AU NOM DU ROI
Suivons encore ces deux marauds.
Ce sont eux qui vont nous ramener à l'hôtel de Crespy.
Auprès d'une fenêtre donnant sur la cour, Marthe bro" dait à côté de la tante Sidoiiie.
Toutes deux gardaient le silence, mais leur imagination allait bon train.
La tante Sidonie était morose, ramassée sur elle-même, l'œil incertain.
Avec ce grain de malice qui n'abandonne jamais les jeunes filles, Marthe lui dit tout à coup :
— Vous savez, ma tante, j'ai retrouvé ma sonate.
— Quelle sonate, mon enfant ?
102 LES FRÈRES GHANTEMESSE
— Celle que vous vouliez me faire jouer devant M. Le- , gentil.
La tante eut un pli sur le front et une moue à la lèvre.
— À propos, vous ne me parlez plus de H. Legentil? reprit Marthe.
— Ahl c'est vrai... Tu ne sais pas... on ne t'a pas dit... ce Legentil était un drôle.
— J'ai entendu raconter parles domestiques que vous vous étiez emportée contre lui.
— Oui... cela ne vaut pas la peine qu'on en parle. Ah ! mignonne, il paraît que la cour est bien changée depuis mon absence. Une corruption effroyable! des mœurs d'une licence 1 On ne se douterait de rien à lire ce sot Mercure auquel nous sommes abonnés.
— Eh bien ! dit Marthe poursuivant son idée, la figure de ce M. Legentil me déplaisait beaucoup, je ne saurais définir pourquoi...
— 11 faut croire que ma bonne amie la marquise de Pompadour aura cédé, elle aussi au torrent. Tout cela est bien désolant...
La tante Sidonie retomba dans sa rêverie mélancolique.
Elle en sortit pour dire à sa nièce :
— Quel est ton directeur, petite?
Fort étonnée, Marthe lui fit répéter sa question.
— Mon directeur est toujours l'abbé Morguin; je n'en ai jamais eu d'autre depuis mon enfance.
— L'abbé Morguin? Un petit, n'est-ce pas, frisé, poupin?
— Non, ma tante, un homme de cinquante ans, un peu courbé, à la vue faible?
— Tu lui diras que je veux le voir.
— Vous, ma tante?
— Oui, je le prendrai peut-être pour mon directeur, moi aussi. "*
Marthe interrompit sa broderie.
— Cela t'étonue, dit la tante Sidonie. Que veux-tu? je sais dégoûtée du monde, j'ai vu de trop près les turpitudes de cette époque. Et puis, il est de bon goût d'avoir un directeur. Je recevais quelques ecclésiastiques autrefois, à Paris, du temps de ma chère d'Etiolés... des petits-collets, comme on les appelait. Ils étaient fort aimables. J'ai connu l'abbé de Bernis entré autres : ce méchant diable de Voltaire l'avait surnommé fiabet-la- Bouquetière... Oh ! ce n'est pas un directeur comme cela fo'il me faut ! ajouta la tante Sidonie, surprenant un mouvement de sa nièce.
— L'abbé Morguin n'est jamais allé t\ Paris.
— Tant mieux, il sera plus indulgent étant plus ignorant Pourvu qu'il ne se montre pas trop sévère pour une pauvre pécheresse comme moi 1 Ah! c'est qpe...
Elle s'interrompit.
— C'est que quoi, ma tante? dit Marthe.
— Rien, ma nièce; tu m'enverras ton abbé Morguin, c'est convenu.
Les deux femmes reprirent leur broderie.
Un bruit inaccoutumé se fit entendre dans la cour.
— Qu'est-ce que cela, petite ? Regarde donc, dit la tante Sidonie.
— Ah ! mon Dieu 1 ce sont des soldats, s'écria Marthe.
— Des soldats ici? qu'est-ce que cela signifie?... C'était l'escouade requise par tabel pour l'arrestation
convenue.
Un exempt la commandait.
An bruit que fit cette petite troupe en débouchant dans la cour et à la rumeur qui se répandit immédiatement dans tout l'hôtel, M. de Grespy parut sous le vestibule.
