GRAVÉES PAR EUGÈNE FROMENT
In-4° & in-8', imprimé par Lahure, tirage à la presse à bras, limité à aaô exemplaires numérotés
IN-4°, TEXTE RÉIMPOSÉ
Deux exemplaires, — N" i et 2, — sur •whatman, contenant l'un tous les dessins originaux; l'autre un dessin original sur chacun des faux titres, plus une double suite d'épreuves d'artiste.
la exemplaires, — de 3 à 14, — sur japon ancien, contenant
une collection d'épreuves d'artiste de toutes les gravures,
j sur chine, au prix net de 350 francs
m-8° JÉSUS
Ia5 exemplaires, — de i5 à 89, — sur chine, au prix net
I de 200 francs
186 exemplaires, — de 40 à 225, — sur vélin à la cuve des I papeteries du Marais, filigrane KTIIMA ES AEI, au ' prix de 60 francs
Il sera tiré en outre :
5 collections d'épreuves d'artiste signées, sur japon, au
prix net de 125 l'rancs
10 collections d'épreuves d'artiste signées, sur chine, au
prix net de 100 francs
Tharaud. — 3
En outre, Jérôme et Jean Tharaud collaborent assez réfîulièrenient, chez Pellelan, à V Almanach du Bibliophile.
Paraît en outre régulièrement chez Pelletan, et en vente à la librairie des cahiers, sa
Bibliothèque sociale et philosophique à soixante centimes
Volumes parus:
Camille Moxier. — Résumé de Sociologie.
Emu.e Corra. — La Philosophie positive.
— Les Devoirs naturels de l'homme.
— La Morale sociale.
Anatole France. — L'Église et la République.
— Pour le Prolétariat, 2 volumes.
P. Grimanelli. — La Femme et le Positivisme.
Pour paraître successivement :
Anatole France. — L'Impérialisme.
Emq.e Corra. — L'Education positive.
— L'Humanité .
— La Religion.
— La République occidentale.
— La Patrie.
Camille Monier. — Exposé populaire du Positivisme. Descartes. — Discours de la Méthode.
d'Holbach. — Catéchisme de la Nature.
Auguste Comte. — Discours sur l'Esprit Positif. D' Paul DuBL^sso^^ — La Morale théorique. Frédéric Harrison. — Herbert Spencer.
Chaque volume, net 0 franc 60
Il est tiré, de chaque ouvrage, quelques exemplaires réimposés et numérotés, sur papier de HoUande.
CAHIERS DE LA QUINZAINE, 8, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, cintjuième arrondissement.
Nos Cahiers sont édités par des souscriptions mensuelles régulières et par des souscriptions extraordinaires ; la souscription ne confère aucune autorité sur la rédaction ni sur l'administration ; ces fonctions demeurent libres.
Nos Cahiers paraissent par séries; une série paraît dans le temps d'une année scolaire, d'une année ouvrière, d'octobre-novembre à Juin-juillet ; l'abonnement se prend pour une série.
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Prix de l'abonnement, pour chaque série annuelle pendant le cours de cette série :
Paris, départements, Alsace-Lorraine,
Abonnement ordi- \ Algérie, Tunisie vingt francs
naire J Autres pays de l'Union postale uni-
, ver selle vingt-cinq francs
Abonnement sur whatman. . . cent francs pour tous pays
I Les exemplaires sur whatman, tirage non réimposé, sont numérotés à la presse et imprimés au nom du wuscripteur ; le tirage à part sur whatman a commencé de fonctionner au premier janvier IQ06 ; les inscriptions pour cet abonnement particulier sont reçues en tout temps et reçoivent un numéro d'ordre déterminé zutomatiquement par le rang même qu'elles occupent dans l'ordre de l'arrivée, les numéros les plus bas venant latnrellement aux inscriptions les plus anciennes; c'est ze numéro d'inscription qui devient automatiquement le numéro du tirage réservé à chacun des souscripteurs; l'édition sur whatman est strictement limitée au lombre d'exemplaires souscrit à chaque instant.
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A partir du premier janvier qm suit l'achèvement d'une série, le prix de cette série est porté au moins au total des prix marqués ; ainsi à dater du premier janvier 1906 la sixième série complète se vend soixante-treize francs.
Adresser à M. André Bourgeois, administrateur des cahiers, 8, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondissement, toute la correspondance sans aucune exception. N'oublier pas d'indiquer dans la correspondance le numéro de l'abonnement, comme il est inscrit sur l'étiquette, avant le nom. Nous ne répondons pas des manuscrits qui nous sont envoyés; nous n'accordons aucun tour de faveiu- pour la lecture des manuscrits; nous ne lisons les manuscrits ciu'à mesure que nous en avons besoin ; les œuvres que nous publions appartiennent aux caliiers, du seul fait de cette pulDlication, en toute propriété littéraire, sans aucune réserve, et sans autre signification ni contrat; les manuscrits non insérés ne sont pas rendus.
