‹ Les frères ColombeChapitre 27 sur 155 · RD A · texte numérisé non relu

RD A

MADEMOISELLE DE KERDIO, * d’une voix basse.

Merci.

LE COMTE. Il va prendre son chapeau et sa canne; comme il passe près du piano, i! dit en affectant l’insouciance.

5 Est-ce que vous touchez du piano ?

MADEMOISELLE DE KERDIC, Un peu.

LE OOMTE, s’inolinant. t

On n'est point parfait. (N prend son paletot sur une chaise, puis se 10 rapprochant de mademoiselle de Kerdic qui s’est levée et qui le regarde avec curiosité, il lui baise la main.) Mademoiselle, soyez heureuse : personne ne le

mérite mieux que vous. (Après une pause d'un silence pénible.) M'est-il permis de vous charger d’une mission ?

MADEMOISELLE DE KERDIO.

15 Oui: quoi} LE COMTE. Ilprend uræ plume sur le guéridon, arrache une page de son portefeu. ille et écrit quelques lignes.

J'ai été témoin dans cette chaumière d’une scène dont je n'avais pas l’idée... Une pauvre famille. .. .des petits enfants...

20 sans pain, sans feu....grelottant et pleurant autour du grabat la 1 d’un moribond....—Je leur laisse ma fortune—Tenez - Veillez d d' à cela. pt ll MADEMOISELLE DE KERDIO, faisant un pas vers lui, et parlant ave une dignité à ! ke émue et simple. VC

| | 25 Voulez-vous donc que ces enfants oublient leur mère... .qu’ils le ps deviennent étrangers à tous les grands devoirs et à toutes les cb

( saintes vérités de la vie....qu’ils finissent comme vous allez af 1 finir?.... Ah! ne touchez pas à leur misère, Monsieur : elle le

vaut mieux que la vôtre! se 80 LE OOMTE, incertain. ck Mademoiselle !.... >

* Le comte, mademoîselle de Kerdio, P#

t Mademoiselle de Kerdio, le comte, ? Le comte, mademoiselle de Kerdio,

ano, À!

puis se riosité, ne le

"est-il

rtefeu-

nt je ts...

rabat eillez

MADEMOISELLE DE KERDIC.

Pardon, Monsieur, si j'ai cru longtemps que j'étais de votre part l’objet d’une indiscrète raillerie.... Et maintenant encore .... Oui .... maintenant encore .... je doute....est-ce vrai....est-ce sérieux ?.... La vie d’un homme....l'âme d’un 5 homme ....est-elle sincèrement à vos yeux chose si petite et si légère, qu’elle tienne tout entière dans un boudoir....et qu’elle n'ait hors de là ni joies à atteadre ni devoirs à pratiquer? Ce mot devoir....le mot même de l'existence... .est-il écrit sur une seule page de lu vôtre?.... Avez-vous jamais 10 fait à quelqu'un au monde le sacrifice d’un de vos plaisirs, d'un de vos goûts, d’un de vos caprices? Êtes-vous jamais sorti pour personne du cercle étroit et glacé de votre frivole égoïsme}... Non! pour personne! pas même pour votre pauvre

mère | 16 LE OOMTE.

Mademoiselle !

MADEMOISELLE DE KERDIO,

Vous ne pouvez vivre....parce qu’il n’y a plus de femme sur la terre que vous puissiéz aimer. ... Et n’y at-il plus, dites-moi, 2 d’infortunés que vous puissiez secourir. ...de larmes que vous puissiez sécher, ou qui vous puissent bénir ?.... Vous demandez à la vie des enchantements inconnus, Monsieur.... Ah! elle vous en garde plus d’un, je vous assure... .elle vous garde, vous le pressentez déjà, la douce magie du devoir accompli... .le 25 charme secret des services rendus, la paix profonde de l’âme après la journée bien remplie... .et le sommeil heureux qui suit le sacrifice.... Essayez de ces plaisirs, et si la vie alors vous semble vide et sans saveur, rejetez, comme un reproche, vers le ciel, votre coupe brisée....je vous le permets.... Pardon en-# core, Monsieur.... (Sa voix s'émeut de plus en plus.) mais je vous parle, n’en doutez pas, comme vous eût parlé celle que vous regrettez, si vous aviez pu consoler son dernier regard. . . .et rece-

voir son dernier baiser !....

na

110 LA rân.

LE COMTR, ln tâte penchée, d'une volt sourde et troublie,

Oui... je crois... il est possible que j'aie mal pris la vie,.,.mais il est trop tard, ,.,.le mal eat trop invétéré.,,, merei,.. mais adieu. ..,

5 MADEMOISELLE DE KERDIO, avec une sorte de pnieté fébrile.

Noit.,.,, mais du moins rendez moi encore un service, monsieur

de Comminges,

LE COMTR De grand cœur, Mademoiselle, 10 MADEMOISELDE DR KERDIO, Teneéz-moi ma laine... voulez vous? (Le comte fait un geste poli;

elle lui prase son écheveau autour der mains, et a’nsseolit ; le cote a'nsseoit À moitié sur le bord d'un fauteuil: pendant qu'elle dévide sn laine, on entend au dehors dans la campagne l'air d'une ballade).

16 LE OOMTE.

Est-ce que c'est un air breton, ceci { MADEMOISELLE DE KERDIO.

Oui, c’est l'air de la ballade de Roger Beaumanoir, LE COMTE.

g C'est joli. Cela me rappelle un chant de l’Auvergnes y ntil des paroles sur cet air-là À MADEMOISELLE DE KERDIO.

