‹ Les frères ChantemesseChapitre 11 sur 63 · JEANNE-ANTOINETTE · texte numérisé non relu

JEANNE-ANTOINETTE

La tante Sidoine avait lu cette lettre d'un œil humide.

— Quel cœur! murmura-t-elie après avoir fini.

— Et quel esprit! ajouta M. Le gentil.

Après avoir terminé la lecture de la lettre de Mmo de Pompadour, la tante Sidonie s'adressa au procureur :

— Excusez-moi, monsieur, de vous avoir reçu d'une façon aussi cavalière... et de ne vous avoir même pas encore invité à prendre un siège.

— L'oubli est réparé, dit-il en s' asseyant.

— La vie de province nous fait oublier quelquefois les pins simples notions de la convenance.

En parlant ainsi, les yeux de la tante Sidonie s'attachaient curieusement sur l'envoyé de la marquise.

— Ainsi, monsieur, lui dit-elle, vous vivez dans l'intinitéde mon illustre amie?

— Mon Dieu! oui, répondit-il . en affectant la mo-

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— Quel bonheur est le vôtre!... Monsieur... monsieur...

— Legentil.

— Legentil de?...

— Legentil de Versailles, répondit-il sans comprendre. La tante Sidonie ne dissimula pas une légère grimace.

Elle s'étonna que son illustre amie ne lui eût pas envoyé un homme de condition.

— Vous la voyez fréquemment? demanda-t-elle.

— Presque tous les jours. Mmo la marquise me fait l'honneur de me prendre pour conseil dans beaucoup de circonstances délicates. •

— Vous êtes avocat peut-être ?

— Je suis procureur.

La grimace reparut, plus caractérisée cette fois. Un procureur ! A quoi doue pensait la chère marquise de lui envoyer une semblable espèce?

Pour expier sa condition et sa profession, ce devait être un homme d'un mérite bien extraordiuaire.

La tante Sidonie adopta cette idée, et reprenant la conversation :

— Vous connaissez sans doute les termes de cette lettre? lui dit-elle.

— Mme la marquise Ta écrite devant moi.

— Ah!

— Oui ; je suis au courant de tout. Vous pouvez parler à cœur ouvert.

11 croisa une jambe sur l'autre par un mouvement d'une familiarité excessive, et continua :

— Nous disons donc que nous avons une jeune fille à placer. C'est pour le mieux. La jeune fille est un miracle de nature, une beauté incomparable, cela est entendu. Sage comme la déesse de la Sagesse elle-même, et, pardessus le marché, uuc éducation de premier ordre. Nous

n'en doutons pas; mais cependant, pour remplir lé mandat qui m'a été confié, il est nécessaire que je voie cette Vénus; il est indispensable que je contemple cette Minerve.

— Cest trop juste.

La tante Sidonie sonna.

— Priez Mlle Marthe de descendre sur-le-champ auprès de moi.

M. Legentil reprit la parole :

— La jeune personne est sans doute orpheline? Les orphelines abondent cette année chez nous.

— Pas du tout : Marthe a sa mère et son grandpère.

— Tant pis.

— Comment, tant pis ! s'écria la tante Sidonie stupéfaite.

— Je veux dire, reprit M. Legentil, que nous aurons à faire face à plus d'exigences.

— Quelles exigences?

— Les parents ne sont pas probablement riches. Nous connaissons cela. Il y aura des pensions à donner.

— Mais, monsieur, dit aigrement la tante Sidonie de plus en plus étonné», nous n'avons que faire de vos pensions. Sans être très-fortunés, nous ne sommes pas pauvres. Nous avons île quoi vivre largement et honorablement.

— Je n'y suis plus alors, dit M. Legentil.

— M-* de» Pompadour ne vous a donc pas renseigué tor notre état de maison?

— C'est vous qui n'aurez pas renseigné Mme de, Pompadour.

A ce momeut Marthe entra.

Elle était vêtue avec uue angélique simplicité qui rehaussait l'harmonie de ses charmes.

Elle fit une courte révérence à l'étranger, e\ courut présenter sou front à sa tante.

— Comme tu es fagotée, petite folle ! lui dit celle-ci; tu n'as doue ni goût ni coquetterie !

— Mon avis est, dit le procureur ébloui, que mademoiselle est habillée à ravir. *

— Vous y mettez trop de complaisance, répliqua la tante.

Et s'adressant à Marthe :

— Tu peux lever les yeux sur monsieur, ma mignonne. Monsieur est un ami de...

