‹ Les frères ChantemesseChapitre 41 sur 63 · LA TOUR DB MONTGOMHBRY · texte numérisé non relu

LA TOUR DB MONTGOMHBRY

A Versailles on disposait tout pour le voyage de Da« miens à Paris* Dispositions exagérées, déploiement de mesures sans motifs !

Les avenues de l'hôtel de la Prévôté étaient gardées à me distance considérable.

Les habitants avaient été consignés chez eux.

Cependant le trajet ne se fit que dans la nuit.

Voici comment :

A onze heures du soir, à la lueur d'un grand nombre de torches, trois carrosses à quatre chevaux partaient de la Prévôté.

Dans l'un d'eux était le parricide, étroitement garrotté, avec un chirurgien et deux exempts.

Les autres carrosses contenaient le marquis de Sourdes, M. Leclerc du Brillet et plusieurs personnes de la maison du roi.

Ces carrosses étaient précédés d'un détachement de la maréchaussée portant les armes hautes. '

Six sergents, avec des fusils, galopaient à chaque portière.

Soixante grenadiers des gardes françaises, commandés par quatre lieutenants et huit sous-lieutenants, montés sur les chevaux du roi, fermaient la marche.

Un train de prince !

Ce cortège partit comme un ouragan, ébranlant le sol, illuminant et terrifiant tout. sur son passage.

De nombreux détachements de la maréchaussée tenaient la route, battant les chemins et empêchant tonle circulation.

On arriva à Sèvres.

Là, une autre compagnie de grenadiers remplaça auprès des carrosses les soixante premiers, qui formèrent l'arrière-garde.

On prit par les villages d'Issy et de Vaugirard.

Partout même luxe de précautions.

Partout des gardes françaises et des gardes suisses échelonnés.

C'était un étrange et fantastique spectacle que ces villages sommeillants traversés ventre-à-terre par cette troupe d'hommes, de chevaux et de carrosses; que ces pavés sonnant tout à coup; que ces maisons paraissant et disparaissant sous le reflet rapide des torches semant des étincelles à travers la campagne...

Plus d'un paysan réveillé en sursaut et l'œil collé aux vitres, effaré, a cru voir passer une bande de démons.

A Vaugirard, nouvelle compagnie de grenadiers se joignant à l'escorte.

C'était à se croire en pays de guerre.

Ce tourbillon déboucha dans Paris par la barrière de

Serres. 1) suivit la Croix-Rouge, la rue du Four, la ruo de Bucy, la rue Dauphine et le Pont-Neuf.

Dés le matin, les habitants avaient été avertis de tenir portes et fenêtres closes. L'ordre était donné de tirer sur tout visage aperçu.

II était deux heures du matin environ lorsque les trois carrosses, longeant le quai des Orfèvres arrivèrent dans la cour du Palais connue sous le nom de cour du Mai.

On descendit le parricide ->- qui ne pouvait pas encore marcher, par suite de ses brûlures aux jambes — à la porte de la Conciergerie, et on l'enveloppa dans une grosse couverture de laine, afin de prévoir le cas où, par un mouvement imprévu, il aurait essayé de se heurter contre les murs de l'escalier, qui est fort étroit.

n fut monté ainsi au premier étage de la tour dite de Mootgommery, dans une chambre ronde, éclairée par fax meurtrières garnies d'une double grille.

Cette chambre était située au-dessous de celle qu'avait occupée Ravaiilac.

On coucha Damiens — si cela peut s'appeler coucher — dans un lit qui est devenu célèbre et qui exige une description minutieuse.

D'abord, ce lit était éloigné de la muraille d'une distance de trois pieds, et placé sur une sorte d'estrade haute de six pouces.

Le dossier s'élevait ou s'abaissait à volonté. « Sur ce lit, — je laisse parler les pièces du procès, — le criminel était attaché par un assemblage de fortes courroies de cuir de Hongrie, larges de deux pouces et demi, assujétissant les épaules et retenues de chaque côté du lit par des anneaux scellés au plancher. Deux autres courroies formaient un lien à chacun de ses bras et correspondaient entre elles par une autre placée sur l'estomac; elles ne laissaient de liberté à la main que vers la

bouche. Les cuisses et les pieds étaient également conter nues par des courroies, rattachées de même au plancher par des anneaux. On avait étendu sous les bras et les mains de l'accusé un large tapis de pean, pour qu'il ne contractât aucune chaleur inflammatoire, ni écorchure. a

Une gravure du temps, plusieurs fois reproduite, nous a légué l'attitude de ce malheureux sur ce lit, chefd'œuvre d'un mécanicien anonyme.

Cela donne l'idée d'un Gulliver cruellement enlacé — dans des liens de cuir et de fer.

Un bouquin de la même époque (1) appelle cela : « las soins que l'on prit de sa personne », et remarque le travail des courroies « mollement piquées. »

Damieqs n'avait pas assisté sans stupeur aux opérations compliquées dont il était l'objet.

Ce n'était pas sans pousser des exclamations d' étonnament qu'il s'était vu sangler, cercler, boucler.

Ce travail d'un genre nouveau avait duré beaucoup de temps. On voulait bien faire, on défaisait, on refaisait. Refaire, c'était serrer davantage.

Lorsque tout sembla terminé, Damiens, —à qui il était aussi impossible de bouger que s'il eût été cloué, t'exhala un profond soupir.

Hais s'il avait espéré goûter quelques instants de repw, il s'était trompé singulièrement.

Douze sergents, choisis parmi les plus zélés et les plus intelligents du régiment des gardes, avaient été commis à sa surveillance.

(i) Histoire de Robert François Damiens% contenant les particularités de son parricide et de son supplice, à Amsterdam, chez Jacques Lacaze,

LES FRÈRES ÛHANTEMESSE 59

De ces douze hommes, quatre s'installèrent dans sa chambre, — une chambre qui, en tous sens, ne mesurait que douze pieds.

Ils devaient être relevés de quatre heures en quatre heures par quatre de leurs camarades.