Charles Péguy
CAHIERS DE LA QUINZAINE
|. Si j'avais quelque souci de ma réputation littéraire, je I me garderais de mettre de ma prose après un conte des I Tharaud. Mais je n'ai aucun souci de ma réputation ' littéraire.
j II faut d'ailleurs que je me dévoue. Les contes et nou- I veUes ont toujours, par leur nature même, une certaine !. incompatibilité de voisinage. Mais les contes et les noui velles de Tharaud ont une sorte de force brève et de i brièveté forte telle qu'elle né supporte absolument plus aucun voisinage. Ou plutôt c'est le voisinage qui ne la supporte pas. Parce qu'elle est mortelle pour ce voisinage. Toute prose paraît faible et plate ou plutôt devient réellement faible et plate après la prose de ces contes.
Ces contes et nouvelles sont même si marqués, ils ont chacun une force brève, une brièveté forte si personnelle et si originale qu'ils ne peuvent pas même voisiner entre eux. L'une fait tort à l'autre, et je préviens les éditeurs futurs qu'il serait extrêmement difficile de faire avec les Tharaud un volume de trois contes. Ces contes-ci ont chacun une personnalité, une originalité si
45 Tharaud. — 3.
Charles Péguy
marquée, si impérieuse, qu'elle n'admet pas même'l le partage, avec nulle autre, du papier du même volume, i qu'ils ne peuvent coucher ensemble sur le papier du j même volume. j
Il faut donc se résoudre à n'en mettre qu'un dans uni cahier et à lui donner le titre et le commandement i suprême du cahier. Mais comme il est vrai d'autre part \ que cette force est brève, et comme il faut poiu-tant h: qu'un cahier ait un certain noml)re de pages, pour qu'il i fasse un dos chez le brocheur, pour qu'on puisse avoir imprimé un titre sur ce dos, en un mot pour que le cahier ait un peu de mam, je me vois contraint de publier de la prose française après ce conte de Tharaud, et comme il ne faut jamais sacrifier personne, que soi, je ne vois guère à mettre ici que de la prose, ordinaire, de gérant. C'est ce qu'il y a de plus prudent aussi, car entre de la prose littéraire et de la prose littéraire une comparaison s'établirait forcément, qui serait désastreuse pour la deuxième. Tandis qu'il ne peut s'établir aucune comparaison entre de la prose littéraire et de la prose de gérant, ni par suite se produire aucun désastre pour le gérant. Comme réserve dernière, et pour ne point avoir à sauter une cascade trop brutale, par simple mesure d'hygiène intellectuelle ne pas lire le même jour le conte qui précède, et les gérances qui suivent. De même qu'il faut avoir une automobile ou aller à pied, comme je fais, de même il faut écrire comme Tharaud, ou écrire à pied. Nul n'aurait jamais la cruauté de faire quelque reproche littéraire que ce soit à un pauvre gérant qui fait honnêtement et petitement son métier de quinzenier. Ceux qui écrivent mal, ce sont les perpétuels hommes de talent, les taximètres.
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Nos abonnés ont reçu, tous et sans aucune exception, sous leur éliciuette même des cahiers, l'annonce de V Union pour la vérité, association déclarée, .su'g-esocmL- (3, impasse Ronsin, 102, rue de Vaugirard, Paris, quinzième arrondissement. Plusieurs m'ont écrit pour me demander quelcpes renseignements, et, très amicalement, ce que cela signifiait.
Pour les renseignements proprement dits, je renvoie au Secrétaire de V Union, comme le porte ce petit bulletin d'annonce lui-même.
Cela signifie que nous avons d'excellentes relations coufraterneUes avec notre collaborateur M. Paul Desjardins. Et ayant ces excellentes relations confraternelles, nous avons avec lui fait un échange amical : nous avons échangé nos abonnés. On nous pardonnera ce rétabUssement de l'ancien esclavage. Et autant que nous on s'en réjouira. M. Paul Desjardins n'a jamais cessé de faire à ces cahiers dans son milieu, dans l'ancienne Union pour l'action morale, dans les publications de cette Union, il ne cessera point de faire à nos cahiers, dans cette nouveUe Union, dans, les publications de cette Union nouvelle, une publicité légitime. Et nous aussi nous ne cesserons point de faire à tout ce travail, à tout cet eflort, une publicité confraternelle, sous la forme la plus simple, cpii était de lui remettre un jeu d'envoi de nos cahiers, un jeu d'étiquettes complet.
