‹ Les frères ChantemesseChapitre 7 sur 63 · ARRAS · texte numérisé non relu

ARRAS

On approchait d'Arras, et déjà le chevalier Pierre de Chantemesse, qui avait tant paru regretter Paris, manifestait un contentement qui croissait de relais en relais.

Il se penchait sans cesse à la portière pour reconnaître la campagne et désigner les villages.

Lorsqu'on entra dans le faubourg d'Amiens, il s'écria, les yeux humides :

— 0 ma bonne vieille ville d'Arras! Chère ville qui me semblait si grande, lorsque je n'en connaissais pas d'autres! Univers de mon enfance, je te revois donc!

Et ses souvenirs lui revenaient en foule ; il nommait les rues, les places.

— Tout à l'heure, annonçait-il à son frère, nous allons passer devant le couvent des Ursulines... Au détour, c'est l'auberge du Cœur-Joyeux... Sa belle enseigne en fer existe-t-elle toujours?... Et le chapelier du coin? Et

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la petite boutique de mercerie des demoiselles Minard?... Yoici le marché où j'accompagnais la servante Catherine... Mais, au fait, ma vieille Catherine?...

— Tons allez la retrouver, répondit le comte : vous retrouverez tout le monde, grâce à Dieu.

Le chevalier aperçut sur la grande place les innombrables pigeons dont l'espèce n'est pas encore perdue ujoard'hui. Il vit passer, fièrement campées sur des ânes les femmes d'Achicourt, avec leur écorcheu sur le dos et leur colinette sur la tête.

Son cœur ployait sous une joie enfantine.

D salua successivement l'hôtel de M. de la Vacquerie, ïtttd de Canettemont, l'hôtel d'Aoust.

Enfin, rue des Portes-Cochères, la voiture s'arrêta.

On était arrivé à l'hôtel de Chantemesse.

— Laissez-moi monter seul l'escalier... l'escalier à raope de bois, dit le chevalier en s'élançant hors de la cfaatse de poste.

En haut de l'escalier il trouva son père qui l'attendait les bras ouverts.

C'était un de ces beaux vieillards aux longs cheveux blancs, comme Greuze en a mis dans ses toiles et Diderot d*ns ses drames.

— J'avais promis de vous le ramener, mon père, dit le comte, suivant de près.

Après les effusions qu'on devine, le chevalier voulut visiter l'hôtel du haut en bas. A chaque pièce, à chaque ifcuble, c'était une exclamation. Il s'arrêtait devant un portrait, ou un trumeau, ou un dessus de porte qui lui rappelait un monde d'impressions. Il s'asseyait dans les krçères à sujets; — ou bien il ouvrait précipitamment ui secrétaire et respirait à pleines narines les odeurs intimes et pénétrantes qu'il y retrouvait.

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Derrière lui se tenait la vieille servante Catherine, qui le regardait en riant et en pleurant.

Il coucha dans sa chambre de jeune homme, dont la fenêtre donnait sur la rue Saint-Jean-en-Ron ville; mais, malgré de bons draps gros et frais, il ne put trouver le sommeil que fort tard. Il repassa son enfance, sa jeunesse, tous ces petits événements qui occupent une si grande place dans la vie.

Ce soir-là, Paris fut un peu oublié.

Le lendemain, de bonne heure, il fut réveillé par le comte.

— Comment avez-vous dormi, Pierre?

— Mal, bien mal, répondit le chevalier en souriant; je n'ai pas fermé l'œil de la nuit.

— Est-ce possible?

— Mais je ne m'en plains pas, au contraire.

— Vous savez que c'est aujourd'hui dimanche, reprit le comte.

— Non; mais puisque vous me le dites... C'est donc cela, ce bruit de cloches que j'ai entendu...

— Habillez-vous, Pierre, nous allons sortir ensemble.

— Où me conduisez-vous?

— A l'église Saint- Nicolas-sur-les -Fossés- et-du -Vivier.

— Chaque dimanche, en effet, j'allais y entendre la messe.

A son tour le comte sourit.

— Ce n'est pas uniquement pour vous faire entendre la messe que je vous emmène à Saint-Nicolas; c'est aussi pour vous faire rencontrer avec les parents de la jeune* fille que je dois épouser, et avec cette jeune fille ellemême.

