LES JOURS GRAS
Le carnaval ne perd jamais ses droits à Paris.
Les jours gras de 1757 ne furent ni moins animés ni moins brillants que les jours gras des années précédentes. Les rues, les théâtres, les guinguettes regorgèrent de monde.
Le dimanche et le mardi gras, comme d'habitude, la foule se rendit à la porte Saint-Antoine, qui était en ce temps-là le point central des réjouissances publiques. La physionomie de cette promenade était des plus amusantes en son bariolage : Arlequins cabriolants, Cassandres aux chapeaux volumineux et aux larges boutons d'habit; Léandres roses de la joue au talon, Polichinelles aux blanches moustaches et au ventre croassant, Bergères du Devin du village. Chinois tout brodés de sonnettes, sorciers à baguettes, etc., etc. Imaginez le carrosse de la comédie italienne renversé sur le pavé.
Parmi le flot qui descendait les nouveaux boulevards, il y avait un homme indifférent en apparence à toute cette joie et à toutes ces clameurs.
Cet homme, que rien ne commandait à l'attention, proprement habillé de noir, suivait le monde, comme on dit.
Pourtant, lorsqu'il approcha de la porte Saint-Antoine il parut s'orienter.
Son regard interrogeait particulièrement les enseignes des cabarets.
Arrivé devant l'un des plus fameux, le Tambour royal, il se dit :
— Ce doit être là !
Il entra dans une salle où grouillaient une centaine de personnes, buvant et criant.
L'homme habillé de noir fut salué selon l'usage par une arquebusade de tropes poissards :
— Eh ! bonjour donc, monsieur du Taffetas ! s'écria Nicole du quai Saint-Bernard : tendre oignon de mon âme, mon chou, mon cœur! Regarde-mot donc ce visage maigre, avec son ton de vinaigre !
— D'où viens-tu, grand orphelin de pavé ? reprit un antre; menton de cire, tète à confire, morceau de gibet!
— Parle donc, monsieur de Beau-sans-fard.
Après avoir essuyé ce feu sans sourciller, le quidam, qui avait promené ses yeux autour de lui, avisa à quelque distance un gros Turc qui lui tournait le dos et qu'il reconnut à son encolure.
Ahl quel Turc!
H avait un turban de mousseline surmonté d'un croissant découpé dans du fer blanc, une veste trop courte qui lui étranglait les aisselles et un pantalon trop large dans lequel flottaient ses jambes. La veste était pailletée
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avec le soleil de rigueur; le pantalon était blanc avec la boue de tradition. Une écbarpe et des baboucbes complétaient son costume, héroïquement porté d'ailleurs. En outre, il était visiblement aviné, comme tous les Tores de carnaval.
L'homme habillé de noir qui venait d'entrer au Tambour royal poussa droit à ce Turc et appuya la main sur son épaule en lui disant :
— Briasson?
Le Turc se retourna, montrant au milieu de son visage quelque chose qui le disputait en couleur au soleil qu'il avait au milieu de son dos.
C'était son nez.
— Lebell s'écria le Turc.
— Silence 1
— Ah bah ! est-ce que l'on entend, et est-ce que l'on s'entend ici?
— J'ai à te parler.
— Tu choisis drôlement ton jour et ton endroit, dit Briasson.
— Viens à cette table là-bas. .
Briasson suivit Lebel en grommelant.
Dès qu'ils furent assis à l'écart :
— Myrtil 1 s'écria Briasson en appelant le garçon du labaret , une bouteille et deux verres !
— Je ne bois pas, dit Lebel.
— Je boirai pour deux, répliqua Briasson.
— Ecoute moi à présent.
— Au fait, qu'est-ce que tu peux bien me^vouloir?
— J'ai oublié de t'envoyer à la Bastille, dit Lebel.
— Cela t'eût peut-être été difficile, à cause de ta disgrâce, dit effrontément Briasson.
— Ma... disgrâce?
— Eh oui ! ta disgrâce. Est-ce que tu crois que, parce
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qu'on ne vit pas continuellement comme toi sous des lambris dorés, on ignore absolument ce qui se passe à la cour?