Nos abonnés se réjouiront avec nous que nos relations confralernelles avec tous nos confrères soient nées et demeurent excellentes. Autant qu'il dépendra de nous, elles continueront telles. Je lis dans ce petit bulletin bleu d'annonce que celle nouvelle Union éditera des publications non périodiques et une correspondance
Charles Péguy
régulière imprimée. J'en suis très heureux et ne m'en etlraye aucunement. On n'a jamais eu ici, on n'a jamais eu dans ces cahiers l'idée mesquine de quelque concurrence.
D'une manière générale on se réjouira que nos relations confraternelles avec tous nos confrères soient aussi excellentes. On y verra une preuve que nous n'avons jamais été, comme un certain nombre de nos anciens camarades, normaliens politiques et politiciens parlementaires, voulaient le faire croire, un être insociable et une institution condamnée.
Nous recommencerons cet échange d'abonnements aussi souvent qu'il se présentera des occasions honnêtes; nous demandons à nos abonnés de donner audience, de vouloir bien faire le meilleur accueil à ces sortes de communications.
Romain Rolland. — Jean-Christophe. — Notre vieil abonné M. Gabriel Monod veut bien me demander pourquoi les deux premiers Jean-Christophe, l'aube et le matin, qui valaient deux francs l'un dans l'édition des cahiers, qui en est la première édition, valent aujourd'hui et sont marqués trois francs cinquante. Dans cette même édition. Mon cher maître, ils vaudront beaucoup plus quand ils seront définitivement en voie d'épuisement. Et ils vaudront un prix infini, révérence garder et mathématiquement parlant, quand ils seront définitivement épuisés, en langage ordinaire quand il n'y en aura plus, en mathématique langage quand il y en aura zéro.
M. Gabriel Monod, dont je m'honore d'être un ancien élève dans l'ancienne école normale, était, je pense, un
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de ces anciens abonnés qui se sont un peu demandé quelquefois si j'avais bien les qualités requises d'un administrateur; l'événement les a rassurés; ma réponse aujourd'hui achèvera de le rassurer. Je serais un mauvais gérant, je conduirais mal cette gérance et la gestion de ces cahiers dont j'ai la charge et la responsabilité si je négligeais pour eux cette plus-value commerciale régulière que donne en matière d'édition l'épuisement même ou la simple menace de l'épuisement. Tout ce que l'on peut nous demander et tout ce que nous rendons en effet, c'est de ne pas spéculer sur l'épuisement de nos collections. Et en effet nous ne nous livrons à aucime spéculation aucune. Quand une série vient en voie d'épuisement nous la portons au prix global de cent francs. Quel que soit ensuite le degré de l'épuisement, et quand même il menacerait de devenir total, et quand même il devient total, et quand même il a été total et qu'ensuite par quelque hasard nous pouvons reconstituer une série ou qu'il nous en revient, ime, par quelque fortune, même alors nous mamtenons à la même somme de cent francs le prix d'épuisement de cette série, nous n'élevons jamais au-dessus de cette somme ce prix d'épuisement, qui devient ainsi comme un prix maximum et un prix fixe d'épuisement; nous ne profitons jamais des circonstances d'épuisement pour spéculer, pour jouer avec les prix, sur les prix de nos séries. Nous ne jouons pas davantage avec les prix de nos exemplaires. Pareillement en effet nous n'avons jamais élevé au delà de douze, de huit, de seize, et peut-être de vingt francs, le prix marqué d'épuisement des exemplaires qui nous venaient en épuisement, quel que fût le degré de cet épuisement.
Charles Péguy- Sons cette réserve, sous cette seule réserve que nous ' ne jouons pas à la Bourse, que nous ne spéculons pas, — et encore je ne sais pas jusqu'où nous n'en aurions pas le droit, — et peut-être le devoir, — mais il est bien difficile de se débarrasser de tous les scrupules, et de tous les préjugés, — et d'être conséquent avec soi-même, avec^es principes, avec ses méthodes, — sous cette seule réserve que nous ne faisons jamais de spéculations sur les prix d'épuisement des cahiers et des séries qui viendraient à épuisement, sous cette seule réserve je maintiens qu'il est évident que je serais un mauvais mandataire, un mauvais administrateur, un mauvais gérant, que je trahirais administrativement ces cahiers et que littéralement je les dépouillerais si artificiellement je négfigeais de considérer, d'évaluer, de faire entrer en ligne de compte cette plus-value commerciale, naturelle, régulière, normale qu'apporte aux éditions sérieuses le vieillissement, la rareté, la menace de l'épuisement, l'épuisement.
