AU NOM DU ROI
Suivons encore ces deux marauds.
Ce sont eux qui vont nous ramener à l'hôtel de Crespy.
Auprès d'une fenêtre donnant sur la cour, Marthe bro" dait à côté de la tante Sidouie.
Toutes deux gardaient le silence, mais leur imagination allait bon train.
La tante Sidonie était morose, ramassée sur elle-mêige, l'œil incertain.
Avec ce grain de malice qui n'abandonne jamais les jeunes filles, Marthe lui dit tout à coup :
— Yous savez, ma tante, j'ai retrouvé ma sonate.
— Quelle somite, mon enfant ?
— Celle que vous vouliez me faire jouer devant M. Legentil.
La tante eut un pli sur le front et une moue à la lèvre.
— A propos, vous ne me parlez plus de M. Legentil? reprit Marthe.
— Ah I c'est vrai... Tu ne sais pas... on ne t'a pas dit... ce Legentil était un drôle.
— J'ai entendu raconter parles domestiques que vous vous étiez emportée contre lui.
— Oui... cela ne vaut pas la peine qu'on en parle. Ah I mignonne, il parait que la cour est bien changée depuis mon absence. Une corruption effroyable I des mœurs d'une licence I On ne se douterait de rien à lire ce sot Mercure auquel nous sommes abonnés.
— Eh bien I dit Marthe poursuivant son idée, la figure de ce M. Legentil me déplaisait beaucoup, je ne saurais définir pourquoi...
— Il faut croire que ma bonne amie la marquise de Pompadour aura cédé, elle aussi au torrent. Tout cela est bien désolant...
La tante Sidonie retomba dans sa rêverie mélancolique.
Elle en sortit pour dire à sa nièce :
— Quel est ton directeur, petite?
Fort étonnée, Marthe lui fit répéter sa question.
— Mon directeur est toujours l'abbé Morguin; je n'en al jamais eu d'autre depuis mon enfance.
— L'abbé Morguin? Un petit, n'est-ce pas, frisé, poupin?
— Non, ma tante, un homme de cinquante ans, un peu courbé, à la vue faible.
— Tu lui diras que je veux le voir.
*— Vous, ma tante? ^
LES FRÈRES ClHANJEMESSE 103
— Oui, je le prendrai peut-être pour mou directeuri moi aussi.
Marthe interrompit sa broderie.
— Cela t'étouue, dit la tante Sidonie. Que veux- tu? je suis dégofitée du monde, j'ai vu de trop près les turpitudes de cette époque. Et puis, il est de bon goût d'avoir un directeur. Je recevais quelques ecclésiastiques autrefois, à Paris, du temps de ma chère d'Etiolés... des petits-collets, comme on les appelait. Ils étaient fort aimables. J'ai connu l'abbé de Bernis entre autres : ce méchant diable de Voltaire l'avait surnommé Babet-la- Bouquetière... Oh ! ce n'est pas un directeur comme cela qu'il me faut ! ajouta la tante Sidonie, surprenant un mouvement de sa nièce.
— L'abbé Morguin n'est jamais allé ù Paris.
— Tant mieux, il sera plus indulgent étant plus igno*rant. Pourvu qu'il ne se montre pas trop sévère pour une pauvre pécheresse comme moi ! Ah 1 c'est que...
Elle s'interrompit.
— C'est que quoi, ma tante? dit Marthe.
— Rien, ma nièce; tu m'enverras ton abbé Morguin, c'est convenu.
Les deux femmes reprirent leur broderie.
Un bruit inaccoutumé se fit entendre dans la cour.
— Qu'est-ce que cela, petite ? Regarde donc, dit la tante Sidonie.
— Ah I mon Dieu 1 ce sont des soldats, s'écria Marthe.
— Des soldats ici? qu'est-ce que cela signifie?... C'était l'escouade requise par Lebel pour l'arrestatitfn
convenue.
Un exempt la commandait.
Au bruit que fit cette petite troupe en débouchant dans la cour et à la rumeur qui se répandit immédiatement dans tout l'hôtel, M. de Crespy parut sous le vestibule.
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— Monsieur, lui dit l'exempt, j'ai le regret de vous annoncer que je suis chargé d'arrêter un de vos gens.
— - Lequel, monsieur ?
— Le nommé Damiens.
— C'est bien, monsieur, faites votre devoir, dit M. de Crespy.