— Je serai bientôt prêt, dit le chevalier.

— M°* de Crespy appartient à une des plus anciennes et des pins honorables familles de l'Artois. Les Crespy ont Hé toujours liés d'amitié avec les Chantemesse.

— Les Crespy! s'écria Pierre, mais je me souviens d'eux parfaitement. Tout enfant, ma mère me conduisait dans leur hôtel, après vêpres; on se rangeait cérémonieusement en demi-cercle dans un grand salon tout rouge, et l'on causait à voix discrète en laissant venir la irait, sans se presser d'allumer les lampes. Dieu ! que je m'y suis ennuyé 1

— Ce sont d'excellentes gens, d'une dévotion un peu outrée seulement.

— Les Crespy 1 je crois encore les voir... un homme sec, long, ridé, enfermé dans un habit raide comme une tapisserie.

— Le grand -père... Hugues - Perrin -.Guillaume de Crespy.

— Puis une dame, un peu sourde, continua le chevalier.

— La mère.

— Et encore une autre vieille dame, très- aimable, très-gaie, mais ne remuant pas, celle-là, toujours dans un grand fauteuil.

— La tante Sidonie, dit le comte; une femme d'esprit, en effet, ayant voyagé, plus mondaine. Peste ! quelle mémoire, mon frère 1 Et dans cette famille Crespy, ne voyeztoqs pas d'autres visages encore?

— Attendez donc, reprit le chevalier; une petite fille de hait ou neuf ans, avec laquelle je jouais...

— M"* Marthe de Crespy.

— Marthe, c'est cela... une charmante enfant, toute rire, toute mignonne, toute...

— Ma future femme, dit le comte.

— Quoi! cette petite fille?...

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— Cette petite fille est devenue une jeune fille. Marthe a dix-sept ans aujourd'hui. Vous la verrez tout à l'heure : c'est une personne d'une beauté remarquable et de l'esprit le mieux cultivé. Je serais étonné qu'elle ne vous plût pas.

— Elle me plaisait déjà beaucoup autrefois. .En descendant l'escalier, ils se croisèrent avec la vieille Catherine.

— Ecoute, Catherine, lui dit le chevalier, si tu veux bien me gâter comme autrefois, tu me feras aujourd'hui des ratons pour mon déjeuner.

Les ratons sont les crêpes d'Arras.

Les deux frères arrivèrent à l'église Saint-Nicolas-surles-Fossés-et-du-Vivier, aujourd'hui l'église Saint-Jean- Baptiste.

Ils y avaient été précédés par la famille Crespy au grand complet, y compris leurs domestiques.

Les Chantemesse prirent place à leur banc, du côté opposé à celui des Crespy.

Pas un salut, pas un regard ne fut échangé pendant l'office divin

La présentation eut lieu solennellement au sortir de la messe, sous le portail, au milieu de la foule qui s'écoulait.

Le chevalier reconnut M. Hugues-Perrin-Guillaume de Crespy tel qu'il l'avait laissé, toujours sec et long, dans son même large habit de tapisserie.

— Il a, ma foi, tout à fait bel air, murmura le grand vieillard à l'oreille du comte, mais il semble un peu pâle.

— La fatigue du voyage...

— Eh quoi! c'est le petit Pierre î s'écria Mme de Cres« py; laissez donc qu'on vous voie, mon cher enfant... Comme il ressemble à sa défunte mère!

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— Vous étiez l'amie de ma mère, madame, dit le cheralier avec sensibilité. Oh! combien je serai heureux de pouvoir parler d'elle avec vous! Vous me le permettrez souvent, n'est-ce pas?

— Qu'est-ce qu'il dit? demanda M"0 de Crespy, dont I doqs avons mentionné la surdité.

- Son mari lui répéta la phrase du chevalier. i —J'avais bien entendu, répliqua-t-elle, selon un de ses tics accoutumés.

MUt Marthe ne disait rien et n'avait rien à dire, mais elle n'avait pas été la dernière à regarder le chevalier.

Le comte u'avait pas menti en parlant de sa, beauté :

Marthe de Grespy était ravissante; taille élancée, visage

'. d'un ovale parfait, grands yeux noirs, bouche expressive.

Pierre de Chantcmesse qui s'y connaissait, en fut

ébloui.

