‹ Les frères Chantemesse (volume 2)Chapitre 7 sur 23 · RETOUR DE BRIASSON · texte numérisé non relu

RETOUR DE BRIASSON

Nous avoDs laissé M. Legentil, ou plutôt M. Lebel, — puisque nous avons vu son identité rétablie par le comte de Ghantemesse, — au moment où il sortait, c'est-à-dire où on le chassait de Thôtel de Grespy.

Lé dos endolori des coups de béquille de la tante Sidonie, Lebel (supprimons-lui le monsieur) éieii rentré iont d'une traite à l'auberge des Trois-Agaches, autant pour y attendre son acolyte Briasson que pour réfléchir sur le parti qu'il avait à prendre.

Quel qu'eût été son échec, Lebel n'était pas homme à abandonner la partie. Au contraire, Marthe était une proie trop belle pour qu'il y renon<^ât; son admiration avait été sincère lorsqu'elle s'était offerte à ses regards, — et dès cette minute-là il s'était juré que ce diamant irait resplendir dans l'écrin royal.

Précisément, le Parc-aux-Cerfs était assez pauvrement approvisionné eu ce moment : des ingénuités banales, rien qui sortit de l'ordinaire. Le roi^ qui habituellement

ne faisait guère d'observations, le roi s'était plaint ; grave symptôme I Sa Majesté avait dit un matin, en baillant, pendant qu'on lui passait son graod cordon par dessus sa veste brodée d'or :

—: Ah ça I il n'y a donc plus de jolies filles «dans mon royaume 1

Ce jour-là, tout Versailles avait été sans dessus dessons. On ne rencontrait que visages décomposés dans les petits appartements; chacun s'attendait fermement à un changement de ministre, ^iessagers d'aller et venir. Prévenue la première, M"'* de Pompadour avait jugé le péril imminent. Elle voyait déjà sa puissance ébranlée ; il fallait aviser. C'était au milieu de ces gros événements qu'était survenue la lettre de la tante Sidonie. La marquise n'y avait rien compris, sinon qu'on lui parlait d'une belle jeune fille; et comme le Parc-aux-Gerfs manquait d'une belle jeune fille, elle avait mandé Lebel.

— Partez sur-le-champ, lui avait- elle dit,, et ramenez à tout prix cette demoiselle I

A quelle branche ne s'accroche-t-on pas lorsqu'on a peur! Cette inconnue était déjà devenue une chance de salut pour M"^^ de Pompadour. Elle l'annonça à deux ou trois intimes. Le soir on parla, au petit jeu, de la jeune fille d'Arras.

Quant à Lebel, il était parti avec des pouvoirs illimi-^ tés, comme toujours, et muni d'un passeport de H. Berrier, à l'aide duquel il pouvait, à première réquisition, se faire assister de tous les agents de la police haute et basse.

11 n'avait emmené avec lui que Briasson, un drôle, moitié camarade, moitié domestique, ayant l'habitude de ces sortes d'aventures.

On sait le résultat humiliant de leur ambassade. Lebel en souffrit profondément. Mais son esprit ne songea qu'à

se relever promptement. Une transaction ne lui avait pas réussi; il opérerait autrement. Ayant échoué au grand jour, il dresserait ses batteries dans l'ombre. On n'avait pas voulu compter avec Legentil, on allait avoir à lutter avec Lebel. Et dame I Lebel, ce n'était pas rassurant. Il était peu scrupuleux sur le choix des moyens. Il en avait déjà combiné une douzaine, tous plus expéditifs les uns que les autres, avant que Briasson ne fût revenu à l'auberge des Trois-A gâches.

Lebel commençait à s'impatienter de son compagnon, lorsque, à la tombée de la nuit, il le vit arriver pâle et se soutenant à peine.

— Ivre? dit Lebel, qui avait l'habitude de l'interroger d'un mot.

— Ivre et moulu, répondit Briasson en se frottant l'échine.

— Toi aussi? reprit Lebel, qui eut aussitôt regret de. cette parole.

— Gomment I balbutia Briasson; est-ce que tu aurais eu ta part...

— Du vin? non.

— Ahl le vin était bon, il faut être juste; cela m'a remis de leur sotte bière... et le sommelier aussi était un brave homme... M. Van... Van...

— L'as-tu fait causer, au moins?

— Certes, je l'ai fait causer, dit Briasson; je ne perds jamais la carte, moi. Mais pour le taire causer, il a fallu le griser.

— Ahl

— Et je l'ai grisé. J'ai grisé M. Van...

. — C'est bon. Assieds-toi, tu vas tomber. Maintenant parle. Est-ce aussi le sommelier qui t'a rossé ?

— Rossé I répéta Briasson, froissé du terme.

— N'est-ce donc pas ainsi que cela s'appelle?

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— Non, ce n'est pas M. Van... qui m'a...

— Qui donc?

— C'est l'autre, murmura Briasson. devenu sombre.

— Quel autre?

— Le domestique... celui qui s'était offert ce matin pour nous conduire à l'hôtel de Grespy.

Lebel poussa une exclamation.

— Je me suis méûé de cet homme dès que je l'ai vu^ dit-il.

— Ah! qu'il me tombe seulement sous la maini ajouta Briasson.

— Nous l'y ferons tomber, sois tranquille. Sais-tu son nom au moins?

— Amiens, je crois... ou Damiens.

— C'est bon. Je le hais autant que toi, plus que toi. Le visage de Lebel respirait nue rage singulière.

