LB LIEUTENANT DE POUCE
La déception des frères Chantemesse avait été grande. Ayant perdu la trace de MlIe de Grespy, à qui la demander? qu'avaient-ils à faire?
Le chevalier était resté anéanti dans son désespoir.
Plus maître de lui, le comte, dès leur arrivée à Paris, essaya de définir la situation. Pour retrouver M119 de Grespy, trois moyens se présentèrent à son esprit, — trois moyens de puissance graduée, résumés en trois personnes : s'adresser au lieutenant de police ; s'adresser à la marquise de Pompadour, et enfin s'adresser au roi.
Certes,, s'il avait eu le moindre indice, il ne se serait Adressé à personne. Deux gentilshommes français réclamant une jeune fille enlevée auraient aisément fait triompher le bon droit à l'aide de leur épée. Mais cet indice leur manquait. Ils n'avaient à leu§ portée que les trois moyens indiqués plus haut.
De ces moyens, le premier, qui consistait à s'adresser au lieutenant de police, comme au magistrat chargé de
Tordre dans tout le royaume, celui-là était le plus simple en apparence, celui qui dans toute autre occasion aurait été le plus efficace. Mais, dans les circonstances actuelles, n'était-ce pas' le plus dérisoire? Tout ne faisait-il pas supposer que l'audacieux enlèvement de M,le de Crespy, décidé en haut lieu, avait été accompli avec le consentement de la police?
N'importe 1 Le comte de Chantemesse crut devoir employer ce premier moyen, si inutile qu'il lui parût, avant de recourir aux deux autres, extrêmes -et désespérés.
Connaissant le caractère impétueux de son frère, et eu redoutant les conséquences, il résolut d'agir seul.
11 se fit annoncer chez M. Berrier, le lieuteuaut général de police, qui s'empressa de le recevoir sur son titre, et qui l'écouta avec beaucoup d'attention.
— M. le comte, lui dit ce magistrat, je suis profondément affligé de ce que je viens d'apprendre par votre bouche ; je vais mettre sur-le-champ mes plus fins limiers en campagne... Mais, quels que soient leur zèle et leur intelligence, je m'en voudrais de vous laisser trop d'espoir.
— Pourquoi cela? dit le comte de Chantemesse.
— Eh ! mon Dieu ! par une fatalité inexplicable, il s'est produit plusieurs affaires de ce genre depuis quelque temps... Mes agents sont aux abois.
— Quelque déplorables que puissent être les attentats dont vous parlez, celui-ci les dépasse tous. Songez-y! Une jeune fille noble, arrachée à sa famille, enlevée dans un lieu saint I II y a de quoi épouvanter tout un pays, irriter toute une population.
— Le crime e£ grand, en effet, M. le comte, mais les populations ont trop de bon sens, je l'espère, pour rendre l'autorité responsable de ces excès isolés.
— C'est ce qui vous trompe, monsieur le lieutenaut de
police.
Celui-ci releva la tète.
Le comte de Chantemesse continua :
— Je ne dois pas vous laisser ignorer que le nom d'une auguste personne a été mêlé à ce rapt indigne.
— Quel nom, monsieur? s'écria le magistrat. Le comte hésita.
— Il faut que vous disiez ce nom, monsieur, il le faut! continua le lieutenant de police.
— Celui de madame la marquise de Pompadour.
— Prenez garde, monsieur ! dit le lieutenant de police enrayé.
— De quoi prendrais-je garde ?
— Vous risquez gros jeu à vous faire l'écho de ces calomnies.
— Les hommes comme moi ne risquent rien, étant au-dessus de toutes les opinions et de toutes les atteintes.
Ces mots furent prononcés par le comte de Chantemesse avec une dignité qui donna à réfléchir au lieutenant de police.
— Monsieur le comte, reprit celui-ci, l'accusation que ▼ous venez porter jusqu'à moi n'est pas seulement outrageante... elle est folle !
— La justice redouterait-elle donc d'être éclairée?
— La justice ne tient pas compte des insultes qui essaient de monter jusqu'au trône.
— Alors je me retire, dit M. de Chantemesse.
— Non, restez, dit le lieutenant de police ; je tiens à savoir jusqu'à quel point on a pu mettre en cause l'éminente personne que vous venez de nommer.
— Rien de plus simple, monsieur. Deux misérables se
sont présentés à l'hôtel de M. de Crespy en y produisant une lettre de madame la marquise.
— Un faux, monsieur !
— Soit, dit le comte, mais un faux dont vous devçz rechercher et punir les auteurs.
— Il est fâcheux que vous ne sachiez pas leurs noms.
— Qui vous a dit cela?
— Je croyais... murmura le lieutenant de police.
— Un des deux s'appelle Lebel.
— Ah ! dit le magistrat en cherchant à lire sur la figure du comte.
— Oui, Lebel, autant qu'il m'en souvienne.
— Et savez- vous quel est ce... Lebel?
— Non, ni ne me soucie de le savoir. Il s'est trouvé deux fois sur ma route dans les circonstances les* plus honteuses pour lui.
— N'auriez-vous pas entendu dire par hasard qu'il occupât un emploi... ou plutôt un poste... dans les appartements particuliers de Versailles?
Le lieutenant de police semblait attendre avec un intérêt bizarre la réponse du comte.
Celui-ci, assez indifférent, dit :
— Je crois, en effet, qu'il m'a touché quelques mots de cela, mais je ne lui ai accordé ni attention ni foi... Quel emploi pourrait occuper un coquin pareil?
— Hum ! fit le lieutenant de police. Ainsi voilà tout ce que vous savez de ce... Lebel?
— Tout, et c'est trop, répondit le comte. Le magistrat sembla respirer plus à l'aise.
