TOUS
— Chez M. Michel.
— Rappelez quel était ce sieur Michel et où il demeurait.
—C'était un négociant venu de Saint-Pétersbourg et toenda chez son ami M. Desprez, marchand drapier... . —Rue?...
— Rue des Bourdonnais, sur la paroisse de Saint-Ger- Bain-l'Auxerrois.
— Par qui aviez- vous été adressé à ce sieur Michel?
— Par Christophe, le cocher de M. Richard. -M.Richard?...
— Le payeur des gages de messieurs du Parlement.
— Combien de temps êtes -vous resté au service de ^ Michel?
Damiens laissa échapper pour la seconde fois un mouvement d'impatience.
— Mais puisque vous le savez 1 dit-il.
— N'importe, précisez... Nous vous l'ordonnons, dit le commissaire.
— Je suis entré chez M. Michel le dimanche, et j'en wis sorti le mardi.
— Que s'est- il passé dans un si court espace de temps, «t quels sont les faits qui ont motivé votre départ subit?
— Comme vous êtes cruel ! murmura Damiens. -Eh bien?
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— C'était le lundi, à midi. M. Michel était sorti pour vaquer à ses affaires, en me recommandant de l'attendre... Au fait, il vaut mieux que je vous dise les choses moi-même, car on vous les a peut-être mal racontées...
Le commissaire et M. Legentil étaient tout oreilles. Damiens continua avec effort.
— J'avais remarqué la veille, au fond de l'armoire qui est dans la chambre à coucher, ce grand portefeuille de maroquin noir. Je savais que c'était là qu'il mettait une partie de son argent... La clef était restée sur la serrure ; j'étais seul. La première heure, je chassai la tentation ; j'essayai de penser à autre chose; je me mis à la fenêtre et je regardai les passants... Mais j'avais toujours l'idée à ma pauvre femme. Il faut que vous sachiez, monsieur le commissaire, que ma femme, qui demeure rue du Ci-, metière-Saint-Nicolas-des-Champs, a pour profession de garder les malades... mais il n'y a. pas toujours des ma* lades. La veille, nous n'avions pas uu sou chez nous... ni chez ma fille. Ma fille est enlumineuse de découpures pour les marchands d'images de la rue Saint-Jacques. Ce ne sont pas des métiers très-lucratifs. J'avais la mort dans l'àme, cela se conçoit. Monsieur le commissaire, je ne suis pas né voleur... je n'aurais pas vu ce portefeuille que rien ne serait arrivé; j'aurais continué à souffrir, ma pauvre femme aussi, ma fille aussi. Dieu nous aurait peut-être sauvés, comme il avait déjà fait plusieurs fois. Mais j'avais vu le portefeuille.
Damiens s'interrompit.
Il souffrait visiblement en faisant ce récit.
— Une autre heure se passa ainsi, continua Damiens ; quoique ayant le dos tourné, je voyais toujours la clef laissée à l'armoire; il me semblait même l'entendre s'agiter dans la serrure, et m'appeler et m'engager au vol. Comme les maîtres sont imprudents! 11 n'y avait cepen-
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dant rien de décidé dans mon esprit; je combattais encore. S'il m'avait été permis de sortir, le grand air aurait probablement dissipé mes mauvaises pensées; mais JH. Michel m'avait expressément ordonné d'attendre son retour. J'aurais dû lui désobéir, quitte à lui en avouer la raison. Je m'obstinai au contraire ^j'entendis sonner trois heures, puis quatre heures. Il ne revenait pas. J'allais de la fenêtre à la porte, que j'ouvrais pour écouter dans l'escalier. Oh ! comme je l'appelais !
— Abrégez, dit le commissaire avec l'apparente insensibilité des magistrats.
— Qu'est- ce que vous voulez que j'abrège ! répliqua Damiens surpris; je ne sais raconter les choses que comme elles me viennent. Pourquoi me commandezvous de parler? Laissez-moi me taire, ce sera plus vite fini.
— Diable 1 murmura M. Legentil à part lui.
— Continuez alors, fit le commissaire.