J'ai dit une fois pour toutes, et j'ai commencé d'expliquer un peu, mais je me réserve d'expliquer aussitôt que je le pourrai aussi profondément que je le pourrai que nous ne pouvons pas, que nulle entreprise, que nulle institution communiste ne peut être forcée de se tenir au moins au niveau des prix courants par l'extrémité où elle donne, où elle paie, et se forcer à se tenir au-dessous des prix courants par l'extrémité où elle reçoit, où elle vend. Cette question s'était posée particulièrement pour nos éditions sur whatman et notamment pour nos abonnements sur whatman. Elle se pose particulièrement pour le prix de vente particulier que nous avons nommé prix d'épuisement de ceux de nos
CAHIERS DE LA QUINZAINE
exemplaires et de celles de nos séries qui viennent à épuisement. Elle se pose généralement pour toutes les opérations de vente et d'achat que nous faisons, nous. Elle se pose généralement et totalement et universellement et sans aucune exception pour toutes les entreprises et toutes les institutions, pour tous les achats et pour toutes les ventes, pour toutes les opérations d'achat et de vente, pour toutes les opérations économiques non seulement de toutes les entreprises et de toutes les institutions, mais de toutes les vies. Elle se pose par conséquent pour toutes les minutes de toutes les vies. Nul n'y peut échapper un seul instant. Et ceux qui font semblant d'y avoir échappé, ceux qui n'y pensent pas ou font semblant de n'y penser pas, hjT)Ocrites ou iraprudents, comédiens ou étourneaux, faux-semblants ou faux-pensants, avantageux des deux ordres, joueurs ou étourdis, ceux qui font semblant d'y avoh- ainsi échappé sont en réalité ceux qui préliminaireraent, en principe, et par définition, ceux qui y sont le plus irrévocablement asservis.
Et ce sont aussi ceux qui plus ou moins délibérément rejettent sur les épaules des autres leur part individuelle, leur part d'homme du commun fardeau.
Comme je regrette, moi le premier, comme je regrette que tant de manifestations, que tant d'agitations tumultueuses nous détournent sans cesse de commencer tant d'nnportantes et même de capitales études. Pour moi je suis assvu"é que rien ne serait aussi utile, que rien n'est aussi important, aussi capital en économie que l'étude économique poussée aussi profondément que nous le pourrions d'ime situation familière, prochaine, d'im
Charles Pégnjy
budget familial, d'un budget d'institution privée, bien connue, familiale et familière, analysé sincèrement, entièrement, sans aucun masque et sans aucune cache, ni aucun détournement et sans aucun mensonge et sans aucune fiction.
Le jour où l'on voudra obtenir quelque éclaircissement de réalité dans les inextricables matières politiques, économiques et sociales, ce n'est point en manipulant fiévreusement et sans fin des statistiques frelatées, fausses, officielles, inépuisables, que l'on aboutira jamais à quelque aboutissement, mais c'est en prenant quelques faits très simples, comme d'acheter deux sous de pommes de terre frites, et en essayant de les pénétrer d'intuitions de plus en plus profondes.
Je suis assuré qu'en prenant comme exemple, comme exemplaire et comme point de départ une opération aussi simple que d'acheter deux sous de pommes de terre Irites et en se proposant de la décomposer en ses éléments économiques, de la pénétrer par des intuitions successives que l'on essayerait de faire de plus en plus approfondies, alors on obtiendrait des résultats.
Mais seulement alors.
Car il est parfaitement évident que nos grands docteurs, avec leurs statistiques, ne savent rien.
Prendre par exemple une simple journée d'ouvrier, sa paye, son budget de ménage, et décomposer tout cela. Décomposer notamment sa paye, et voir en détail d'où vient cet argent. Décomposer notamment son budget de dépense et se demander où va exactement, dans le détail, cet argent.
Je suis assuré, Lagardelle, par exemple, que s'il nous donnait une élude complète et aussi approfondie qu'il
CAHIERS DE LA QUINZAINE
pourrait de toute l'histoire propre du Mouvement Socialiste depuis sa fondation et depuis même avant sa fondation, de ses tribulations lînancières, de ses amitiés et de ses inimitiés économiques, de ses guerres économiques, de son administration, de son mécanisme, de sa gérance, de sa gestion, de sa fabrication, de ses abonnements, de tout, en toute sincérité, sans aucune réticence, il nous donnerait un monument unique, et je me précipiterais pour le relire. Il est vrai qu'il serait contraint, par ce travail de réalité, d'écrire quelquefois plusieurs lignes de suite sans y intercaler ces mots sacrés : de classe. Mais nous finirions par nous en consoler, et peut-être même que nous nous y habituerions.
Ce qui revient à dire tranquillement que tous les articles que l'on peut mettre dans une revue, notamment les articles de théories économiques, ne vaudront jamais une bonne histoire économique de la revue ellemême.
Seulement, c'est justement cela qu'on ne nous donnera pas. On nous donnera tout, excepté cela.