Il se leva majestueusement et prononça les paroles suivantes :
— Monsieur le comte, je vais m'employer de la manière la plus active à rechercher M110 de Crespy. 11 y a
LES FRÈRES GHANTEMESSE 199
peut-être là-dessous moins à s'épouvanter que vous le dites. Vu enlèvement n'est pas un meurtre après tout. Telle pièce qui s'annonce tragiquement a parfois un dénouement heureux, et...
— Pas un mot de plus, monsieur le lieutenant de police, dit sévèrement le comte. Nous autres gentilshommes de province, nous sommes prompts à nous offenser, car dous prenons tout au sérieux, surtout l'honneur. Je ne sois pas venu ici pour être consolé, mais pour être rassuré. Vous m'avez fait pressentir l'inutilité probable de votre intervention; n'ajoutez pas de commentaire à cet aveu. Je pars, la mort dans le cœur, mais décidé à tout tenter pour suppléer à l'impuissance de la police.
— Est-ce une menace? dit le magistrat.
— Un avertissement, tout au plus.
- — Monsieur le comte, reprit le lieutenant de police, je veux bien faire la part de votre douleur; je la ressens et je m'y associe plus vivement que vous ne paraissez le supposer, et je vais vous en donner la preuve immédiate... en vous conseillant de ne pas pousser trop loin les tentatives dont vous parlez.
— Je comprends, dit le comte avec un sourire amer; H. le lieutenant de police n'aime pas qu'on fasse sa besogne.
— Peut-être.
— Même lorsqu'il ne la fait pas.
— Monsieur, vous dépassez les bornes !
— Monsieur le lieutenant de police, on fouille nos provinces, on y fait des levées de chair humaine, on y ravit les jeunes filles à main armée, on les jette dans des voitures closes comme des tombeaux, avec une escorte empruntée à votre maréchaussée, et vous êtes le dernier à le savoir. Laissez faire votre besogne par d'autres 1 On. détruit toute sécurité dans les familles, on souille les
cheveux blancs des pères, on terrifie les mères, et vous avouez que vous n'avez aucun rapport sur ces affaires-là. Xaissez faire votre besogne par d'autres. Mousieur le lieutenant de police, on déshouore la France, on soupçonne le roi, ou calomnie M"0 la marquise de Pompadour ; encore une fois, laissez faire votre besogne par d'autres.
— Le lieutenant de police pourrait s'irriter de ces paroles, monsieur le comte, et tout autre que vous ne les lui aurait pas fait entendre impunément.
— C'est vrai, vous avez la Bastille, dit M. de Chantemesse avec mépris.
— Je ne l'ai pas nommée.
— Un argument irrésistible I votre grand moyeu ! Certes, elle est bien grande, la Bastille, et elle peut aisément me contenir, moi; mais ce qu'elle ne saurait contenir, si grande qu'elle soit, c'est toute une ville comme Arras, toute une province comme l'Artois. Ma cause est la cause de cette province et de cette ville ; vous pouvez facilement étouffer ma voix si elle vous incommode, mais vous n'étoufferez pas cinquante mille voix qui se lèveraient pour me défendre et vous accuser 1
Le lieutenant de police hocha la tète, et répliqua d'un ton plus doux que le comte ne s'y serait attendu :
— Nous n'aurions aucun bénéfice, l'un et l'autre, à prolonger cet entretien. Itestons-en donc là si vous m'en croyez. Je ne veux pas vous envoyer à la Bastille. Mais laissez-moi, avant de vous quitter, vous mettre en garde contre vos généreuses illusions. Si légitime que soit l'iutérèt que tout cœur honnête doit prendre au maiheur qui vous frappe, vous vous exagérez la sensibilité des populations en leur faisant si étroitement partager votre douleur et embrasser votre cause. Les villes ont leur somme d'indifférence comme les individus. Tout
dure en France, excepté l'indignation. Cela dit, monsieur le comte, au revoir. Malgré ce que vos propos ont pu avoir de blessaut, jn ne retirerai rien de l'estime que vous m'avez inspirée. Remarquez surtout que je ne vous décourage pas... et retenez ceci : si MIIa de Crespy peut tous être rendue par moi, elle vous le sera, monsieur le comte.
A ces paroles, qui rachetaient un peu celles du commencement, le comte de Chantemesse ne trouva rien à répondre que par un profond salut.
Puis il sortit.
Dès qu'il eut franchi l'antichambre, le magistrat ouvrit un meuble à secret, et y prit une de ces grilles dont on fait remonter l'invention aux premiers inquisiteurs, lesquels l'ont léguée à la diplomatie, d'où elle est tombée dans la police.
Il appliqua cette grille sur une feuille de papier, et dans les intervalles restés libres il écrivit à la marquise dePompadour une lettre intime, que celle-ci, pour lire, n'avait qu'à replacer, de son côté, sous une grille semblable.
Voici ce que disait cette/ lettre :
a Ma chère marquise,
« Vos émissaires vous ont encore compromise. Je ne sais rien de plus maladroit que ces gens-là; je vous l'ai souvent répété. Quand nous serons à dix, j'espère que vous m'accorderez la permission d'en faire pendre quelques-uns.
« On vient à l'instant dé me réclamer une petite fille du nom de M"e de Crespy, que votre Lebel a, parai tvait- 3, fort brutalement enlevée et séquestrée, en s'autorisant d'une lettre de vous. Voilà qui est réellement déplaisant,
d'abord pour vous, belle marquise, ensuite pour moi, qu'on est toujours tenté de croire de connivence avec vos estafiers. Vous savez pourtant que ma police ne contrecarre jamais la vôtre et que je vous laisse agir en toute liberté. Je ne savais pas le premier mot de cette histoire.
