DU MEME AUTEUR
en vente à la librairie des cahiers
du Catalogiie analytique sommaire
Jérôme et Jean Tharaud, — le Coltineur débile : l'Échafaudage, la Merveille, sur les routes, la Détresse deux francs i
— — la Lumière : le navire, le magicien, Timor, les ténèbres un franc 2
— — Dinglej, l'illustre écrivain .. . un franc 140
— — la légende de la Vierge, dans le premier Cahier de Noël; cinq contes : du moine qui voulut voir Notre Dame ; l'image ; les trois roses de Notre Dame Sainte Marie ; du cierge qui vint se poser sur la viole de Pierre de Syglar; du clerc qui priait Notre Dame pour sa luxure, un franc 196
Henri Lebeau, Jérôme et Jean Tharaud, — Moines de l'Athos deux francs 3o6
Jérôme et Jean Tharaud, — les hobereaux, — histoire vraie; — et trois annonces d'éditions chez Pelletan. .
un franc 390
— — Contes de la Vierge, dans le deuxième Cahier de Noël, où sont les trente reproductions d'oeuvres : Renaud lutte avec les mauvais anges; la Vierge aux colombes, — ou la Vierge ennemie d'orgueilleuse vertu; les trois ducats; la Vierge aux voleurs; la Vierge aux oiseaux; celui qui lit pleurer la rose; la jonglercsse cpii fut en danger d'être noyée; la statue de Dionysos vingt franco
Post tenebras lux
MESSER Guido Moroni, banquier padouan, vint s'établir à Genève dans les premières années du seizième siècle. Sa femme étant morte en couches après avoir mis au monde un garçon, il emporta le nouveau-né hors des murs et ne dit à personne^ ce qu'il avait fait de l'enfant. A quelques mois de là, il épousait en secondes noces la fille d'un bourgeois de Fribourg, qui lui donna un autre garçon. Et cette fois encore, aussitôt que sa femme fut accouchée, il commanda de seller son cheval, et, son fils chaudement roulé dans son manteau, il sortit de la ville.
9 Tharaud. — i.
Jérôme et Jean Tharaud
On imagine le désespoir de la jeune accouchée quand messer Guido revint à la maison sans ramener l'enfant. Elle pleura, gémit, accabla son mari de questions et de reproches. Le banquier, impassible, l'assura que son fils était en de bonnes mains et refusa de s'expliquer davantage.
Comme si d' avoir été dépossédée de son fils avait tari en elle la source de la vie, la femme du Padouan n'enfanta plus. Cependant le banquier faisait de fréquents voyages loin de Genève, et quand il rentrait à la maison, il ne manquait guère de dire :
— Barbe, j'ai vu votre fils : il est beau et gaillard. On ne peut voir plus bel enfant.
Avec une curiosité insatiable elle s'informait de la couleur de ses yeux, et s'il ressemblait à un enfant de Fribourg ou de Padoue.
— Il ressemble à un ange, répondait messer Guido.
Mais il remarquait non sans tristesse que jamais elle ne s'inquiétait du garçon qu'il avait eu de son premier lit.
Souvent elle suppliait son mari de l'emmener dans un de ses voyages; il refusait toujours, alléguant
linsécurité des routes, dangereuses môme pour les postes du roi de France.
Or, un matin que Guido Moroni surveillait le harnachement de son cheval, il dit à sa femme :
■ — Barbe, vous aurez ce soir une grande joie.
A ces mots elle se réjouit grandement, car elle ne douta plus qu'elle allait voir son fils, et tout le reste du jour, elle occupa sa pensée et ses mains à préparer la chambre de l'enfant.
Messer Guido revint à la tombée de la nuit. Deux petits garçons l'accompagnaient. De quel regard Barbe Moroni les enveloppa tous les deux ! Lequel était son fils? Ils ressemblaient l'un et l'autre au Padouan et on eût pu les croire nés de la même femme. Elle interrogea des yeux son mari, qui se contenta de sourire.
