LES PROMENADES
Celait cette heure de l'après-dîner où la belle société d'Ans venait respirer la fraîcheur sur les promenades.
J'aime ces promenades des villes de province, ces masses abondantes de feuillage, qui gardent un grand evactère de solennité et de recueillement. Le terrain n'y est pas ménagé, le gazon y pousse comme il veut. Désertes dans la journée, on peut y venir rêver à Taise ; — çà et là, sur un bane de pierre, une femme coud, un enfant joue. Le soleil s'en donne à cœur joie au milieu de ce silence.
Arras a de vastes promenades, plantées de superbes tilleuls, et coupées par le Crinchon, la gaie rivière aux teinturiers.
Ces promenades ont simplement pour nom : les Promenades. On voit que les habitants ne se sont pas mis en grands frais d'appellation.
Abandonnées à de rares promeneurs pendant les heures de travail, — à des militaires désœuvrés et à des vieillards frileux, — elles s'animent aux approches du soir. Pour peu que la musique de la garnison s'y fasse entendre, la foule accourt, se presse sous les beaux arbres odorants.
Ce tableau était surtout charmant à l'époque de notre récit; l'attrait du paysage s'augmentait de la variété et de la coquetterie des costumes. La verdure majestueuse s'accommodait de l'éclat papillonant des étoffes.
Or, vers six heures, un particulier, n'ayant pas souci de la foule, traversait rapidement les Promenades.
Il ne regardait personne et proférait quelques paroles à voix haute.
Cet homme suivait l'allée des Soupirs.
Arrivé au bout de cette allée, il se heurta contre un autre homme non moins empressé que lui, non moins agité, et qui venait de la porte des Capucins.
Deux exclamations retentirent en même temps.
— Lebel !
— Briasson !
— Je te cherchais.
— J'allais au devant de toi.
— Si tu savais...
— Si tu pouvais te douter...
— Parlons chacun à notre tour.
— Soit. Commence.
Lebel, posant ses deux mains sur les deux bras de Briasson, lui dit :
— Sais-tu avec qui je viens de me rencontrer nez à nez, il n'y a qu'un instant?
— Non.
— Devine, cherche, suppose. Mais suppose l'inouï, cherche l'invraisemblable, devine l'incompréhensible.
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— Je suis un mauvais devin, répondit Briasson. '
— Avec Damiens.
— Où cela?
— Dans cette allée.
— C'est impossible.
— Je m'attendais à cette réponse. C'est impossible, en effet, maïs cela est vrai.
— Tu railles t Lebel?
-Plût au ciel!
— Damiens est en prison, dit Briasson, et bien en prison; tu l'y as conduit toi-même.
— Il y était, il n'y est plus.
* Inexplicable !
— A qui le dis-tu! murmura Lebel.
— Cependant, ton mandat d'arrêt... reprit Brias-
— Tu vois le cas qui en a été fait.
— Et ce commissaire?
— Ah! le traître! 11 me le paiera !
— Je suis sans inquiétude sous ce rapport, dit Briasson ; mais Damiens...
-Eh bien?
— Est-ce qu'il t'a reconnu?
— Parbleu ! j'ai même surpris un sourire de triomphe sur ses lèvres.
Les deux hommes avaient marché jusqu'alors avec nue rapidité parallèle.
Briasson s'arrêta.
— A présent, dit-il à Lebel, laisse-moi parler; c'est mon tour.
— Tu ne peux rien m'apprendre qui égale ce que je viens de te dire.
— Voilà ce qui te trompe.
— Je n'en crois rien, fit Lebel d'un air insouciant.