Pareillement Jaurès, plus que tout autre je suis assuré que si Jaurès nous donnait une étude complète et aussi approfondie qu'il pourrait, entièrement et parfaitement sincère, — mais n'est-il pas devenu incapable de toute sincérité, — de cette aventm-e que l'on peut nommer sans exagération le désastre de l'Humanité, désastre matériel autant que moral, s'il nous disait tout, il nous donnerait, lui aussi, un monument unique, infiniment supérieur à toutes les éloquences du monde, parce que d'abord il serait un monument de réalité. Et cette occu-
Charles Péguy
pation qu'il se ferait aurait au moins ce premier résultat et cet avantage que nous n'assisterions plus à ce spectacle, à ce contraste grotesque, d'un homme qui prétend gouverner les deux mondes, au moins par le moyen de ses conseils et par le ministère de ses exhortations et par la permanente menace de ses objurgations, et qui dans son propre pays, où il règne, dans sa -propre capitale, où il fut maître souverain, lui-même ayant disposé de capitaux relativement formidables, — étant donné ceux dont il avait besoin, — ne peut pas faire vivre un petit quotidien ordinaire.
Pour moi, si tant d'agitations tumultueuses voulaient nous laisser quelque répit, si tant de démagogies concourantes consentaient à nous laisser quelque respiration, c'est à de telles études que je me mettrais en devoir de me précipiter immédiatement, parce que la vie est brève. Et sans être plus malin qu'un autre je me fais fort, par la seule valeur, par la seule vertu de ces principes et des méthodes je m'assure que je mettrais à jour quelques résultats qui ne seraient pas négligeables. Je n'irais point manipuler des statistiques étrangères, frelatées, inconnues, inintelligibles. Mais c'est en prenant tout bonnement l'exemple de ces cahiers que je me charge de mettre au jour de ces résultats. Parler de ce que l'on a fait et que l'on connaît, de sa propre expérience, de cette expérience personnelle en un sens incommunicable, iramutable, irremplaçable, ininterchangeable, au lieu d'aller quémander pitoyable des exemples étrangers, inconnus, ce n'est pas seulement la grande règle de modestie, c'est encore, et bien plus essentiellement, la grande règle de méthode, de toute méthode. Je
CAHIERS DE LA QUINZAINE
prendrais uniquement les cahiers, l'exemple de ces cahiers, je conterais leur histoire poUlique, économique et sociale, je procéderais, autant que je le pourrais, par approfondissements successifs , approfondissements d'analvse, approfondissements d'intuition; rien quen prenant le prix de cet abonnement ordinaire, vmgt francs, et en essayant de le décomposer de proche en proche, de montrer ce que signifie cette somme, ce qu'elle représente, ce qu'elle vaut, d'où elle vient, ou elle va, comment elle se distribue, ce qu'elle devient dans notre manutention, comme elle se décompose ici et se recompose ailleurs, comment elle se filtre, on aurait du travail et des résultats pour quelques années devant soi. Et il y aurait des cas particuliers et des dilîérenciations. Par exemple comment et pourquoi nous avons été conduits à mettre à vingt-cinq francs l'abonnement pom- les autres pays de l'Union postale miiverseUe- ce que représente à son tour, ce que vaut, ce que signifie exactement cette augmentation, cette différence de cinq francs; comment derechef se distribue le prix de cet abonnement étranger; et comment se distribue le prix de notre nouvel abonnement sur whatman; études éminemment comparatives, et je ne dis pas seulement instructives, mais primordiales. Et sans lesquelles on
ne fera rien.
Telles seraient les études préliminaires où nous commencerions de précipiter nos soins si tant de démagogies nous laissaient quelque repos, si tant de faiblesses nous laissaient quelque paix, si tant de lâchetés nous laissaient quelque répit, si tant d'agitations tumultueuses nous laissaient quelque loisir et quelques moyens et quelque espace de véritable travail. Tant qu'on naura
Charles Péguy
pas fait de ces essais d'approfondissements successifs, de plus en plus profonds, de plus en plus poussés,» par les voies de l'analyse, et, autant qu'on le pourrait, par les voies de la simple intuition, de cas très simples, très premiers, très au commencement, au point d'origine, de mécanismes très simples, de fonctionnements très simples, très connus, connus personnellement, par une , expérience personnelle, on s'imaginerait en vain que l'on peut commencer même à se reconnaître et à tâcher de se diriger dans tant d'inextricables et jusqu'ici nullement reconnus encore problèmes politiques, économiques et sociaux. Ces pénétrations de cas simples sont préliminaires ; elles sont au commencement de tout ; elles sont avant le commencement de tout ; elles sont inévitables; elles sont indispensables ; elles sont au seuil, et au commencement du seuil, et sur la première marche du seuil, et avant le seuil, comme ce tapis de pourpre sur lequel il fallut bien que marchât Agamemnon.