— Merci, dit-elle, d'avoir tenu votre promesse ; mais, je vous prie, lequel de ces beaux garçons est le mien ?
— Je m'étonne, répondit le banquier, que vous n'ayez pas encore deviné les raisons de ma conduite. Si je vous ai sevré de voti'e fils, ce n'est ni cruauté, ni fantaisie, mais plutôt prudence et bonté. Savez-
Jérôme et Jean Tharaud
vous rien de plus triste qu'une enfance sans caresses ? Je n'ai pas voulu que le premier né de mes fils ignorât la douceur des baisers maternels. Donc, votre amour, s'il vous plaît, ne distinguera pas entre nos deux enfants. Ils sont, au même titre, vôtres. Barbe Moroni resta quelques minutes sans voix :
— Ah ! s'écria-t-elle enfin, vous êtes barbare ! A sa naissance, vous m'avez enlevé mon fils. Je l'ai enfanté dans la douleur, et je n'en ai pas joui. Vous m'annoncez enfin que vous allez me le rendre! Et vous me poussez deux inconnus dans les bras et vous me dites : « Choisis ! »
— Je ne vous dis pas « choisis ». Je vous demande de les aimer également tous les deux.
— Mon fils ! dites-moi quel est mon fils !
Elle avait saisi son mari par le col de son manteau et le suppliait âprement.
Le banquier lui prit les mains et répondit, du ton dont il discutait avec les marchands :
— Laissez ces cris, ma bonne. J'ai tenu plus que mon serment. J'avais promis de vous ramener un enfant. Je vous en ramène deux. De quoi vous plai- 2;nez-vous ?
QUELQUE temps, Barbe Moroni espéra que la voix du sang lui crierait celui qui était la chair de sa chair. Mais la nature fut muette. En vain, cherchait-elle une révélation dans les paroles, dans les yeux, dans les gestes des enfants. Un jour, elle croyait retrouver son regard dans celui de Jean-Baptiste ; un mouvement d'Ami lui donnait aussitôt une certitude contraire. C'est pourquoi la tendresse dont elle enveloppait les garçons était chajigeante et soudaine comme ses pensées. Elle ne cessait de tourmenter le Padouan pour qu'il lui livrât son secret, mais il restait impénétrable. Un temps, ses affaires périclitèrent ; il les rétablit par un excès de travail qui compromit sa santé ; Barbe mit à profit cette faiblesse et, s'asseyant, un soir, au chevet de son lit :
— Mon très bon, mon très doux seigneur, voici
Jérôme et Jean Tharaud
déjà quatre ans passés que vous m'avez présenté nos gai'çons. Dieu vous bénisse pour la joie que vous me fîtes ! Je les chéris, sur mon âme, autant l'un que l'autre, et vous me rendrez cette justice que j'ai toujours partagé entre eux, par égale moitié, la brioche. Ne me ferez-vous pas enfin la grâce de me dire qui, de Jean-Baptiste ou d'Ami, est mon fils? Je vous jure, par mon salut éternel, que je continuerai de ne pas les distinguer dans mon cœur,
Messer Guido arrêta sur sa femme son regard clairvoyant.
— Puisque vous ne vous lassez point, lui dit-il, de me tourmenter nuit et jour, vous allez être satisfaite.
A ce moment la porte s'ouvrit et Jean-Baptiste parut.
— Voici votre fils, dit messer Gmdo.
Elle se jeta sur l'enfant, le dévora de baisers. Comment n'avait-elle pas vu que Jean-Baptiste était sa vivante image? N'avait-il pas s§s dédains, ses colères muettes, cet amour natif des prières, des méditations et des choses de l'âme ? Ami était le fils
de l'étrangère ; il tenait de l'autre femme sa violence, sa légèreté, son goût des objets riches et brillants, cette sensualité italienne qui éclatait déjà dans ses yeux. Jean-Baptiste eut toute son âme, toutes ses pensées, tout son cœur.
