‹ Les frères ChantemesseChapitre 40 sur 63 · LE GRAND SCEAU DE CIRE JAUNE · texte numérisé non relu

LE GRAND SCEAU DE CIRE JAUNE

L'instruction de la Prévôté de Versailles touchait à sa fin.

Damiens avait été interrogé une cinquième fois; interrogatoire très-court et insignifiant.

Au dehors la police agissait activement.

Noos avons vu que la femme et la fille de Damiens avaient été conduites à la Bastille.

On avait également arrêté et emprisonné son plus jeune frère et sa femme, domestiques tous deux à Paris, l'un chez un conseiller au Parlement, l'autre chez un avocat.

On avait arrêté encore et dirigé sur Paris son père, le vieux gardien de la prison d'Arcq ; — son frère aîné, l'honnête peigneur de laine de Snint-Omor, que noua connaissons déjà; — sa «auir Catherine, vimivh d'un tonnelier, — et quelques autres personnes, la plupart appartenant à la domesticité.

48 LES FRÈRES GHANTEMESSE

Pendant ce temps-là, tous les témoins avaient été entendus à l'hôtel de la Prévôté.

Ou était au 46 janvier.

Quatre jours s'étaient écoulés depuis le dernier interrogatoire de Damiens. -

On décida qu'il serait interrogé une dernière fois.

Mais, cette fois- là, on avait entre les mains de quoi réduire à néant quelques-unes de ses dénégations.

— Vous nous avez déguisé la vérité sur beaucoup de points, lui dit M. Leclerc du Brillet; nous vous sommons aujourd'hui de nous répondre avec sincérité.

— Je répondrai, dit Damiens.

On commença par le presser au sujet de sa famille; on lui demanda le nom de sa femme et l'époque de son mariage.

— Je vous ai dit trente-six fois .que je n'ai point été marié I s'écria-t-il.

11 se renferma dans le même système lorsque M. Leclerc du Brillet lui demanda si son père était encore vivant, ce qu'il faisait et où il demeurait.

Damiens répondit avec son ton d'impatience ordinaire :

— Je n'ai ni père, ni frère, ni sœur, ni femme! A quoi bon me le faire répéter sans cesse?

En vain M. du Brillet lui démontra l'inutilité de son obstination; Damiens ne se laissa aller à aucun aveu.

On le mit sur le chapitre de ses mœurs.

Il se vanta, il se calomnia; il prétendit avoir passé dans des gîtes équivoques les trois jours qui avaient précédé son départ pour Versailles.

On lui prouva qu'il mentait, et qu'il avait passé les trois jours et les trois nuits en question caché dans k chambre de sa femme.

LES FRÈRES GHANTEMESSE 49

Damiens baissa la tète tristement. Il avait espéré qu'on n'inquiéterait pas les siens. Cela avait été sa principale préoccupation jusqu'alors; elle témoignait en faveur de sa sensibilité.

A partir de cet instant, Damiens ne répondit plus que d'une manière vague et évasive. Il ne parut faire un effort que lorsque M. Leclerc du Brillet revint à la charge (il ne pouvait guère sortir de là) sur les motifs de son attentat et sur ses complices.

Ce gue Damiens dit alors fut un résumé de ses précédentes déclarations.

— J'ai été seul, bien seul à commettre le crime... J'ai eni rendre un service à l'Etat... Les plaintes du peuple de Paris et du peuple des provinces m'avaient extrêmement touché... Dans l'Artois, les habitants sont tout à tut misérables, le roi ayant dernièrement tiré d'eux onze eentset tant de mille livres. . . A Paris, j'ai vu le peuple vendre tout ce qu'il a pour subsister... Le roi doit y prendre garde... De grands malheurs se préparent pour la famille royale, cela n'est pas douteux.

— Où avez-vous entendu parler de ces malheurs?

— Dans les rues et dans les cafés, répondit Damiens.

— Hais par quelles personnes?

— Par tout le monde; il y a plus de huit mois que cela couve.