Et malgré lui, en comparant l'âge de la jeune fille

avec celui de son frère, il ne pouvait s'empêcher de trou-

ver la disproportion trop visible. Mais il garda ses ré-

fleiious pour lui.

^ La présentation terminée, M. de Grespy dit aux deux

. frères, aussi gracieusement que son air sec et ridé le lui

** permettait :

— Ces messieurs nous feront sans doute l'honneur de , pousser jusqu'à notre hôtel; notre chère tante Sidonie, ^que sa cruelle maladie empêche de sortir, sera enchantée de revoir le chevalier de Chantemesse.

Puis, se tournaut vers un laquais tout de noir vêtu :

— Damiens, dit-il, précédez-nous à l'hôtel de Crespy |* portez-y nos livres de messe.

Ce Damiens n'entendit pas l'ordre qui lui était donné.

Ses yeux étaient fixés sur MM. de Chantemesse et al-

ueut de l'un à l'autre avec une indéfinissable curio-

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— Damiens! s'écria M. de Grespy avec impatience.

Le laquais sembla sortir d'un rêve et se fil répéter ses instructions.

— Dans une heure, ajouta sévèrement M. de Grespy, vous viendrez dans mon cabinet; j'ai à vous parler.

Damiens s'inclina et s'éloigna.

— - Qu'est-ce que vous disiez donc à ce garçon? demanda Mme de Crespy.

— Rien. Ge Damiens a des 'allures ténébreuses, et je veux lui donner son congé.

LA TÀHTB SIDONIB

La tante Sidonie !

Une figure qu'il faut esquisser et qui appartient bien i «m époque.

Au physique c'était Scarron en jupons; comme lui, elle était paralytique et vivait depuis plusieurs années douée sur un fauteuil de douleur, après avoir été la femme la plus active, la plus remuante, la plus sémillante qui se pût voir.

La tante Sidonie n'avait pas toujours habité Arras ; «* s'en apercevait bien, — et elle tenait à ce qu'on s'en aperçût.

Mariée à M. de Labourdois, un maître des requêtes qoe les devoirs de sa charge appelaient à Paris, elle tttit passé son bel âge dans la capitale, et la chronique Retendait qu'elle ne l'y avait pas précisément employé toi soins exclusifs du ménage. ~

Eue avait eu un salon, ou plutôt une ruelle, et dans cette radie elle avait reçu une partie de la société éva-

porée d'alors : beaux esprits, femmes répandues, poètes à la mode, officiers faisant de la tapisserie, abbés faisant des madrigaux.

Une des relations dont la tante Sidonie aimait le plus à se vanter, était la belle Mme d'Etiolés, devenue plus tard la marquise de Pompadour. Ce nom revenait souvent et à tout propos dans sa conversation : c'était sa chère d'Etiolés par ci, son excellente marquise par là* Elle ne cessait de vanter son crédit auprès d'elle ; et, de fait, on citait à Àrras deux ou trois personues auxquelles sa recommandation n'avait pas été inutile.

Cela aurait été pour le mieux, si malheureusement la tante Sidonie, poussant jusqu'à l'extrême le culte des souvenirs, n'eût partagé l'indépendance de sentiment de son illustre amie. Elle avait des idées excessivement commodes sur la morale, et elle ne se gênait pas pour les exprimer avec une liberté de langage qui sentait son Œil-de-Bœuf d'une lieue.

Cela faisait frémir le sévère M. de Crespy. Quanta MŒi de Crespy, elle n'entendait pas, comme on sait.

Quoique impotente, la tante Sidonie jouissait d'une réputation détestable dans Arras. Il est vrai que les domestiques ne se faisaient pas faute de colporter ses saillies pour se venger d'elle; car une des nuances du caractère de la tante Sidonie était d'être insupportable à ses gens. Sans pouvoir bouger de place, elle trouvait le moyen de les occuper continuellement et de se rappeler sans relâche à eux, soit par le bruit de sa sonnette, soit par les éclats de sa voix. Etaient-ils à ses côtés, elle réveillait encore leur zèle en les frappant d'une béquille à bec d'or.

