‹ Les frères ChantemesseChapitre 26 sur 63 · A L'ERMITAGE · texte numérisé non relu

A L'ERMITAGE

Le comte de Chantemesse avait laissé ignorer aa chevalier son audience à Versailles, comme il lui avait laissé ignorer son entrevue avec le lieutenant de police.

Aux questions réitérées du chevalier, le comte répondait évasivement et laconiquement :

— Espérez !

Ou bien :

— Je suis sur la piste ; laissez-moi faire, et soyez tranquille.

— Comment pourrais-je l'être? s'écriait le chevalier.

— Mes démarches aboutiront certainement.

— Vos démarches... auprès de qui?

— • Permettez-moi de garder encore le silence, disait le comte.

Et comme il possédait ses auteurs, il complétait sa pensée par ces vers de Mithridate :

Et pour être approuvés,

De semblables projets veulent être achevés. .

Cet excès de précautions produisit un résultat opposé à celui que le comte en attendait : il éveilla les inquiétudes, du chevalier.

Le chevalier craignit que son frère ne s'exposât dans quelque entreprise trop hasardeuse. S'il y avait un danger, au moins en voulait-il sa part, lui qui était le plus intéressé à la victoire.

Aussi ses interrogations furent-elles plus pressantes au lendemain du voyage de son frère à Versailles.

De son côté, le comte ne s'était jamais tant tenu sur la réserve. Jamais non plus il n'avait montré plus de préoccupation, manifesté plus d'impatience.

Il tressaillait au moindre bruit de pas dans l'escalier ; il ouvrait la fenêtre à chaque instant et se penchait dans la rue.

La présence du chevalier, qui mettait une visible affectation à ne pas le quitter, semblait le gêner beau* coup.

Après le dîner, qu'il avait fait servir dans la chambre, il n'y tint plus et dit tout à coup :

— Pierre, qu'est-ce que vous comptez faire de votre soirée?

— Et vous, Hector?

— La mienne est engagée.

— Jusqu'à quelle heure? demanda le chevalier.

— Je l'ignore, répondit le comte; ainsi, vous voilà libre.

— Grand merci, mon frère. Au moins, sortons-nous ensemble?

— Non, je reste.

-Ici?

— Pour le moment oui, dit le comte ; mais je ne vous retiens pas, Pierre.

— C'est-à-dire que vous me mettez à la porte.

— Il y a un peu de cela, répliqua le comte en souriant.

Le chevalier prit son épée et son chapeau ; mais il demeura immobile, les yeux attachés sur son frère.

— C'est singulier ! murmura -t-il.

— Quoi donc?

— On dirait que nous avons changé de rôles. Le comté de Chaotemêsse rougit.

— C'est moi qui m'inquiète et qui crains pour vous à présent, continua le chevalier.

— Quelle folie 1

— C'est vous, à votre tour, qui vous engagez dans les aventures. Si bien que me voilà obligé aujourd'hui de vous dire ce que vous m'avez dit autrefois : Frère, prenez garde !

— N'ayez aucune crainte, mon cher Pierre, vous connaissez ma prudence?

— Celle d'autrefois, oui. Et sur ce, adieu, car je ne suis pas familiarisé avec mon nouveau rôle de moraliste.

— Au revoir, Pierre !

Les deux frères échangèrent une poignée de main.

Toutefois une pointe de ressentiment resta dans l'esprit du chevalier.

Comme il descendait l'escalier, il fut heurté par un individu qui s'arrêta et qui, après s'être excusé, lui dit:

— Ne seriez -vous point, par hasard, M. de Chantemesse ?

— Oui, répondit le chevalier.

— Alors, vous êtes prêt à me suivre?

Le chevalier toisa son interlocuteur» lequel était de fort convenable apparence, tenant le milieu entre le valet de chambre et l'intendant.

En toute autre circonstance, il aurait exigé des explications; mais sous l'empire de la vive contrariété qu'il éprouvait, il répondit :

— Je suis prêt.

Et il suivit le messager.

Après tout, il ne s'engageait à rien. On ne lui demandait pas s'il était le comte ou le chevalier ; on lui demandait s'il était M. de Gbantemesse.

Uoe voiture attendait au coin de la rue.

Le messager invita M. de Chantemesse à y monter.

— Où allons-nous? dit cependant le chevalier.

— A Versailles, vous le savez bien.

— A Versailles, soit! répéta le chevalier en montant; je n'ai pas ma soirée engagée, moi... D'ailleurs il y a Jougtemps que je n'ai fait quelque folie, et puisque mon frère me lâche la bride sur le cou...