Oui: il est même question de fées dedans, vous qui les aimez.

es LE COMTE,

Vous seriez bien aimable de me les dire, MADEMOISELLE DE KEKDIO.

Ce serait done pour achever de vous endormir, car vous sommeillez à moitié. Non pas, je vous jure. ...c’est un peu de fatigne seulement,

* Mademoiselle de Kerdic, le comte.

+ Cet air doit être exéouté sur un hautbois, pour imiter, en l’idéalisant, la cornemuse dretonne,—-le biniow

LA Fr. 111

MADEMOISELLR DM KRRDIO. EN

vin la Ni fait, , et remarques en passant qu'une seule soirée cons. t«

ré... crée À la complaisance et À la charité vous a déjh rendu lappétit et le somineil, en attendant mieux... ,1lniser- vois faire, allez... .céla vous détendre... voyons... je vais vous aider. 5 naioutr (L'orchestre prélude; (Mademoiselle de Kerdie chante, avec un accompagnement très doux de l'orchestre les paroles de In bnlinde.) BALLADR.* Dane la brume du soir 16 Qui dort sous ce vieux chêne?

ente poli; C'est Roger Beaumanoir, à moitié Le jeune capitaine...

hote dans Pendant qu'au fond des bois

Courent ses chiens danois. 15 L'orchestre reprend la ritournelle de l'air)

PO em

LE COMTE, à derni-voix.

Encore, je vous prie. (NH s'endort peu à peu.)

MADEMOISELLE DE KEHDIO.

fl. 2

11 effeuille, en râvant,

Dans la verte fontaine,

Ii effeuille, en rêvant,

Des fleurs de marjolaine.,,,

Pendant qu'au fond des bois 2% Courent ses chiens danois,

v at-il

qui les

(Le comte est endormi; mademoiselle de Kerdic se lève doucement, et le regarde, penchée aur lui; puis elle reprend d’une voix de plus en plus faible Ÿ :

O mon jeune amoureux, %

Des fleurs que ta maïn sème,

Dit la fée aux yeux bleus, Je tresse un diadème,,., ment. Pendant qu’au fond des bois

Courent tes chiens danois. .

r vous

e i "| ls 1 > ñ nus Voir la musique de la ballade à la fin de ls pièce.

t Le comte, Mademoiselle de Kerdice.

LE CONTE, s'éveillant comme en sursaut.

Ah! où suis-je donc?.... (lire léve étonné.) J'ai rôêvé.... c'était bien vous que je voyais cependant.... (I la regarde avec surprise: mademoiselle de Kerdic semble avoir rajeuni ; ses rides s’effacent, ses

5 cheveux sont presque noirs) C’est extraordinaire. MADEMOISELLE DE KERDIO, souriant, Qu’y a-t-il donc ?

LE COMTE

Vous n'avez plus vos soixante ans | 10 MADEMOISELLE DE KERDIO.

Bah! vous me voyez à travers les derniers rayons de votre rêve. ...

LE COMTE

Cela se peut....cela doit être....et cependant je jurerais 15 que vous êtes plus jeune de vingt années.

MADEMOISELLE DE KERDIO.

Eh bien! qu’y aurait-il à cela de surprenant, monsieur de Comminges} Les annales de la féerie ne sont-elles point remplies de pareilles aventures ?. . .. Je me flatte que vous avez conçu pour

20 moi un peu d'affection. ...vous savez qu'il a suffi en tout temps de l'amour intrépide d’un jeune chevalier pour rompre le charme qui voilait la beauté de la fée sous les rides de la vieille décrépite.... Vous n’en êtes encore malheureusement qu'à l’affection. . et c’est pourquoi je n’ai rajeuni qu'à moitié. . .. Peut-être

25 un sentiment plus vif amènerait une métamorphose plus com-

plète.

LE COMTE

Qu'à cela ne tienne... aussi bien cet étrange aveu brûle mes lèvres.... Qui que vous soyez, Mademoiselle, et il y a des 30 instants où ma tête s'égare à sonder ce mystère. ...qui que vous soyez, je n'ose dire que je vous aime... .c’est un mot que j'ai trop profané....mais jamais femme ne m'inspira rien qui approche du respect profond....et passionné dont votre présence, dont votre langage, dont votre regard me pénètrent. ... Je ne

ne vous aime pas... je suis près de vous adorer....oui....pour avec cette seule soirée de simplicité, de calme, de vérité que je vous ai nt, 8e due....pour ce doux attendrissement dont vous avez refraîchi

mes yeux....je voudrais vous dévouer toute mon âme retrouvée....je voudrais. ...si ce n’était pas de l’égoïsme encore. ... 6 enchaîner à jamais ma vie à vos côtés. ...non....à vos pieds! (11 tombe à genoux.) MADEMOISELLE DE KERDIO, avec émotion et dignité, le regardant en face. Est-ce vrai, monsieur de Comminges ?

votre LE COMTE, s’asseyant, 10 Sur mon honneur, c’est la vérité.

| MADEMOISELLE DE KERDIO, rerais , its :

Eh bien !.... (Elle le regarde avec une sérénité souriante.) Eh bien !. .. . je sens que le charme fatal est rompu au-dedans de moi... mais j'ai oublié les paroles sacramentelles qui doivent rendre 1 | Com- le miracle visible aux yeux de tous.... Il faut que je conies de

sulte mon grimoire.... (Elle lui sourit encore et disparaît par la porte pour latérale.)

| [ll

rs

ns

= 4 74 AE OR RCE

Page 1