— Je disais donc, reprit Damiens, que j'entendais toujours le petit bruit de la clef. C'était sans doute le sang qui me bourdonnait aux oreilles. Le sang m'a toujours beaucoup tourmenté, monsieur le commissaire. Tout à coup je n'y tins plus, je me précipitai brusquement sur l'armoire, et je l'ouvris toute grande. Le portefeuille me sauta aux yeux, le grand portefeuille, énorme, gonflé, sombre. « Pour le coup, m'écriai-je, M. Michel va rentrer! M. Michel va revenir! » Mais non, j'étais bien seul, oo me laissait seul., avec le portefeuille ! Je le saisis d'une main tremblante; il était si lourd que je manquai de le faire tomber. En le tournant et le retournant, je m'aperças qu'il était fermé par une serrure; cette découverte me soulagea, et je me dis : « Bon ! il n'y a pas moyen de l'ouvrir, je n'irai certainement pas le. briser. » Pourtant je ne le remettais pas dans l'armoire, je continuais à le
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manier fiévreusement. Il ne fermait sur deux de ses côtés que par des rubans noués. « Allons, c'est la destinée qui le veut ! » m'écriai-je. Furieux contre moi-même, je ne m'amusai pas à dénouer les cordons, je les arrachai, et insinuai la main .dans le portefeuille. Pendant ce temps je ne cessais d'appeler M. Michel au milieu de mes larmes. Un instant je crus l'entendre monter. Mais non ; je devais être coupable jusqu'au bout.
.Damiens reprit haleine.
M. Legentil triomphait.
— Combien y avait-il dans ce portefeuille? dit le commissaire.
— Je ne sais pas, répondit Damiens; je tàtai deux bourses, et je pris au hasard dans l'une d'elles une poignée de louis. J'ai appris plus tard que M. Michel m'avait accusé d'avoir pris quatre rouleaux de cinquante louis chacun. C'est une fausseté. J'ai volé, eh bien! oui, mais je n'ai volé que ce dont j'avais besoin. Sur le moment je n'ai pas compté, j'étais trop agité. C'est après que j'ai vu que j'avais pris cent trente louis... pas un de plus, je l'affirme sur le salut de mon âme. J'aurais pu facilement remplir mes poches, j'étais à même, je ne l'ai pas fait.
Le commissaire dit :
— Il sera pris acte de votre déclaration. Poursuivez.
— Où en étais-je? Ah ! je venais de faire le coup. Je ne sais pas comment j'eus la présence d'esprit de replacer le portefeuille et de refermer l'armoire. Je fis cela machinalement sans doute. Puis je sortis. Peut-être encore si j'avais rencontré M. Michel dans l'escalier, lui aurais-je tout rendu en me jetant à ses pieds. Le sort ne le voulut pas. Une fois dehors, je marchai tout droit devant moi, sans but, ne pensant à rien. La nuit était ve-
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nue; sons on pont, je comptai mon argent. Mon argent l Je mis quarante louis de vingt-quatre livres dans un petit sac que j'avais sur moi. Ensuite, les idées un peu plus nettes, j'allai à la poste et je retins une place pour Arras.
— Pourquoi? demanda le commissaire.
— Oui, pourquoi? répéta mentalement M. Legentil. Damiens sembla embarrassé.
— Je ne voulais pas rester à Paris dans la crainte d'être arrêté. Et puis j'avais l'envie de revoir mon pays oùje n'étais pas allé depuis plusieurs années. Quelques benres restaient encore devant moi; j'en profitai pour aller dire adieu à ma femme. Je lui cachai la mauvaise action que J'avais faite, lui disant seulement que j'avais trouvé une place à Arras et qu'on m'avait avancé le voyage. Nous fîmes monter un ordinaire du Vieux-Chène. Elisabeth mangea de bon appétit; moi je la regardais sans pouvoir l'imiter; les morceaux ne passaient pas. Ah! l'argent volé ! Ma femme né m'adressait aucune observation; elle est habituée à me voir préoccupé et triste. Le malheur nous a depuis longtemps rendus silencieux l'un et l'autre. Vers huit heures, ma fille arriva... Vous voyez bien, monsieur le commissaire, que je vous fatigue de ces détails; et si vous saviez le mal que cela me fait de me les rappeler !
— Allez toujours, ilit M. Hapgest.
— D'ailleurs, mon récit touche à sa fin. Ma femme et ma fille me proposèrent de m'accompagner jusqu'à la voiture, j'y consentis. Comme elles se préparaient pour sortir, j'entrai dans la cuisine sous un prétexte quelconque et je déposai furtivement mon sac sur le coin du manteau de la cheminée, du côté des fourneaux, a Elisabeth le trouvera demain, pensai -je, et j'éviterai ainsi toute explication. » Je ne voulus point qu'elles vinssent
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plus loin que Saint-Merri; je n*étais pas tranquille dans la rue. Là, elles m'embrassèrent toutes deux en me souhaitant bon voyage et bonne chance. Bonne chance, moil à moi! Est-ce qu'il n'y a pas là de quoi rire, monsieur le commissaire ?
— Non, répondit celui-ci.