Tout ce que je puis et tout ce que je veux dire, avant de retomber, — et pour quel temps de travail, — dans ces lourdes agitations tumultueuses de tant de démagogies présentes, ce qui résulte pour moi d'une expérience personnelle déjà longue, c'est que la première découverte que l'on ferait serait sans aucun doute qu'en matière économique il n'y a aucun miracle.
Aucun miracle économique : ce résultat paraît dérisoire et tout le monde vous dira qu'on le sait bien d'avance et qu'il n'était pas nécessaire de parler si longtemps et de faire tant de circonlocutions et qu'il ne serait pas nécessaire de procéder même à une seule analyse ni à une seule intuition pour en arriver seulement là. Il n'en était pas besoin, dites-vous. S'il n'en était
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pas besoin, si tout le monde sait bien d'avance qu'il n'y a aucun miracle économique, et peut-être aucun miracle social, comment se fait-il donc, citoyens; citoyens et camarades comment se fait-il que tout le monde parle perpétuellement comme si le miracle économique était non seulement possible, mais perpétuel; comment se fait-il que presque tous les discours politiques parlementaires, presque sans aucune exception, et par discours politiques parlementaires j'entends éminemment et plus que tous autres et ceux-ci sans aucune exception les discours de^ congrès socialistes nationaux, locaux, et internationaux et tous les discours électoraux et tous les discours des meetings et des assemblées, qui reviennent au même, qui sont eux-mêmes des discours électoraux, et tous les discours des grèves, qui reviennent au même, qui sont eux-mêmes des discours électoraux, comment se fait-il enfin que tous les articles de tous les journaux, presque sans aucune exception, comment se fait-il que tous ces articles et que tous ces discours, ensemble et indivisément ceux du Mouvement Socialiste et ceux de l'Humanité, qui se rejoignent ici et coïncident, indivisément reposent sur ce postulat universel inavoué : que perpétuellement il y a un perpétuel miracle économique.
Or, j'ai le regret de le dire, — et je prends en bref le temps de le leur dire, ce temps que je vole à nos démagogies bimensuelles, — d'une expérience personnelle déjà longue, il résulte jusqu'à l'évidence qu'il n'y a aucun miracle économique. Gela, un miracle économique, cela ne s'est jamais vu.
Un député peut demander à la fois qu'on accroisse les charges du budget de l'État et qu'on diminue les impôts ;
Charles Péguy
un conseiller municipal peut demander à la fois qu'on accroisse les charges du budget de la ville et qu'on diminue les impôts; nous sommes ici en plein miracle économique politicfue parlementaire; Lagardelle et Jaurès, qui se rejoignent ici, ici coïncidants, peuvent demander à la fois que la production industrielle diminue et que la condition des travailleurs soit améliorée, sans toutefois que les intérêts du consommateur aient à en souffrir ou soient lésés aucunement; nous sommes ici dans le grand miracle économique politique socialiste parlementaire professionnel ; Jaurès et Lagardelle, qui se rejoignent ici, ici coïncidants, peuvent demander que la France dans le monde soit diminuée, ou, autant que possible, supprimée, à la limite, et que pour autant la liberté grandisse dans le monde : c'est que nous sommes ici en plein dans le grand miracle économique politique socialiste internationaliste parlementaire professionnel ; c'est que tous également, députés, conseillers municipaux, Lagardelle et Jaurès, Jaurès et Lagardelle, tous également ils sont, au fond, de la même race, ils ne sont pas des producteurs et des industriels, mais des miraculaires, des miraculés et des miraculeux, tous également ils sont également des politiciens, également ils sont particulièrement des parlementaires, également ils sont professionnellement des démagogues. Également ils ont besoin du miracle, pour vivre, ils ne vivent que du miracle. La démagogie est essentiellement ime exploitation de l'idée du miracle. Un démagogue se reconnaît essentiellement et se distingue à ceci : qu'il exploite l'idée du miracle, une croyance plus ou moins consciente en quelque miracle plus ou moins inavoué. Tous ces politiciens parlementaires démagogues ex-
CAHIERS DE LA QUINZAINE
ploitent plus ou moins conrusément le postulat plus ou moins inavoué, — inavouable, — de quelque miracle économique.
Or, j'ai le regret de le dire, et je prends encore le temps de le leur dire, il n'y a pas d'exemple que l'on ait vu un miracle économique; c'est peut-être la seule matière du monde où la célèbre loi de la conservation de la matière fonctionne hermétiquement, où il n'y ait absolmnent aucun merveilleux; du moins, où l'on en soit absolument assuré ; ce que l'on met quelque part, en économique, il faut l'avoir pris ailleurs ; l'argent que l'ont met quelque part, il faut l'avoir pris, ou il faut en avoir pris au moins autant ailleurs; — je dis au moins autant, — parce que le transport d'argent, sous quelque forme qu'il se manifeste, entraîne une perte nécessaire, comporte une déperdition, inévitable, qui correspond assez en économique à ce qu'est le frottement dans la science et dans les arts et dans les métiers de la mécanique.
