‹ Les frères ChantemesseChapitre 12 sur 63 · LES SCRUPULES DU CHEVALIER · texte numérisé non relu

LES SCRUPULES DU CHEVALIER

Le chevalier Pierre de Chantemesse n'avait pas eu de peine à se laisser reprendre par la province.

Les premiers jours de son retour à Arras furent des jours de fête; la meilleure société s'empressa de lui faire accueil. Sa présence, jointe à la nouvelle du mariage de •on frère avec MUe de Crespy, devint le prétexte de plusieurs grands dîners et divertissements.

On sait que la province excelle dans ces manifestations gastronomiques, où l'abondance n'exclut ni le luxe ni la recherche. Gamaches blasonnés, les gentillàtres de l'Artois se piquèrent d'émulation tour à tour et tuèrent une notable quantité de veaux gras en l'honneur de leur jeune compatriote*

A ces fêtes qui réunirent les familles de Chantemesse et de Crespy, les deux fiancés, Hector et Marthe, eurent de fréquentes occasions de se rencontrer et de se parler, seuls au milieu de la foule.

Mais, au grand étonnement du chevalier, Hector pro-

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fitait peu de ces occasions dont un cœur ardemment épris eût remercié le ciel, il se montrait auprès de Marthe plus aimable qu'ému ; et chaque fois qu'il lui adressait la parole rien ne trahissait en lui un trouble intérieur.

On l'aurait dit marié depuis dix ans.

Marthe, de son côté, avait un air de préoccupation triste qui la quittait rarement et qui, s'il ne pouvait être pris pour de l'indifférence, ne pouvait guère non plus <Ure considéré comme l'indice d'un tendre sentiment.

Le chevalier s'é tonnait et souffrait do cette double attitude. Personne ne lui semblait mériter plus que Mlle de Crespy un culte de tous les instants; il ne concevait pas «in'on put la voir sans l'admirer, lui parler sans l' aimer.

Il lui avait parlé, lui, — plus souvent que son frère ; — - il lui avait rappelé, d'une voix tremblante, leur enfance commune, leurs premières impressions partagées. Kl le, à son tour, elle lui avait répondu timidement que (.0 temps-là était resté le meilleur de sa vie, et elle lui avait avoué en rougissant qu'elle en conservait de menues reliques : estampes échangées, livres lus à deux, épaule contre épaule. Et ils avaient été surpris et ravis l'un et l'autre de se trouver tant de mémoire !

Cet entretien s'était renouvelé plusieurs fois, et le chapelet des souvenirs avait été encore égrené. Insensiblement on .se reprit à nouer une intimité innocente. On s'appelait ma sœur et mon frère. Gela leur paraissait fort naturel, ainsi qu'à tout le monde. Les parents eux-mêmes semblaient être de complicité. A table, ou les plaçait l'un à côté de l'autre; — à la promenade, on ne manquait pas d'engager le chevalier à offrir son bras M111 de Crespy. C'est le devoir de tout beau-frère, ajoutait-on.

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Le chevalier s'eiqftressait d'arcomplir ce qu'on appelait son devoir, pendant que les joues de Marthe se teignaient du rose le plus vif.

Marthe n'avait jamais rougi au bras du comte Hector.

Le chevalier, avec son intelligence naturelle et son expérience acquise, ne pouvait se méprendre longtemps à ees symptômes.

Il aimait Marthe.

Il aimait la femme destinée à son frère. Il l'aimait, non pas comme il avait aimé toutes les femmes jusqu'à présent, mais d'un amour élevé, sincère.

Gela était bien pins dangereux!

Là, pourtant, n'était que la moitié du danger. Après tout, il pouvait, — non sans efforts cependant, — imposer silence à son cœur, étouffer son amour, ou do moins en refouler l'expression.

Mais ce qu'il ne pouvait pas, ce qui était au-dessus de ses forces et de sa volonté, c'est que Marthe en fit autant de son côté.

Marthe l'aimait !

Marthe aimait le frère de l'homme qu'on lui destinait.

Elle l'aimait de ce premier amour pur et profond, qui demeure souvent l'amour de toute la vie parce qu'il a ses racines dans l'enfance.

