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HISTOIRE D'UN HOMME DU PEUPLE AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE

Damiens ne croyait pas prophétiser si juste, — et surtout à si courte distance.

Le même jour, il devait voir se réaliser une partie de ses pressentiments.

11 occupait sur le derrière de l'hôtel de Grespy une chambre située précisément au-dessus de celle de MI!i Marthe.

L'une et l'autre de ces chambres donnaient sur un maigre jardin, précédant une petite ruelle, — peu et mal habitée.

Son service achevé, Damiens remontait dans sa chambre, le plus souvent sans lumière.

De la lumière, à quoi bon?

Pour y contempler sa triste image reproduite dans un triste miroir?

Pour y lire? Il ne se plaisait pas i la lecture.

Lorsqu'on était dans la belle saison, coiùme à l'époque où se passe ce récit, Damiens ouvrait sa feuêtre

toute grande, et, assis devant le ciel brillamment constellé, le coude au genou, il songeait.

Il songeait, comme nous avons vu songer le chevalier deChantemesse, à son enfance et à sa jeunesse.

Mais sa jeunesse et son enfance à lui, l'homme des derniers échelons de la société, étaient bien différentes de celles do gentilhomme.

— Je n'ai jamais eu de bonheur! s'était écrié douloureusement Damiens lors de son entretien avec M. de Crespy.

Et, dans la récapitulation de son existence, il n'y avait place que pour la rancune et le désespoir.

Voulez-vous que nous fassions après lui cette récapitulation pleine d'enseignements? C'est une occasion nnique, car le dix-Huitième siècle si riche en renseignements de toute sorte sur ses grands seigneurs, sur ses hommes d'Etat, sur ses artistes, sur ses courtisanes, se tait absolument dès qu'il s'agit de ses hommes du peuple.

Damiens est le seul homme du peuple dont la biograe éclate, — le seul dont on ait compté les pas, depuis le berceau jusqu'à la tombe, retrouvé les paroles, commenté les relations, décrit les vêtements, analysé la constitution, scruté les sentiments. Jamais rien d'aussi complet n'a été fait pour aucun génie.

Une existence inouïe que celle de ce Damiens, fourmillante de petits faits, t>asse, emmêlée, courageuse.

11 naquit au hameau de la Tieuloy, dépendant de la paroisse de Monchy-le-Breton, sur le diocèse d'Arras, à nue lieue et demie de Saint-Pol, dans la province d'Artois. Pat exemple, il ne savait pas bien en quelle année 2 était né, et à vrai dire cela lui était bien égal. Mais ^urez-vous, on le saura pour lui ; on ira chercher son extrait baptistaire, et on lui apprendra qu'il est venu au monde et à la souffrance le 9 janvier 4745.

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Robert-François Damiens était le troisième de dix en* fants, comme dans les terribles contes de Perrault. Son père était ménager dans une ferme, après avoir été fermier lui-même. Dès que le petit Robert fut bon à quelque chose, on le mit à la terre, comme ses frères et sœurs; mais le petit Robert était déjà un mauvais sujet. Les gens du village l'avaient surnommé Robert le diale, ce qui est la manière de prononcer le diable en Artois. Tous ceux qui s'appellent Robert ont été plus ou moins surnommés Robert-le-Diable.

On aurait pu peut-être redresser le caractère de Damiens enfant. Son père l'essaya, à ce qu'il parait, mais son père avait des moyens trop inusités : il le « pendait par les pieds. » Ce bon père n'avait sans doute pas le temps de procéder par la persuasion ; les moments sont comptés au village. Faire de la morale, c'est bien vite dit; où le père de Damiens aurait-il été prendre cette morale? Est-ce qu'on lui en avait fait à lui?