« L'homme qui sort d'ici s'appelle le comte de Chantemesse ; c'est sans doute le fiancé de la jeune personne. J'ai oublié de m'en informer auprès de lui. Dans tous les cas, je vous le donne comme un échantillon de ces caractères intraitables que la province produit parfois. Sa douleur est d'autant plus dangereuse qu'elle est calme et fière. Il paraît résolu à tout, même au scandale.
a Ma chère marquise, je n'ai aucun avis à vous donner ; n'êtes-vous pas la beauté et la sagesse à la fois, Vénus et Minerve en une seule personue? — Est-ce que vous tenez extraordinairement à cette petite fille? Estelle annoncée là-bas? Il y aurait uu beau rôle pour vous à jouer, et à votre place... Je m'arrête; vous n'auriez qu'à me donner sur les doigts, comme cela vous arrive quelquefois.
(( Je ne serais pas du tout étonné que le comte de Ghantemesse essayât d'arriver jusqu'à vous. Si vous êtes curieuse de faire connaissance avec une de ces natures du Nord, altières et froides, recevez-le; il vous intéressera peut-être.
« Je baise vos pantoufles adorées, et je demeure votre àme damnée jusqu'à mon dernier souffie.
a Berrier. »
PROFIL DE MAtiQUlSE
Le lientenant de police ne s'était pas trompé.
En même temps que sa lettre, la marquise de Pompadour en recevait une autre du comte de Ghau te messe, sollicitant la faveur d'une audience.
H ne perdait pas de temps, comme on voit.
La première idée de la marquise avait été de ne pas lai répondre, non qu'une entrevue fût embarrassante pour elle. — il n'y a pas d'embarras pour les personnes arrivées à la toute-puissance, — mais parce qu'au milieu des agitations de sa vie elle avait un peu négligé cette affaire.
Pourtant, la lettre du lieutenant de police excita sa cnriosité. Elle était tellement entourée de flatteurs et d'adulateurs que l'envie lui prit de connaître quelqu'un qui ne leur ressemblât pas.
La marquise de Pompadour fit doue répondre an comte de Chantemesse qu'elle le recevrait à Versailles, où elle occupait, au rez-de-chaussée, les anciens appartements de la Montcspan.
Appartements splendides, avec une maison presque aussi nombreuse que la maison du roi : intendants, secrétaires, médecins, femmes de chambre, brodeuses, porte-flambeaux, grands laquais, maîtres d'hôtel, sommeliers, coureurs, piqueurs, trente aides d'office, trois cochers, trois postillons, deux nègres.
Encore u'était-ce que la moins importante de ses résidences. La marquise avait des domaines, des châteaux, des hôtels innombrables; Carabas enté sur Fompadour. Elle avait, en outre de son hôtel à Paris, — qu'elle avait acheté huit cent mille livres, — un hôtel à Fontainebleau et un hôtel à Compiègne. Elle avait l'Ermitage, à Versailles même. Elle avait le château de Meudon et le château de Bellevue. Elle avait Montretout, Brimborion, Babiole. Elle avait la terre de la Celle, la terre d'Aulnay, la terre de Créey, la terre de Saint- Remy. Elle avait Tréon, Mageuville et Ovillt^.
11 faudrait compter par quinze et par vingt les millions jetés par elle dans ces somptueuses demeures, où Beauvais envoyait ses tapisseries les plus radieuses, la Chine ses étoffes les plus rares, la Bohème ses cristaux les plus éblouissants; — où les peintures étaient de Vanloo, d'Oudry, de Boueher, de Vieil, de Boulongne; — où les statues étaient de Falconuet et de Pigalle.
Vingt millions pour fonder un genre dans l'art : le genre PompadourI
C'est une figure qui arrête l'œil dans l'histoire; elle brille, elle reluit. Elle ne séduit qu'à moitié cependant. Elle a régné dix-neuf ans d'un règne coquet et désastreux. Elle a inspiré de jolis meubles et décrété d'atroces mesures; elle a fait battre nos armées à Rosbach et triompher notre porcelaine à Sèvres; elle a appauvri la France et mis le vernis Martin h la mode ; elle a laissé pourrir Latude dans les cachots et fait uue pension do
quatre mille livres an sieur Lafontaine pour des enjolivements à une berline ; elle a placé sa famille en évidence, et caché le roi à ses sujets.
Ileste la protection qu'elle a accordée aux artistes et anx écrivains et dont elle a couvert les philosophes. En cela, la fine commère était bien avisée et voyait loin. La musique portée à Jean- Jacques Rousseau, la brevet de gentilhomme expédié à Voltaire, Crébillon encouragé, V Encyclopédie approuvée, autant de recommandations ponr la postérité.
Eia'U-eile jolie? La Tour dit oui dans sou pastel fameux, qui vaut uue page d'histoire ; Vanloo dit oui en la peignant en sultane ; Boucher dit oui en la peignant en jardinière. C'est moins de la beauté que de la grâce, une expression spirituelle, un eharme très-français.
lis poètes disent oui sur tous les tons de leurs petites Jjres; Beruis arrive le premier pour « célébrer tant d'appas» :
On avait dit que F enfant de Cylhèrc, Près du Lignon, avait perdu le jour ; Mais je l'ai vu dans le bois solitaire Où va rêver la jeune Pompadour. ,
Et cette autre pièce d'une mignardise achevée, qui commence ainsi :
Ainsi qu'Hébé, la jeune Pompadour
À deux jolis trous sur la joue, Deux trous charmants où le plaisir se joue Qui furent faits par la main de l'amour. L'enfant ailé, sous un rideau de gaze, La vit dormir et la prit pour Psyché...