Que devait-il faire en présence de cet amour qui ne savait pas se défendre?

Quelle conduite tenir, quel parti prendre vis-à-vis d'elle et vis-à-vis de lui-même?

Voilà ce que se demandait le chevalier de Chantemesse.

Se laisser aller au courant des choses, — comme il

avait un peu fait jusqu'alors, — s'étourdir sur sa situa-

tion, n'était-ce pas accepter un compromis indigne? N'était-ce pas surtout détruire en germe le bonheur de son frère ?

Le comte Hector avait en lui une confiance absolue, et cette confiance redoublait son supplice.

Il faut dire aussi que le comte abusait de cette confiance à l'égard du chevalier; il semblait même parfois goûter un cruel plaisir à étaler devant lui le spectacle de son prochain bonheur.

— Est-ce que je ne vous fais pas envie? lui demandait-il en le regardant avec une expression indéfinissable.

Pierre tressaillait et ne répondait pas.

— Est-ce que vous ne voudriez pas avoir une femme comme Marthe? continuait le fraternel bourreau.

Pierre essayait de sourire.

Mais son frère ne se tenait pas pour battu : il voulait une réponse.

— Voyons, à présent que vous voilà revenu à la vie calme et raisonnable, ne souhaiteriez-vous pas un intérieur embelli par une jeune femme aimée, et comme fleuri par son visage, et comme parfumé par son âme ?

— A quoi me servirait de souhaiter? disait le chevalier avec un haussement d'épaules ; il n'y a pas deux Marthe.

— Peut-être.

— Cessez ce jeu, mon frère.

— Je voudrais vous voir heureux autant que moi, Pierre.

— Cela est impossible.

— Qui sait? Vous n'avez qu'à vouloir.

— Encore 1 disait le chevalier, les sourcils assombris.

— Je vous guiderais dans votre choix; je sais ce (Ju'il vous faut.

— Non, répétait le chevalier, songeant à Marthe.

— Notre père serait si heureux de vous avoir toujours auprès de lui...

— Taisez-vous !

— De compter sur ses deux fils pour lui fermer les yeux...

— Je ne vous savais pas méchant, Hector.

Un jour que la conversation avait fatalement repris ce tour qui était si pénible au chevalier, le comte dit tout à coop à son frère :

— Tous savez que c'est demain qu'on signe le contrat.

— Si tôt? fit celui-ci.

— C'est pour onze heures, et Ton compte sur vous. Le chevalier ne fut pas maître d'un mouvement de

mauvaise humeur.

— Qn'a-t-on besoin de moi pour cela? murmura-t-il; je n'entends rien au grimoire des hommes de loi.

— Dans nos vieilles familles, Pierre, un contrat à signer est plus qu'une formalité, c'est un événement. Tous les parents se font un devoir d'y assister.

Le chevalier se tut, mais son visage demeura contracté.

Ce soir-là on sut qu'il avait demandé l'adresse d'une maison de jeu, et qu'il était rentré fort tard à l'hôtel de Chantemesse, la tète un peu fumeuse des vapeurs du Champagne...

Cela ne l'empêcha pas de se rendre de grand matin dans la chambre à coucher du comte Hector.

— Vous, mon frère 1 dit celui-ci, en s'étonnant de la figure défaite du chevalier.

H comprit que quelque chose de grave se passait en lui, et il se disposa à l'écouter.

— Mon frère, dit Pierre, je viens vous prévenir que je repars pour Paris.

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— Quand?

— Aujourd'hui même.

— Vous perdez l'esprit, chevalier.

— Je le retrouve, au contraire.

— Quoi ! le jour de la signature du contrat.

— On le signera sans moi.

— Vous n'y songez pas, mon frère, dit le comte; d'où vous peut venir cette détermination subite?

— Je manque d'air ici, j'étouffe! s'écria le chevalier; ne vous en apercevez-vous donc pas?

— Non, dit le comte.

— Je veux revoir Paris, je n'y tiens plus.

— Toujours Paris ! .