Les huit autres gardes se tenaient dans la chambre au-dessus, — celle de ftavaillac, — prêts à accourir au moindre appel.

Ces douze soldats, gens de confiance, étaient chargés de veiller nuit et jour sur le prisonnier. Ils ne devaient pas être changés pendant tout le temps de sa détention, afin d'éviter les moindres communications avec le dehors.

En outre, quatre soldats remplissaient auprès de lui les fonctions d'infirmiers, l'aidant dans les besoins indispensables et ne le quittant pas non plus d'une minute.

Comment Damiens aurait-il pu dormir dans une cbaabre aussi encombrée, avec tout ce monde allant, Tenant et causant autour de lui?

Ajoutons que des chandelles en grand nombre brûlaient continuellement.

Si l'on sortait de cette chambre, on se heurtait à un appareil non moins imposant.

C'étaient d'abord, dans l'escalier de la tour, des sentinelles presque sur chaque marche.

C'était, au bas de cette tour, un premier corps de

garde de douze soldats, servant à fournir ces sentinelles.

C'était, le long de la tour, une palissade construite après, au bout de laquelle se trouvait un autre corps de garde, occupé celui-là par cent hommes, que commandaient un lieutenant, un sous-lieutenant et deux enseignes.

60 LE8 FRÈRES CHANTEMESSE

Des patrouilles étaient organisées toutes les heures.

Je ne parle pas de la cour du Mai occupée militairement.

On ne laissait plus approcher personne de la Conciergerie; oo eu avait fait sortir les malfaiteurs qui y étaient enfermés, et on les avait transférés à la Bastille et à Vincennes. Ne fallait-il pas laisser la place libre à Damieos, loger son nombreux personnel de chirurgiens, de mécaniciens et d'officiers de bouche?

La fatigue du voyage de Versailles à Paris avait ravivé les plaies de ses jambes.

Un pansement fut pratiqué par les sieurs Boyer et Foubert, médecins ordinaires du Parlement, qui eurent mission de le visiter trois fois par jour.

Peut-être, après ce pansement, Damiens aurait-il pn s'assoupir; mais le matin était venu, et, à dix heures, quatre nouvelles personnes, quatre nouveaux visages, entrèrent dans sa chambre et vinrent gravement s'asseoir au chevet de son lit.

C'étaient les deux présidents du Parlement, MM. de Maupeou et Mole, assistés de MM. Pasquier et Severt.

Us venaient procéder, sans retard, à l'interrogatoire de l'accusé, car ils avaient ordre de mener rapidement cette affaire.

Ce premier interrogatoire dura près de six heures.

Il devait recommencer le lendemain et tous les jours suivants sans interruption.

Bien que tout semblât disposé pour que rien ne pût transpirer de cette instruction, il n'en circula pas moins des récits fort exacts dans le public.

C'est ainsi qu'on trouve dans une correspondance imprimée, — qui, d'ailleurs, fut plus tard condamnée au feu

par la Grand'CIiambre, — un portrait de Damiens en une page qui porte tons les caractères de la fidélité.

Voici cette page, fort bien écrite :

c Damiens est toujours le même homme, un être indéfinissable; une tète chaude, pleine de feu et de fumée; an effronté qui tombe dans de perpétuelles contradictions, détruisant le matin ce qu'il a dit la veille ; un insolent qui s'énonce assez bien, mais sans aucun respect humain ; un scélérat à qui il échappe parfois des regrets, mais jamais des remords; un forcené qui tantôt affecte une dévotion fort approchante du fanatisme, et tantôt fait parade d'une dépravation la plus révoltante ; un jaseur énigmatique, qui dans certains moments laisse entrevoir qu'il a des complices, et qui persiste toujours à dire qu'il n'en a point.

c On ne finirait pas si on voulait rendre toutes les inconséquences qu'on aperçoit dans son caractère et son langage. Dans le cas où il se trouve, sa langue peut tout oser; aussi Veierce-t-il avec la plus maligne indiscrétion, parlant à tort et à travers de ce qu'il a pu voir ou entendre dire, prêtant les propos qu'il lui plaît aux gens qu'il a servis, et inquiétant tous ceux qui ont le malheur d'en être connus, parce qu'il peut les charger et les mander pour le seul plaisir de leur faire de la peine. »

On comprend qu'un pareil coupable ait donné du fil à retordre aux magistrats.

Ils n'en furent pas quittes au bout de deux mois.

Il est vrai de dire qu'au bout de deux mois, ils ne se trouvèrent pas plus avancés que le premier jour.

Mais n'anticipons pas sur les événements.

Laissons ce procès suivre son cours, — quitte à le reprendre bientôt, — pour aller rejoindre à Versailles quelques-uns des autres acteurs de ce livre.

Il S

«t LES FRÈRES CB&NTEMBSSfc

Et si, comme nous le supposons peut-être témérairement, notre jeune héroïne, sœur Marthe ou ftp de Crespy, la novice évadée du couvent de Sainte-Luce, a su intéresser quelques-unes de nos lectrices! nous pourrons leur donner de ses nouvelles en les ramenant chez* M*0 du Hausset, l'intelligente et affable femme de chambre de U marquise de Pompadour*

LES FRÈRES CHÀNTEMESSB 63

vm

fOUR QUI POT LA JRBMliRI SORTI» DU ROI

le jour où Damiens avait quitté l'hôtel de la Prévôté, louis XV s'était senti comme soulagé d'uu poids énorme.

Ce voisin le gênait.

11 y pensait trop souvent et malgré lui.

H respira plus à l'aise lorsqu'il eut signé l'ordre de le ' taire transporter à Paris.

Tant que Louis XV avait été ou s'était cru malade, de vagues idées de clémence avaient traversé son cerveau. U avait pensé à faire grâce de la vie à Damiens, et à se contenter de l'enfermer dans un hôpital de fous. Une fois guéri, ces idées lui passèrent bien vite. La santé était revenue, — la clémence s'en alla.