Voltaire, qui sut être irrévérencieux si à propos, le prend avec wti sans-façon voisin de la licence, et ramène
M1U Poisson à des proportions plus humaines. Ecoutez sa voix stridente :
. Telle plutôt cette heureuse grisette, Que la nature ainsi que l'art forma Pour le sérail ou bien pour 1' Opéra... Sa vive allure est un vrai port de reine, Ses yeux fripons s'arment de majesté, Sa voix a pris le ton de souveraine, Et sur son rang son esprit s'est monté.
A présent, voulez-vous entendre une autre^ chanson, mais tout à fait discordante et contre -disant absolument les poètes et les peintres? Voici ce qu'on fredonne dans les rues, ce qui circule sous le manteau :
Une petite bourgeoise Elevée h la grivoise, Mesurant tout à sa toise, Fait de la cour un taudis.
Le roi, malgré son scrupule, • Pour elle fortement brûle ; Celte flamme ridicule Excite dans tout Paris ris, ris, ris!
Si, dans les beautés choisies.
Elle était des plus jolies, On passerait les folies Quand l'objet est un bijou :
Mais pour cette créature * Et pour si plaie figure,
Exciter tant de murmure,
Chacun juge le roi fou, fou, fou, fou !
/ La contenance éventée,
La peau jaune et maltraitée,
Et chaque dent tachetée,
Les yeux froids et le cou long...
Est-ce bien de4a même personne qu'il s'agit? On en doaterait presque. Et dire que ces couplets venaient frapper la marquise de Pompadour aux débuts de sa faveur, alors qu'elle n'avait guère plus de vingt- cinq ansl Qui faut- il croire? A qui s'en rapporter?
La marquise de Pompadour avait trente-trois ans environ lors des événements que ce récit met en scène. De l'aveu de tous, amis et ennemis, elle était fatiguée, amaigrie, perpétuellement inquiète. Son docteur, Quesnay, lai reprochait l'abus du chocolat à la vanille. Elle n'avait plus que l'éclat que donnent la toilette et le milieu.
Le salon où la marquise s'apprêtait à recevoir le comte de Chantemesse communiquait aux appartements du roi par un escalier qu'elle avait fait pratiquer elle-même, — escalier célèbre, qui inspira ce franc propos à la maréchale de Mirepoix :
— C'est votre escalier que le roi aime, ma chère amie; il est habitué à le monter et à le descendre ; mais s'il trouvait une autre femme à qui il pût parler de sa chasse et de ses affaires, cela lui serait égal au bout de hait jours.
C'était cette autre femme qu'il fallait l'empêcher de trouver, — et même de chercher. Voilà pourquoi la marquise de Pompadour s'était réservé le département de ses rivales, qu'elle choisissait ou faisait choisir en dehors de la cour.
En dehors de la cour, condition absolue 1
Quelques minutes avant l'audience, la marquise s'était placée près d'une haute croisée, à une petite table où elle avait l'habitude de s'adonner à la gravure sur cuivre. On sait que, grâce à la brillante éducation que lui avait hit donner son parrain Lenormand de Tournehiem, elle possédait une teinture de presque tous les arts.
A l'heure convenue, Gourhillon, son, valet de chambre, introduisait auprès d'elle le comte Hector de Chantemesse. Au bruissement des pas sur le tapis, elle tourna légèrement la tète. Ce premier examen fut favorable à l'arrivant.
— Avancez un siège, dit-elle au valet de chambre.
Le comte resta debout, comprenant que cette politesse était pure affaire de forme.
— (1 faut donc des circonstances exceptionnelles pour qu'où vous voie à la cour, monsieur de Ghantemesse? lui dit-elle sans interrompre son travail.
Le comte fut surpris de cette aménité.
La marquise continua.
— En vérité, les ami3 du roi se tiennent trop à l'écart. Votre grand-père, qui fut chef d'escadre sous Louis XIV, comprenait mieux ses devoirs envers son souverain et son pays.
— Quoi! madame, vous daiguez vous souvenir...
— Des services rendus? assurément, monsieur; est-ce que cela vous étonne?
— Excusez-moi, madame, dit le comte déplus en plus surpris; je ne m'attendais pas a tant de bienveillance.
— C'est que, sans doute, vous partagez sur moi l'opinion de beaucoup de monde.
— Madame, j'ai l'habitude de n'emprunter mes sentiments à personne.
— Je sais que la province a des préjugés sur moi. Oo m'y croit dévorée d'ambition, iusatiable d'élévation. Voyez pourtant à quoi je m'occupe.
Elle montrait ses outils et sa planche de cuivre.
— Approchez, monsieur de Chautemesse, lui dit-elle par un signe d'une charmante simplicité.
Le comte était venu avec des préventions sans nombre; il les sentait fondre une à une.
Il regardait attentivement cette femme qui, plus qu'aucune autre, avait élevé la séduction à la hauteur d'une science.
S'il ne subissait pas exclusivement son charme, il s'y laissait aller déjà!
— Savez-vous quel est ce sujet? lui demanda-t-elle.
— Une allégorie, je suppose, dit-il en se penchant sur la table.
Comme dans toutes les eaux-fortes de Mœo de Pompadour, ou retrouvait dans celle-ci une figure nue, un autel et des papillons.
— Allons, dit-elle en souriant de l'air embarrassé du comte, je vois qu'il faut venir à votre aide : c'est ? Amour totrifiant à l'Amitié. Oh ! le dessin n'est pas de moi.
— Alors, il est de M. Boucher, dit le comte ; c'est tout à fait sa manière.