M. Leclerc du Brillet essaya de le pousser dans cette ▼oie.

Damiens s'en tint à ses paroles prophétiques, dont le tour lui était familier.

L'instruction en demeura là.

On savait depuis plusieurs jours que le procès serai* définitivement renvoyé aux membres du Parlement. Eux-mêmes s'étaient empressés de réclamer cette tâche Auprès du roi, précisément parce qu'ils étaient en dis-

50 LES FliÈRES GI1ANTEMESSE

grâce et parce qu'ils se sentaient compromis par les singulières sympathies de Damiens.

Le roi et le dauphin avaient hésité; ils ne savaient trop quelle tournure prendrait cette affaire, quels mystères se cachaient dessous, là Us inclinaient pour un ecommis8ion.

Le Parlement l'emporta.

On s'occupa de dresser les lettres patentes pour le renvoi du procès.

En même temps, M. le contrôleur général des finances écrivait à tous les curés de Paris une circulaire ainsi conçue :

Monsieur,

a Le roi vient de coordonner de faire remettre dans la semaine prochaine, à MM. les curés de la ville et des faubourgs de Paris, la somme de 300,000 livres pour être distribuée aux pauvres de toutes les paroisses. Sa Majesté ne peut mieux s'assurer du bon emploi de ce se* cours qu'en s'en rapportant à la répartition que vous ea ferez entre vous, proportionnément à l'étendue des paroisses et au nombre des pauvres qu'elles renferment Je ne perds pas un moment à vous faire part de cette nouvelle preuve de la pitié du roi et de sa tendresse pour ses peuples.

« Je dois vous ajouter que l'intention de 6a Mqjesid est encore de faire distribuer pendant le carême du iii aux pauvres.

a Je suis, monsieur, votre très-humble et trèa*afieo« tionné serviteur.

a de mo&às.

« A Versailles, le 15 janvier 1757. »

Trois cent mille livres! Les maigres ressources du

coffre de l'Etat ne permettaient pas de faire davantage.

Quant à la promesse du riz, c'était le pendant d'une antre promesse royale : celle de la poule au pot. Le peuple ne s'est pas plus engraissé avec la volaille de Henri IV qu'avec la pâtée de Louis XV. Faut-il attribuer cette velléité charitable au cri de misère tant poussé par Damiens dans sa prison? Oui, sans doute! L'écho de ce cri sera arrivé à travers les murs jusqu'aux oreilles du toi, et le roi l'aura écouté, dans la crainte de rencontrer tme seconde fois sur son chemin quelque autre donneur d'avertissements dans le goût de Damiens.

Tout était donc prêt pour le procès.

Le 16, messieurs du Parlement apprirent qu'ils étaient convoqués le lendemain à Paris dans la Grand' Chambre* Si l'y trouvèrent à onze heures du matin.

Etaient séants, en grand costume :

Le premier président, Hené-Charles de Maupeou;

Le second président, Matthieu-François Mole ;

MM. Potier, Lefèvre, Augustin de Maupeou, Bochard, Le Pelletier, de Lamoignon, d'Aligre.

Tous les noms célèbres de la magistrature française.

Plus vingt-deux conseillers d'honneur, parmi lesquels on avait choisi pour rapporteurs MM. Pasquier et Severt.

Dès que l'on fut en séance, le premier président an * nonça que les gens du roi demandaient à entrer.

Ils furent à l'instant introduits, selon le cérémonial.

L'un d'eux, M. Orner Joly de Fleury, avocat du roi. s'exprima en ces termes :

— Messieurs, nous apportons à la cour les lettres patentes par lesquelles le roi remet entre vos mains la punition du parricide attenté contre son auguste personne.

52 LES FRÈRES GHANTEMESSE

Saisi d'effroi à la nouvelle de cet affreux événement, frappé du même coup que la nation entière, l'amour suspendit en nous la voix du devoir; et, dans ce moment de trouble, oubliant" pour ainsi dire qu'il fallait punir le crime, nous courûmes vers le lieu où nous portaient nos alarmes, cherchant en tremblant à savoir par nous-mème ce qu'il nous était permis d'espérer. ..