Avec la santé, Louis XV reprit peu à peu ses habitudes. Il fit avertir le père Desmarets, son confesseur, ta cesser ses visites, dont il n'avait plus besoin pour le moment. Rien n'est déplaisant comme la vue des gens

devant lesquels on s'est montré pusillanime. Ensuite, il revînt occuper au conseil des ministres la place qu'il s'était trop bâté de céder au dauphin.

Mais en même temps qu'il reprenait ses habitudes, il reprenait aussi son ennui incurable.

Il sentit bientôt qu'il lui manquait quelque chose.

Alors le roi regretta d'avoir fait signifier si rudement son congé à la marquise de Pompadour. 11 en voulut à Machault d'avoir exécuté ses ordres avec tant de promptitude. L'amour-propre et le désir se combattaient dans le cœur du pauvre souverain. Peut-être le moment aurait-il été favorable pour essayer de produire à la cour une nouvelle favorite. M. d'Àrgenson y avait peusé, et il tenait Mm° d'Esparbés toute prête. Mais d'Argenson ne se pressa pas assez. 11 se croyait trop maître du terrain et du temps. Son coup d'œil lui fit défaut.

Le roi se lassa.

Un beau jour, — le jour même de la translation de Damiens, — Louis XV s'habilla, manda son carrosse et annonça qu'il voulait faire une promenade.

Après quelques tours, pour la forme, dans les bois de Satory, il se fit conduire chez la marquise de Pompadour.

Celle-ci s'attendait un peu à sa visite.

Elle y avait été préparée par Bernis, qui avait serv dans cette occasion de trait-d'union entre le roi et elle.

— : Ah! sire, s'écria-l-elle; quel honueur pour moi... et quel bonheur inespéré 1

Et tout à coup, comme si elle se reprochait sa joie :

— Mais u'est-ce pas imprudent à Votre Majesté d'élrc sortie sitôt... 0 ciell

— Rassurez-vous, marquise, répondit-il, nous sommes entièrement rétabli, grâce à Dieu.

LES FRÈRES CHANTEMESSB 65

— Si vous saviez, sire, ce que j'ai souffert pendant quelques jours!...

— Nous avons su, marquise, toute la part que vous ayez prise au danger que j'ai couru, et nous y avons été excessivement sensible. Il n'a pas dépendu de nous, malheureusement, que vous fussiez appelée auprès de notre personne.

Si peu que les rois aient un air d'embarras, Louis XT

n'échappa point à cet air-là en prononçant ces dernières paroles.

Il ajouta :

— Vous avez deviné, chère marquise, que j'avais eu la main forcée... et, dans votre rare bon sens, vous avez compris que ce que vous aviez de mieux à faire...

— Etait d'attendre de nouveaux ordres de mon gra- «nx souverain, s'empressa de répliquer Mmt de Pompadoor.

— C'est ce que je voulais dire.

Et comme un homme qui savoure une convalescence, k roi promenait ses regards avec une satisfaction secrète *ur ce milieu aimé, parfumé, intime, où il se rappelait •▼oir passé de si tranquilles heures, et où il retrouvait toutes ses aises, toutes ses coudées, tout son franc-parler.

Il reconnaissait les meubles, les angles, il touchait les rideaux.

Son regard, s'arrètant sur M"* de Pompadour, la t routait embellie et rajeunie.

11 est vrai de dire que la marquise avait fait appel à toutes les ressources d'une coquetterie dont le suprême mot a été proféré par elle.

— Vous n'avez jamais été plus belle qu'aujourd'hui, lui dit Louis XV extasié*

6(5 LES FRÈRES CHÀNÎEME86B

— C'est qu'il y a treize jours que vous me m'avez tue, sire, lui répondit- elle.

— Treize 1 répéta le roi, avec un frisson de superstition.

— Non, non, quatorze 1 dit Mmo de Pompadonr.

— Ahl marquise, mon cœur, ne vous a jamais quittée!

La marquise secoua la tète, par un mouvement qui mit à découvert un coin luisant d'épaules.

— Le moyen de vous croire? murmura- 1- elle.

— Le moyen, dit le roi; et que signifie ma présence ici?

— Le savez- vous vous-même? dit-elle; le souvenir!...

Louis XV, un raffiné de sentiment, répliqua :

— Et quand cela serait?

La marquise, qui avait un plan préparé de longue main, répondit :

— C'est que, quand cela serait, Votre Majesté se heurterait à un obstacle inattendu.

— Un obstacle? dit le roi d'un ton hautain,

— Ahl cela vous surprend, sire!

— Oui, mais sans me troubler.

— Au fait, dit la marquise, j'aurais été au désespoir de quitter Versailles saus avoir pu adresser mes adieux à Votre Majesté.

— Vos adieux?

— Je dois partir, dit-elle en soupirant

— Ne parlous pas de cela, fit le roi ; je me suis débarrassé des conseillers qui s'étaient maladroitement ink* posés entre ma volonté et vous.

— L'obstacle ne vient pas de vous, sire.

— S'il ne vient pas de moi, de qui peut-il venir?

LB8 FRÈRES CHANTBMES8B 67

— De la seule personne que j'aie à rodouter, après Votre Majesté... de M. d'Etiolés.

— Votre mari? dit Louis XV en avançant la lèvre d'un air de contrariété.

— Oui, sire.

— Qu'est-ce que peut tous vouloir votre mari, ma* dame?

— Figurez- vous, dit la marquise de Pompadour en étudiant la physionomie du roi, qu'il lui est venu une idée extraordinaire.

— Et quelle idée est-il venu à M. d'Etiolés?

— L'idée de me reprendre.

— Allons donc ! s'écria le roi, c'est impossible 1

— Cest naturel, au moins, dit la marquise en soutint.

— Excusez-moi, marquise, reprit le roi, je voulais exprimer de la sorte ma surprise* *

— Rien que votre surprise?

— Mon mécontentement* Vous me dites des choses de l'autre monde.

