SCÈNE IV
Lrs MÊMES, FRANÇOIS.
[1 fait le service pendant le dîner, sortant par intervalles, changeant les assiettes, etc. MADEMOISELLE DE KERDIC.
Tenez, asseyez-vous là. Vous avez bien gagné votre dîner. 5
(Elle sert le potage.) LE COMTE, s’asseyant,
Eh bien ! Mademoiselle, je vous proteste que je me sens une pointe d'appétit, ce qui ne m'était pas arrivé depuis un temps immémorial. 10
MADEMOISELLE DE KERDIC.
Vous n’aviez peut-être jamais autant travaillé? (Elle le sert, Petites cérémonies de table.)
LE COMTE, dont la gaieté persiste.
Vous avez prononcé tout à l’heure le mot de curiosité, Ma- 15 demoiselle ; excusez la mienne. (François enlève le potage.) C’est un miracle surprenant que de trouver en cette Thébaïde sauvage une personne qui semble si bien faite pour apprécier tous les charmes de la vie civilisée, (François enlève les assiettes.) et pour y ajouter.... (Mademoiselle de Kerdio s'incline.) Vous ne vivez 20 pas toujours dans cette solitude ?
MADEMOISELLE DE KERDIO, servant le pâté.
Monsieur, je n’occupe cette maison que depuis quelques mois, depuis la perte d’une personne bien chère. Mais en y venant, je n’ai fait que changer de retraite... .j'ai presque toujours vécu 25 loin du monde....Un peu de pâté chaud, monsieur de Comminges ? (Elle lui présente l'assiette.)
LA OOMTE.
Fort peu, je vous prie, (François sert la bécassine et enlève le pâté. Le conte verse à boire.) 30
MADEMOISELLE DE KERDIC,
Mais vous parliez de miracle, monsieur le comte... .il n’en
est pas de plus inouï que de rencontrer....un mardi, jour
d'Italiens . ...dans les neiges de ce désert breton....un jeune
5homme qui semble si bien fait pour goûter les plus exquis
raffinements de l'existence parisienne (Saluant) et pour les relever encore de sa personne. (Elle boit.)
LE COMTE, après s'être incliné, avec un soupir.
Mon Dieu ! Mademoiselle, je sens que je vous dois mon
30 histoire... . c’est la seule explication honorable que je vous puisse
donner de ma conduite....et cependant il m'en coûte de chas-
ser si vite le sourire que je sentais sur mes lèvres pour la pre-
mière fois, depuis des «nnées.... (1 la regarde.) Je ne suis par
quelle singulière puissance vous l'y aviez rappelé.-- Pour vous
15 dire tout en un mot, je suis un homme malheureux, Mademoiselle.
MADEMOISELLE DE KERDIC, avec un ton de compassion légèrement ironique. Vraiment }—Un peu de bécassine, monsieur le comte....
(insistant plaintivement.) ÆLa bécassine est un oiseau triste ?....
20 (Elle présente l'assiette.) LE COMTE, acceptant,
Pas plus que moi, je vous le garantis. —Oui, je suis malheureux, et voici pourquoi :—[Lancé fort jeune dans le tourbillon de la vie parisienne. ...(1l hésite.) Mademoiselle, vos
2 oreilles sont peut-être mal habituées à de si frivoles récits ?
MADEMOISELLE DE KERDIC.
Oh ! je suis d’un âge à tout entendre.... Au reste je puis, je croix, dès le débüt, présumer la nature de vos confidences, et vous en épargner les chapitres les plus épineux....Après avoir
so poursuivi de salon en salon, —peut-être de boudoir en boudoir,
—et qui sait rnême ? de coulisse en coulisse. . . .tous les enchantements que peut concevoir en ce monde un homme jeune, riche et d'assez bonne mine, vous vous être lassé d’une existence, —si
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n’en
jour eune cquis r les
mon uisse chas- , pres par vous >moi-
rique.
lien remplie cependant,-—et vous allez vous faire trappiste
est-ce cela } (Elle boit.) LE COMTE, étonné,
J'est dela divination ....Oui, Mademoiselle, c'est fort à peu | rès cela,—sauf le dénoûment ! car ma lassitude et mon dégoût 5 en sont venus à ce point, que la porte d’un cloître ne me semblerait pas, entre la vie et moi, une barrière suffisante. MADEMOISELLE DE KERDIC, simplement.
Ah! c’est d’un bon suicide, en ce cas, qu’il s’agit ?. ... Encore cet aileron, monsieur de Comminges ? 10
LE COMTE
Je suis confus, Mademoiselle...je mange comme un cannibale...Oui, Mademoiselle, j'ai l’intention de quitter la vie; je n'en fais ni parade ni mystère....Dès longtemps je penchais vers cette extrémité, lorsqu'il y a dix-huit mois un remords 15 poignant est venu doublor mon fardeau, et précipiter sans doute ma résolution.
| MADEMOISELLE DE KERDIC, Un remords, Monsieur ?