Exorde dramatique, plein de mouvement 1

L'orateur continua :

— L'assurance du salut du prince, dont les jours sont la félicité des nôtres, dissipa bientôt nos craintes, et nous rappelant à l'exercice de nos fonctions, elle ne fit qu'accroître en nous l'indignation que mérite un forfait aussi inouï. Persuadé que la connaissance des crimes de lèse majesté au premier chef appartient à la cour, nous avion* adressé notre plainte pour répondre à votre impatience et à la nôtre. Le même objet, messieurs, vous occupait au même moment; vous avez cru devoir avant que de nous entendre, supplier le roi de vouloir bien envoyer à son. Parlement l'accusé et les procédures commencées contre lui. Il ne fallait pas moins que notre déférence aux vues de sagesse qui vous animent toujours, pour suspendre nos démarches ; celles qu'eu cette occasion votre fidélité vous a dictées ont eu tout le succès que vous pouviez désirer... Nous vous laissons doue, messieurs, les lettres patentes avec nos conclusions et la lettre de cachet du roi.

Ayant dit, M. Orner Joly de Fleury se retira.

Ensuite, M. le premier président donna lecture de la pièce suivante, assez importante et assez curieuse pour être transcrite ici presque en entier.

a LOUIS, par la grâce de Dieu, roi de Fronce et de Navarre, à nos amés et féaux les Gens tenant notre Cour de Parlement, Salut.

LES FRÈRES GHANTEMESSB 53

c Vons avez été instruits de l'attentat commis sur notre Personne, le jnercredi, cinq de ce mois, entre cinq et six heures du soir, et nous avons reçu avec satisfaction les témoignages que vous nous avez donnés dans cette circonstance de votre attachement et de votre amour*

f Les sentiments de Religion dont tious sommes pénétré, et les mouvements de notre cœur nous portaient à la clémence; mais nos Peuples, à qui notre vie n'appartient pas moins qu'à nous-même, réclament la vengeance d'an attentat commis contre des jours que nous ne désirons conserver que pour leur bonheur.

t Goidé par la confiance que nous avons dans le zèle et les lumières des magistrats de la Grand'Chambre de notre Parlement, nous nous sommes déterminé de lui abandonner l'instruction et le jugement d'une affaire si importante. Et, attendu que le Prévôt de notre hôtel, à qui le coupable a été remis au moment où le crime a été consommé, a déjà commencé les procédures, nous avons cm qu'il était nécessaire, pour conserver en leur entier les preuves qu'il a acquises par son instruction, de renvoyer en notre Grand'Chambre lesdites procédures, en les validant par ces Présentes en tant que besoin est ou serait.

a A ces causes, etc., etc., etc.

a Voulons, en conséquence que le prisonnier, actuellement détenu ès-prisons de Versailles, soit transféré sous bonne et sûre garde à la Conciergerie du Palais.

«Autorisons notre dite Grand'Chambre à ordonner pour l'instruction audit procès, circonstances et dépendances, tel transport qu'elle jugerait nécessaire, même hors de son ressort, lui attribuant à cet effet, dès à présent, toute Cour et Juridiction, et celle interdisant à tontes autres Cours et Juges.

« Si, vous mandons que ces Présentes vous ayez à faire

régis trer, et icelles exécuter selon leur forme et teneur; car tel est notre plaisir.

« Donné à Versailles le quinzième jour du mois de janvier, Tan de grâce 1757, et de notre règne le quarantedeuxième.

o Signé : louis. »

Et plus bas :

« Par le roi, phblypbàux.

« Bt scellées du grand sceau de cire jaune, »

Cette lecture et quelques formalités sans intértL u;j piirent la première séauoe de la Grand' Clianibre.

LES FRÈRES CHANTJMES8B 5?

vn

Page 1