Il est assez fréquent, — ou plutôt il était assez fréquent, — car une certaine éducation commence à se faire, même dans le pubUc, venue justement de notre public, — il était assez fréquent que ce fussent les mêmes personnes qui d'une part me demandaient chaleureusement si j'étais un bon administrateur et qui d'autre part me demandaient, non moins chaleureusement, mais pour eux. quelqu'une de ces odieuses faveurs gouvernementales particulières qui ruinent, qui trahissent, qui dépouillent, qui vendent une institution. L'un voulait bien ne pas payer son abonnement. Ne pas payer comme tout le monde, rêve de tous nos Français. C'est ce qu'on nomme le service, ou Véchange, mort de toutes les
Charles Péguy
revues. L'autre voulait bien payer, mais payer moins cher que les autres, ou payer plus tard, beaucoup plus tard, si tard que ce dût finir par être dans l'autre monde. Les militants surtout se dépassaient dans cette émulation de zèle. Une conversation avec un militant commençait généralement ainsi : Eh bien, mon pauvre Péguy, comment que ça va marcher, ces cahiers. Un temps, puis : Alors tu penses vraiment que ça va marcher. Un temps, puis : Tu crois vraiment que tu as les qualités d'un bon administrateur. Un temps bref, puis : tu diras à Bourgeois que je ne peux pas payer mon abonnement. Le parti. La caisse du parti. Cotisations. Entre nous, elle n'en voyait pas lourd non plus, de cotisations, la caisse du parti. Pauvre. Les grèves. Camarades. Militants. Les souscriptions. Il faut que Je paye encore mon voyage pour aller au congrès de Lunité sur Tarn et Garonne. Je suis délégué de la Fédération du Spitzberg unifié. Quand le camarade Uhry partait pour le congrès de Lunité sur Meurthe-et-Moselle, je puis vous assurer que ce n'était pas de la petite bière.
Le rêve de tous ces socialistes forcenés, qui nous saturent de raisonnements et d'enseignements impérieux sur le fonctionnement de l'économique, était, particulièrement pour nous, mais généralemeùt pour tout, de ne pas payer leur abonnement, c'est-à-dire de recevoir un objet fabriqué, de toucher de la valeur, ayant ellemême incorporé un certain nombre de valeurs, et de ne pas acquitter le montant de cette valeur. La voilà bien, la théorie définitive de la valeur. Il est inutile de la chercher plus longtemps. Leur théorie de la valeur, c'est de ne pas payer. Et c'est là-dessus qu'en définitive et qu'en pratique ils se trouveront tous toujours d'accord.
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L'indication limite fut naturellement donnée par un jeune savant limite, par mon vieux et bon camarade Bourgin, Hubert Bourgin, le même qui depuis a si proprement assassiné Proudhon. Mon pauvre Péguy, me dit-il, — j'ai encore le son de sa voix dans les oreilles ; il était doux, bon, bénin, bénin, bienveillant, bienveillant, charitable, si ce mot chrétien n'offensera pas sa laïcité parfaite, sa laïcité limite elle-même, mielleux comme im miel, sucré comme une confiture et pâteux comme une pâtisserie, mais, révérence garder, comme une pâtisserie chimiquement laïque, laïquement scientifique; oh! le parler doux, moite, tiède, moiteux, enveloppé et délectable ; — mon pauvre Péguy, me dit-il, tu connais mou amitié pour toi; et tout ce que nous t'en disons, c'est pour te sauver d'une aventure lamentable, pour te tirer du grotesque : tu es l'homme du monde le moins fait pour diriger une revue. Ce qui donnait à cette prophétie un poids énorme, et ce qui fait que je suis un criminel de ne l'avoir point réalisée promptement, c'est que ce prophète était déjà en passe de devenir un de nos sociologues les plus éminents, le sociologue n'étant pas moins naturellement éminent que l'économiste n'est distingué. Puis, toujours pour mon bien, et innocem- (nent pour la vérification de cette aimable prédiction, I premièrement on la répandit un peu partout, non plus seulement scientifiquement, ce qui ne serait rien, mais savamment, deuxièmement il entra, par im effet de ce même dévouement, dans cette association amie de boycottage fraternel qui commit deux crimes, dont le premier fut de nous vouloir étrangler, et le deuxième de ne point y réussir. Ici j'ai un remords, ou un scrupule, mettons un repen-
6l Tharaud. — 4
Charles Pégujy
tir, enfln ce qu'il ne faut jamais avoir; je ne me rappelle pas si exactement il a dit l'homme le moins fait, ou le plus incapable, ou le moins capable; cette indistinction d'oubli est très curieuse, étant donné comme j'entends nettement et distinctement le son calfeutré de sa douce voix; niais je suis parfaitement assuré que nous n'avons le choix qu'entre ces trois lectures; et je suis assuré qu'il a dit : diriger une revue. De cette voix capitonnée inoubliable. Entraîné par ses ha.bitudes déjà prises de jeune autoritaire, il a dit : dirigé. Une revue ne se dirige pas. Elle s'organise, elle s'administre, comme tout. Comme tout ce qui existe, c'esl-à-dire conune tout ce qui vit, elle s'organise. Comme tout te qui existe, c'est-à-dire comme tout ce qui est économique, elle s'administre.