Ce drame sec et nu lui avait donné froid à plusieurs reprises.
— Est-ce tout ?
— Yous savez le reste, dit Damiens. Je me croyais caché et oublié depuis trois mois chez M. de Crespy. Vu mauvais génie est venu m'y relaucer. Je subirai mon châtiment. Mais, monsieur le commissaire, je n'ai volé que cent trente louis, je vous le jure I
— Ainsi vous n'avez pas autre chose à déclarer?
— Pas autre chose, répondit Damiens.
— Cherchez bien.
— J'ai tout dit.
Comme on l'a vu, le commissaire ne s'était pas défendu d'une certaine émotion.
Il n'en avait pas été ainsi de Lebel, qui, sous son uniforme d'emprunt, s'était tenu à quatre pour ne pas intervenir plusieurs fois dans l'interrogatoire.
Il considérait Damiens comme sa création, et il mettait son amour-propre à vouloir l'élever à la hauteur d'un criminel.
Voyant que le commissaire, — entièrement désintéressé dans cette affaire, — allait borner là ses questions, Lebel se hasarda à sortir de son rôle, et, d'une voix qu'il cherchait à déguiser, il émit cette opinion doucereuse :
— Monsieur le commissaire ne serait-il pas d'avis qu'on demandât à l'accusé quel emploi il a fait du reste de l'argent dérobé?
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— C'est juste, dit M. Hangest.
Damieos avait eu un sursaut en entendant cette voix ; il se tourna vivement du côté où elle était partie... Les moustaches et le fusil l'abusèrent.
Il en demeura cependant inquiété.
— Accusé, vous avez entendu? dit le commissaire; cuiiez-nous l'emploi que vous avez fait de la somme soustraite au sieur Michel.
— L'emploi... l'emploi... murmura Damiens; est-ce que je m'en souviens? Sait-on t>u va l'argent impur 1
— Réfléchissez, Damiens, que deux mille francs enriroo ne représentent pas une somme insignifiante; vous irez une certaine suite dans la conduite, de lajnémoire... Continuez à éclairer la justice et à mériter <re la sorte sa bienveillance.
— On trouvera dans ma chambre ce qui reste de ces deux mille francs.
— Je ne vous demande pas compte de ce qui reste, objecta le commissaire, mais de ce qui est parti.
Damiens se tut.
— Ces renseignements sont indispensables à l'instruction, fit le commissaire. Répondez, je vous l'ordonne.
— Non, dit Damiens.
— Quels sont vos motifs?
— On en persécuterait d'autres que moi... Je ne le veux pas, je ne dois pas le souffrir.
— D'autres, dites-vous?
Damiens se tut.
— Insistez, monsieur le commissaire, ne put s'empêcher de souffler Lebel.
Cette fois, Damiens reconnut la voix.
— Du moment que cet homme est ici, murmura-t-il avec un geste d'effroi, je ne dirai rien... Je ne veux plus rien dire... Oh ! j'en ai déjà trop dit !
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Il fut impossible au commissaire d'arracher un mot à Damiens.
— On saura découvrir sans vous ce que vous avez fait de cet argent.
Damiens leva les yeux au ciel, et se renferma dans son silence.
— Conduisez cet homme en prison, dit le commissaire à l'exempt, et qu'il soit mis au secret jusqu'à nouvel ordre.
Resté seul avec Lebel, le commissaire lui dit :
— J'ai agi selon votre désir; ètes-vous satisfait?
— Quand je vous disais que j'avais mis la main sur un coupable important ! s'écria Lebel.
— Oh!%h! important! répliqua M. Hangest; je ne vois en lui qu'un pauvre diable, la main forcée par l'indigence, et plus malheureux que pervers.
— Yous ne l'avez pas bien regardé, dit Lebel; il y a autre chose en lui qu'un vulgaire voleur, croyez-moi, il y a autre chose.
— Vous devez vous y connaître mieux que moi, répondit le commissaire ; à présent, que dois-je faire de la déposition de ce Damiens?
— Votre rôle est tout tracé; j'ai rempli mon devoir envers la société en démasquant un coupable; à vous de remplir le vôtre en le livrant à la loi.
— Je vais écrire à Paris, dit M. Hangest; j'aurai soin de vous tenir au courant de cette affaire.
— C'est inutile, répliqua Lebel; je quitte Arras sous peu de jours; cet homme ne m'importe plus; il appartient désormais aux tribunaux; je le leur abandonne... ainsi qu'à vous, monsieur le commissaire. Il me suffit d'avoir bien mérité de la société !
Sur ses paroles emphatiques, Lebel sortit majestueusement du cabinet du commissaire.
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