— Plût au ciel t s'écria M"9 de Pompadour.

— D me semblait que depuis longtemps vous n'aviet Pta* de rapports aveo M. d'Etiolés ?

«-En effet, sire; mais il m'a iait écrire par l'abbé Bajh.

— A quel propos?

— Les événements de ces jours derniers ont réveillé *t scrupules ; il me regarde comme la cause des trou* tas du royaume; il se plaint du scandale permanent fat je suis l'objet à la cour. Bref, il veut m'ensevelir *vec lui dans une retraite où j'aurai tout le loisir de ptairer sur mes égarements.

— Cela n'est pas sérieux, marquise, dit Louis XV en autant s'accroître sa mauvaise humeur.

— IUen de plus sérieux, hélas!

— M. d'Etiolés a perdu tous ses droits sur tous.

— Ce n'est pas ce qu'il prétend.

— Vous l'avez comblé de bienfaits.

— J'en conviens, dit la marquise de Pompadour.

— Vous lui avez donné ou fait donner par Bouret un hôtel de trois cent mille livres.

— Oui, sire.

— Qu'est-ce qu'il veut de plus? On lui donnera encore tout ce qu'il demandera.

— Il veut ma considération, répondit la marquise. Le roi fit en silence plusieurs pas dans la chambre. Mm* de Pompadour le suivit du coin de l'œil.

Il s'arrêta brusquement devant elle.

— Et vous, madame, que pensez-vous de ce caprice) lui dit-il.

— M. d'Etiolés est mon mari.

— Votre mari I votre mari! s'écria Louis XV; ce n'est pas une raison.

— Oh ! sire !

— Avouez du moins que ce n'en a pas toujours été une.

— J'avoue que le cas est embarrassant, dit la marquise.

— Il n'y a d'embarrassant en tout ceci que M. d'Etiolés, et il est facile de s'en débarrasser.

— Je ne veux pas être odieuse, dit Mm° de Pompadour.

— Alors, que comptez -vous faire? demanda le roi.

— Obéir.

— Vous consentiriez à vous éloigner de la cour... de nous? Ce sacrifice ne vous coûterait rien?

— Votre Majesté se résigoait bien à m'éioiguer elle-

LES FRÈRES GHÀNTEMESSE 69

même il y a treize jours, répondit lentement la marquise.

Louis XV se mordit les lèvres.

— La situation était toute différente, murmura-t-il.

— Je ne vois pas cela.

— Il y avait des raisons d'Etat...

— Que votre envoyé M. de Machault a su parfaitement me faire comprendre, ajouta Mmê de Pompafour.

— Il s'y sera mal pris, dit Louis XV, oubliez cela, i marquise.

— Oublier ! répéta la marquise de Pompadour; c'est un mot que vous prononcez bien aisément, sire. Je ne sais pas oublier, moi, quand j'ai été frappée au cœur. HM. de Machault et d'Argenson m'ont déclaré une haine à mort. Pourquoi? Je l'ignore. Le premier me doit son Station; cela le gène sans doute. Le second a recommencé contre moi la guerre d'outrages de M. de Maurepu. Ha situation entre eux deux est intolérable; il vaut mieux que je parte. Yous ne pouvez vous passer de leurs

> Knices, sire; ce sont deux grands politiques. Ils sont

> indispensables à Votre Majesté.

— Personne ne m'est indispensable, dit le roi.

— Laissez-moi partir; cala fera les affaires de tout le monde. Le bonheur de vous avoir revu après ma disptee me suffit. Votre visite d'aujourd'hui rachète pour moi bien des souffrances et bien des humiliations. J'en cmporterai le souvenir dans ma retraite; il me fera partira les heures moins longues et moins tristes.

— Que deviendrai-je, irioi? dit Louis XV.

— L'oubli que vous me conseilliez tout à l'heure vous 8*gœra bien vite, sire, répondit Mma de Pompadour. Votre heureux caractère vous met à l'abri des regrets éternels. Peu à peu mon image s'effacera de votre cœur.

72 LES FRÈRES CHANTEME68E x

— Le tripot, c'est votre cour.

— Quel style bas! Je ne reconnais pas là d'Argen- • son.

— Mais si. Quant à la chère comtesse, sa digne associée, c'est celle qu'il a choisie pour me remplacer dans votre cœur, sire. Je n'en fais pas mon compliment à Votre Majesté. #

Louis XV tournait et retournait le papier entre ses mains.

— J'hésite à ajouter foi à ce billet, dit-il; rien ne m'en prouve l'authenticité.

— C'est d'Arboulin qui l'a acheté au courrier de confiance de M. d'Argenson.

— Il suffit, dit le roi, d'Argenson sera congédié.

— Exilé, ajouta la marquise.

— Exilé, soit... dans sa terre des Ormes.

— Et Machault? demanda-t-elle.

— Laissez-moi Machault, au moins, dit le roi.

— Lui moins que tout autre ! s'écria MB0 de Pompa* dour.

— Vous êtes vraiment implacable, marquise.

— Et vous, sire, vraiment trop indulgent.

— Allons, je vois qu'il faut en passer par où vous voulez... La paix est-elle faite?

— Oui, mais elle n'est pas signée;

— Voici ma signature, dit Louis XV en déposant un baiser sur la main de la marquise de Pompadour.

La pendule sonna assez mal à propos.

— 11 est temps que je me retire, dit le roL

— Déjà?

— C'est ma première sortie, et je ne veux inquiéter personne.

— On ne vous prendrait jamais pour un convalescent, sire.

LBS FRÈRES CHANTEMESSE 73

— Flatteuse!

— Restez quelques minutes encore..." J'ai tant de choses à dire à Votre Majesté... A propos, que comptez* vous faire de votre meurtrier?

— Ah t ce Damiens? dit négligemment le roi; eh bien ! mais il est parti de Versailles.

— Je le sais... ce matin*

— J'aurais voulu qu'on l'épargnât, mais il parait que cela ne me regarde point. Le Parlement veut faire un exemple nécessaire à l'affermissement de ma dynastie, dit-il. Je n'ai plus à m'occuper de cet homme.