Robert se lassa d'être pendu : à treize ans il entra chez un sieur Petit, qui le prit pour meuer le binon. Je ne sais pas ce que c'est. Il perdit sa mère. A seize ans, on ne lui avait pas encore appris à lire et à écrire. Un beau jour, Robert voulut voir du pays : il avait un grand oncle marchand de grains à Béthuue, sur le quai, Jacques Guillemaut. Robert fit sou paquet et arriva chez son oncle. 1-e père Guillemaut était un brave homme, parait-jl. Il mit un alphabet entre les mains de son ueveu; il n'aurait tenu qu'à Robert de pousser son éducation plus loin; le marchand de grains était disposé à tout. Mais la vocation n'y était pas; Robert avait envie d'un état : il demeura quelque temps en apprentissage chez un serrurier.

A ce moment de sa vie, on voit apparaître un religieux. Ce religieux s'appelait M. Mouton, tout simple-

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ment, et appartenait à l'abbaye de SaintrWaast. M. Mouton connaissait la famille Damiens; il s'intéressa à Robert et le fit placer dans son abbaye, en qualité de domestique, bien entendu. Mais Robert ne s'accommoda pas de l' atmosphère du cloître; les conseils du bon M. Mouton forent impuissants à le retenir.

Noos retrouvons Robert Damiens... devinez où? au siège de Philisbourg. 11 y a suivi un capitaine suisse de la compagnie de M* Fifre. Robert assiste à la campagne en amateur, car il n'est pas soldat ; ce n'est toujours qu'on simple valet. Valet de laboureur, valet d'ecclésiastique, valet d'officier, trois transformations bien acculées. Si changeant qu'on l'ait fait et qu'il était réellement, il n'en resta pas moins plusieurs années avec son capitaine. Après quoi, il demanda son congé, qui lui fut accordé en bonne forme. Il souffrait des fièvres et commençait déjà à user immodérément de la saignée.

11 manquait à Damiens de connaître Paris. Paris est fait surtout pour cette classe d'agités. Cette grande vase leur va mieux que les petits ruisseaux ; ils s'y jettent éperdument. Damiens, le jeune paysan de la Tieuloy, Damiens le mauvais sujet, Damiens Robert-le-ZWa/e, fit pour la première fois, vers 1734, son entrée dans sa bonne ville de Paris. Et Paris n'eut soupçon de rien; Paris laissa tranquillement entrer Damiens, en lui disant par la voix de ses faubourgs bruyants et joyeux : Sois le bien venu !

Damiens était, entre parenthèse, assez mal pourvu en hardes et en monnaie ; mais il ne s'en inquiétait pas outre mesure. M. Mouton lui avait donné une recette pour se tirer d'affaire.

Deux ou trois jours après son arrivée à Paris, Damiens allait tout droit frapper à la porte des jésuites du collège de Louis-le-Grand, qui l'admirant sans difficulté comme

valet de réfectoire. Il demeura cinq ou six ans chez eux; c'est à ce long séjour qu'il est permis d'attribuer le développement de sa misanthropie, à ces grands murs glacés, à ces fenêtres garnies d'épais barreaux, à ces salles silencieuses, à cette discipline sévère. Un jour que quelqu'un s'étonnait de sa docilité à accepter la vie jésuitique :

— Bah ! répondit Damiens avec une indifférence vraie ou feinte, autant manger de ce pain-là que d'un autre !

Manger du pain! tout était là pour lui. Ils étaient, et ils sont encore aujourd'hui beaucoup comme cela qui 9e contenteraient de manger du pain, rien que du pain. A cette condition ils vivraient honnêtes et resteraient tranquilles. Mais le pain n'est pas fait pour tout le monde; il faut en prendre son parti. Damiens mangea pendant cinq ou six ans ; — et qui sait si ce n'est pas ce pain-là qui devait lui donner plus tard une indigestion de révolte I

11 quitta définitivement les jésuites pour se marier. Oui, se marier. Les malheureux ont de ces idées autant que les autres, plus que les autres. Ecoutez donc, Damiens avait vingt-quatre ans. Jusqu'à présent vous ne vous étiez pas aperçu qu'il eût un cœur ; il est vrai qu'il l'avait bien caché. Jusqu'à vingt-quatre ans, rien n'avait jamais transpiré de ses amours, en supposant qu'il ait eu des amours, ni même de ses amourettes. On a découvert tous ses maîtres, depuis le premier jusqu'au dernier, — on verra tout à l'heure si la liste en est longue, — et l'on n'a pas découvert une de ses maîtresses. On a fouillé sa vie entière, on n'y a pas trouvé un libertin.