En apparence, Barbe Moroni avait, pour les enfants, les mêmes soins; un étranger aurait pu croire qu'elle ne distinguait pas entre eux, mais le banquier sentait une différence infinie dans les baisers qu'elle donnait à ses fils. Ami souffrit de ne plus être aimé; c'était un tempérament câlin, dominé par les signes de Saturne et de Vénus ; il fut pareil à une fleur qui se replie quand vient la nuit. L'antipathie instinctive qui divisait les deux frères fut accrue chez l'un par l'orgueil d'être le plus aimé, chez l'autre par la jalousie et la déception, tellement que le Padouan ne put supporter plus longtemps l'injustice de sa femme.
— Vous vouliez connaître votre enfant, lui dit-il, j'ai fait une épreuve. Elle ne vous a pas été favorable. Quand vous me suppliiez si ardemment, l'autre soir, de vous nommer votre fils, nous avons entendu des pas dans le couloir et je me suis dit
Jérôme et Jean Tharaud
en moi-même : « Quel que soit l'enfant qui vienne ouvrir la porte, je dirai : Cet enfant est le vôtre. Or ce fut Jean-Baptiste qui ouvrit la porte et je vous dis : « Voici votre fils. » Mais la vérité vraie, vous ne la connaissez pas.
Barbe baissa la tête et pleura. Elle se reprit à chérir Ami avec une passion d'autant plus vive qu'en lui dérobant, un temps, sa tendresse, elle redoutait de s'être volée. Cependant, en dépit de l'équité des baisers maternels les enfants continuèrent de se détester et, à mesure qu'ils grandissaient, leurs instincts contraires se fortifiaient de raisons précises de haine.
ILS vivaient librement dans les rues d'une Genève joyeuse, libertine et guerrière. C'était le temps où surgissaient dans la ville les premiers Annonciateurs de la Réforme, gais et hardis messagers. Charme de tous les printemps ! Aube de la liberté ! Saint affranchissement de l'âme ! Enivrement spirituel qui se confondait chez les fils du Padouan avec l'ivresse de leur jeunesse ! Ils furent les premiers fidèles de ce Froment qui avait jeté cet appel sur les murs de Genève :
« Il est vepu homme en cette ville, qui veut enseigner à lire en français, dans un mois, à tous ceux et celles qui voudront venir, petits et grands, hommes et femmes, même à ceux qui jamais ne furent en école; et si, dans le dit mois ne savent lire et écrire, ne demande rien de sa peine. Lequel ils trouveront en la grande salle de Boyttet, près du Molard, à
Jérôme et Jean Tharaud
l'enseigne de la Croix d'or. Et si guérit beaucoup de maladies pour rien. »
Affections de l'âme et non du corps, que guérissait Froment, avec le seul baume du pur Evangile. Et il n'ouvrait d'autre livre que le livre de son cœur. Homme brave et bon compagnon, prêcheur clandestin qu'abrita longtemps la discrétion des foyers domestiques ! Prêcheur de cheminée ! Un jour vint où les maisons furent trop étroites pour enfermer l'âme de Froment; elle se répandit par les rues et les carrefours, et l'on n'entendit plus dans Genève que les cris des prêtres et des femmes enragés contre le prêcheur d'idées nouvelles : « Au Rhône ! Au Rhône ! Tue ! Tue ! » Fuite des Luthériens entre les échoppes où les chanoines vendaient des indulgences et logeaient leurs mules ; abri précaire du ghetto ! Triste hospitalité du quartier des belles filles, — asile peu sûr, car des Madeleines impénitentes y retenaient toujours dans leurs bras quelques chanoines si blessés de Vénus qu'ils semblaient proprement revenus de la guerre. Courses nocturnes sur le lac ! Rude accueil des montagnes !