— Mais ses complices? demanda la marquise de Pompadour.

— ,On prétend qu'il n'en a pas.

— Ohl oh ! dit la marquise d'un ton incrédule.

— Non, vraiment, répéta le roi.

— Quoil personne derrière lui? aucun parti?..; aueue société ?

*- Aucune société.

— Ce n'est pas l'opinion du public, dit Mme de Pompadoor.

— Oh ! vous, marquise, vous voyez partout des robes courtes 1 s'écria Louis XV.

— Je ne suis pas seule à les voir, répondit-elle ; Votre Majesté ignore-t-elle que deux cents élèves ont été retirés par leurs familles du collège de Louis-le-Grand, aussitôt cfù'on a su que Damiens y était demeuré cinq ou Bilans?

~>Qu*eftt-ce que cela prouve? dit le roi.

— Cela prouve, répondit la marquise, que les parents s'étonnent et s'alarment de voir les régicides se fournir si souvent de poignards dans les maisons des gens de robe courte.

Cette fois, Louis XV garda le silence*

74 LE8 FRÈRES CHÀNTEMES8E

— À revoir, marquise, dit-il tout à coup.

— Âurais-je eu le malheur de mécontenter Votre Majesté par mes dernières paroles? demanda-t-elle.

— Au contraire, chère marquise, au contraire; vouj m'avez fait réfléchir.

— Et les réflexions de Votre Majesté portent toujours de bons fruits, ajouta Mmo de Pompadour.

Au moment de gagner la porte, Louis XV se retourna gracieusement vers elle.

— J'espère, marquise, lui dit-il, vous voir dimanche à la messe d'actions de grâce qui sera célébrée à la chapelle de notre château. Toutes les dames du palais y seront.

— Je n'y manquerai pas, sire, répondit-elle en ^inclinant, le cœur gonflé de joie.

— A dimanche, marquise.

— Sire, à dimanche.

La marquise de Pompadour était redevenue la favo iite«

UN TÉMOIN IIWTTEflDU

C'était le valet Gourbillon qui avait ouvert au roi. Ce fat encore Gourbillon qui reconduisit Sa Majesté.

Où donc était Mme du Hausset, la femme de chambre?

La marquise s'étonna de son absence; elle avait besoin d'apprendre son triomphe à quelqu'un.

— Du Hausset! du Hausset! cria-t-elle après le départ de Louis XV.

Personne ne répondit.

La marquise alla à une chambre dont il est fréquemment question dans les Mémoires de Mme du Hausset : * 11 y avait un petit endroit, près de la chambre de M"* la marquise, qui a été depuis changé, où elle savait que je me tenais quand j'étais seule, et d'où Ton entendait ce qui se disait pour peu qu'on élevât la voix. Ces circonstances m'ont mise à portée de savoir beaucoup de

choses, et un grand nombre que la probité ne me permet ni d'écrire ni de raconter, »

— Du Hausse! doit être là, dit la marquise de Pompa

dour.

Elle poussa la porte... et recula aussitôt en poussai une exclamation de surprise.

Elle se trouvait en face d'une personne inconnue! d'une jeune fille.

— Qui êtes- vous? que faites-vous ici? demanda la

marquise.

— Excusez-moi, madame, dit la jeune fille.

— Répondez-moi!... répondez vite!

— Mon Dieu, madame, ne me grondez pas, je vous en prie— Il n'y a rien de plus facile à expliquer que il;

présence.

— Expliquez-la donc!

— J'étais tout à l'heure avec. Mme du Hausset, que j'étais veuue voir, et à qui je suis recommandée... Ellca dû sortir, et elle m'a dit de l'attendre dans ce cabinet. C'est bien simple.

— Ah ! vous trouvez cela bien simple, vous ! répliqua

la marquise.

— Oui, madame.

— Savez-vous qui je suis?

— Vous êtes Mmo la marquise de Pompadour.

— Et savez-vous aussi qui est la personne qui vient lJ

sortir.

— Madame... dit la jeune fille en hésitant,

— Le savez-vous?

— Je l'ai entendu nommer, sans le vouloir,

— On entend donc de cette chambre?

— Oh! très-peu! s'empressa de répondre la jeune fille.

— Il ne fallait pas y rester, dit Mme de Pompadour, légèrement confuse.

LES FRÈRE9 CIIANTEMESSB 77

— Je n'ai pas osé sortir.

L'accent d'ingénuité de cette jeune fille désarma la marquise, qui, d'ailleurs, était trop heureuse en ce moment pour se montrer longtemps sévère. x

Les regards de Mme de Pompadour s'arrêtèrent avec pltfs de douceur sur l'inconnue. Elle n'avait remarqué jusqu'à présent que sa jeunesse et son effroi; un examen plus attentif lui fit remarquer sa beauté.

Cette beauté, il est vrai, semblait vouloir se dérober sous des ajustements de la plus grande modestie.

— Je vous ai déjà demandé qui vous êtes, reprit la marquise de Pompadour.

— Une orpheline de province.

— Votre nom?

Après avoir hésité un instant, la jeune fille répondit :

— Marthe.

— Ce n'est qu'un prénom.

— Marthe de Boismare.

— Ah! vous êtes noble, dit la marquise;

Et comme elle vit la jeune fille sourire au lieu de répondre, la marquise ajouta :

— Je m'en étais doutée... D'où est votre famille, mademoiselle?

— D'Arras, madame.

— Àrras!

— A ce nom; quelque chose vibra soudainement dans le souvenir de Mma de Pompadour.

— Ah! vous êtes d' Arras? murmura- t-elle en regardant la jeune fille d'un regard fixe et profond ; cela est étrange...

— Qu'y a-t-il d'étrange à cela, madame? répliqua celle-ci.

— Bien, vous avez raison...