Le jour où il aima une femme, il l'épousa. Cette femme était une femme de sa classe, humble et douce, qui servait auprès de la comtesse de Grussol, cloître Saint-Etienne-des-Grès. Elle avait nom Elisabeth Mole-

tienne, et elle était Lorraine. Le mariage fat célébré à l'église Saint-Benoît. Célébré !

Je ne sais comment -vécut ce modeste ménage. Dieu fit-il tomber nn rayon d'amour sur ces deux créatures disgraciées? Je ne me suis engagé à raconter qu'une seule existence. Sorti de chez les jésuites, Damiens ne parvint jamais complètement à se fixer. On a dressé une nomenclature de toutes les maisons par où il a passé, depurç 1734 jusqu'en 4755. C'est prodigieux, c'est incroyable.

On le voit successivement chez le comte de Bouville, officier de gendarmerie, rue du Temple; chez M. Boulanger, conseiller au parlement, rue du Paradis ; chez M. Séguier, autre conseiller, rue Saint-Antoine; chez M. Dumetz de Ferrière; chez le comte de Raymond, qui l'emmène en Bavière; chez M. Dupré de la Grange, conseiller an parlement; chez M. de Bèze de Lys, encore un conseiller, rue des Maçons ; chez le comte de Maridor, grand sénéchal du Maine; chez M. Lepaige, officier de madame la Dauphine ; chez la maréchale de Montmorency, rue Jacob; chez madame "Verneuil ou de Saintelieuse, rue Grange-Batelière.

Celle-ci mérite une mention particulière. C'était la iemme d'un commis de Versailles et la maîtresse du marquis de Marigny. Dans tous les cas, elle pouvait passer pour une dame certainement folâtre, et ce n'est pas elle qui aurait été en droit de se plaindre de Damiens. Tout au contraire. Elle employait son temps à étudier les lignes de la main de son domestique, et elle partait de là pour lui pronostiquer le plus déplaisant avenir.

— Tu seras rompu vif, mon pauvre garçon, lui» disait* elle.

Et la servante aussi, faisant le rôle d'écho :

— Rompu vif! répétait MUo Henriette Deuser.

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Damiens, fort impressionnable, frissonnait à cet horoscope jusque dans la moelle des os.

Mmo de Sainte-Reuse ne s'en tint pas à ses expériences de chiromancie. Elle possédait à fond son Grand et son Petit-Albert ; elle tenta une épreuve d'un autre genre. Du haut de l'escalier, elle jeta elle-même un panier de bûches ; puis elle obligea Damiens à aller les compter. Le compte fait, elle lui dit :

— Tu ne seras pas seulement rompu vif; tu seras brûlé par-dessus le marché.

— Oui, brûlé! répéta la servante Henriette.

Il n'y a pas lieu d'être surpris que Damiens ait quitté cette maison, en conséquence du peu d'agrément qu'il y avait. Le surprenant est qu'il y soit resté pendant six mois. On a prétendu que le lendemain de son départ il s'était vengé à sa manière en lançant des pierres dans les fenêtres de Mmo de Sainte-Reuse et dans celles de sa soubrette.

Toutefois est- il qu'il demeura toujours frappé par cette prédiction, et qu'on l'entendit souvent répéter :

— Mlle Henriette a rai sou, je serai brûlé vif...'

Il a été reconnu que dans toutes ces conditions c'était toujours Damiens qui s'en allait de son plein gré, parce que cela lui plaisait, pour un motif ou pour un autre, par la porte librement ouverte, et quelquefois sans ré* clamer ses gages. Je ne nie pas l'étrangeté de cette dernière assertion. De l'aveu de tout le monde, il servait avec intelligence.

