‹ Les frères ColombeChapitre 17 sur 155 · RER RER ER · texte numérisé non relu

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banal et fastidieux à force d’uniformité. . .. Toutes me paraissent se ressembler entre elles au point que je les confonds désormais dans une commune indifférence... Bref....il n’y a plus à mes yeux qu'une femme sur la terre...et je ne l'aime pas!

5 MADEMOISELLE DE KERDIO.

Fort gracieux pour nous, tout cela, ...

LE COMTE

Je n'avais pas l’honneur de vous connaître, remarq 1ez bien... . Enfin, ajoutai-je, j'en suis là, mes amis : il est donc clair que je 10ne peux plus vivre.

MADEMOISELLE DE KERDIC, versant le café.

C'était clair, en effet, attendu que la vie n’a d'autre fin, évidemment, que de cueillir les fleurs et d'aimer les dames, ... Un peu de sucre, monsieur de Comminges ?....et au bout de cela,

15 vous ne vous tuâtes point, décidément. (Elle boit.)

LE COMTE, se récriant vivement, avec beaucoup de sérieux,

Pardon !....cest-à-dire je demeurai inébranlable dans ma résolntion, et je l'aurais exécutée dès le lendemain, si cette soirée n’eût eu des suites tout à fait imprévues.... (11 boit.)

20 MADEMOISELLE DE KERDIC.

Ah:

LE COMTE

Dans cette suprême expansion des adieux, j'avais osé confier

à mes amis une bizarre pensée qui tourmentait parfois mon 25 esprit, et qui touchait à la démence... Je songeais souvent en effet que j'aurais voulu vivre au temps de ces heureuses superstitions qui permettaient aux hommes l’espoir d’un amour surnaturel. .. .au temps des dieux et des nymphes....des génies et des fées.... (1 s'exaite.) Je sentais qu’alors je me serais 80 rattaché à l'existence par l’ardente ambition d’une de ces rencontres mystérieuses. ...d’une de ces liaisons enchantées qui charmèrent tour à tour les jeunes bergers de la fable et les jeunes chasseurs des légendes. . .. Oui....une fée seule eût été

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capable encore de me faire espérer, aimer et vivre ! (8e levant comme inspiré) Je sentais que mon cœur, assouvi d’amours terrestres, pouvait se ranimer et palpiter encore sous un de ces regards étranges, et plus qu'humains, au froissement de ces robes de vapeur, au contact de ces mains immortelles ! MADEMOISELLE DE KERDIOC.

Mais c’est de la folie | N

LE COMTE, froidement, se rasseyant.

Je vous l'ai dit. —Le lendemain, dans la matinée, comme j'achevais d'écrire mes dernières dispositions, un inconnu re- 10 mettait chez moi ce billet parfumé. (n tire de son sein un billet qu'il donne à mademoiselle de Kerdio.—François est rentré en scène, et écoute.)

MADEMOISELLE DE KERDIOC.

Voyons donc. (Elle lit) “ Mortel, tu te crois un fou parmi les sages, et tu es un sage parmi les fous. Entre la terre et le 15 ciel, il est une région intermédiaire peuplée d'êtres supérieurs à l’homme, inférieurs à la divinité. Je suis un de ces êtres. Je suis une fée. ‘T'es secrets hommages m'ont touchée. Mon destin m'appelle loin d'ici. Mais de ce jour en trois mois, à la naissance du crépuscule, trouve-toi seul, si tu en as le courage, dans 20 la vieille forêt armoricaine de Brocelyande, près de la fontaine

de Merlin. J si serai.” (En achevant cette lecture, mademoiselle de Kerdic sourit. François fait entendre un ricanement singulier. Le comte les regarde. Mademoiselle de Kerdic reprend:) Maïs c'était une mystification mani-

feste | (François se retire. Ils se lèvent et viennent au milieu.) 5 © LE COMTE.

Je n’en doutai pas plus que vous, Mademoiselle, et cependant....telle futé la curieuse faiblesse de mon esprit que j'attendis, et que me voici. (Il reprend sa lettre.)

MADEMOISELLE DE KERDIO, Et êtes-vous venu seul à ce rendez-vous redoutable ? LE COMTE.

C'était mon dessein. Mais un de mes amis, seul confident de

œæ mystère, le vicomte Hector de Mauléon, mauvaise tête et

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brave cœur, a voulu m'accompagner jusqu’à la lisière du bois. [l a d’ailleurs à son service un garçon né dans ce pays, qui devait nous tenir lieu de guide et d’interprète, et qui n’a fait que nous impatienter par sa poltronnerie superstitieuse. Je les 6 ai laissés dans ma voiture. Mais déterminé comme je l’étais à ne sortir en aucun cus de cette forêt, j'ai fait promettre au vicomte de quitter la place après une heure d'attente. Je suppose donc qu’il est déjà loin.....et maintenant, Mademoiselle, me pardonnerez-vous l’importunité ridicule dont je vous ai 10 rendue victime ?

MADEMOISELLE DE KERDIC,

Ainsi, j'avais deviné !....vous m'avez prise pour une fée... mais après tout, pourquoi pas? L'histoire nous dit que les fées se plaisaient à revêtir, dans leurs rencontres amoureuses,

w un âge et un costume peu avantageux. ...vous devez me remercier de vous avoir du moins épargné les haillons. ...

LE COMTE

Vous allez rire, Mademoiselle. . , mais en vérité, depuis que je suis chez vous, votre personne, votre langage, si parfaitement œ@inattendus au fond des bois, certains détails singulièrs de votre intérieur, et enfin je ne sais quel prestige inexplicable dont je me sens comme enveloppé en votre présence, tout cela m'a fait me demander vingt fois si je n’étais pas dans le domaine de la

légende, ou du moins de la vision.

25 MADEMOISELLE DE KERDIO, avec un sourire équivoque. Vraiment! (François entre.)

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