Cette béquille jouait un rôle énorme dans la vie de la tante Sidonie. Personne n'échappait à cette béquille : terrible pour les domestiques, elle était caressante pour

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les visiteurs. On se félicitait d'un petit coup amical de la béquille de 1a tante Sidonie, comme d'une bonne fortune.

Cette béquille était un baromètre pour tout le monde; 3 n'était pas rare d'entendre dire :

— La béquille de la tante Sidonie est au beau temps. On bien :

— Il y aura de l'orage; entendez-vous la béquille de la tante Sidonie?

Cette fée oisive et désolée de son oisiveté, cette MM Pernelle assise, était donc sans autorité dans l'hôtel deCrespy qu'elle aurait tant voulu gouverner.

Ses doctrines légères venaient échouer contre la dévotion du grand-père, et ses criailleries contre la surdité de la mère.

Dans ces circonstances, la tante Sidonie avait résolu de tourner toute son influence vers sa nièce Marthe de Crespy.

Elle eut bon marché de cette àme neuve, à qui elle ne cessait de parler de la cour et de montrer Paris dans un mirage.

— Tn n'es pas faite pour végéter dans cette maussade ville d'Arras, lui répétait-elle constamment. Quand on est belle, on se doit au monde; c'était l'opinion de ma chère d'Etiolés, et c'est aussi la mienne. Tu a» la taille et la démarche de Chàteauroux, avec quelque chose de plus piquant dans le port de tète. Et ces précieux avantages resteraient ensevelis au fond d'une triste province? Non, nonl cela ne sera pas, mille fois nonl

Et la béquille de retentir sur le parquet.

Depuis quelques joufs la tante Sidonie affectait de grands airs de mystère.

La veille de l'arrivée à Arras du chevalier de Chantetiteâse, elle fit mander Marthe.

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— Approche, petite, lui dit-elle; mais auparavant examine si les portes sont bien closes, car il ne faut pas qu'on puisse entendre notre conversation.

— De quoi s'agit-il donc, ma taute?

— D'un secret... d'un secret des plus importants. ■r- Quel bonheur !

— Es-tu discrète, au moins?

— Oh! matante!

— Eh! mon Dieu, je l'étais si peu à ton âge I

— Mais moi, c'est autre chose, dit étourdiment la jeune fille.

— Je te remercie du compliment.

Marthe, un peu confuse, s'assit aux pieds de la tante Sidonie, sur un tabouret fort bas.

— Parlez en toute confiance, ma tante ; parlez vite !

— Eh bien! j'ai écrit pour toi, il y a quelques jours, à mon amie la marquise.

— A Mmo de Pompadour? s'écria Marthe.

— Oui, mignonne.

— Vous lui avez écrit? Et qu'avez- vous pu lui dire de moi, ma tante?

— Tout le bien possible, chérie; j'ai vanté ta grâce, ton élégance, ta physionomie...

— Y pensez-vous, ma tante? s'écrie Marthe dont un flot de rougeur inonda soudainement le visage.

— Je t'ai recommandée à elle, je veux qu'elle s'occupe de ton avenir.

— Mais que peut pour moi Mme la marquise de Pompadour? 9

— Gomment, ce qu'elle peut? Tout! Ne sais-tu donc pas...

La tante Sidonie s'interrompit en s'apercevant de son inconséquence.

— Tu ferais une excellente dame d'honneur, reprit-elle.

— Et mon mari ? objecta Marthe.

— On ferait de lui autre chose.

— Mon grand-père est-il instruit de votre démarche?

— Non, ton grand-père est un bon homme, mais imbu de préjugés gothiques. Nous attendrons pour lui en parler qoe la marquise m'ait répondu.

— Si elle ne répondait pas? ~ ^

— Sois tranquille, petite.

— Mais cependant...

— Elle répondra.

Cette conversation a dû suffire pour faire connaître à nos lecteurs le caractère de la tante Sidonie.

Ils comprendront qu'en raison de ses principes elle ne s'inquiétât que médiocrement du mari qu'on destinait à sa nièce. M. de Ghantemesse ou un autre, peu lui importait. Elle ne voyait dans un époux qu'un nom, plus ou moins honorable, et qu'un prétexte à l'émancipation de Marthe. Aussi fit-elle un excellent accueil au comte et au chevalier. Elle savait être infiniment aimable dès qu'elle le voulait, comme toutes les vieilles femmes de ce temps-là. Les deux frères se retirèrent enchantés, séduits; et le comte, en particulier, crut fermement avoir trouvé une alliée en elle. Après leur départ, la tante Sidonie attira Marthe vers son fauteuil, et lui dit :

— Ces Chantemesse sont décidément des gens fort bien élevés, n'est-ce pas, petite?