— Un ami de votre famille, mademoiselle, interrompit-il politiquement.

— C'est ce que je voulais dire, fit la tante ; M. Dugentil.

— Legentil.

— Un magistrat, dont les lumières sont très-»appréciées... à Versailles; à Versailles, entends-tu?

— Oui, ma tante.

— Mais qu'est-ce que tu as, petite? On dirait que tu es préoccupée, inquiète...

Marthe ne se sentait pas à Taise, fin effet.

La cause de ce trouble était une rencontre (ui'elle venait de faire avant d'entrer au salon. \

Au détour d'un corridor, Damiens avait surgi devant elle et lui avait' dit précipitamment à demi-voix :

— Méfiez-vous de l'homme qui est là-dedans !

Marthe était habituée aux façons mystérieuses de Damiens ; il ne lui avait jamais adressé la parole en dehors des nécessités de son service. Pour qu'il se départit aujourd'hui de cette réserve vis-à-vis d'elle, et surtout pour qu'il osât lui donner un avis, il fallait que les circon- * stances fussent graves.

Avant qu'elle eût eu le temps de lui demander un mot d'explication, il avait disparu.

Voilà ce qui impressionnait Marthe.

— Tu ne réponds pas, petite, disait la tante Sidonie ; parle donc, ne sais-tu plus t'exprimer?

— Que voulez-vous que je dise, ma chère tante? Je n'ai rien à dire; ne m'avez-vous pas appris vous-même que la modestie et le silence étaient les meilleurs apanages d'une fille de condition?

— A merveille ! s'écria M. Legentil.

—Alors exécute-nous cette jolie sonate de ce musicien est que tu joues si bien... M. Legentil sera enchanté de l'entendre.

-Certes!

— Tous allez juger de son talent sur le clavecin. Alloua, Marthe, commence.

— Mon clavecin est exécrable, vous le savez bien, ma tante, vous me l'avez dit cent fois.

— Aujourd'hui c'est autre chose; je suis sûre que tu en tireras un fort bon parti.

— Dispensez-moi, supplia la jeune fille; aussi bien, je se retrouve plus mon cahier.

— Dne défaite !

— Ma tante...

M. Legentil pensa qu'il était convenable d'intertttir.

— Je ne voudrais pas, dit-il, que mon insistance pût être désagréable à mademoiselle.

Marthe ne put s'empêcher de lui adresser un regard & remerciaient.

En même temps M. Legentil faisait à la tante Sidonie an signe d'intelligence qu'elle comprit aussitôt.

— Puisque monsieur a la bouté de t'excuser, dit-elle, .ta peux remonter dans ta chambre, mignonne. Tu y re-

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trouveras sans doute ton cahier de musique. Dis adieu à M. Legentil... à ce bon M. Legentil.

La jeune fille se tourna vers lui avec effort.

11 se leva et voulut faire acte de galanterie en lui prenant la main.

Mais elle recula vivement, et se sauva du salon plutôt qu'elle n'en sortit.

— Petite sauvage ! grommela la tante Sidonie.

— Elle est adorable! s'écria M. Legentil avec enthousiasme.

— N'est-ce pas ?

— Vous m'en voyesf émerveillé, et l'on sait si je suis difficile.

— Vous, monsieur le procureur!

— Dame ! il m'en est passé sous les yeux depuis quelques années !

— Peste de l'égrillard ! Qui l'aurait soupçonné? quel feu!

— Nous n'avons rien de pareil à Versailles, ma parole d'honneur.

— J'en étais sûre, dit la tante Sidonie, dont la figure s'épanouissait... A présent, causons sérieusement.

— Causons, soit.

— Qu'est-ce que ma bonne, ma chère amie la marquise compte faire pour Marthe?

— Vous le devinez bien.

— Pas le moins du monde.

M. Legentil regarda en face cette vieille figure comme pour y surprendre une intention moqueuse. Mais il n'y découvrit rien qu'une expression de curiosité un peu crédule. ^

— Madame la marquise placera Mlle Marthe comme elle a placé les autres, répondit-il.

— Quelles autres?

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— Ses antres protégées. Nous avons auprès de Versailles, dans Versailles même, des retraites charmantes, cachées à tous les yeux, embellies de tous les trésors de la nature et de l'art. Le temps s'y passe dans une fête eontinnelle...

— Qu'est-ce que vous me chantez, monsieur le procureur, avec vos retraites?