Lorsque Damiens parut :
— Au nom du roi, lui dit l'exempt en le touchant de son petit bâton, je vous arrête.
Damiens ne manifesta aucune surprise.
— Je suis prêt à vous suivre, dit-il, je sais pourquoi l'on me recherche.
Ce fut à l'exempt d'être surpris.
Il avait été prévenu par Lebel qu'il y avait lieu de s'attendre de la part de Damiens à de vive^ récriminations, à des protestations d'innocence, peut-être même à une résistance physique.
Au lieu de cela, il se trouvait en face d'un homme parfaitement calme et soumis, sachant pourquoi on l'arrêtait.
L'exempt était moins avancé que lui.
Damiens se tourna vers M. de Grespy et lui adressa la parole en ces termes :
— Monsieur, je vous serai obligé dé déclarer publiquement que je me suis toujours comporté chez vous comme un honnête serviteur.
— C'est vrai, fit M. de Crespy.
— De mon côté, je dois vous dire que les motifs de mon arrestation n'ont aucun rapport à mon séjour chez vous. La cause pour laquelle on m'arrête remonte à plus de trois mois.
L'exempt continuait à être de plus en plus étonné. Il n'était pas le seul d'ailleurs. Parmi les soldats de son escorte, il y en avait un qui recueillait avec tant d'à-
LES FRÈRES GHANTEMESSE 105
vidité les paroles de Damiens^ qu'il en laissa tout à coup tomber son fusil.
Sous les moustaches postiches de ce soldat, personne n'aurait pu reconnaître Lebel, qui, toujours en vertu de ses pouvoirs exceptionnels, avait obtenu de faire partie de l'escouade pour mieux surveiller son ennemi.
Il eut, comme on voit, à se féliciter de cette idée.
— Est-ce que, sans le savoir, se disait Lebel, j'aurais aidé la justice à capturer un coupable important? Comme j'avais raison de me méfier de ce Damiens !
— Marchons I dit l'exempt.
La petite troupe sortit de l'hôtel de Crespy, emmenant Damiens.
Comme on prenait le chemin de la prison, le faux soldat trouva le moyen de glisser quelques mots à l'oreille de l'exempt.
— Soit, dit celui-ci.
Il donna l'ordre à ses hommes de tourner court et de se diriger vers le logis du commissaire.
Ce commissaire était le même qui, sur la signature de M. Berrier, avait autorisé l'arrestation de Damiens.
C'était un homme comme un autre, ni bon ni méchant, exerçant consciencieusement sa profession. 11 s'appelait Hangest et était du pays. On n'en pouvait pas dire autre chose.
Il s'était incliné devant Lebel, — ou plutôt devant M. Legentil, procureur, — dont les commissions exceptionnelles lui avaient imposé.
Il n'avait demandé aucune explication, n'étant pas curieux de sa nature, et il ne songeait déjà plus à cette affaire lorsqu'on lui annonça de nouveau M. Legentil.
M. Legentil, ou Lebel, ou le soldat.
— Qu'y a-t-il? dit le commissaire.
— Il y a que je vous amène le prisonnier; il est en bas*
— Eh bien I qu'est-ce que vous voulez que j'en fasse? répliqua M. Hangest étonné; pourquoi nel'avez-vous pas conduit directement en prison?
— Je l'y conduirai, soyez tranquille; en attendant, il est important que vous l'interrogiez.
— Mais je ne le connais pas, moil Sur quoi voulezvous que je l'interroge ?
— Interrogez toujours, monsieur le commissaire.
— A quoi bon? Ce pauvre diable va me fatiguer de ses plaintes, de ses réclamations...
, — Point du tout. 11 a les yeux secs comme vous et moi, dit Lebel.
— Dans ce cas, et puisqu'il en prend si bien son parti, raison de plus pour le laisser en repos.
Effectivement, ce commissaire manquait de curiosité.
— Ah ça ! dit M. Legentil, vous ne comprenez donc pas le beau rôle que je vous ai destiné dans cette affaire?
— Un beau rôle, à moi I
— Certainement. Réjouissez-vous, monsieur le commissaire, nous tenons un coupable.
— Pour de bon?
M. Legentil eut un accès de dignité.
— Croyez-vous que je vous aurais fait arrêter un innocent? s*écria-t-il.