Ami, tantôt faisait le guet, tantôt servait de guide,
tantôt tenait la rame. Un amour ingénu des coups, plus que des sermons, l'engageait dans la suite du nouveau prophète; il était tour à tour le lac voluptueux ou le Rhône héroïque ; il avait la gaieté bataiUeuse de Genève, la vUle des seigneurs et des riches marchands, des filles et des auberges, la Vierge folle de son corps.
Son frère demeurait dans sa chambre, Usant les Écritures et prêchant les serviteurs à qui son humeur triste inspirait un étonnement mêlé de crainte.
Barbe Moroni leur partageait son cœur.
OR, les gens de Genève inclinaient chaque jour plus à l'Évangile et, cette année-là, on proclama à son de trompe une grande dispute théologique, devant la Seigneurie, entre Papistes et Luthériens. Au cœur même de la Cathédrale, les prédicants soutinrent que la messe ne servait pas au salut, que c'était idolâtrie d'adorer les images et autres inventions humaines, que les saints ne sont pas nos avocats, que les traditions papales étaient pernicieuses, que le salut ne se vend pas, mais que le sang du Christ avait assez coulé pour racheter tous les péchés du monde et que Dieu, notre père céleste, promettait à chacun le pardon de ses fautes, sous la condition d'une foi sincère.
Les prêtres dirent qu'ils ne savaient rien répondre, mais qu'ils étaient simples, qu'ils avaient accoutumé de vivre comme leurs pères leur avaient appris, et
qu'ils croyaient fermement que le précieux corps de Jésus-Christ, en chair et en os, était en l'hostie autant que dans le ventre de la bienheureuse Vierge Marie et sur l'arbre de la vraie Croix ; ils suppliaient qu'on les laissât vivre dans le service où ils avaient été ci-devant, et, s'ils avaient commis des fautes, ils en demandaient pardon à Dieu.
Alors tout le monde s'écria :
— Ce sont consciences de renard qui se confessent d'avoir abattu la rosée avec la queue en passant parmi les prés, mais non pas d'avoir mangé la volaille du pauvre homme !
Les prêtres restèrent confondus. Les enfants euxmêmes les huaient! Ami menait le branle. Ce fut un beau massacre. On déniche les Christs, les Vierges et les Saints. N'est-il pas écrit dans la Loi : « Tu mettras bas les idoles par toute la terre » ! Mille supercheries papistes imaginées depuis des siècles furent dévoilées en une heure. Le crâne de saint Pierre n'était qu'une pierre ponce ; la voix de saint Pantaléon, un courant d'air dans un tuyau de grès: on découvrit 'dans les sacristies les écrevisses que le bedeau lâchait, la nuit, par l'église, des chandelettes
Jérôme et Jean Tharaud
allumées sur leur dos, pour faire accroire aux gens simples que les âmes du purgatoire venaient réclamer des messes. Ami enlève au tabernacle les hosties consacrées, et les jetant à son chien Barbet : « Si ce sont vrais dieux, elles ne se laisseront pas manger par mon chien! » Les dalles des tombes furent descellées : on les donna aux lavandières, et les trois pierres d'autel furent réservées, poui* son gibet, à Monsieur le bourreau.
On remit les églises aux prêcheurs. Les offices de Rome ne se déroulèrent plus dans leur pompe dorée. Des murs nus, une grande ombre, une foule en deuil, quelques flambeaux, un homme dans une chaire... Ce fut l'Église réformée.
Les prêtres et les moines furent chassés de la ville; les nonnes les suivirent, accompagnées jusqu'aux portes par les Syndics et les Seigneurs qui les menèrent à leur bras, comme des épousées.
SEULE, de toutes les religieuses de Genève, iSIurion de Pennerôz, fille d'un petit seigneur savoisien, voulut demeurer dans la ville. On la crut conquise au- culte nouveau ; mais les pieuses personnes qui s'intéressaient à son âme furent bientôt désabusées. Ayant été trois mois la maîtresse du Prince-Evêque, elle était initiée à toutes les délicatesses de la volupté. Pourtant elle n'avait encore jamais aimé. Quand la destinée fit passer Ami sur son chemin, elle frémissait comme une fleur qui guette le pollen dans le vent. Il la rencontra dans une compagnie de jeunes hommes et de femmes. Aussitôt éclatèrent les bourgeons de la forêt endormie de son cœur.