— Vous êtes donc un connaisseur I s'écria la marquise; j'en suis enchantée.
— Un modeste amateur, rien de plus, répliqua- t-il; la province nous fait tant de loisirs!
— Vos conseils seront une bonne fortune pour moi ; je veax que vous m'en donniez souvent.
— Ne vous raillez pas de moi, madame.
— Et pour commencer, dites-moi sincèrement ce que tous pensez ât ces deux bras soutenant un panier de roses. Il y a là nn effort qui ne me plaît pas du tout et qui ne me semble pas heureux.
— Madame...
— Répondez donc, monsieur, s'écria-t-elle avec une jolie impatience.
— Puisque vous l'exigez...
Il fut forcé de se pencher davantage vers la marquise.
Dans cette position, il respirait l'odeur de ses cheveux
poudrés, de ses dentelles ; il était à deux lignes de son cou éblouissant de blancheur.
Un frisson parcourut tout son corps.
— Eh bien 1 monsieur de Chantemesse, vous ne répondez pas?
— Je cherche à glisser une critique, et je ne trouve place que pour l'admiration.
— Ce que c'est que l'atmosphère de la cour ! dit la marquise; vous voilà déjà courtisan... N'importe, je rectifierai cette attitude... Mais, à propos, — ajouta-t-elle tout à coup en cessant son travail, — il parait que je vous dois des explications.
Le comte se récria sur le mot.
— Mais si! mais si! reprit-elle; un messager imprudent a dénaturé complètement mes intentions... du moins à ce que m'écrit Berrier.
— Ah ! monsieur le lieutenant de police vous a écrit?
— Deux mots seulement. Je ne suis pas encore bien au courant ; il m'a raconté cela en gros. Gomment un tel malentendu a-t-il pu avoir lieu? J'avais reçu une lettre de ma chère baronne de Labourdois au sujet de sa nièce. 11 faut vous dire que j'aime beaucoup la baronne, mais beaucoup ; Sidonie est une amie d'autrefois, qui m'a connue toute petite dans mon bon, temps. Donnez-moi donc de ses nouvelles.
— Madame de Labourdois est, ainsi que nous tous, plongée dans l'affliction depuis l'enlèvement de sa nièce.
— Sa nièce, Mlle de Crespy, je crois.
— Mlle de Crespy, oui, madame.
Le visage de la marquise était devenu sérieux.
— Si vous saviez, monsieur de Chantemesse, comme je suis mal servie et surtout mal comprise par ceux qui devraient m'ètre le plus attachés !
— Nous en avons eu une preuve désolante, madame.
— J'avais confié à je ne sais plus qui, à Laugeac, je crois, qui partait pour le Nord, le soin de voir la baronne et de savoir ce qu'elle désirait que je fisse pour sa nièce. Rien de plus simple, n'est-il pas vrai? Au dernier moment, Laugeac a passé la commission à Lebel. Tout l'imbroglio est venu de là. Je n'y suis pour rien, croyezmoi; an fond, je ne peux vouloir que du bien à cette chère petite. Elle est donc bien jolie, mademoiselle de Crespy?
Le comte ne répondit pas.
M"* de Pompadour comprit et se mordit les lèvres.
— Je ne sais où j'ai la tête, vraiment 1 dit-elle; où en éiais-je? Ce Lebel a compris tout de travers; c'est le plus extravagant et le plus corrompu des valets de chambre du roi. Vous ne pouvez savoir tout cela, monsieur de Chantemesse, vous qui vivez si loin de Versailles ; ▼ous ne pouvez comprendre ces mœurs.
— Hélas ! madame, je commence à m'en faire une idée.
— Figurez-vous que Lebel a la rage de découvrir partout des astres de beauté, des merveilles. Son prédécesseur, Binet, était comme lui; c'est une manie attachée à l'emploi» Ce fut Binet qui, jadis, parla de moi imprudemment à Sa Majesté, et qui lui donna l'envie de me voir. Tout cela est fatal. Croiriez-vous que Mme Lebon m'a prédit, à neuf ans, que je serais reine de France... ou à peu près. J'étais furieuse; quoique petite, je voulais qu'on la chassât. Aujourd'hui, je lui fais une pension de six cents livres.
Le regard du comte, pendant ce flot de paroles, restait fixé sur la marquise.
Etait-elle sincère, ou se jouait-elle de lui? La fixité de ce regard la troubla peut-être; car, rom-
212 LES FRÈRES GHANTEMESSE
pant le cours de la conversation, elle lui adressa brusquement cette question :
— Ainsi donc, vous devez épouser Mlle de Crespy? Une idée incompréhensible, et dont il ne se rendit pas
compte lui-même, poussa le comte à répondre :
— Oui, madame.'
— Quel âge a-t-elle? demanda la marquise de Pompadour.
— Dix-huit ans.
— Vous avez refusé tout à l'heure de me dire si elle est jolie.
— Il y a trois jours, elle me semblait la plus belle du monde, répondit le comte de Chantemesse.
— Mes poètes ne m'auraient pas dit mieux. Je devrais vous arrêter sur cette pente, mais je me trouve aujourd'hui en disposition d'indulgence. Et puis, votre ton ne me déplaît pas ; vous avez l'air brave et ouvert, vous regardez les gens bien en face.
— Est-ce un reproche, madame?
— Non, monsieur de Chantemesse ; je suis de votre école : je ne déguise jamais ma pensée. Mais expliquezmoi pourquoi je me sens si à l'aise avec vous ; on dirait que je vous connais depuis longtemps; je cause avec vous comme avec un ancien ami.
— Madame, vous me rendez confus.
