I. il
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— Lis ! dit Briasson en lui tendant un papier.
— Qu'est-ce que c'est que ça?
— La lettre de faire part du mariage de M11* de Crespy.
— Ah ! je f ai défendu de prononcer ce noin-là.
— Lis, te dis-je.
— Non, fit Lebel durement.
— Alors, écoute...
Et sans avoir égard au mécontentement de son acolyte, Briasson entreprit la lecture du document suivant : « Mme de Crespy, veuve d'Armand-Jules de Crespy, écuyer, seigneur de Stenay et de Corbet, chevalier de l'ordre royal de Saint-Louis, a l'honneur de vous faire part du mariage de Mlle Marie-Marthe de Crespy... »
— Assez! dit Lebel.
— « ... sa fille, avec M. le... »
— Je n'écoute rien.
— o . . . avec M. le chevalier Pierre de Chantemesse... »
— Hein? dit Lebel dressant l'oreille.
— «... et vous invite à assister à la messe et à la bénédiction nuptiale qui auront lieu... »
— J'ai mal entendu. Le chevalier?...
— a ... qui auront lieu le mardi prochain, 24 du mois de juin courant, dans l'église de Saint-Nieolas-sur-les- Fossés-et-du- Vivier, leur paroisse. »
— Qu'est-ce que tu dis? fit Lebel impatienté.
— Je ne dis pas, je lis, répliqua Briasson.
— Alors tu lis de travers.
— Je ne crois pas.
— Tu lis que MIle de Crespy épouse...
— Le chevalier de Chantemesse.
— Le comte?
— Non, le chevalier... C'est écrit..., regarde.
Lebel loi arracha; plutôt qu'il ne lui prit, la lettre des
— Cest vrai, dit-il stupéfait.
— Qu'en penses-tu ? lui demanda Briasson.
— Je pense... je pense que c'est une erreur... cène peut être qu'une erreur.
— Je le pensais aussi, dit'Briasson, et je suis allé aux informations.
-Eh bien?
— Eh bien! rien de plus positif. 11 parait que les deux familles s'étaient entendues pour faire revenir le chevalier de Paris, sans en avoir l'air. On lui avait fait croire an mariage de son frère, tandis qu'en réalité c'était le sien qu'on avait projeté. Le chevalier a donné dans le panneau. Voilà toute l'histoire.
Lebel l'écoutait avidement.
— Ainsi ce n'est pas le comte de Chantemesse qui se marie?
— Encore une fois non.
— Tu en es bien sûr?
-Oh!
— Mais alors, s'écria bruyamment Lebel, du moment que ce n'est pas le comte, je redeviens libre de mes actions... Je ne suis lié qu'avec le comte de Chantemesse, moi... Je ne connais pas le chevalier, ou du moins le chevalier m'est tout à fait indifférent; il ne m'a pas sauvé la vie, je ne lui ai aucune obligation. Brias- «on!
— Mon cher patron?
— Briasson, mon ami, réjouissons-nous !
— Je ne demande pas mieux.
— Nous ne rentrerons pas à Paris l'œil morne et la tète baissée, comme tu le craignais.
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— J'avoue que cette perspective me navrait et m'humiliait, dit Briasson ; on a son amour-propre comme un autre.
— Plus qu'un autre, morbleu ! Je veux que la marquise de Pompadour me donne sa royale main à baiser I s'écria Lebel.
— Moi, je me contenterai d'une honnête gratification.
— Accordé!
Les deux associés se seraient mis à sauter de joie s'ils n'avaient été entourés de promeneurs.
— Donc, nous rentrons en campagne à partir de demain, reprit Briasson.
— Que dis-tu, à partir de demain? A partir de ce soir, mon cher! Le mariage ne sera-t-il pas célébré mardi prochain?
— Oui.
— Quel jour sommes-nous?
— Jeudi.
— 11 n'y a pas une minute à perdre pour l'empêcher, s'écria Lebel.
— L'empêcher? tu en parles bien à ton aise ! As-tu un plan? dit Briasson.
— J'en ai plusieurs!
— C'est différent.
— Et d'abord regarde... Vois ces personnes qui passent sous les arbres, dit Lebel.
— Quelles sont-elles?
— Ne reconnais -tu pas Mlle de Crespy avec sa mère?
— Et cette femme qui les accompagne?...
— Ou qui les escorte... une femme de chambre sans doute, dit Lebel.
Il faisait encore assez jour pour qu'on pût distinguer
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les promeneurs. Le soleil couchant trouait les fonds d'allées en y mettant sa poudre d'or. Et cette infraction aux habitudes des pâles horizons du Nord faisait s'attarder les Flamands sous les tilleuls. Le soleil est toujours le bienvenu dans tous les pays et chez tous les peuples. Les groupes se renouaient ; on convenait d'un tour ou deux de plus.
— M"' et Mll# de Grespy viennent de la promenade, comme tout le monde, et rentrent probablement à leur hôtel, dit Briasson.
— Probablement... en passant toutefois par l'église, répliqua Lebel rêveur.
— Qui te fait supposer cela ?
— N'entendMu pas lé son des cloches?
— Je l'entends toute la journée; c'est une manie dans cette contrée... Pourquoi irait-on à l'église à pareille heure?
— Briasson, ton éducation religieuse a été fort négligée.
— Je l'avoue, je ne connais rien à tontes ces momeries.
— Ces momeries s'appellent l'Office du soir, l'Angelus, le Salut...
— Tu m'en diras tant !
Les deux drôles s'enfoncèrent à distance sur les traces des trois femmes...