Il ne pouvait pardonner à Damiens d'avoir été le témoin de son renvoi honteux de l'hôtel de Crespy. Cette idée l'exaspérait. Aussi désirait-il se venger de Damiens plus encore que de la tante Sidonie. Les coups de béquille de l'une lui tenaient moins au cœur que les ricanements de l'autre.

Les gens comme Lebel haïssent surtout parmi leurs semblables, parce que c'est par leurs semblables qu'ils se sentent devinés.

Lebel marchait devant Briasson assis.

11 s'arrêta, et, plus calme, reprit ainsi l'entretien :

— Tu sais que j'ai échoué.

— Je m'en suis douté aux coups de bâton que j'ai reçus, répliqua Briasson. ^

— Les parents ont refusé.

— Ces gens-là ne savent pas vivre. Alors?

— Alors nous ferons comme d'habitude, lorsqu'on nous refuse un consentement.

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— Nous nous passerons du consentement. T'adresseras-tu à la petite? demanda Briasson.

— Non, cela sei^^it inutile; j'ai vu cela tout de suite, dit Lebel.

— Un enlèvement pur et simple ?

— Oui.

— Cela vaut toujours mieux ; on s'explique après. Quand agissons-nous?

— Dès demain, avant que notre mésaventure n'ait transpiré, ce qui arrivera certainement... quoique la tante Sidonie n'ait aucun intérêt à ébruiter un scandale qui rejaillirait en partie sur elle. '

— Demain, soit.

— Il est bon que nous quittions ce soir même cette auberge où le valet Damiens a ti'op d'intelligences. Nous irons demeurer à l'autre extrémité de la ville. Nous changerons de noms.

— Très-bien, dit Briasson.

— Ahl il nous faut une revanche éclatante I Et devenant tout à coup rêveur, Lebel dit :

-^ Je donnerais quelque chose pour savoir ce que le comte de Ghantemesse allait faire à l'hôtel de .Grespy.

— Combien donnerais-tu? demanda Briasson qui releva la tête.

— Tu le sais?

— Est-ce que je ne t'ai pas dit que j'avais fait causer M. Van... Van...

— Eh bied! que t'a-t-il appris du comte de Chantemesse? c

— C'est lui qui va épouser M"* de Crespy.

— Hein?

Lebel se sentit comme frappé d'un coup de foudre.

— Qu'as-tu donc? dit Briiasson inquiet.

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— Répète... répète encore... C'est le comte de Ghantemesse qui va devenir le mari de M'^' de Crespy ?

— Le comte Hector de Chantemesse, oui.

— Tu en es bien sûr?

— Parbleu 1 c'est le bruit de tout l'hôtel.

— Fatalité I murmura Lebel en se laissant tomber sur un siège.

Briasson le regardait d'un air ahuri.

— Qu'est-ce qui te prend? Te trouves- tu mal?

— Allons, dit Lebel avec un soupir^ il faut renoncer à nos projets.

— Es- tu fou?

— Non; tout est fini, te dis-je.

— Pourquoi?

— Le comte de Ghantemesse m'est sacré; j'ai une dette de reconnaissance à acquitter envers lui.

Rien ne saurait peindre l'étonnement de Briasson.

Quoil c'était Lebel qui parlait ainsi; Lebel, accoutumé jusqu'à présent à méconnaître tous les obstacles et à exécuter tout ce qu'il avait projeté !

Lebel avait quelque chose d'humain. Il y avait quelque chose de sacré pour Lebel !

Les bras en tombaient à Briasson. Cela dépassait tellement son intelligence qu'il n'essaya même pas de discuter. 11 se contenta de murmurer :

-^ Que dira M"^' la marquise de Pompadour en nous voyant revenir les mains vides?

— Il n'y a pas que M'^* de Crespy au monde, répliqua Lebel. Et puis, d'ici à quelques jours, d'autres événements occuperont peut-être Versailles; la marquise de Pompadour nous aura oubliés.

— Huml elle n'oublie pas si vite que cela.

..- Eh bien 1 je lui dirai que la jeune personne était laide.

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— Et si elle apprend le contraire? Tu sais bien qu'elle a sa contre-police.

— Au diable tes réflexions! s'écria Lebel; crois-tu donc que je me résigne gaiement I Je te répète qu'il n'y faut plus penser.

— Alors, nous faisons nos paquets pour Paris?

— Non pas, nous restons encore à Arras; p'avons-nous pas à nous occuper du sieur Damiens?

Du moment que Lebel restait^ tout espoir ne semblait pas perdu aux yeux de Briasson.

— Que vas- tu faire de ce valet? demanda-t-il.

— Je ne sais. Pour le moment je vais l'envoyer en prison.

— Bravo !... Pour quel motif?

— Pour aucun motif, répondit Lebel.

— C'est juste, je m'exprime mal; je voulais dire : Sous quel prétexte?

— Je n'ai pas besoin de prétexte ; Damiens couchera demain en prison par la vertu d'un de ces papiers-là.

Lebel avait toujours sur lui, lorsqu'il voyagerait, deux ou trois ordres d'arrestation en blanc, destinés à le débarrasser provisoirement des individus qui pouvaient le gêner dans ses expéditions.

11 tira un de ces papiers de son habit.

— Yois-tu? dit' il à Briasson.

— Oui.

— Il n'y a plus qu'à le remplir.

— Un nom à mettre.

— Tu as précisément auprès de toi une plume et de l'encre, dit Lebel.

— C'est compris.

Briasson apposa avec empressement le nom de Damiens sur le mandat d'arrêt.

— Voilà de quoi vous faire payer vos Insolences, moDS Damiensl dit Lebel.

De son côté, Briasson :

— C'est singulier, mon dos ne me fait déjà presque plus mal 1

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