104 LES FRÈRES GHANTEMESSE
— Monsieur, lui dit l'exempt, j'ai le regret de vous annoncer que je suis chargé d'arrêter un de vos gens.
— Lequel, monsieur ?
— Le nommé Damiens.
— C'est bien, monsieur, faites votre devoir, dit M. de Crespy.
Lorsque Damiens parut :
— Au nom du roi, lui dit l'exempt en le touchant de son petit bâton, je vous arrête.
Damiens ne manifesta aucune surprise.
— Je suis prêt à vous suivre, dit-il, je sais pourquoi Ton me recherche.
Ce fut à l'exempt d'être surpris.
Il avait été prévenu par Lebel qu'il y avait lieu de s'attendre de la part de Damiens à de vives récriminations, à des protestations d'innocence, peut-être même à une résistance physique.
Au lieu de cela, il se 'trouvait en face d'un homme parfaitement calme et soumis, sachant pourquoi on l'arrêtait.
L'exempt était moins avancé que lui.
Damiens se tourna vers M. de Crespy et lui adressa la parole en ces termes :
— Monsieur, je vous serai obligé de déclarer publiquement que je me suis toujours comporté chez vous comme un honnête serviteur.
— C'est -vrai, fit M. de Crespy.
— De mon côté, je dois vous dire que les motifs de mon arrestation n'ont aucun rapport à mon séjour chez vous. La cause pour laquelle on m'arrête remonte à plus de trois mois.
L'exempt continuait à être de plus en plus étonné. Il n'était pas le seul d'ailleurs. Parmi les soldats de son escorte, il y en avait un qui recueillait avec tant d'à-
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vidité les paroles de Damiens, qu'il en laissa tout à coup tomber son fusil.
Sous les moustaches postiches de ce soldat, personne n'aurait pu reconnaître Lebel, qui, toujours en vertu de ses pouvoirs exceptionnels, avait obtenu de faire partie de l'escouade pour mieux surveiller son ennemi.
Il eut, comme on voit, à se féliciter de cette idée.
— Est-ce que, sans le savoir, se disait Lebel, j'aurais aidé la justice à capturer un coupable important? Gomme T a?us raison de me méfier de ce Damiens !
—Marchons I dit l'exempt.
La petite troupe sortit de l'hôtel de Crespy, emmenant Italiens.
Comme on prenait le chemiu de la prison, le faux soldat trouva le moyen de glisser quelques mots à l'oreille de l'exempt.
— Soit, dit celui-ci.
D donna l'ordre à ses hommes de tourner court et de se diriger vers le logis du commissaire.
Ce commissaire était le même qui, sur la signature de M. Berrier, avait autorisé l'arrestation de Damiens.
C'était un homme comme un autre, ni bon ni méchant, exerçant consciencieusement sa profession. Il s'appelait Hangest et était du pays. On n'en pouvait pas dire autre chose.
11 s'était incliné devant Lebel, -*- ou plutôt devant H. Le gentil, procureur, — dont les commissions exceptionnelles lui avaient imposé.
D n'avait demandé aucune explication, n'étant pas curieux de sa nature, et il ne songeait déjà plus à cette affaire lorsqu'on lui annonça de nouveau M. Legentil.
M. Legentil, ou Lebel, ou le soldat.
— Qu'y a-t-il? dit le commissaire.
— 11 y a que je vous amène le prisonnier; il est en bas.
— Eh bien! qu'est-ce que vous voulez que j'en fasse? répliqua M. Hangest étonné; pourquoi ne 1 avez- vous pas conduit directement en prison?
— Je l'y conduirai, soyez tranquille; en attendant, il est important que vous l'interrogiez.-
— Mais je ne le connais pas, moi 1 Sur quoi voulezvous que je l'interroge ?
— Interrogez toujours, monsieur le commissaire.
— À quoi bon? Ce pauvre diable va me fatiguer de ses plaintes, de ses réclamations...
— Point du tout. Il a les yeux secs comme vous et moi, dit Lebel.
— Dans ce cas, et puisqu'il en prend si bien son parti, raison de plus pour le laisser en repos.
Effectivement, ce commissaire manquait de curiosité.