— Je ne crois rien, répondit le commissaire; j'exécute ou je fais exécuter les ordres que je reçois, voilà tout. Tous êtes venu, un mandat à la main, me jmrler d'un homme à arrêter; il est arrêté; maintenant vous me parlez d'un homme à interroger, c'est ici que commence mon embarras.
— Je vous aiderai, monsieur le commissaire.
— J'y compte bien. De quoi est-il coupable?
— De quoi?
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— Oui, de quel délit? de quel crime? Il est tout naturel que je vous demande cela, ce me semble.
— Ah 1 voilà, dit Lebel, c'est ce que j'ignore.
— Mais alors comment savez-vous que cet homme est coupable?
— Parce qu'il l'avoue.
— Il avoue quoi?
— Tout.
— Monsieur Legeutil, dit le commissaire, si vous n'étiez pas revêtu d'un caractère particulier et tout à fait sérieux, je serais tenté de croire que vous vous moquez de moi.
— Ce sont les événements qtii se moquent de nous deux, monsieur le commissaire. Je vous répète que cet homme s'attendait à être arrêté. Il a quelque chose .sur la conscience. En l'interrogeant avec votre habileté, vous pouvez provoquer ses aveux.
Le commissaire sonna.
— Introduisez cet homme, dit-il.
— Encore une prière, monsieur le commissaire, fît M. Legentil.
— Parlez.
— De même que j'ai assisté à l'arrestation, je désirerais assister à l'interrogatoire.
— Rien de plus facile, monsieur Legentil; vous n'avez qu'à conserver votre uniforme; vous serez censé garder la porte de mon cabinet.
Au même instant, Damiens parut, accompagné de l'exempt.
Damiens n'avait rien perdu de son calme, mais une teinte de tristesse était répandue sur sa physionomie.
Après les premières questions d'usage, auxquelles Damiens répondit d'une voix assurée, le commissaire dit:
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— Vous portez un nom assez commun dans la province.
— Nous sommes beaucoup dans notre famille^ en effet, dit Damiens.
— Avez- vous encore votre père ?
— Oui, monsieur; il a soixante-treize ans^ et est portier de la prévôté d'Arcq, dépendant de l'abbaye de Saint-Bertin.
Le commissaire sembla recueillir ses souvenirs.
— Je connais moi-même un Damiens à Saint-Omer, dit-il; un artisan, je crois...
— Un peigneur de laine. C'est Joseph, mon frère aîné.
— Un brave homme, ajouta le commissaire.
— Oh I oui, s'écria Damiens avec émotion, un digne cœur... mais qui a bien de la peine à gagner son existence.
— Que n'avez-vous eu plus souvent son exemple sous les yeux I
— Je l'ai eu constamment, monsieur le commissaire; mais que voulez-vous? on n'arrange pas sa vie comme on veut.
— Depuis combien de temps êtes-vous au service de M. de Crespy?
— Depuis quatre-vingt-dix-sept jours.
— Où étiez-vous auparavant?
— Yous le savez bien, dit Damiens avec un haussement d'épaules.
11 y eut à ce moment un échange de regards entre le commissaire et le faux soldat.
— Nous le savons en effet, reprit le commissaire; mais la justice a ses formalités, desquelles il un nous est pas permis de nous écarter. Il s'agit, pour nous, magistrat, de vérifier la sincérité de vos dépositions et si ce que
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VOUS dites s'accorde avec ce que nous savons. Je vous répète donc : Où étiez-vous avant d'être à Arras?
— A Paris, monsieur le commissaire.
— En condition, probablement?
— En condition.
— Chez qui?
Damiens hésita.
— Voyons, d!t le commissaire, puisque nous le savons...
— Chez M. Michel.
— Rappelez quel était ce sieur Michel et où il demeurait.
— C'était un négociant venu de Saint-Pétersbourg et descendu chez son ami M. Desprez, marchand drapier...
— Rue?...
— * Rue des Bourdonnais, sur la paroisse de Saiut-Germain-l' Auxerrois .
— Par qui aviez-vous été adressé à ce sieur Michel?
— Par Christophe, le cocher de M. Richard.
— M. Richard?...
— Le payeur des gages de messieurs du Parlement. -* Combien de temps êtes-vous resté au service de
Michel?
Damiens laissa échapper pour la seconde fois un mouvement d'impatiei ice .
— Mais puisque vous le savez! dit-il.
— N'importe, précisez... Nous vous l'ordonnons, dit le commissaire.
— Je suis entré chez M. Michel le dimanche, et j'en Buis sorti le mardi.