78 LES FRÈRES GHANTEMES6E

Mais la marquise se dit à elle-même :

— Je croyais voir quelqu'un que je n'ai jamais vu. Elle repril ses interrogations.

— Connaissez-vous plusieurs personnes à Ârras? de» manda-t-elle.

— Fort peu, madame, car j'ai été élevée au cou* vent.

— Parmi celles que vous connaissez, avez-vous entendu parler de M110 de Crespy.

— M119 de Crespy? répéta la jeune fille dont les beaux et grands yeux s'attachèrent avec une expression extraor-

i dinaire sur la marquise de Pompadour.

— Oui.

— C'était ma meilleure amie, répondit lentement la jeune fille. L'avez-vous connue, madame ?

— Non, balbutia la marquise.

— Tans pis, vous lui auriez fait du bien.

— Vous croyez, mademoiselle?

— Oui, car c'était une âme telle que vous devei les comprendre et les rechercher, affectueuse et simple, souriante à tout le monde, prenant sincèrement sa part de bonheur ou du malheur d'autrui, ne soupçonnant rien des fanges humaines, toujours prête à s'interposer entre Dieu et le coupable, une àme enfin ne demandant qu'à aimer, à secourir, à pardonner.

— Celle qui trace un pareil portrait n'est pas loin du lui ressembler, dit Mm* de Pompadour; je regrette plu» que jamais de n'avoir point connu Mlle de Crespy.

Elle reprit :

— MUe de Crespy était-elle aussi belle qu'on me l'a dépeinte?

— J'éprouve quelque embarras à vous répondre làdessus, dit la jeune fille.

— Pourquoi donc?

— On nous prenait souvent pour les deux sœurs.

— Ah ! fit la marquise.

Un silence.

Ce /ut la marquise qty le rompit la première.

— Àvez-vous connu les détails de la mort de M* de Crespy? demanda-t-elle.

— Personne ne les a jamais connus.

— C'est singulier!.... A quoi attribue-t-on cette mort?

— À un meurtre. •

— Cela est faux! s'écria la marquise.

— Ou à quelque chose d'analogue... On peut tuer les gens sans y toucher.

— Mlle de Crespy a succombé à un accès de fièvre chaude, dit la marquise.

— Comment le sauriez-vous mieux que moi, madame? répliqua gravement Marthe.

Un peu déconcertée d'abord, la marquise répondit brusquement :

— Parce que je suis Mme de Pompadour, et parce que j'ai ma police.

— C'est juste, dit la jeune fille avec un accent où perçait une pointe d'ironie.

— La province a d'ailleurs l'habitude de dénaturer presque tous les événements. Yos réponses viennent de m'en convaincre.

— Excusez-moi, madame.

— Un mot encore cependant, dit la marquise. — > Je suis à vos ordres.

— Mlu de Crespy, à qui je m'intéressais sans la connaître...

Mouvement de Marthe.

— ... N'était-elle pas sur le point de se marier avec un certain M. de Chantemesse?

80 LBB FRÈRES CHANT]

Li'.iin:^:

; — Avec le chevalier de Chantemesse, oui, madame.

— Un brave et beau gentilhomme, n'est-ce pas?

— Beau, je ne sais; brave, je l'affirme.

— Frère d'un autre gentilhomme non moins parfait, ajouta la marquise en raillant.

— Oui, madame, le comte de Chantemesse.

— Eh bien! que dit-on à Arras de la disparition de MM. de Chantemesse?

— MM. de Chantemesse sont disparus 1 s'écria Marthe.

— Ne le saviez- vous pas?

— Comment aurais-je pu le savoir? se dit la jeune fille à demi-voix.

Et elle ajouta plus haut :

— Il était dans la destinée de Mlla de Crespy de porter malheur à tous ceux qui l'environnaient!

Une larme s'échappa de ses yeux.

— Eux aussi, pauvres frères 1... Mais vous savez où ils sont, vous, madame 1 dit-elle tout à coup à la marquise de Pompadour.

— Moi?

— Et vous les retrouverez, oh I oui, vous les retrouverez !

— Par quel pouvoir voulez-vdhs.T:

— Parce que vous êtes Mma de Pompadour, et parce que vous avez votre police I s'écria Marthe avec une énergie incroyable.

La marquise ne songea pas à s'irriter.1

Depuis quelques minutes elle était devenue rêveuse.

L'apparition de cette jeune fille d* Arras l'avait ramenée vers une aventure qui était restée pour elle une source de remords.

LE3 FRÈRES CÏIANTEMESSE 81

HP* de Crespy ! MM. de Chantemesse! Trois poms liés "i une même catastrophe!

Elle se regardait justement comme la cause de la mort de Mni de Crespy, puisque c'était elle qui l'avait fait enlever par Lebel à sa famille, — et il lui semblait voir partout cette innocente figure.

Quant aux frères Ghantemesse, c'était autre chose, la marquise de Pompadour ne se sentait pas atteinte des mêmes remords à leur égard. Le comte s'était joué d'elle, le chevalier l'avait insultée. Elle s'était vengée de tous les deux sur-le-champ, comme on se le rappelle, en les envoyant an donjon de Yincennes.

Cependant son ressentiment ne pouvait être éternel; et déjà elle avait songé plusieurs fois à tirer les verrous de leur prison, pour apaiser les mènes de la jeune victime.

Mais, femme et outragée, elle ne se pressait pas.

Celle qu'on connaît sous le nom de Marthe de Boismare continuait à rester debout devant la marquise de Pompadour.

— Madame, lui dit-elle, vous ne m'avez pas entendue?

— Si, si, mademoiselle, fit la marquise en sortant de sa rêverie.

— Eh bienl vous ne me répondez pas?

— C'est que je n'ai pas à vous répondre, en vérité.

— Faites rechercher MM. de Chantemesse.

— Je m'en occuperai, dit la marquise.

— Mais quand?

— Bientôt, je vous le promets... Revenons û vous, mon enfant. Qu'ètes-vous venue faire à Paris?