— L'amitié est le rêve que j'ai le plus constamment poursuivi, et que j'ai le plus rarement atteint, continua la marquise ; autour de moi je cherche des mains ouvertes, et je ne vois que des mains tendues. Monsieur de Chantemesse vous devriez venir vous fixer à la cour.
— Moi, madame?
— Sa Majesté vous trouverait un emploi digne de vous, je vous le garantis.
— J'ai peu d'ambition, dit le comte.
— On ne tous en demande pas, dit la marquise ; néanmoins vous oevez vous ennuyer souvent à Arras. Ici, la vie offre des distractions intelligentes. Aimez-vous la comédie? Nous avons un théâtre des petits appartements, où nous jouons l'opéra, et même des ballets. La -semaine dernière, nous avons représenté Titon et F Aurore : je faisais l'Aurore; le vicomte de Roban jouait le rôle de TitoD, et le marquis de la Salle celui du Soleil. Cela été à merveille, je vous assure.
Le comte répondit :
— Au risque de produire sur vous l'effet du paysan da Danube, je vous avoue, madame, que la comédie a p?Q d'attraits pour moi.
— Je vous y convertirai, s'écria-t-elle ; j'y ai bien converti le roi !
A cette parole sans réplique, le comte sourit et s'in-. clina.
La marquise de Pompadour continua :
— Je vois ce que c'est : vous préférez la chasse. C'est juste, c'est le principal amusement de la province. Eh bienl mais nous avons des chasses magnifiques dans des forêts incomparables; vous les suivrez, monsieur de Chautemesse... Vous ne répondez pas?
— Madame, je cherche une réponse qui soit à la fois d'accord avec votre extrême bienveillance et avec l'extrême tristesse sous l'empire de laquelle je me suis présenté devant vous.
La marquise, dépitée, secoua la tète et dit :
— Où mon esprit va-t-il s'égarer, en effet? J'oublie qu'e vous êtes retenu à Arias par des liens puissants, et que vous aimez MIIe de Crespy... car vous l'aimez?
Même silence de la part du comte.
— Par dessus tout? coulinua-t-elle.
— Vous me mettez à la torture, madame, lui dit-il;
214 LES FRÈRES GHANTEMESSE
il y a cruauté à vouloir me faire convenir (fevant vous de certains seutiments ou à m'obliger à les désavouer.
— Savez-vous que vous feriez un excellent homme d'Etat, monsieur de Chantemesse?
— A votre école que n'appreudrait-on pas?
Mme de Pompadour sembla lutter avec elle-même pendant quelques minutes ; puis elle s'écria tout-à-coup avec une certaine vivacité :
— Il est impossible que vous aimiez MUo de Crespy au point de lui sacrifier un avenir des plus brillants.
Le comte répondit après une courte hésitation :
— Je sacrifierais tout pour rendre M,le de Crespy à sa famille.
— A sa famille... seulement?
La situation se tendait.
Le comte de Chantemesse ne savait plus en réalité sur quel terrain il marchait. Il avait des éblouisse m en ts. La femme qui était devant lui, émue et enlaçante, était-elle bien l'altière Mme de Pompadour?
Il cfoyait deviner, mais il n'osait.
Cette fois encore, elle prit pitié de son trouble :
— Tenez, monsieur de Chantemesse, vous allez me juger bien étrangement par ce que je m'en vais vous dire.
— Je ne suis pas un juge, madame, loin de là.
— J'obéis à je ne sais quelle force superstitieuse, et je veux travailler à votre bonheur malgré vous.
— Madame...
— Vous voyez bien que la province et Paris ont raison : oui, je suis impérieuse; oui, je suis tyranniquel Partout en toute occasion, ma volonté cherche à s'imposer. Et je vais vous le prouver, monsieur de Chantemesse.
. ; — À moi, madame?
— À vous, lui dit-elle; écoutez-moi bien. 11 ne respirait plus.
— M"* de Crespy sera rendue à sa famille. -Ah!
— Demain... ou après-demain.
— Je savais bien que votre cœur était généreux ! s'écria le comte.
— Attendez, dit la marquise; il y a une condition.
— Quelle qu'elle soit, j'y souscris d'avance ! répliquat-il.
— Une condition singulière, inexplicable, peut-être, et dans laquelle va se révéler mon despotisme tout entier! Appelez cela caprice, fantaisie, maladie nerveuse, tout ce que vous voudrez enfin. M110 de Crespy sera rendue à sa famille, à la condition...
— A la condition?
— Que vous renoncerez à sa main.
Peindre la stupeur du comte de Ghantemesse à ces paroles, c'est impossible et c'est inutile.
On la comprend, on la voit. #
11 s'attendait à bien des eboses, excepté à celle-ci.
Que devait-il répondre?
Par une inspiration bizarre, sans se douter où cela pouvait le conduire, il s'était substitué à son frère.
Devait-il avouer sur-le-champ cette supercherie? N'y avait-il pas à craindre le courroux de la marquise?
Mais qu'est-ce qu'il risquait à soutenir ce rôle? 11 Rengageait que lui, d'ailleurs.
Avant tout,. et à quelque prix que ce fût, ne s'agissaitil pas de sauver MUe de Crespy? Elle sauvée, il serait toujours temps d'en arriver aux explications.
Telles étaient les pensées qui s'agitaient rapides, en foule, dans la tète du comte Hector de Cbautemesse.
Quant à ce qui se passait dans celle de la marquise de
216 LES FRÈRES GHANTEMESSE
Pompadour, je renonce! à le comprendre, — et surtout à essayer de le faire comprendre.
Que* chacune de mes lectrices essaye de se rappeler un jour exceptionnel dans sa vie, — un seul ; — voilà l'unique commentaire auquel j'aspire.