— Oui, ma tante.

— Tout examiné, tu auras dans le comte un mari du meilleur ton et, je crois, plein de cette réserve que nous savons tant apprécier, nous autres femmes de cour.

La jeune fille garda le silence.

— Néanmoins, continua la tante Sidonie , si j'avais une préférence, il me semble qu'elle serait pour le chevalier. Et toi, Marthe?

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MAÎTHE ET VALET

M. de Grespy s'étant rappelé qu'il avait quelque chose à dire à sou laquais Damiens, sonna pour qu'on le fit venir.

Damiens se présenta sur-le-champ et sç tint debout dans un angle de la chambre en attendant les ordres de M. de Crespy.

Celui-ci s'assit à son secrétaire, mit ses lunettes, attira à lui un cahier et aligna quelques chiffres.

Puis il prit daus un tiroir de l'argent qu'il compta et étala.

— Approchez, dit-il à Damiens; voilà quarante livres trente sols huit deniers, qui vous reviennent sur vos trois mois de gages. Comptez.

La figure de Damiens exprima la stupéfaction.

— Monsieur me renvoie donc? dit-il.

— Le mariage de ma fille me permet de diminuer le personnel de ma maison, répondit M. de Crespy.

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— Ce mariage n'est cependant pas encore fiait, objecta Damiens.

— Que voulez-vous dire?

— Je veux dire que monsieur cherche un prétexte pour me renvoyer.

— Et quand cela serait?

— Bans ce cas, je me permettrais de lui demander en quoi mon service lui a déplu.

M. de Crespy demeura muet.

— Ya-t-il quelque chose à reprendre sur ma moralité? continua Damiens.

— Non.

— Mes habitudes religieuses sont connues.

— Je le sais, dit M. de Crespy; vous m'avez été recommandé par des personnes eu qui j'ai toute confiance.

— Alors, pourquoi me renvoyer?

— Ecoutez, Damiens, dit- il, je vais vous parler avec franchise. Je vous crois un brave garçon, mais vous êtes un singulier homme. Vous êtes tantôt sombre et taciturne, tantôt violent et exalté. La nuit on vous entend parler seul dans votre chambre. On dirait que vous ne tous appartenez pas, que vous obéissez à des voix secrètes. Parfois vous semblez ne plus être à cette terre; votre regard erre dans le vide, et l'on ne saurait obtenir voe parole de vous. D'autres fois, au contraire, par un reviremeirt subit, vous prenez un intérêt extraordinaire, minutieux, indiscret, à ce qui se passe prés de vous; vous devenez questionneur, et Ton a grand'peinë à vous éloigner. Ce n'est pas tout. Vous avez des habitudes sinistres : au moindre symptôme de malaise, vous vous laites saigner sur-le-champ. L'autre matin, on vous a trouvé dans votre chambre étendu sans connaissance, votre appareil arraché. Le sang avait coulé par dessous b porte. Je vous le dis : ces manières inquiétantes chez

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le premier venu, ne sont pas supportables dans un valet. Yoilà pourquoi je suis forcé de renoncer à vos services, si honnêtes et loyaux qu'ils aient été jusqu'à présent.

Damiens avait prêté la plus grande attention à cette harangue.

11 se contenta de dire, lorsque M. de Grespy eut fini de parler :

— Je n'ai jamais eu de bonheur I

— Vous trouverez facilement une place aussi lucrative que celle-ci, ajouta M. de Grespy avec sollicitude ; les personnes pieuses qui vous ont adressé à moi ne refuseront pas de vous'adresser à d'autres.

Damiens eut un geste d'antipathie qui ne fut pas remarqué de son interlocuteur.

— Et tenez, reprit M. de Crespy, notre voisin M. de Robespierre, l'avocat de la rue des Rapporteurs, a précisément besoin d'un domestique. Présentez-vous.

Damiens demeurait les yeux fixés au plancher, immobile, sans mot dire.