— Je réponds à vos questions, madame; c'est un de ces asiles privilégiés que madame la marquise destine à votre nièce. Elle n'y sera pas seule, d'ailleurs ; elle y trouvera de jeunes compagnes, dont quelquesnoes appartiennent comme elle à d'excellentes fa- JDJDes.

— Que veut dire cela? Est-ce que ma chère marquise tourne à la Maintenon, et se serait-elle mise à la tète d'une autre maison de Saint-Cyr?

— Cela y ressemble un peu... excepté que cela est tout à (ait différent, dit M. Legentil en souriant.

-Ouidà?

— Ce n'est pas exclusivement pour le ciel que madame la marquise travaille en formant ses pensionnaires, quoique les idées religieuses ne soient point exclues de son, programme. Le Dieu qu'on leur enseigne à révérer n'est point précisément assis sur un trône de nuages; il a un manteau semé de fleurs de lys d'or, et son royaume est véritablement de ce monde. Dans tous les cas, nos jeunes files sont admirablement traitées; d'aimables directrices ne sont occupées qu'à varier leurs plaisirs et à leur faire oublier leur captivité passagère, tout en les préparant aux honneurs qui les attendent.

De ces discours dont chaque phrase tournoya dans sa tète en la remplissant de stupeur, la tante Sidonie ne retint pour l'instant que les derniers mots.

— • Et ces honneurs? dit-elle avidement.

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— Les plus grands, les plus enviables de tous ! s'écriat-il.

— Mais encore faudrait- il les définir, mon cher monsieur Legentil, car si vous parlez bien, vous parlez un peu par énigmes. Ainsi, Marthe pourrait-elle prétendre au rang de dame du palais, par exemple?

— Dame du palais... Huml

— Eh bien?

— Ensuite, je ne dis pas.

— Quoi, ensuite?

— Elle ne pourrait être maintenant que demoiselle du palais, dit M. Legentil en faisant l'agréable, et vous savez bien que la charge n'existe pas.

— Mais puisque Marthe se marie dan3 quinze jours. M. Legentil bondit sur son siège.

— Qu'est-ce que vous venez de dire? J'ai mal entendu 1 les oreilles m'ont tinté. #

— Je dis que ma nièce se marie prochainement.

— Elle se marie? Ce n'est pas possible.

— Cela est cependant; Marthe épouse un parfait gentilhomme qui la conduira à la cour, et qui la présentera lui-même à la marquise de Pompadour.

— Mais ce n'est plus la même chose! s'écria M. Legentil en se démenant; vous n'y songez pas.

— Quel inconvénient y a -t-il à cela?

— Vous le demandez !

— Certainement, car je n'y suis plus, vous me bouleversez depuis une demi-heure! dit la tante Sidonie.

— Ce mariage ne doit pas avoir lieu; il empêcherait, tout, comprenez donc...

~ Pourquoi ce mariage empêcherait-il la protection de la marquise ?

— Parce que Mm* la marquise n'a pas arrangé les choses de la sorte.

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— Commpiit les n-t-elle arrangées? Pour Dieu, faitesmoi le plaisir de me l'apprendre, monsieur! Je suis sur des charbons ardents.

— Rien de plus simple. Il faut que mademoiselle votre nièce quitte Arras le plus tôt possible.

— Aussitôt après son mariage, volontiers.

— Non pas... avant son mariage.

— Oh! dit la tante Sidonie en serrant les poings d'impatience.

— Pas de mariage, voilà notre condition.

— Mais qu'est-ce que ce mariage vous fuit donc? M. Legentil se mit à rire d'une façon impudente.

— A moi, rien; mais au roi!

Le secret était échappé.

La tante Sidonie reçut comme une secousse électrique et devint effroyablement pâle.

Après un silence :

— Attendez donc, dit-elle lentement en fixant M. Legentil d'une étrange manière; j'ai entendu parler, en effet, de quelque chose comme cela, mais sans vouloir y croire... d'enlèvements de jeunes filles destinées aux plaints royaux, de marchés honteux contractés avec des parents avilis... Mais qu'est-ce que ces infamies ont de commun avec M1Ie de Crespy et moi?

Son regard indigné clouait M. Legentil sur place.

— Répondez donc! lui cria-t-elle.

— Madame, je ne suis que l'envoyé de Mm* la marquise de Pompadour.

— Ce n'est pas vrai, tu mens !

— Madame !

— Tu mens I

M. Legentil commençait à s'inquiéter.

H y avait de quoi.