11 lui arriva encore de recourir aux jésuites. Ce fut pour entrer chez M. de la Bourdonnaye, l' ex-gouverneur de Pondichéry. Le père Launay le recommanda. Peutêtre Damiens se serait-il attaché à ce nouveau maître, qui était facile à servir, mais la mort surprit M. de la Bourdonnaye. Damiens eut part au partage de sa garde-robe»

Qu'ajouterai -je? On a évalué à plus de soixante le nombre de places qu'il fit. La dernière paraît avoir été la cause déterminante de tous ses malheurs. Mû par une mauvaise inspiration, il se présenta sous le nom de Flamand chez un commerçant de la rue des Bourdonnais, le sieur Michel. Deux jours après, sans prévenir personne, après une visite secrète à sa femme, Damiens, — je me trompe, Flamand, — demandait des chevaux de poste et ne s'arrêtait qu'à Arras.

Quels étaient les motifs de cette fuite? Us étaient gra-~ ves, très-graves. On me permettra de ne pas encore les révéler.

A Arras, Flamand était redevenu Damiens. Sous son véritable nom, il avait été accepté par M. de Crespy, chez qui nous le voyons en ce moment installé depuis trois mois, — mais sur le point d'en partir, toujours grâce à sa maligne étoile.

D avait alors quarante ans environ. C'était un homme de plus de cinq pieds cinq pouces, le visage allongé, le proéminent, aux ajles minces, la bouche enfoncée, le regard hardi et perçant. La peau était blanche sous le teint monté en couleurs. Cette effervescence de sang le désolait, et il n'était occupé qu'à la calmer. L'habitude qu'il avait de parler seul lui avait lait contracter un tic des mâchoires qui rendait sou élocution embarrassée, diffuse. Les cheveux bruns, longs et plats. Aucune particularité dans la démarche, rien de ce qui sort un homme de la foule. Eu résumé, plus d'hypocondrie que d'hypocrisie.

Depuis trois mois, Damiens, — quoique fort inquiet au sujet de l'événement mystérieux qui avait précipité son départ de Paris, — avait couçu une profonde et respectueuse affection pour M116 deCrespy. Jean-Jacques Rousaura la gloire éternelle d'avoir décrit le premier

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ces muettes admirations des hommes du peuple ; rappelez-vous, alors qu'il était, lui aussi, domestique à Turin, son timide penchant pour Mlle de Breil : « A table, dit Jean-Jacquesje cherchais dans ses yeux ce qu'elle allait demander, j'épiais le moment de changer son assiette. Que n'aurais-je point fait pour qu'elle daignât m'ordonner quelque chose, me regarder, me dire un seul mot ! Mais point; j'avais la mortification d'être nul pour elle; elle ne s'apercevait pas même que fêtais là. »

Ainsi devait- il en être de Damiens aux yeux de M*le de Grespy. Mais Damiens ne cherchait pas à attirer son attention : il lui suffisait de vivre auprès d'elle, de l'apercevoir.

On a vu comment perpétuellement inquiet, non-seulement pour lui, mais pour les autres, il était arrivé d'observations en observations, de déductions en déductions, à appréhender des dangers pour son idole, dangers non encore définis, mais soupçonnés, devinés. Je ne répondrais pas que dans sa sollicitude, et par un reste d'habitude empruntée au collège des jésuites, il n'eût maintes fois collé l'oreille à la porte de l'appartement de la tante Sidonie et surpris ses étranges confidences à sa nièce.

On conçoit que, s'il avait entendu celle de ce matin, ses craintes en eussent redoublé. De là, de cette impression récente, venait peut-être l'exaltation à laquelle il s'était laissé entraîner avec M. de Grespy.

11 allait être alarmé bien autrement par les circonstances extraordinaires qui devaient se produire le soir de ce même jour...

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