— Eh bien, oui, toujours! c'est le seul endroit où l'on puisse se retremper et se distraire... le seul aussi où l'on puisse oublier.

— Oublier quoi? dit le comte en attachant un œil perçant sur son frère.

Le chevalier ne répondit pas à cette interrogation.

— Bref, je pars, reprit- il; voilà qui est clair; je re-. tourne à l'Opéra; j'ai soif de musique et de ballets. A propos, j'ai reçu une lettre de la Bénard.

— Ah! je vous en félicite. Est-ce là le motif qui vous fait si brusquement quitter Arras?

— Peut-être.

— Nos amis seront surpris ; nos parents seront affligés.

— Vous saurez m'excuser auprès d'eux, je pense.

— Et auprès de Marthe?...

Le chevalier tressaillit.

Il fit deux ou trois tours dans la chambre sans ouvrir la bouche.

— Eh bien, Pierre? reprit le comte.

— Vous pouvez bien vous passer de moi pour être heureux, dit-il avec un accent amer.

— Accordez-nous an moins quelques jours. Le chevalier secoua négativement la tète.

— Quoi ! pas même vingt-quatre heures?

— Je ne le puis.

— Ah ! mon frère 1 que voulez-vous que je pense?

— Pensez ce que vous voudrez, dit-il douloureusement; il faut que je parte.

— Il le faut?

-Oui.

— Mais ce n'est pas là un départ, s'écria le comte, c'est raje fuite!

— Une fuite, vous l'avez dit, répéta sourdement le etaralier; c'est une fuite, je fuis devant...

— Devant?...

— Ah! tenez, Hector, ne cherchez pas à pénétrer le mi motif de ma résolution!

— Et si je l'avais pénétré !

— Que dites-vous?

— Je dis que Paris vous est indifférent, je dis que l'Opéra ne vous rappelle pas, je dis que vous n'avez pas reçu de lettre de Mlu Bénard.

— Hector 1

— Eh ! morbleu! je lis dans votre cœur aussi bien que tous-même.

Le chevalier fit un signe de doute.

Alors le comte, se plaçant presque sous ses yeux, lui dit:

— Tous partez parce que vous aimez Marthe. -Ciel!

— Osez dire que non !

— Mon frère!... s'écria le chevalier en se jetant dans ses bras et en fondant en larmes.

— Remettez- vous, Pierre, dit le comte après quelques instants ; je connaissais votre secret.

— Est-il vrai? Quelle confusion pour moi!

— Pourquoi cela? Vous n'êtes pas responsable des élans de votre cœur.

— Et c'est vous qui cherchez encore à me justifier, cher Hector! Ne m'accablez pas de votre générosité. Si vous saviez toutes mes luttes, tous mes combats !

— Je les devine.

— Ah ! je respire mieux maintenant, je me sens plus à l'aise, mon regard à la hauteur du vôtre !

— Moi aussi, dit le comte, je souffrais de votre contrainte, et je n'attendais qu'une occasion de vous «n débarrasser : mais il importait que cette occasion vint de vous et que les choses fussent tendues à l'excès.

— Je ne comprends pas bien, dit le chevalier; je comprends seulement que vous êtes bon et noble.

— J'ai peut-être à cela moins de mérite que vous ne supposez, reprit le comte avec le sourire particulier qu'on lui a déjà vu.

— Grâce à Dieu, et surtout grâce à vous, mon frère, je pourrai partir soulagé.

— Encore partir?

— Plus que jamais à présent!

— Oh! l'obstiné que vous faites!

Le chevalier regarda le comte avec étonnement.

— Comment pourrais-je ne pas partir? J'aime Marthe, vous l'avez dit.

— Eh bien!

— Et j'en suis convenu.

— Eh bien?

Pour la seconde fois, le chevalier regarda le comte comme s'il doutait de sa raison.

Mais celui-ci était calme et souriant.

— Puisque vous aimez Marthe, épousez-la , dit- le comte.

Le chevalier crut avoir mal entendu. -

— Epouser... Marthe? dit-il.

— Certainement.

— L'heure et la circonstance sont mal choisies pour la plaisanterie, Hector.