— J'y suis venue suivre un procès... et comme la famille da M*? du Hauiict était autrefois liée avec la

mienne, j'ai cru pouvoir prendre la liberté de me présenter chez Mme du Hausset.

— Vous avez bien fait, dit la marquise; du Hausset est une excellente femme, qui vous a sans doute accueillie affectueusement... Je ferai comme elle.

— Vous, madame?

— Et pourquoi pas?

— Vous 1

Dans tout autre moment, la marquise de Pompadour n'aurait pas manqué de remarquer l'accent de répulsion qui accompagna ce cri.

Mais elle était alors trop heureuse pour être bonne observatrice.

— Tenez, dit-elle à. Marthe, il faut que ma joie se répande sur quelqu'un... Le hasard vous a rendue témoin d'un des événements les plus importants de ma vie... Soyez ma confidente.

Et s'asseyant, la marquise invita du geste la jeune fille à en faire autant.

>— Mettez-vous là, à la place où était tout à l'heure le roi, dit-elle.

Marthe frissonna.

— Je n'ose, murmura- t-elle.

— Quel enfantillage ! Eh bien, venez à côté de moi.

— Nonl fit vivement la jeune fille.

Elle s'assit à la place du roi.

Toutes ces hésitations furent mises par Mm* de Pompajour sur le compte du saisissement, de la timidité. .

— Ecoutez-moi, Marthe, reprit la marquise ; on vou? * dit peut-être que j'étais superstitieuse, et Ton a eu rai» jon de vous le dire. C'est une faiblesse, je le sais, mais les femmes ne vivent que par leurs faiblesses. Or, il y t deux heures, lorsque j'ai vu le roi rentrer dans cette

LES FRÈRES CHANTEMES8B 83

chambre au moment où allait se jouer une partie décisive pour moi, j'ai prononcé un vœu,

— Un vœu?

— Je me suis promis, en cas de succès, de faire le bonheur de la première personne que je verrais. J'ai réussi au-delà de mes espérances, et me voilà prête à tenir mon serment vis-à-vis de vous,

— Vis-à-vis de moi, madame? dit Marthe avec étonnement ?

— Sans doute; n'ètes-vous pas la première personne que j'ai vue si tôt après le départ de Sa Majesté?

— En effet.

— Eh bien!... dit la marquise.

— Et vous voulez faire mon bonheur? dit Marthe.

— Assurément, et j'en serai contente, car vous m'intéressez, je ne sais pourquoi. Votre physionomie m'a prévenue sur-le-champ en votre faveur. Je ne peux pas me rappeler à qui vous ressemblez, mais vous ressemblez à quelqu'un dont je retrouverai le nom tôt ou tard.

— Mon bonheur n'est pas facile à faire, dit Marthe.

— Oh! oh! mademoiselle, répliqua la marquise de Pompadour en souriant, vous êtes donc bien ambi-, tieuse?

— Il est des rêves qui ne peuvent se réaliser, continua Marthe d'un ton mélancolique.

— Qui sait? Confiez-moi vos rêves.

Marthe secoua la tète d'un air de refus.

— Je suis plus puissante que jamais, dit Mme de Pompadour.

— Mon bonheur ne peut pas venir de vous, madame.

— Pourquoi cela? dit la marquise blessée au vit Marthe garda le silence.

— Je ne vous comprends guère, mademoiselle; vous semblez prendre à tâche de parler par énigmes, et dans tous les cas vous avez une façon singulière de reconnaître ma sympathie.

— Encore yne fois, excusez-moi, madame, dit la jeune fille.

— Ainsi, vous refusez ma protection?

— Je dis que votre protection me serait inutile;

— Gomment cela ? interrogea la marquise de Pompadour.

— Mon procès est sur le point d'être terminé, et je quitte bientôt Paris.

— Et en le quittant, vous n'avez rien* à demander pour vous? Quoi ! pas un désir?

— Rien, répondit Marthe.

Marthe hésita et finit par répondre :

•— Un désir?,.. Si, peut-être.

— Ah! je savais bien! s'écria Mma de Pompadour ; et ce désir...

— Quoique bien simple, peut-être vous surprendra-

t-fl.

— Dites.

— Avant de quitter Paris pour toujours, prononça Marthe, je voudrais...

— Vous voudriez?

— Voir le roi.

La marquise eut le mouvement de surprise auquel Marthe s'attendait.

— Vous voudriez voir le roi! répéta-t-elle. *— Oui, madame.

— Pourquoi?

— Pour le voir, tout simplement, dit Marthe.

— Vous avez donc à lui parler?

— Non,' madame. Tout à l'heure je l'ai entendu ; à présent, je voudrais le voir; c'est bien naturel.

— Oui, oui... dit la marquise de Pompadour réflé chissant.

— Je voudrais le voir une seule fois, à la dérobée, ne fût-ce qu'une minute.

— Quelle fantaisie!

— Une fantaisie de provinciale, dit Marthe ; quoi de plus compréhensible!

La marquise réfléchissait toujours.

Une voix lui disait de se méfier, mais elle repoussait cette voix.

Se méfier de qui? de cette enfant?

Quelle folie !

Et, comme si elle sentait le ridicule de son hésitation:

— Soit, dit-elle à Marthe, vous verrez le roi.

— Oh! merci, madame... Et quand le verrais-je?

— Dimanche, répondit la marquise. v

— Dimanche?

— Sa Majesté va entendre la messe à la chapelle du château, les devoirs de ma charge m'obligent à y assister; vous viendrez avec moi.

— Avec vous? dit Marthe.

— Je vous ferai placer dans la galerie que le roi doit traverser. Est-ce tout ce que vous .désires?

— Tout.

— J'aurais voulu faire davantage pour vous, Mlle de Boismare, dit la marquise.

— Yous faites plus pour moi que vous ne le supposez, madame, répondit Marthe.

A cet instant, les pas 3e Mma du Hausset se firent entendre.