On se souvient qu'au début de cette histoire j'ai présenté le chevalier de Chantemesse comme un franc étourdi; ce qu'il était alors.

Son ancien caractère reprit le dessus. On ne dépouille jamais complètement le vieil homme, — encore moins le jeune homme.

Le messager avait pris place discrètement a côté du cocher, laissant le chevalier seul et tout entier à ses réflexions.

Ces réQexious se succédèrent assez nombreuses et assez variées pendant le trajet.

Le chevalier se doutait bien que c'était à son frère qu'on en voulait, mais il n'était pas fâché de lui faire pièce.

— Cela lui apprendra à se cacher de moi, disait-il.

11 redoutait aussi quelque piège pour le comte, quelque embuscade ; et,' dans cette expectative, il s'applaudissait d'avoir pris sa place.

La nuit était Venue ; avec elle, ses idées prirent un tour plus mélancolique.

— Reverrai-je Arras? reverrai-je MIle de Crespy? se demandait-il. Pauvre fou que j'étais d'avoir ohi au bonheur tranquille ! Me voilà redevenu le chevalier comme devant; me voilà retombé dans mon pa$sé, dans mes fièvres, dans le bruit...

Supérieurement attelée et vigoureusement conduite, la voiture arriva rapidement à Versailles.

Là, elle longea le parc du côté de l'Orangerie pendant deux cents pas environ.

Une maisonnette se présenta, cachée dans le feuillage et précédée d'une modeste grille. Fenêtres closes; aucune lumière; rien n'annonçait qu'elle tût habitée.

Le messager fit mettre pied à terre au chevalier, après avoir interrogé la route et s'être assuré qu'elle était déserte en ce moment.

Un ressort poussé fit rouler la grille su*» ses gonds muets,

Le sable cria sous les pas des deux hommes.

Us montèrent un perron. Une femme de chambre parut, à laquelle le messager adressa quelques paroles à voix basse.

Celle-ci, précédant à son tour le chevalier, le fit entrer dans un petit salon, en lui disant :

— Madame la marquise va venir.

Et elle le laissa seul.

— La marquise? murmura le chevalier en jetant les yeux autour de lui; est-ce que ce serait par hasard?.»

Quoique brave, il sentait son cœur battre à coups précipités.

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11 n'aurait pas voulu reculer, mais il regrettait de s'être avancé.

Tout à coup un bruit d'étoffes se fit entendre.

Le danger était proche.

Une riche portière se souleva, livrant passage à Mmo de Pompadour, moins parée que la veille, mais plus attrayante, dans un déshabillé qui* l'enveloppait comme fane nuée blanche, sans diamants, — non plus en grande dame, mais en femme, et en femme sûre de sa

Po cri étouffé sortit de la gorge du chevalier.

11 lavait reconnue, car depuis six ans qu'il habitait

ri», il avait eu maintes fois l'occasion de l'apercevoir dus les promenades publiques.

Qoant à M"# de Pompadour, elle no savait que penser CD le trouvant face à face avec un inconnu.

Remise d'un premier et involontaire sentiment d'effroi, elle alla droit à lui :

— Qui ètes-vous? lui dcmanda-t-elle d'un ton bref.

— Daignez m'excuser, madame... balbutia-t-il.

— Je ne vous demande pas d'excuses, je vous demande qui vous êtes.

— Je suis le chevalier de Chaulemesse.

La marquise demeura stupéfaite.

— J'ai mal entendu, dit-elle ; répétez donc, monsieur : ▼ous êtes..,

— Le chevalier de Ghantemesse, madame.

— Allons ! s'écria la marquise, je ne connais qu'un H. de Ghantemesse, celui que j'ai reçu hier en audience.

— Xe comte, mon frère.

— Celui enfin qui doit épouser M,le de, Crespy.

— Celui-là, c'est moi, madame.

-Vous?

La marquise lui saisit le-hras, et le regardant en face :

— Il y a un de vous deux qui ment avec une rare impudence ! s'écria-t-elle ; votre frère m'en a dit autant hier.

Le chevalier tressaillit.

— J'ignore dans quelle intention mon frère a parlé ainsi ; la vérité est que c'est moi qui suis fiancé à M1U de Crespy.

— Alors, on m'a trompée; alors, on s'est joué de moi.

Il baissa la tète.

— Mais vous, reprit-elle, pourquoi êtes- vous ici? Qu'y venez-vous faire? (Jue me voulez-vous?