— Je ne plaisante pas.

— Oh! mon frère! s'écria le chevalier, vous finiriez par me rendre fou; je vous cède la place... Adieu!

Le comte le retint et lui dit :

— Alors, écoutez-moi. Je suis sérieux cette fois, voyez. Je vais tout vous apprendre. Il ne faudra pas trop m'en vouloir, car j'ai agi dans un bon motif. 11 s'agissait de vous arracher à Paris, Pierre, de vous sauver de vousmême et des autres. Nous l'avions résolu ; notre vieille province, nos vieilles familles tiennent à leurs enfants; cela se conçoit. Nous avons concerté et rejeté plusieurs moyens ; j'ai proposé un subterfuge. Les voies ordinaires n'auraient pas réussi auprès de vous; je serais allé vous trouver en vous disant : « Pierre, je viens vous emmener pour vous marier! » vous m'auriez ri au nez et avec raison. En vain vous aurais- je vanté la beauté, les qualités, la fortune de celle qu'on vous avait choisie, vous n'auriez rien voulu entendre. Je vous connais. Il fallait procéder autrement. Yous savez comment je m'y mis pris : je vous ai dit qu'il s'agissait de moi, de mon propre mariage. En réalité, il s'agissait de votre union avec MUi de Crespy, union jadis projetée entre nos parents, rêvée par M. de Crespy et par notre mère...

— Il se pourrait ! interrompit le chevalier.

— Mais cette union offrait vingt obstacles : d'abord rien n'était moins certain que votre consentement; on ne pouvait pas répondre davantage de celui de Marthe. Il fallait vous rapprocher l'un de l'autre, en vous laissant

ignorer à tous les deux nos intentions. C'est ce qui a été fait. Nos familles ont longtemps hésité avant d'adopter mon plan; j'ai répondu de tout; j'ai accepté de passer aux yeux du monde pour le fiancé de Marthe, — - puisset-elle me le pardonner! — quitte à résigner ce titre jusqu'au jour où vous seriez amené à le souhaiter. J'ai compté pour cela sur le charme irrésistible de Marthe. L'événement n'a pas trompé mes prévisions. Jugez de ma joie lorsque je vous ai vu insensiblement subjugué par sa grâce innocente. Mes combinaisons triomphaient au delà de mon espoir. Un frère moins désintéressé que moi aurait même été secrètement froissé d'un succès aussi complet.

Le comte avait cessé de parler.

Des larmes de bonheur coulaient le long des joues du chevalier.

— Quel roman me faites- vous là, Hector? dit-il d'une voix entrecoupée.

— Un roman qui va se dénouer tout à l'heure .vulgairement par un contrat.

— Comment! ce contrat dont vous me parliez...

— Etait le vôtre. Y refuserez-vous votre signature à présent?

Le chevalier passa la main sur son front.

— Non, je ne puis croire à tout ce que vous venez de me dire. Vos paroles bourdonnent dans ma tète ; je me sens chanceler. Un rêve ne se réalise pas si complètement et si magnifiquement.

— Une fois par hasard.

— Vous avez pu imaginer et diriger une telle comédie, mon frère ?

— Que voulez- vous? Nous 'ne savons qu'inventer en province pour passer le temps ! Il faut être indulgent pour nous.

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— Machiavel!... Je m'explique maintenant une foule de choses.

— Allez tous habiller pour le contrat, Pierre, dit le comte en jetant les yeux sur la pendule.

— C'est juste.

Au moment de franchir le seuil de la chambre, le chevalier s'arrêta saisi par une réflexion : ^~ Maïs...

— Quoi? demanda le comte.

— n me vient une idée affreuse.

— Laquelle?

— Si MUe de Grespy allait refuser sa signature, elle ?

— Rassurez- vous, dit le comte; pendant que je prenais sur moi de détruire vos scrupules, M. de Crespy en faisait autant de son côté vis-à-vis de sa petitefille.

— Tous avez réponse à tout, Hector.

— Ne m'avez- vous pas dit, Pierre, en mettant le pied dans Arras : « Que votre volonté s'accomplisse! »

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