— J'attends votre réponse, dit la marquise, rompant le silence la première.
11 avait pris son parti.
— Madame, prononça-t-H d'une voix ferme, le comte de Çhantemesse ne sera jamais IVpoux de M,lc de Crespy.
Ce fut à grand'peine que M™ de Pompadour contint une exclamation de triomphe.
Son œil rclrpuva une de ces belles flammes qui illuminent ses meilleurs portraits.
En ce moment on entendit une voix dans l'escalier secret.
— Pompon 1 disait cette voix.
Le comte de Ghantemesse leva la tète, étonné.
— liriez, lui dit la marquise; je vous ferai écrire demain... ou plutôt, non; écrire ne vaut rien... Je vous enverrai un «le mes gens, vous n'aurez qu'à le suivre. Nous ne nous verrons pas ici, mais à l'Ermitage.
— Et M,lc de Crespy? dcmauda-t-il.
— Je vous donnerai demain de ses nouvelles. Partez I
— Adieu, madame, et merci !
Elle lui lendit rapidement sa main à baiser. Puis elle sonna Gourbillon, pour qu'il reconduisit le comte de Ghantemesse.
Dans l'escalier, la même voix appelait toujours :
— Pompon 1... Vous ne me répondez pas?
Au raàme instant, un homme parut sur la dernière marche.
C'était le roi de France.
m FRÈRES CHANTEMESSE 217
après moi, le déluge!
— Vous étiez avec quelqu'un, Pompon?
— Oui, sire, avec un gentilhomme de province.
— Un solliciteur encore !
— À peu près.
— Quel ennui ce doit être pour vous de recevoir tous «s gens-là, et combien je vous sais gré, ma chère marquise, de vouloir bien prendre sur vous une partie du bord fardeau de la royauté!
Le roi se jeta avec effort dans une bergère.
— Vous paraissez fatigué, sire? lui demanda la marquise.
— Qui ne le serait pas au métier que je fais? murmuia-t-il.
La marquise sourit imperceptiblement.
— Qui peut donner du souci au roi Bien-aiiné? dit- «Ne; ses ministres, sans doute? son parlement?
— Tout le monde, Pompon, tout le monde.
— Vous m'iuquiétez, sire.
Le roi tourna un œil languissant du côté de la marquise de Pompadour.
— Je crois, dit-il, que j'ai la maladie de nos voisins les Anglais.
— Oh ! sire, vous ne voudriez pas leur faire ce plaisir. Jamais, au contraire, je ne vous ai vu un teint plus reposé et plus clair. Votre Majesté a sa belle figure de Fontenoy.
— Marquise, nous vous exilerons un jour ou l'autre, pour crime de flatterie...
Louis XV avait des plaisanteries $ faire trembler. Il reprit d'un ton presque sérieux :
— Je parie que vous ne croyez pas à ma maladie, Pompon.
— Pas plus que vos médecins, sire.
Le roi haussa les épaules :
— Mes médecins n'y connaissent rien ; ils sont bien heureux que je n'aie pas un autre Molière à ma cour!
— Mais de quoi Votre Majesté souffre-t-elle?
— Hélas! Pompon, j'ai quarante-cinq ans! dit-il d'un air funèbre.
— Qui dit cela? fit vivement la marquise; vos historiographes?
— Oh! non... je l'ai lu, ce matin, dans un almanach.
— Est-ce que par hasard Votre Majesté croit à toutee qu'on met daus les almauachs? dit-elle.
— Dame! puisque c'est imprimé, Pompon.
— La belle raison !
— Avec mon approbation royale, ajouta-t-il.
— Voilà qui est bien fait ! dit Mœo de Pompadour en riant pour tout de bon.
— C'est égal, cette découverte a gâté ma journée, poursuivit le roi.
LES FRÈRES GHANTEMES8E 219
— Votre Majesté veut dire : cette imposture. Elle n'a qu'à se regarder dans ce miroir pour en être convaincue.
— Ah ! je suis un roi bien malheureux !
II se leva péniblement et alla aux fenêtres.
— Il faut vous distraire, sire, dit la marquise en le suivant des yeux.
— C'est à quoi j'ai songé tout à l'heure précisément.
— De votre propre mouvement, sire?
— Uu peu du mien et un peu de celui de Lebel.
— Ah ! fit la marquise devenant attentive.
—Ce garçon, qui est quelquefois de bon conseil, m'a presque décidé à un petit voyage.
— Un voyage? répéta la marquise d'un air étonné.
— Oui, du côté de Senlis.
— A Frivolité? s'écria-t-elle.
— Tout juste.
— Et pourquoi à Frivolité plutôt qu'ailleurs? demanda-t-elle déjà inquiète.
Le roi, qui avait la malice et l'apathie des félias, se retourna pour rire de l'inquiétude de la marquise.
— Pourquoi, Pompon?
— Oui, sire, pourquoi? Votre Majesté me semble écouter bien complaisamment M. Lebel, le donneur d'avis.
— Là, là, marquise! n'en prenez pas d'ombrage; le pauvre diable n'est occupé que de mes plaisirs, lui.
— Lui ! répéta-t-elle avec un soupir où tenait toute sa ▼ie de favorite.
Le roi feignit de n'avoir rien entendu, et continua en ces termes :
— 11 parait qu'il vieut d'arriver à Frivolité cette belle demoiselle de province qu'on m'a si fort prônée... vous, toute la première, marquise.
2?0 LES FRÈRES GHANTEME88E
— Moi, sire, je ne m'en souviens pas.
— Lebel prétend qu'elle est encore au-dessus de l'éloge que vous m'en avez fait.
— Toujours Lebel!... Et à quelle époque Votre Majesté se propose-t-elle d'entreprendre ce voyage?