— Monsieur Briasson, vous ne serez jamais qufun imbécile.
— A ta santé I
■*- Si vous connaissiez , comme vous le dites , les mœurs de la cour, vous sauriez qu'on s'y relève aussi promptement qu'on y tombe, et que le disgracié de la veille est souvent le favori du lendemain.
— Quoi ! tu es toujours...
— Regarde-moi.
— Je te regarde, dit Briasson.
— Plus en face.
— Eh bien !
— Ai-je l'air d'un homme en disgrâce? dit Lebel.
— Non, par ma foi 1 s'écria Briasson.
— Est ce que je ne ressemble plus au Lebel d'autrefois?
— Ta ressembles au Lebel de toujours. Excuse-moi, mon vieil ami, mon vieux camarade, mon vieux... Gomment puis-je réparer mes torts envers toi?
— D'abord, tu vas rtie faire le plaisir de laisser cette bouteille tranquille.
— Ne plus boire I s'écria Briasson.
— Modérément. J'ai besoin de toi, dit Lebel.
— Parbleu! ça se voit bien; sans cela tu ne serais pas
— Il faut que tu viennes ce soir.
-Où?
— Au bal de l'Opéra.
— Diable!
r- Pourquoi diable? fit LebeU
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Briasson prit une attitude à la fois pleine de résmo et de fatuité.
— J'avais un rendez- vous pour cette nuit, dit-il.
— Avec qui?
— Avec une femme, sans doute.
— Toi?ditLebel.
— Certainement, moi ! répliqua tfriasson. Ton exclamation est offensante.
— Ta belle attendra.
— Elle attendra... elle attendra... murmura Briasson; je sais bien que les femmes sont faites pour attendre.
Lebel reprit :
— Tu viendras masqué.
— Mais j'étoufferai 1
— Gela m'est égal.
Briasson soupira, et jetant un segard de complaisance sur lui-même :
— J'espère au moins que tu me laisseras garder ce gracieux costume?
— Tu es fou! dit Lebel. J
— C'est un habit de cadi... tu sais bien... de cadiJ C'est toi qui m'avais élevé à cette dignité au château df Frivolité. Depuis cette époque, j'ai toujours conservé m goûts d'un Ottoman. ]
— Tu vas quitter ces oripeaux, dit Lebel.
— Oripeaux !
— Crois-tu donc qu'on te laisserait entrer ainsi à l'O" péra?
— Mais si je ne suis plus en cadi, en quoi serai demanda Briasson.
— Tu auras un domino noir, avec des rubans verts.
— Comme Alceste, ajouta Briasson,
— Hein?
^ Je dis ; comme A^este*
— Tu te trouveras à une heure du matin dans le corridor des premières loges.
— Pourquoi faire ? demanda Briasson.
•— Pour attendre mes instructions.
— Et toi, comment seras-tu habillé?
— Comme toi, dit Lebel.
— J'aurais pourtant bien voulu savoir...
— C'est inutile. Contente-toi d'apprendre que j'ai reçu un billet qui m'invite à me rendre ce soir au bal de l'Opéra.
— Un billet anonyme?
— Oui.
— Heureux coquin! dit Briasson.
— Oh ! ce n'est pas un rendez- vous d'amour... Je n'ai pas conservé comme toi de ces prétentions ridicules. L'écriture de ce billet est d'une main ferme et mâle.
— Tant pis.
— Quoi qu'il en soit, reprit Lebel, comme je me connais un certain nombre d'ennemis, j'ai besoin d'avoir quelqu'un de dévoué en cas de guet-apens.
— Merci de la préférence, répondit Briasson; cela veut dire en bon français que, s'il y a des coup* de bâton à recevoir, nous partagerons. Et à combien estimestu mon échine?
— Nous compterons après, dit Lebel; en attendant, prends ceci.
Il mit une bourse dans la main de Briasson, et se leva.
— N'oublie pas d'être à une heure à l'endroit convenu.
— Corridor des premières loges.
, . — Adieu, dit Lebel.
Briasson murmura en le regardant s'éloigner : --Je n'aurais pas été fâché, cependant, d'aller en Turc au bal de l'Opéra 1