— Que s'est-il passé dans un si court espace de temps, et quels sont les faits qui ont motivé votre départ subit?
— Comme vous êtes cruel I murmura Damiens.
'ueiigiurmur — Eh bien ? /^^^^A
L I , t^ iO
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— - C'était le lundi^ à midi. M. Michel était sorti pour vaquer à ses affaires, en me recommandant de Fattendre... Àti fait, il vaut niieux que je vous dise les choses moi-même, car on vous les a peut-être mal racontées...
Le commissaire et M. Legentil étaient tout oreilles.
Damiens continua avec effort.
— J'avais remarqué la veille, au fond de l'armoire qui est dans la chambre à coucher, ce granA portefeuille de maroquin noir. Je savais que c'était là qu'il mettait une partie de son argent... La clef était restée sur la serrure ; j'étais seul. La première heure, je chassai la tentation; j'essayai de penser à autre chose; je me mis à la fenêtre et je regardai les passants... Mais j'avais toujours l'idée à ma pauvre femme. Il faut que vous sachiez, monsieur le commissaire, que ma femme, qui demeure rue du Gimetière-Saint-Nicolas-des-Champs, a pou)r profession de garder les malades... mais il n'y a pas toujours des ma* lades. La veille, nous n'avions pas un sou chez nous... ni chez ma fille. Ma fille est enlumineuse de découpures pour les marchands d'images de la rue Saint-Jacques. Ce ne sont pas des métiers très-lucratifs. J'avais la mort dans l'àme, cela se conçoit. Monsieur le commissaire, je ne suis pas né voleur... je n'aurais pas vu ce portefeuille que rien ne serait arrivé; j'aurais continué àsoufirir, ma pauvre femme aussi, ma fille aussi. Dieu nous aurait peut-être sauvés, comme il avait déjà fait plusieurs fois. Mais j'avais vu le portefeuille.
Damiens s'interrompit.
Il souffrait visiblement en faisant ce récit.
— Une autre heure se passa ainsi, continua Damiens; quoique ayant le dos tourné, je voyais toujours la clef laissée à l'armoire; il me semblait même l'entendre s'agiter dans la serrure, et m'appeler et m'engager au vol. Comme les maîtres sont imprudents ! Il n'y avait cepen-
dant rien de décidé dans mon esprit; je combattais encore. S'il m'avait été permis de sortir, le grand air aurait probablement dissipé mes mauvaises pensées; mais M. Michel m'avait expressément ordonné d'attendre son retour. J'aurais dû lui désobéir, quitte à lui en avouer la raison. Je m'obstinai au contraire; j'entendis sonner trois heures, puis quatre heures. Il ne revenait pas. J'allais de la fenêtre à la porte, que j'ouvrais pour écouter dans l'escalier. Oh ! comme je l'appelais !
— Abrégez, dit le commissaire avec l'apparente insensibilité des magistrats.
— Qu'est-ce que vous voulez que j'abrège! répliqua Damiens surpris; je ne sais raconter les choses que comme elles me viennent. Pourquoi me commandezvous de parler? liaissez-moi me taire, ce sera plus vite fini. ■ ,
— Diable! murmura M. Legentil à part lui.
— Continuez alors, fit le commissaire.
— Je disais donc, reprit Damiens, que j*entendais toujours le petit bruit de la clef. C'était sans doute le sang qui me bourdonnait aux oreilles. Le sang m'a toujours beaucoup tourmenté, monsieur le commissaire. Tout à coup je n'y tios plus, je me précipitai brusquement sur l'armoire, et je l'ouvris toute grande. Le portefeuille me sauta aax yeux, le grand portefeuille, énorme, gonflé, sombre. « Pour le coup, m'écriai-je, M. Michel va rentrer I M. Michel va revenir! » Mais non, j'étais bien seul, on me laissait seul., avec le portefeuille ! Je le saisis d'une main tremblante; il était si lourd que je manquai de le faire tomber. En le tournant et le retournant, je m'aperçus qu'il était fermé par une serrure; cette découverte me soulagea, et je me dis : « Bon! il n'y a pas moyen de l'ouvrir, je n'irai certainement pas le briser. x> Pourtant je ne le remettais pas dans l'armoire, je continuais à le
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manier fiévreusement. Il ne fermait sur deux de ses côtés que par des rubans noués, a Allons, c'est la destinée qui le veut I » m'écriai-je. Furieux contre moi-même, je ne m'amusai pas à dénouer les cordons, je les arrachai, et insinuai la main dans le portefeuille. Pendant ce temps je ne cessais d'appeler M. Michel au milieu de mes larmes. Un instant je crus l'entendre monter. Mais non; je devais être coupable jusqu'au bout.