— Cela est facile à expliquer, dit le chevalier.

— Expliquez-vous doue.

— Ou' est venu me chercher à Paris; on m'a demandé » si j'étais M. de Ghantemesse, rien de plus; j'ai répondu

affirmativement, et l'on m'a mené ici.

— Oh ! fit la marquise en se laissant tomber sur une ottomane.

Au bout d'uu instant, les dents serrées, l'œil fixe, elle dit à demi-voix :

— Votre frère me paiera cher cette indigne supercherie.

— Grâce pour lui ! s'écria le chevalier.

— N'y comptez pas.

— 11 n'a pu songer à vous offenser, c'est impossible, madame ! Ce qu'il a fait, je ne le comprends pas, mais il l'a fait sans doute pour moi.

La marquise mordait son mouchoir.

11 continua :

— Je vous supplie pour mon frère, madame. Si vous saviez comme il est bon! Ou perd la tête quelquefois; i\

aura cru vous intéresser davantage à M1U de Grespy en se présentant à vou9 comme son futur mari. Ce doit être cela.

HT de Pompadour eut un rire à faire peur.

— ^intéresser à M11* de Crespy 1 dit-elle ; et pourquoi, monsieur, voulez-vous que je m'intéresse à cette demoiselle? J'ai bien autre chose à faire, vraiment !

— Madame 1

— Eh oui I monsieur, bien autre chose. Où en seraisje, sa foi, si j'avais à écouter les réclamations de tous la gentil lâtres? Est-ce que je vous connais, moi? Est-ce fw je savais avant-hier qu'il y eût des Ghantemesse au ffloode? Gela est insupportable, à la fin. Suis-je donc responsable de toutes les filles enlevées ou séduites? Une Crespy ! le beau malheur !

Elle s'était levée et parcourait la chambre à grands

Pas.

Le chevalier était resté à sa place, fou de colère.

One retrouva la parole que pour lui cracher cette apostrophe au visage :

— Madame, qui portez tant de noms, M11' Poisson, M"* de Tourneheim, Mmo d'Etiolés, Mmt de Pompadour, Um Louis XV, ne touchez pas à celles qui n'ont qu'un seul nom, le nom de leur père et de leur mère vénérés 1 Ne touchez pas à MUe de Crespy ! Geci est de l'honneur, et ceci ne vous regarde pas 1 Faites votre métier de maitresse royale, cousez la France à votre jupe, élevez et renversez des ministres, poussez des armées les unes contre les autres, rentez vos frères, opprimez le peuple, achetez des domaines, vendez des places ; mais ne touchez pas à nos vieilles familles, humbles et respectées, objet de notre amour éternel 1 Ne touchez pas au cœur de la France ! Gela vous porterait malheur.

La marquise recula.

— Vous allez sortir, monsieur ! dit-elle épouvantée.

— Je ne suis qu'un gentillàtre, en effet, continua-t-il; mais je vous prédis que vous ne laisserez après vous qu'une mémoire exécrée et qu'il n'y aura pas assez de boue pour votre front et pour votre nom !

— Je vous chasse I cria-t-elle.

11 se mit à rire à son tour.

— Sortez, répéta-t-elle, sortez, monsieur!

— Je ne suis pas de ceux qu'on chasse, madame. Vous avez outragé celle qui doit être ma femme ; il n'y aura jamais dans mon cœur trop de haine et trop de mépris pour vous.

— Oh 1 je me vengerai ! gronda-t-elle sourdement.

— De qui?

— De vous tous.

— Je vous brave comme je vous maudis.

La marquise suffoquait.

Livide, elle articula :

— Savez-vous, monsieur le chevalier de Chantemesse, que je m'en vais vous faire jeter hors d'ici ignominieusement?

— Je ne crois pas, madame.

— Vous allez voir I

— Je vais voir.

Elle agita une sonnette.

Il tira son épée.

— Devant moi ! s'écria-t-elle.

— Je ne suis pas ici chez Mme la marquise de Pompadour, dit le chevalier; je suis chez une courtisane que je ne connais pas, qui m'a attiré nuitamment et mystérieusement... Et le premier de ses gens qui fera un pas vers moi, un seul pas, je le tue !

Deux laquais montèrent.

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Il y avait on tel flamboiement dans l'œil du chevalier, que la marquise, domptée et tombant sur un fauteuil, ne put que dire à ces hommes :

— Reconduisez monsieur jusqu'à la grille.

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