La tante Sidonie était vraiment terrible à voir.

Sa fierté native venait de se réveiller tout entière.

Ce n'était pas une nature perverse, c'était une tète étourdie et imprudente. Elle voulait bien lancer Marthe dans l'aventure, mais à aucun prix elle n'aurait consenti à en faire l'objet d'un ignoble marché.

— Ainsi, reprit-elle, tu venais tranquillement ici recruter pour tes retraites mystérieuses, pour tes couvents cachés 1 Je vois maintenant l'espèce de procureur que tu es. Et j'ai eu la sottise de te faire voir ma nièce, à toi, misérable. Je n'aurai pas assez de toute ma vie pour me le reprocher 1

— Il y a sans doute un malentendu entre vous et Mmo la marquise, grommela M. Legentil.

— Hors d'ici, bas coquin 1 Il se leva effaré.

— Jour de Dieu 1 exclama- t-elle, je ne suis qu'une femme, et une femme infirme... mais tu porteras la marque de mon courroux!

Et avant que M. Legentil pût se douter de rien, il reçut sur la tète deux ou trois coups de béquille assénés avec force.

— Au secours! s'écria-t-il.

— Tiens, maraud ! tiens, drôle !

— A moi ! dit M. Legentil en gagnant la porte. La tante Sidonie ne se possédait plus.

— Arrètez-le, et bàtonnez-le comme il le mérite ! Mais M. Legentil était déjà dans l'escalier, qu'il descendait quatre à quatre.

Sur le dernier degré, il alla donner contre un individu qui le reçut presque dans ses bras.

— Ouf! dit celui-ci en se reculant pour amortir le choc.

— A l'aide ! exhalait encore machinalement M. Legentil.

— Eht mais, je De me trompe pas, dit le survenant, je reconnais ce visage-là...

— Sauvez-moi de cette folle 1

— Ah! ça, mon cher, il faut donc toujours que je vous sauve, à Arras comme à Paris, dans la rue des Trois- Faucilles comme dans la rue de la Vieille-Monnaie?

— Hein!... fit le procureur.

— Parbleu ! c'est bien vous, monsieur Lebel ; vous y mettez de l'obstination, en vérité.

— Monsieur, monsieur... je ne suis pas ce que vous voulez dire.

— Regardez-moi bien en face, s'il vous plaît.

— M. le comte de Cbantemesse!

— En personne. Comment se fait- il que je vous trouve deux fois sur mes pas, en moins de huit jours, à cent lieues de distance?

Damiens survint à l'instant.

— Je vous dirai, moi, monsieur le comte, si vous le voulez, ce que vient faire ici M. LegentiL

— Qui est-ce que vous appelez M. Legentil? répliqua le comte de Cbantemesse; monsieur s'appelle Lebel... à ee qu'il m'a dit, du moins.

— Lebel à Paris, soit; Legentil à Arras ; cela prouve qu'il ne dédaigne pas les jeux de mots, répondit Damiens.

Démasqué, M. Lebel crut pouvoir payer d'audace.

— En m'envoyant ici, dit-il, Mma la marquise de Pompadonr ne croyait pas m'envoyer dans un guet-apens.

— Où voyez-vous trace de guet-apens là où vous me rencontrez, monsieur? dit le comte de Cbantemesse. Personne ne vous empêche de passer, je pense.

— On vous pousse seulement un peu, murmura Damiens.

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— Je rendrai compte à Versailles de ma mission, dit arrogamment Lebel.

— N'oubliez pas la béquille de la tante Sidoine, dit Damiens.

Au moment où il franchissait le seuil du vestibule, M. Lebel sentit sur son épaule la puissante main du comte de Chantemesse.

— Ecoutez, monsieur Lebel, voilà la deuxième fois que je vous laisse aller, prenez garde à la troisième ; je pourrais bien ne pas vous lâcher cette fois-là. Adieu, monsieur Lebel.

— Adieu, monsieur Legentil.

C'était Damiens qui raillait.

Lebel ne souffla mot ; il se rappelait le service que lui avait rendu le comte de Chantemesse.

Une fois dehors, il respira bruyamment, et, se retournant vers l'hôtel de Crespy en grinçant des dents :

— Ohl je me vengerai de ce valet, dit-il...

Il n'avait pas fait dix pas qu'il se souvint d'avoir oublié son acolyte Briassoa à l'office.

— Bah! murmura-t-il en continuant sa route, un ivrogne, ça se retrouve toujours.

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