et ne s'arrêtait qu'à Arras.

Quels étaient les motifs de cette fuite? Ils étaient graves, très-graves. On me permettra de ne pas encore les révéler.

A Arras, Flamand était redevenu Damiens.

Sous son véritable nom, il avait été accepté par M. de Crespy, chez qui nous le voyons en ce moment installé depuis trois mois, — mais sur le point d'en partir, toujours grâce à sa maligne étoile.

Il avait alors quarante ans environ. C'était un homme de plus de cinq pieds cinq pouces, le visage allongé, le nez proéminent, aux ailes minces, la bouche enfoncé/^, mais le regard hardi et perçant. La peau était blanche sous le teint monté en couleurs. Cette effervescence de 9ang le désolait, et il n'était occupé qu'à la calmer. L'habitude qu'il avait de parler seul lui avait fait contracter un tic des mâchoires qui reudait son élocutiou embarrassée, diffuse. Les cheveux bruns, longs et plats. Aucune particularité dans la démarche, rien de ce qui sort un homme de la foule. En résumé, plus d'hypocondrie que d'hypocrisie.

Depuis trois mois, Damiens, — quoique fort inquiet au sujet de Tévénemeut mystérieux qui avait précipité son départ de Paris, — avait conçu une profonde et respectueuse affection pour M"* de Crespy. Jean-Jac«jues Rousseau aura la gloire éternelle d'avoir décrit le premier

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ces muettes admirations des hommes du peuple ; rappelez-vous, alors qu'il était, lui aussi, domestique à Turin, son timide penchant pour M"® de Breil : a A table, dit Jean- Jacques, je cherchais dans ses yeux ce qu'elle allait demander, j'épiais le moment de changer son assiette. Que n'aurais-je point fait pour qu'elle daignât m'ordonner quelque chose, me regarder, me dire un seul mot I Mais point; j'avais la mortification d'être nul pour elle; elle ne s'apercevait pas même que j'étais là. »

Ainsi devait-il en être de Damiens aux yeux de M^^ de Crespy. Mais Damiens ne cherchait pas à attirer son attention : il lui suffisait de vivre auprès d'elle, de l'apercevoir.

On a vu comment perpétuellement inquiet, non-seulement pour lui, mais pour les autres, il était arrivé d'observations en observations, de déductions en déductions, à appréhender des dangers pour sou idole, dangers non encore définis, mais soupçonnés, devinés. Je ne répondrais pas que dans sa sollicitude, et par un reste d'habitude empruntée au collège des jésuites, il n'eût maintes fois collé l'oreille à la porte de l'appartement de la tante Sidonie et surpris ses étranges confidences à sa nièce.

On conçoit que, s'il avait entendu celle de ce matin, ses craintes en eussent redoublé. De là, de cette im')[)ression récente, venait peut-être l'exaltation à laquelle il â'était laissé entraîner avec M. de Crespy.

Il allait être alarmé bien autrement par les circonstances extraordinaires qui devaient se produire le soir de ce même jour...

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