— Ah çà ! dit M. Le gentil, vous ne comprenez donc pas le beau rôle que je vous ai destiné dans cette affaire?
— Un beau rôle, à moi I
— Certainement. Réjouissez-vous, monsieur le commissaire, nous tenons un coupable.
— Pour de bon?
M. Legentil eut un accès de dignité.
— Croyez -vous que je vous aurais fait arrêter un innocent? s'écria-t-il.
— Je ne crois rien, répondit le commissaire; j'exécute ou je fais exécuter les ordres que je reçois, voilà tout. Vous êtes venu, un mandat à la main, me parler d'un homme à arrêter; il est arrêté; maintenant vous me parlez d'un homme à interroger, c'est ici que commence mon embarras.
— Je vous aiderai, monsieur le commissaire.
— J'y compte bien. De quoi est-il coupable?
— De quoi ?
— Oui, de quel délit? de quel crime? Il est tout naturel que je tous tlemaude cela, ce me semble.
— Ah ! voilà, dit Lebel, c'e9t ce que j'ignore.
— Mais alors comment savez-vous que cet homme est coupable?
— Parce qu'il l'avoue.
— H avoue quoi?
— Tout.
— Monsieur Legentil, dit le commissaire, si vous n'ctitt pas revêtu d'tm caractère particulier et tout à fait rtrietu, je serais tenté de croire que vous vous moquez de moi.
— tte sont les événements qui se moquent de nous deux, monsieur le commissaire. Je vous répète que cet homme s'attendait à être arrêté. Il a quelque chose sur la conscience. En l'interrogeant avec votre hanileté, vous pouvez provoquer ses aveux.
Le commissaire sonna.
— Introduisez cet homme, dit-il.
— Encore une prière, monsieur le commissaire, fit M. Legentil.
— Parlez.
— De même que j'ai assisté à l'arrestatiou, je désirerais assister à l'interrogatoire.
— Rien de plus facile, monsieur Legentil; vous n'avez qu'à conserver votre uniforme; vous serez censé garder la porte de mon cabinet.
Au même instant, Damiens parut, accompagné de l'exempt.
Damiens n'avait rien perdu de son calme, mais une teinte de tristesse était répandue sur sa physiouomie.
Après les premières questions d'usage, auxquelles Damiens répondit d'une voix assurée, le commissaire dit:
^— Vous portez un nom assez commun dans la province.
— Nous sommes beaucoup dans notre famille, en effet, dit Damiens.
— Avez-vous encore votre père ?
— Oui, monsieur; il a soixante-treize ans, et est portier de la prévôté d'Àrcq, dépendant de l'abbaye de Saint-Bertin.
Le commissaire sembla recueillir ses souvenirs.
— Je comjais moi-même un Damiéns à Saint-Omer, dit-il; un artisan, je crois...
— Un peigneur de laine. C'est Josepb, mon frère aîné.
— Un brave homme, ajouta le commissaire.
— Oh! oui, s'écria Damiens avec émotion, un digne cœur... mais qui a bien de la peine à gagner son existence.
— Que n'avez-vous eu plus souvent son exemple sous les yeux !
— Je l'ai eu constamment, monsieur le commissaire; mais que voulez -vous? on n'arrange pas sa vie comme on veut.
— Depuis combien de temps êtes-vous au service de M. de Crespy?
— Depuis quatre-vingt-dix-sept jours.
— Où étiez-vous auparavant?
— Vous le savez bien, dit Damiens avec un haussement d'épaules.
11 y eut à ce moment un échange de regards entre le commissaire et le faux soldat.
— Nous le savons en effet, reprit le commissaire; mais la justice a ses formalités, desquelles il ne nous est pas permis de nous écarter. Il s'agit, pour nous, magistrat, de vérifier la sincérité de vos dépositions et si ce que
▼oos dites s'accorde avec ce que nous savons. Je vous répète dooc : Où étiez-vous avant d'être à Arras? . — A Paris, monsieur le commissaire.
— En condition, probablement?
— Bd condition.
— Chez qui? Damiens hésita.
— Voyons, dit le commissaire, puisque nous le sa-