Damiens reprit haleine.
M. Legentil triomphait.
— Combien y avait-il dans ce portefeuille? dit le commissaire.
— Je ne sais pas, répondit Damiens; je tàtai deux bourses, et je pris au hasard dans Tune d'elles une poignée de louis. J'ai appris plus tard que M. Michel m'avait acausé d'avoir pris quatre rouleaux de cinquante louis chacun. C'est une fausseté. J'ai volé, eh bien I oui, mais je n'ai volé que ce dont j'avais besoin. Sur le moment je n'ai pas compté, j'étais trop agité. C'est après que j'ai vu que j'avais pris cent trente louis... pas un de plus, je l'afiBrme sur le salut de mon àme. J'aurais pu facilement remplir mes poches, j'étais à même, je ne l'ai pas fait.
Le commissaire dit :
— Il sera pris acte de votre déclaration. Poursuivez.
— Où en étais-je? Ah! je venais de faire le coup. Je ne sais pas comment j'eus la présence d'esprit de replacer le portefeuille et de refermer l'armoire. Je fis cela machinalement sans doute. Puis je sortis. Peut-être encore si j'avais rencontré M. Michel dans l'escalier, lui aurais-je tout rendu en me jetant à ses pieds. Le sort ne le voulut pas. Une fois dehors, je marchai tout droit devant moi, sans but, ne pensant à rien. La nuit était ve-
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nne; sons un pont^ je comptai mon argent. Mon argent! Je mis quarante louis de vingt-quatre livres dans un petit sac que j'avais sur moi. Ensuite, les idées un peu plus nettes, j'allai à la poste et je retins une place pour Arras.
— Pourquoi? demanda le commissaire.
— Oui, pourquoi? répéta mentalement M. Legentil. Damiens sembla embarrassé.
— Je ne voulais pas rester à Paris dans la crainte d'être arrêté. Et puis j'av^s l'envie de revoir mon pays où je n'étais pas allé depuis plusieurs années. Quelques heures restaient encore devant moi; j'en profitai pour aller dire adieu à ma femme. Je lui cachai la mauvaise action que j'avais faite, lui disant seulement que j'avais trouvé une place à Arras et qu'on m'avait avancé le voyage. Nous fîmes monter un ordinaire du Yieux-Cbêne. Elisabeth mangea de bon appétit; moi je la regardais sans pouvoir l'imiter; les morceaux ne passaient pas. Ah I l'argent volé 1 Ma femme na m'adressait aucune observation; elle est habituée à me voir préoccupé et triste. Le malheur nous a depuis longtemps rendus silencieux l'un et l'autre. Vers huit heures, ma fille arriva... Vous voyez bien, monsieur |e commissaire, que je vous fatigue de ces détails; et si vous saviez le mal que cela me fait de me les rappeler I
— Allez toujours, dit M. Hangest.
— D'ailleurs, mon récit touche à sa fin. Ma femme et ma fille me proposèrent de m'accompagner jusqu'à la voiture, j'y consentis. Gomme elles se préparaient pour sortir, j'entrai dans la cuisine sous un prétexte quelconque et je déposai furtivement mon sac sur le coin du manteau de la cheminée, du côté des fourneaux. <x Elisabeth le trouvera demain, pensai -je, et j'éviterai ainsi toute explication. » Je ne voulus point qu'elles vinssent
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plus loin que Saint-Merri; je n'étais pas tranquille dans la rue. Là, elles m'embrassèrent toutes deux en me souhaitant bon voyage et bonne chance. Bonne chance, moi ! à moi 1 Est-ce qu'il n'y a pas là de quoi rire, monsieur le commissaire ?
— Non, répondit celui-ci.
Ce drame sec et nu lui avait donné froid à plusieurs reprises.
— Est-ce tout?
— Vous savez le reste, dit Damiens. Je me croyais caché et oublié depuis trois mois chez M. de Grespy. Un mauvais génie est venu m'y relancer. Je subirai mon châtiment. Mais, monsieur le commissaire, je n'ai volé que cent trente louis, je vous le jure !