— Terminons, fit M. de Crespy en poussant son argent vers lui; s'il n'y avait que moi, je vous garderais probablement, mais je dois avoir égard aux observations des miens... et je ne vous cacherai pas que vous déplaisez à Mme Sidonie.

— Ah!

11 y eut dans dette exclamation de Damiens un mélange d'amertume ot de raillerie.

— Je déplais à Mme Sidonie?... Cela ne me surprend pas. Je n'ai pas un caractère assez joyeux pour elle; je ne sais pas applaudir, comme elle le voudrait, à ses sarcasmes philosophiques.

Damiens savait qu'il touchait juste en éveillant cette corde.

Aussi M. de Grespy devint-il soucieux.

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Damiens coutinna :

— Je ne peux m'empècher d'être chagrin en voyant M1* Marthe obligée d'entendre tout le jour les récits de k jeunesse et du bon temps de Mm* Sidonie.

— Damiens!

— Eh! monsieur, convenez vous-même qu'il n'y a que du danger pour une jeune fille à laisser pénétrer dans mm esprit ces sornettes et ces idées galantes.

— Je connais les faiblesses de Mm* Sidonie, mais je ne la exagère pas autant que vous.

—Prenez garde, dit Damiens, prenez garde pour M* Marthe! Ne méprisez pas les avertissements d'un famble valet.

— Cet hujnble valet s'occupe beaucoup trop de ce qui ae le regarde pas.

— Gomment pouvez-vous faire un crime à un serviteur de l'intérêt qu'il porte à ses maîtres?

— A vous entendre, il y aurait toujours quelque péril suspendu sur nos têtes.

— Eh bien! oui, s'écria Damiens; oui, je sens un danger autour de vous; quelque chose me dit qu'il s'avance, qu'il est proche...

— Allons, dit M. de Crespy, vous êtes un vision aaire.

— Un visionnaire, oui! 11 faut écouter les vision- ■aires.

— Assez.

— Croyez-moi, ce danger existe, il est quelque part ; essayez au moins de le conjurer.

— Comment cela?

— En me gardant encore quelque temps à l'hôtel; je kai bonne garde, soyez-en certain, s'écria Damiens.

— Je vous répète qu'il n'y faut pas songer; vous dé-

plaisez à Mm* Sidonie... et sans doute aussi à Mito Marthe Damiens tressaillit.

— Oh! cela ne peut pas être, s'écria-t-ii; cela serait trop injuste!

— Et pourquoi donc, s'il vous plaît? demanda M. de Crespy.

— Parce qu'il est impossible d'environner à distance M110 Marthe de plus de respect, de plus de prévenances que je ne le fais.

— Eli! justement, ce sont ces soins de chaque instant qui l'importunent, qui la fatiguent.

— Je n'ai jamais cru remarquer cette impression désobligeante chez mademoiselle.

— Parce que Marthe est une enfant timide, qui ne voudrait être la cause d'aucuu reproche pour ceux qui l'entourent... Mais sa tante Ta bien remarqué, elle.

— Toujours Mme Sidonie! murmura Damiens entre ses dents.

— Vous voyez que la situation n'est pas possible, continua M. de Crespy; mes domestiques eux-mêmes confessent pour vous une répulsion... irraisounable, je le veux bien, mais réelle.

Damiens paraissait anéanti.

— Vous ne pouvez pus me renvoyer immédiatement, dit-il; accordez-moi quelques jours.

— Soit; demain, après-demain.

— Laissez-moi rester jusqu'au mariage de M110 Marthe.

— Ah! oui, le prétendu danger... Je suis bien bon, en vérité, de prêter l'oreille à vos imaginations.

— Je vous en supplie! au nom de tout ce qui vous est cher ! s'écria Damiens.

M. de Crespy fut ébranlé à la fin par cet accent de conviction.

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— Eh bien! dit-il après un silence, restez jusqu'à la fin de la semaine.

— Oh! merci, monsieur, merci! dit Damiens. M. de Crespy le congédia d'un signe.

En passant devant l'appartement de la tante Sidonie, Dtmieiis l'entendit qui s'escrimait de sa béquille.

— Ah! je déplais à la tante Sidonie! répéta- t-il; j'espère, d'ici à peu de temps, lui déplaire bien davantage.

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