Les trompettes et le tambour purent sonner et battre, la nuit, appelant les citoyens aux remparts, quand Ami tint Marion dans ses bras, il oublia
Jérôme et Jean Tharaud
les querelles des églises, les dangers de la patrie, la défense de la liberté.
Or, un soir que, penché sur elle, il cherchait dans les yeux de sa maîtresse le mystère que les femmes ne livrent jamais, sans doute parce qu'elles ne le possèdent pas, un homme entrait dans la ville, fuyant les bûchers de France. Calvin allait à Bâle. Il s'arrêta à Genève pour y dormir une nuit. Il y demeura sa vie. Dans son manteau de fugitif, il cachait les rêves des Flandres maussades, les colères de l'Allemagne, la logique des juristes de France, une morale sans grâce, une foi nouvelle, un monde soumis à la fatalité, un dieu inflexible et dont on ne comprenait pas la justice.
Genève était la ville des danses, le soir, devant les portes, des chansons, des auberges, des brocarts, des soies, des draps d'or, une foire, une fête continuelle, — embarquements sur le lac, festins aux flambeaux, innombrables filles de joie, Cythère sur la route des marchands italiens, allemands, français, flamands, turcs, arabes, qui s'y rencontraient pour le commerce et l'amour. Sous la main décharnée du Picard, elle devint un séminaire de martyrs, le
cœur des églises réformées. Dans ces sublimités, elle oublia la joie de vivre et la grâce. Le visage qu'elle penche sur les eaux vives de son lac perdit le sourire. Par ordre de la Seigneurie, interdites les chansons et les danses lugubres et vaines, les draps magnifiques tissés de péchés, les chausses chapelées, les modes absurdes et charmantes ; fermés au bourgeois de Genève, VÉcu d'argent, la Cloche renversée, la Table ronde, le Flacon d'or, V Aigle noir, Y Échiquier, le Mouton blanc, la Sardoine, le Vairgris, la Renarde, la Sirène d'écume, nobles auberges, tavernes chères aux francs buveurs ; espionnées les boutiques des apothicaires, rendez- vous des oisifs, des politiciens et des gourmets autour des oubUes au musc, des flacons d'hydromel et d'hypocras ; déchue de sa royauté, plus vieille que celle du roi de France, la Regina majoris ordinis civitatis geneçensis, préfète du quartier des filles. Trois cents ribaudes furent expulsées, en un jour, de la ville. Huit traits de corde pour tout bourgeois qui . vivrait en concubinage. Les rues, où ne passaient que des gens vêtus de noir, l'ésonnaient du chant des psaumes, des tambourins et des trompettes.
25 Tharaud. — a
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Genève attendait, à toute heure, l'assaut des puissances papistes. Mais Dieu faisait le guet.
Jean-Baptiste aimait cet homme toujours mourant, cette ombre de corps, ce jardinier mystique qui greffait sur les âmes les roses du sacrifice. Il respirait dans sa doctrine des souffles venus du Nord, les fleurs desséchées de, la discipline intérieure et Calvin lui dispensait en retour cette tendresse ardente et glacée qu'il réservait à ses di ciples, — graine mystique qu'il semait à tous l» vents du monde pour la propagation de sa foi, et d'où levaient des moissons.
Mais son frère exécrait dans le dur régent de sa patrie l'homme qui aurait tenaillé les seins même de Vénus. La nuit, avec de gais compagnons impatients de la tyrannie, il courait les rues, rossant quelqu'un de ces Français dont la religion fanatique corrompait la gaie tradition de Genève ; il lui tirait la cape des épaules ou bien, dans la ruelle déserte qu'éclairait la pâle lueur de la lampe de Calvin, il chantait : Vers toi, Marion, mon cœur monte!
en dérision du psaume de Marot :
Vers toi, mon Dieu, mon cœur monte!