— Ainsi vous n'avez pas autre chose à déclarer?
— Pas autre' chose, répondit Damiens.
— Cherchez bien.
— J'ai tout dit.
Comme on l'a vu, le commissaire ne s'était pas défendu d'une certaine émotion.
Il n'en avait pas été ainsi de Lebel, qui, sous son uniforme d'emprunt, s'était tenu à quatre pour ne pas intervenir plusieurs fois dans l'interrogatoire.
Il considérait Damiens comme sa création, et il mettait son amour-propre à vouloir l'élever à la hauteur d'un criminel.
Voyant que le commissaire, — entièrement désintéressé dans cette affaire, — allait borner là ses questions, Lebel se hasarda à sortir de son rôle, et, d'une voix qu'il cherchait à déguiser, il émit cette opinion doucereuse :
— Monsieur le commissaire ne serait-il pas d'avis qu'on demandât à l'accusé quel emploi il a fait du reste de l'argent dérobé ?
LES FRÈRES GHANTEMESSE 115
— C'est juste, dit M. Hangest.
Damiens avait eu un sursaut en entendant cette voix ; il se tourna vivement du côté où elle était partie... Les moustaches et le fusil Tabusèrent.
n en demeura cependant inquiété.
— Accusé, vous avez entendu? dit le commissaire; confiez-nous l'emploi que vous avez fait de la somme soustraite au sieur Michel. ^
— L'emploi... remploi... murmura Damiens; est-ce 4ue je m'en souviens? Sait-on ou va l'argent impur 1
— Réfléchissez, Damiens, que deux mille francs environ ne représentent pas une somme insignifiante; vous avez une certaine suite dans la conduite, de la mémoire... Continuez à éclairer la justice et à mériter de la sorte sa bienveillance.
— On trouvera dans ma chambre ce qui reste de ces deux mille francs.
— Je ne vous demande pas compte de ce qui reste, objecta le commissaire, mais de ce qui est parti.
Damiens se tut.
— Ces renseignements sont indispensables à l'instruction, fit le commissaire. Répondez, je vous l'ordonne.
— Non, dit Damiens.
— Quels sont vos motifs?
— On en persécuterait d'autres que moi... Je ne le veux pas, je ne dois pas le souflrir.
— D'autres, dites-vous?
Damiens se tut.
— Insistez, monsieur le commissaire, ne put s'empêcher de souffler Lebel.
Cette fois, Damiens reconnut la voix.
— Du moment que cet homme est ici, murmura-t-il avec un geste d'effroi, je ne dirai rien... Je ne veux plus rien dire... Oh 1 j'en ai déjà trop dit 1
116 LES FRÈRES GHANTEME88E
Il fat impossible aa commissaire d'arracher un mot à Damiens.
— On saura découvrir sans vous ce que vous avez fait de cet argent.
Damiens leva les yeux au ciel, et se renferma dans son silence.
— Conduisez cet homme en prison, dit le commissaire à l'exempt, et qu'il soit mis au secret jusqu'à nouvel ordre.
Resté seul avec Lebel, le commissaire lui dit :
— J'ai agi selon votre désir; ètes-vous satisfait?
— Quand je vous disais que j'avais mis la main sur un coupable important ! s'écria Lebel.
— Ohl ohl important! répliqua M. Hangest; je ne vois en lui qu'un pauvre diable, la main forcée par l'indigence, et plus malheureux que pervers.
— Vous ne l'avez pas bien regardé, dit Lebel; il y a autre chose en lui qu'un vulgaire voleur, croyez-moi, il y a autre chose.
— Vous devez vous y connaître mieux que moi, répondit le commissaire ; à présent, que dois-je faire de la déposition de ce Damiens?
— Votre rôle est tout tracé ; j'ai rempli mon devoir envers la société en démasquant im coupable; à vous de remplir le vôtre en le livrant à la loi.
— Je vais écrire à Paris, dit H. Hangest; j'aurai soin de vous tenir au courant de cette affaire.
— C'est inutile, répliqua Lebel; je quitte Arras sous peu de jours; cet homme ne m'importe plus; il appartient désormais aux tribunaux; je le leur abandonne... ainsi qu'à vous, monsieur le commissaire. Il me suffit d'avoir bien mérité de la société 1
Sur ses paroles emphatiques, Lebel sortit majestueusement du cabinet du commissaire.
LES FRÈRES GHANTEMESSE Ul