*- Arrive! donc, ma bonne 1 s'écria geiment la mtr-

86 LES FRÈRES CHANTEMES8E

quise de Pompadour, arrivez donc ! Vous me laissez depuis une demi-heure avec votre protégée sur les bras!

— Ma protégée ? répéta la femme de chambre un peu étonnée.

— OU plutôt notre protégée, car elle est devenue la mienne, dit la marquise.

— En si peu de temps 1 ne put s'empêcher de répliquer Mme du Hausset; je vous en feis mon compliment, mademoiselle.

— N'allez-vous pas en être jalouse? dit la marquise en riant; c'est votre faute d'ailleurs; pourquoi vous absentez- vous?

— Madame la marquise me pardonnera lorsqu'elle saura les motifs impérieux...

— Vous êtes toute pardonnée, ma chère. Apprenei qu'il s'est passé de grandes choses pendaçt votre absence.

— En vérité 1 s'écria Mme du Hausset ; et lesquelles, s'il vous plaît?

— Mademoiselle vous racontera cela quand elle sera seule avec vous... ajouta la marquise.

— Mademoiselle?... fit la femme de chambre enso tournant une seconde fois vers Marthe,

— Eh! oui, M110 de Boismare! reprit la marquise; ïllez-vous feindre de ne la point connaître?

— C'est que je l'ai si peu vue... murmura M** da Hausset.

— Oh! nous avons plus vite fait connaissance nous leux, s'écria la marquise ; n'est-ce pas, Marthe?

— Oui, madame, répondit celle-ci.

— C'est toute une histoire, ma bonne du Hausset

qui se rattache à un vœu que j'avais fait; vous ne comprenez pas, n'est-il pas vrai?

~ Pas du tout, madame la marquise, dit la femme de chambre.

— - 11 n'est pas nécessaire que vous compreniez, du moins tout de suite... Pour le moment, occupez-vous de faire préparer une chambre dans mes appartements.

— Pour qui, madame la marquise ?

— Pour MUe Marthe.

L'étonnement de Mmo du Hausset était & son comble.

— Quoil dit-elle, madame la marquise veut...

— Je veux que M118 de Doismarc soit logée auprès de moi, dit la marquise de Pora;)adour.

— C'est trop de bouté, madame, se hâta de répliquer la jeune fille, et je ne puis accepter...

— Il n'est pas décent qu'une personne de votre âge et de votre condition habite dans un hôtel meublé, dit la marquise.

— J'ai si peu de temps à demeurer à Paris, objecta Marthe.

— Raison de plus, repartit la marquise ; ma chère du Hausset, vous ferez ainsi que je l'ai dit.

— Il suffit, madame la marquise, répondit la femme de chambre.

Marthe n'osa refuser plus longtemps.

Pourtant elle se sentait mal à l'aise en présence de cette sollicitude.

Elle aurait donné beaucoup pour s'y dérober.

Mais comment? !

Trop de résistance aurait éveillé les soupçons et l'aurait empêchée de voir le roi, — son désir le plus cher! i

Son dernier désir I

Marthe accepta donc l'hospitalité de Mmo de Pompadour, malgré tout ce qu'il y avait de secrètement étrange à ses yeux dans cette hospitalité.

Elle accepta, tète baissée, se fiant au hasard qui l'avait

88 LES FRÈRES CHANTEMESSB

conduite jusque-là, et qui peut-être n'était, en cette circonstance comme en beaucoup d'autres, que le messager de la Providence.

Pendant son hésitation de quelques minutes, M"* de Pompadour n'avait cessé de la couver du regard.

Cette persistance gênait .singulièrement Marthe.

La marquise s'adrcssant à la femme de chambre:

— Mm® du Hausset? lui dit-elle.

— Madame la marquise?

— Avez-vous bien regardé M"° Marthe?

— Oui, madame.

— Regardez-la encore. À qui ressemble-t-elle? demanda la marquise.

— Je ne sais, madame, répondit la femme de chambre.

— Attendez 1 s'écria la marquise subitement éclairée.

Elle courut à son secrétaire et y prit un médaillon.

Puis, comparant la peinture avec les traits de Marthe :

— Oui c'est celai Voyez plutôt... dit-elle à Mme ùi Hausset.

— En effet, répondit celle-ci.

— Elle ressemble à ma fille I

— Vous avez une fille, madame? dit Marthe.

— J'en ai eu une, répondit la marquise de Pompadour.

Une larme brilla dans son œil.

Perle rare que cette larme sous ces paupières brûlées d'orgueil et d'ambition t

— Vous êtes son vivant portrait, continua la marquise en prenant les mains de Marthe ; je ne me rendais pas compte tout à l'heure de ce qui m'attirait vers vous. C'était cela. Ma fille!.*.

Ella t'abîma dam e« mot et dam ee touv*iujr«

— Pauvre Alexandrine! dit-elle en se parlant à ellemême; elle était belle comme le jour; elle grandissait au couvent de l'Assomption, où je la faisais élever avec les plus riches héritières du royaume. Comme je l'aimais et comme j'en étais fière ! Les plus nobles alliances lui étaient réservées... N'est-il pas vrai, du Hausset? Elle aurait épousé le fils du duc de Chaulnes, elle aurait été duchesse. Mais tout cela était trop beau, trop certain, trop bien arrangé. Le ciel n'a pas voulu accorder tant de bonheur à deux créatures; la mort a soufflé sur mes projets. Mon Alexandrine m'a été emportée par la petite vérole. Il s'est trouvé des gens pour dire que c'était bien fait, et qui ont voulu voir le doigt de Dieu là-dedans. Ma pauvre fille!

Et reportant les yeux sur Marthe, elle lui dit d'un ton presque suppliant :

— Oh ! laissez-moi vous regarder 1

Cette fois, Marthe se laissa regarder sans éprouver d embarras* La mère lui cachait la rivale maintenant.

— Marthe, dit la marquise, j'ai juré une première (ois de faire votre bonheur; je renouvelle ce serment sur le médaillon de ma fille I

90 LES FRÈRES GflANTEMESSE

Page 1