Sa mère redoutait pour lui les châtiments que la Seigneurie réservait aux libertins.
Le conseiller Pierre Ameau avait dû faire amende honorable devant la maison de ville, à genoux, tête nue, une torche au poing, et confesser à claire et haute voix que, contre Dieu, vérité et raison, il avait soutenu que maître Jean Calvin, ministre de l'Église de Genève, annonçait une fausse doctrine en la dite ville, qu'il en criait merci à messeigneurs de la justice, de même qu'au dit sieur Calvin. Un autre familier d'Ami, accusé d'avoir écrit un livre plein d'exécrable malice où il traitait Moïse de sorcier, David, les Prophètes et les Apôtres de séducteurs, eut la tête lancée de dessus les épaules au lieu dit du Champel, et son corps fut cloué à la porte Baudet, la tête entre les jambes.
Jean-Baptiste reprochait à son frère de damner son âme avec une femme doublement maudite, courtisane et papiste, mais l'autre répondait :
— Tu as trop écouté maître Calvin. Il y a des paroles qui consument. Tes oreilles sont fermées au plus beau chant de la vie ; tu ne peux pas entendre la musique de mon cœur.
OR il arriva que le jour de Pâques, lorsque dans Saint-Pierre Ami s'approcha pour la communion, Calvin lui refusa la Gène comme à un impie et un luxurieux. Abandonné de Dieu, Ami courut chez sa maîtresse.
La nuit tombait sur eux, étoilée comme leur cœur. Saint-Pierre, accroupi dans le troupeau des maisons brunes, pareil à un berger enveloppé d'une mante usée par les pluies, les couvi'ait de son ombre, et ils se serraient l'un contre l'autre, les lèvres jointes et les membres mêlés.
Le lendemain, cinquante filles demeurées dans Genève furent chassées de la ville. Elles restèrent exposées deux heures sur la place du Bourg du Four, en chemise, mitrées, le bras levé, le poing lié au barreau d'une échelle. Au milieu des ribaudes, Ami reconnut sa maîtresse : tout le sang de sa vie reflua
dans son cœur. Elle avait la tête tournée vers lui^et semblait le voir ; son corps se tourmentait sur l'échelle : rage, humiliation, désir de cacher aux regards de cette foule hypocrite une beauté réservée à un seul. Les petites gens de Sain t-Ger vais, des corroyeurs, des bateliers, se ruèrent sur le guet; Ami s'élança à la rescousse. On les dispersa dans les ruelles de la Fusterie. Ils se rallièrent, revinrent à l'assaut; les filles n'étaient déjà plus sur la place ; les hallebardiers les poussaient vers la porte Baudet. Ami courut après sa maîtresse. Quand il arriva au rempart, la herse s'était levée sur la dernière ribaude.
Pour voir encore une fois Marion, il monta dans la tour de Saint-Pierre, jusqu'à la chambre vide des cloches. Au loin, les exilées s'égrenaient sur la route, vers la frontière de France. Il cherchait en vain à distinguer parmi elles un corps qu'il connaissait si bien. Le jour n'était plus retenu que par des anneaux de rubis et d'émeraude aux aiguilles des glaciers ; la nuit et la douleur engourdissaient son courage, et il lui semblait qu'une rose s'effeuillait dans son cœur.
Jérôme et Jean Tharand
Soudain le chant d'un psaume monta vers lui. Ils chantaient, les bourreaux de Marion ! Ivre de fureur, il dégringola l'escalier de la tour. Dans l'église, qui s'était emplie de fidèles pour le prêche du soir, Calvin, malade, commençait à parler. Jean- Baptiste l'écoutait, assis à ses pieds. Ami fonça sur le dominateur de Genève et, tirant l'épée :
— Scribe et pharisien hypocrite, sépulcre blanchi...