Toute la société d'Arras, avons-nous dit, se trouvait cette après-diner-là aux Promenades. 11 n'y avait rien d'étonnant à cela. Ce qui pourrait paraître plus surprenant, et ce que le hasard se charge de justifier volontiers, c'est que presque tous les principaux personnages de ce livre s'y trouvaient rassemblés à la même heure, comme s'ils s'y fussent donné rendez-vous.
C'était ainsi que, dans une allée moins fréquentée que
les autres, on pouvait remarquer les frères Chantemesse, causant bras dessus bras dessous.
Il n'était plus reconnaissable, le chevalier Pierre de Chantemesse. Le changement physique avait suivi le changement moral. Il était redevenu beau, fier, souriant. Son regard était éclairé, sa parole était prompte.
— Si vous saviez, mon cher Hector, disait-il, comme mon cœur déborde de joie !
— Je le sais et je le vois, répondait le comte.
— Vous ne le savez pas encore assez ! reprenait-il , et dire que c'est à vous que je dois cette transformation !
— Croyez-vous donc, Pierre, que je ne sois pas heureux de votre bonheur ?
— Marthe m'aime, je n'en saurais douter depuis la signature du contrat.
— Vous vous en doutiez bien un peu auparavant, dit le comte.
— Taisez-vous, Hector, ce n'est plus la même chose. Mais voyez donc comme il fait beau autour de nous, et comme tout le monde a l'air heureux I
— - C'est que tout le monde se marie peut-être.
— Vous vous moquez de moi, dit le chevalier, et vous faites bien. On ne s'habitue pas du jour au lendemain à tant de félicité ; c'est un pli à prendre. Pour le moment, j'en suis tout étourdi. Dites-moi, mon frère, c'est bien pour mardi, n'est-ce pas?
— Quoi?
— Mon mariage, parbleu ! Est-ce qu'il y a autre chose au monde que mon mariage !
— C'est bien pour mardi, en effet, dit le comte de Chantemesse.
— Comme c'est long ! s'écria le chevalier. Croiriez-
vous que d'ici là j'ai peur qu'il n'arrive quelque malheur?
-A qui?
— À elle, à moi, à quelqu'un de sa famille ou de la nôtre. Enfin j'ai de noirs pressentiments.
— Quelle idée ! dit le comte.
— Je ne vivrai pas d'ici à mardi.
Sur un autre point des Promenades, mais eutièrement isolé, loin de la foule et des gens heureux, deux autres frètes se faisaient leurs adieux.
lh étaient humble* de vêtements et d'allures.
— Ainsi ta retournes à Saint-Omer, Joseph?
— Ha femme m'attends ; elle doit être doublement infiiéie, et pour toi et pour moi.
— Cela m'afflige de te voir partir.
— Pars avec moi, François.
— Non.
— Il y aura un lit pour toi à la maison et une place à la table. Tu seras plus heureux qu'ici. Si tu veux, je t'apprendrai à peigner les laines. Mais non, il te faut antre chose, nous chercherons ensemble.
— Mon bon Joseph 1 '
— J'ai parlé de toi au curé de Sainte-Marguerite,* M. Penès.
— Un janséniste, murmura Damiens.
— Qu'importe ! il te veut du bien et saura te placer. Il y a aussi les religieux de la maison du Bon-Fils, à St- Yenant, qui pourraient t'employer.
— Merci, Joseph; il faut que je reste encore quelque temps à A iras.
— Pourquoi ?
Damiens ne répondit pas.
— Les habitants y sont mauvais pour toi, continua Joseph; tu y as des ennemis.
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— Oh ! oui.
— Tu ne trouveras pas facilement à le replacer.
— Je ne me replacerai pas non plus, dit Damiens.
— Alors, qu'est-ce qui peut te retenir?
— J'ai un devoir à remplir ici.
Le peigneur de laine secoua la tète avec tristesse.
— Tu as un secret, je le vois bien, et tu ne veux pas le partager avec moi. Je comprends cela; nous n'avons pas les mêmes idées. Tu as beaucoup voyagé. Moi, je ne suis jamais sorti de ma province. Que suis-je auprès de toi?
— 0 mon cher Joseph ! s'écria Damiens cédant à son émotion; tu es celui qui m'aime et qui m'a rendu l'honneur! Je n'aurai pas assez dfe toute ma vie pour te bénir et pour prier pour toi !
— Tu pries donc encore ?
— Quelquefois.
— Tant mieux ; je serai moins inquiet sur ton compte. . . , car je ne te le cache pas, je te laisse à regret ici.
— Adieu, Joseph.
— Adieu donc, dit le peigneur de laine eu soupirant; mais avant de te quitter laisse-moi te laisser ce livre en souvenir de moi.
Et il tira de sa poche un bouquin à tranche rouge.
— Qu'est-ce que c'est que cela, dit Damiens.
L'ouvrant, il lut sur la première page : Prières et Instructions chrétiennes.
— Il y a des circonstances dans la vie où l'on a besoin de consolations et de conseils, dit Joseph; promets-moi, dans ces circonstances-là, de lire quelques pages de cq livre.
— Je te le promets, répondit Damiens,
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— Adieu, François, et que Dieu te garde comme tu en as besoin !
— Adieu, Joseph, et que Dieu te rende heureux comme ta le mérites 1
Les deux frères s'embrassèrent avec effusion.
Puis le peignenr de laine prit la route de Saint-Omer, non sans se retourner plusieurs fois pour dire encore adieu à son frère de l'œil et de la main.
Longtemps, et d'un air pensif, Damiens le regarda s'éloigner.