LE COMTE. 20 Un remords, qui du moins échappera à votre aimable ironie.... (ll cesse de manger.) Tandis que je nenais à Paris l'espèce d’existence .... que vous venez d’esquisser .... ma
mère,—une femme qui eût été digne d’être connue de vous, Mademoiselle, — ma mère habitait, au fond de lAuvergne, 95 notre vieux château de famille.... Je l’aimuis, bien que j'aie l’amertume de penser qu’elle en à pu douter.... Oui, malgré les apparences —et au milieu des dissipations sins trêve qui dévoraient ma vie,—je l’aimais d’une pieuse tendresse. . Vainement, pendant dix ans, je la suppliai de venir demeurer 80 près de moi. ..
MADEMOISELLE DE KERDIO.
Et que n’alliez-vous la rejoindre
90 LA Fr.
LE COMTE
Vous l’avouerai-je ?. .. .Je ne trouvai pas dans mon lâche cœur la force de rompre le lien des habitudes parisiennes, qui m’en. chaînait de toutes parts.... Ma mère, à ‘plusieurs reprises, dai-
6 gna traverser la France pour embrasser son enfant ingrat.... Mais, dans ces dernières années, la vieillesse et la maladie Ini avaient interdit cette consolation ....elle m’appelait près d'elle avec instance. . . . Certainement je serais parti.... Mais ma pauvre mère, en m'attirant d’une main, me repoussait de l’autre
10 sans s’en douter. ... Elle désirait me marier près d’elle, à je ne sais quelle provinciale. ... Ses lettres étaient pleines de ce projet, qui me consternait profondément...
MADEMOISELLE DE KERDIO.
Cela se vonçoit.
LE COMTE
5 Ma mère me paraissait si follement éprise de son choix et de sa chimère, que je n'osais lui envoyer un refus positif. ... Le lui porter moi-même, ne la revoir que pour anéantir du premier mot ses plus chères espérances, je pouvais encore moins m’y décider.... J’hésitai donc de jour en jour....
20(8a voix s'altère) J’hésitai trop longtemps.... Je la perdis*. (11 se lève en se mordant les lèvres, et fait quelques pas dans la chambre, Après un silence.) Excusez- moi. (D'un ton indifférent.) Vous comprenez bien,
Mademoiselle, que de telles circonstances n'étaient point de nature à me réconcilier avec la vie....
25 MADEMOISELLE DE KERDIC, se levant.
Je vous demande pardon, je le comprends mal....j3 ne sache pas que, pour avoir manqué à un devoir, on soit dispensé de tous les autres....(Souriant.) Mais....enfin ?
LE OOMTE.
3 Enfin...mon découragement s'accrut, Je me trouvai comme scellé dans un ennui de plomb, n'ayant plus un désir, une espérance, un sourire, et voyant passer les plus vives séductions
* Le comte, mademoiselle de Kerdic, François
œur n’en.
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ix et Ets ir du ncore rdis*.
près un bien, nt de
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mme une tions
de ma jeunesse avec une glaciale insouciance. Ma santé même s'altéra ; je ne connus plus ni l’appétit, ni le sommeil... Je craig nais que la folie ne fût au bout de cette mort éveillée.... Bref, après quelques luttes intérieures, je pris le parti, —désormais
immuable,-—de briser ma coupe vide, et de mourir tout à fait. 5 (François rentre apportant le café.)
MADEMOISELLE DE KERDIC.
Assurément, vous en êtes le maître.... Mais tout cela ne me dit pas en vertu de quelle fantaisie vous avez choisi l1 Bretagne pour théâtre de cet événement tragique ? 10
LE COMTE
Permettez, j'y arrive.... La fantaisie n’y fut pour rien.
(François a posé sur la table un plateau et des tasses ; il sort ensuite.)
MADEMOISELLE DE KERDIO.
Vous prenez du café, n'est-ce pas ? | 15
LE COMTE*
Volontiers, Mademoiselle. . .. Il y a aujourd’hui trois mois et un jour, Mademoiselle, j’avais réuni quelques camarades dans un petit salon de restaurant, C'était un dîner d'adieu. Je ne le leur cachai pas. On essaya de combattre mon dessein par % divers arguments plus on moins spécieux.... Mais je vais vous initier, Mademoiselle, à des propos de jeunes gens.
MADEMOISELLE DE KERDIO.
Allez. .. .allez.
LE COMTE. Ils se rasseoient, 25 Quoi! me dit-on, tu veux mourir! Ta main, ta lèvre, ton cœur, sont-ils donc flétris par la vieillesse ! N'y at-il plus de fleurs... .n’y a-til plus de femmes sur la terre?—Non, il n'y en a plus pour moi, répondis-je.... fe ne vois plus, et ne con-
çois plus même, sous le soleil, une fleur qui puisse attirer ma 80 main....un amour qui puisse tenter mon cœur. Fleurs et femmes n’ont plus pour moi qu’un seul et même parfum devenu
*Mademoiselle de Kerdic, le comte, François,