— Mais, à l'époque de demain, répondit Sa Majesté. Ce plan dérangeait complètement les nouveaux projets de Mme de Pompadour.
— Vous n'y songez pas, sire! s'écria-t-elle ; Frivolité est la plus éloignée de vos maisons de plaisance ; ce voyage augmentera votre fatigue.
— Peut-être.
— Attendez au moins quelques jours.
— Pourquoi donc? demanda le roi.
— Demain, vous avez votre conseil, dit la marquise.
— Je le remettrai.
— Après-demain, grande chasse dans la forêt de Sénart.
— Ah ! diable, je n'y pensais plus, dit le roi.
— 15t une chasse ne se remet pas comme un conseil.
— Non, parbleu ! Ce petit voyage me souriait cependant, reprit-il.
— Ce n'e§t que partie remise.
— Que ferai-je en attendant?
Et ses doigts battaient une marche sur les vitres de la croisée.
— Votre Majesté veut-elle que je lui lise quelques pages du Journal à la main que Berrier m'envoie tous les matins?
-—Volontiers, marquise; y a-t-il du galant?
— Nous allons voir, sire.
— J'aime assez connaître les fredaines de mes sujets.
La marquise de Pompadour tira un petit cahier d'un v meuble en bois de rose, et commença :
— a MM de Saint- Julien, femme du receveur général do etagé, conserve toujours pour M. le comte de Maillebois nne vive amitié ; mais comme toutes les anciennes liaisons entraînent ordinairement avec elle quelque lassitude... o
— Je ne croyais pas que les agents de Berrier se permissent des réflexions morales, dit le roi.
— Je passe, dit la marquise.
— C'est cela.
— f Hier, M. le duc de la Trémouille a donné à sou- * jw dans sa petite maison, rue des Martyrs, près de Montmartre, à MM. de Froulay, d'Ëtampes, de Vierville
rt de Yalençay, avec les demoiselles Lozange et Martin, Ledonx et Bnard, toutes quatres figurantes dans les ballets de l'Opéra...»
— Je ne vois aucun mal à cela, dit le roi.
— Le duc fait beaucoup de dettes, objecta la marquise.
— Cest de son âge. Après?
— t M. le comte de Rochefort continue d'agir magnifiquement avec la demoiselle Dubois; il lui a fait présent <to plusieurs plats d'argent, de nombre de robes très-riches, et il lui fait faire un héron, c'est-à-dire une aigrette et an collier de diamants. »
— Oh 1 oh ! je ne le savais pas si riche.
— c La demoiselle Marguerite Avrilleux, âgée de seize ans et demi, dont la mère est portière au Riche* Laboureur, rue de Corodé, s'est absentée de chez elle depuis huit jours pour se rendre chez M. le comte de Joyeuse, demeurant à la barrière des Carmes, rue de Taugirard. Comme il craint que sa mère ne la recherche pour la faire enfermer, il l'a mise chez la dame Lefeb-
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vre, couturière de l'Opéra-Comique, demeurant rue St- Thomas-du-Louvre. 11 lui a donné aussi un maître de danse, lequel, pour la mettre encore plus à l'abri, lui a fait contracter un engagement à l'Opéra-Comique. »
— A la bonne heure, voilà des précautions.
— Oui, cela est décent, ajouta Mae de Pompadour.
— Continuez, chère marquise.
— « Le sieur Lecomte, ci-devant notaire, rue de Seine, après avoir trompé le public par une banqueroute préparée mène aujourd'hui une vie douce et aisée rue Neuve-des-Petits-Champs; il reçoit chez lui nombreuse compagnie, à laquelle il donne à manger très-proprement. Devant et après le repas, on joue le brelan, quelquefois au quinquenove... »
— Passons, dit le roi.
— Encore des soupers : « Le duc de Grammont et le marquis de Xi menés avec la petite Dangeville; le chevalier de Coigpy et M. Houille d'Orfeuil...
— Passons, passons.
— Ah 1 voici quelque chose qui concerne Votre Majesté.
— J'écoute, dit le roi.
— a Le sieur Yougny, marchand de fourrages et propriétaire de la salle de la comédie à Versailles, a, dimanche dernier, fait essayer à une des dames du Parc-aux- CerCs, pour qui le roi a des bontés, un habit à la turque, appartenant à la Desglands, actrice de la Comédie-Italienne. On assure que l'intention de cette dame est de surprendre Sa Majesté dans un habillement pareil qu'elle veut se faire faire. J'ignore le nom de cette dame; tout ce que je sais, c'est qu'elle est la plus ancienne, et qu'on Ta vue samedi dans les combles du château. »
La marquise de Pompadour regarda le roi. Le roi s'écria d'un air contrarié :
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— Où votre journal va-t-il chercher de pareilles sornettes? Je ne comprends rien à ce qu'il dit.
— Votre Majesté est-elle bien certaine de n'y pas mettre de la mauvaise volonté ?
— Pares inventions ! Les inspecteurs de Berrier veulent à tout prix gagner leur argent.
— Faut-il continuer, sire?
— Ce n'en est pas la peine, répondit-il.
— Il y a cependant une bien jolie chanson contre moi.
— Contre vous, marquise?
— Oh ! d'un esprit et d'une méchanceté rares, murmura-t-elle eu lisant à voix basse.
— Vraiment ! Passez-moi donc cela, dit le roi.
La marquise de Pompadour pâlit sous sou rouge, et, d'une main qui tremblait, elle lui donna le cahier. Louis XV le déchira sans y jeter les yeux.
— Oh ! aire, vous êtes un vrai roi 1 s'écria-t-elle avec émotion.
— Quelquefois.