Il n'en dit pas plus long. Son frère, d'un coup d'épée dans la gorge, l' étendit sur les dalles.
Dans la nuit, le meurtrier frappait à la porte de Calvin. Le maître et le disciple se regardèrent longtemps en silence.
— Où vas-tu ? demanda Calvin.
Jean-Baptiste cita les champs les plus féconds de
martyrs : la France, la Hollande, l'Ecosse. Calvin attira la tête de son disciple sur sa houppelande fourrée; Jean-Baptiste sentit sur ses joues la caresse de cette barbe qui se tordait au menton de Calvin comme une flamme.
' La même nuit, il sortait de Genève par cette porte Baudet où étaient passées les ribaudes.
Il partait seul, sans manteau, sans argent, sans bâton, avec, pour tout réconfort, l'Evangile et les psaumes.
IL serait vain de rapporter ici la douleur de Barbe Moroni quand on lui ramena un corps inanimé et qu'on lui apprit le nom du meurtrier. Du mort ou du vivant, lequel avait-elle porté? Mais lorsque le Padouan voulut lui révéler son secret, elle refusa de l'entendre, disant :
— Je veux bien pleurer, mais je ne veux pas haïr ! . . .
Jean-Baptiste fut l'apôtre des Gévennes désolées. La prière qui monta vers Dieu des landes cévenoles et des bois de châtaigniers, les psaumes de Marot furent appris sur ses lèvres. Il était le sel, l'esprit vivifiant de cette terre, le feu qui court, la nuit, dans les campagnes désertes, la voix qui murmurait aux oreilles des bergers dans le vent :
A toi, mon Dieu, mon cœur monte !
Toujours fuyant devant les gens du roi de France, les pâtres le cachaient dans leurs huttes, les charbonniers dans leurs ventes, les paysans dans leurs étables.
Un soir, les archers du Roi entoui'èrent la ferme qui lui donnait asile; il put s'enfuir dans un champ d'avoine, et, un moment, il se crut sauvé ; mais un oiseau, voyant une proie dans cet homme immobile, le dénonça aux archers en traçant dans l'air, au-
dessus de sa tête, des cercles d'un vol étouffé. Ils entrèrent dans le champ : on le prit au gîte, comme un lièvre, le hardi Annonciateur de la parole de Dieu !
Guido Moroni et sa femme ignoraient le destin de leui' fils. Le jour de Noël, ils se rendirent au prêche dans Saint-Pierre. Calvin, les joues creusées de rides, la bouche amère, le front et les tempes serrés dans sa calotte noire, lisait, de sa voix toujours puissante, les nouvelles qui lui étaient x^arvenues de ses églises : énumération monotone de martyres, — langues arrachées, pendaisons, membres roués, bûchers, femmes enterrées vives. Puis il se tut. On crut qu'il avait épuisé le martyrologe; un soupir sortit de toutes les poitrines ; mais après un long accès de toux il reprit sa lecture et il raconta le supplice de Jean-Baptiste Moroni, brûlé vif aux Ce venues.
Dans les derniers rangs des fidèles, une femme poussa un cri. Une sombre terreur saisit la foule assemblée. Alors une voix s'élança :
A toi, mon Dieu, mon cœur monte !
Jérôme et Jean Tharaud
Et l'église, soulevée, bondit au ciel sur ce chant sublime.
Quand Guido et Barbe Moroni furent rentrés dans leur maison \\àe, le Padouan dit à sa femme :
— C'est trop de deux enfants à pleurer; au moins vais-je vous dire lequel était le vôtre...
Barbe Moroni lui prit les mains :
— Gardez votre secret, dit-elle, ils ne sont plus qu'une flamme dans mon cœur.
EDITIONS DART EDOUARD PELLETAN ia5, boulevard Saint-Germain, Paris
Vient de paraître :