Ne pas payer comme tout le monde : rêve de tous nos Français, de tout homme distingué. Avoir un privilège, rêve de tout égalitaire, particulièrement de tout égalitaire français. Se soustraire aux justes répartitions des responsabilités économiques : le rêve de tous ces socialistes professionnels qui nous enseignent à tour de bras le matérialisme économique de l'histoire.
De ce mal, de cet abus, de cette commune et universelle prévarication sont mortes tant de coopératives de production et de consonmiation qui pouvaient et devaient vivre; qui ne demandaient qu'à vivre; et plus elles se prétendaient solennellement et bruyamment socialistes, plus ce mal, d'égoïsme essentiellement bourgeois, y sévissait. De ce mal travaillent et meurent tant de coopératives qui ne sont pas complètement mortes. De ce mal travaillent et souffrent tant de coopératives qui ne sont pas complètement moribondes. C'est une extension particulière, particulièrement dangereuse, de
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la manie politique parlementaire ; les administrateurs et les gérants se comportent comme s'ils étaient ries députés ; les coopérateurs se comportent comme s'ils étaient des électeurs. Malheureusement le résultat n'est pas le même. Et il ne peut pas être le même. Comme les députés et leurs électeurs, ils sont liés non par les liens organif[ues d'une administration vivante, mais par les liaisons dangereuses de l'odieuse popularité. Les gérants et les administrateurs, comme les députés, veulent être poi)ulaires. Les coopérateurs, comme les électeurs, veulent qu'on leur soit populaire. Les gérants et les administrateurs, comme les députés, veulent plaire. Les coopérateurs, comme les électeurs, veulent qu'on leur plaise. Mais le résultat n'est pas et ne peut pas être le même. Le député, lui, tire sur toutes les autres circonscriptions, il a à tirer sur toutes les autres circonscriptions ; il a de quoi tirer ; ce qu'il essaye de mettre au pillage, ce sont les autres circonscriptions, c'est le pays tout entier ; il a de la marge, parce que le pays a montré, après tant de pillages de tous les régimes, qu'il avait la vie dure. Tandis que le coopérateur, lui, il n'a que sa coopérative, il n'a à tirer que sur sa propre coopérative, il ne peut mettre au pillage que sa propre coopérative. Et naturellement ce sont des organismes beaucoup plus frêles.
Je suis devenu, je suis un bon administrateur parce que j'ai patiemment éliminé de ces cahiers jusqu'au moindre soupçon de ces faveurs gouvernementales ; un bon administrateur est un homme qui ne connaît point d'amis; un bon administrateur, un bon gérant, comme an bon ministre, est vm être essentiellement désagréable et impopulaire qui défend les intérêts communs
Charles Péguy
durables d'une institution contre la ruée infatigable deà précaires intérêts particuliers.
J'ai mis la dernière main à ma réputation d'administrateur au conmiencement de cette septième série quand de ma blanche main je rayai définitivement : rayer, radier pour les scientifiques, — plus de cent quatrevingts de ces infatigables, onéreux; et comme il est quelquefois bon d'émonder un arbre vigoureux, et de couper les gourmands, cette opération a été immédiatement récompensée, puisque Bourgeois nous rend compte que du premier octobre au 3i décembre du commencement de cette septième série il est entré aux cahiers plus de soixante abonnés nouveaux, sérieux. Et douze ou quinze pendant les seules vacances du nouvel an.
Dans le cas particulier de l'épuisement, de librairie et d'édition, il est évident que je ne puis sans dépouiller littéralement les cahiers les déposséder de cette valeur économique et sociale croissante qui leur vient naturellement de leur graduel épuisement. J'ajoute que cet accroissement graduel de valeur est légitime économiquement, dans la théorie économique la plus stricte, la plus industrielle, au moins pour une certaine part, assez considérable, parce que ces exemplaires d'ancienne installation incorporent peu à peu des frais régulièrement tombants de magasinage, de loj'er, d'impôt, de toute administration.
Particulièrement pour les quelques exemplaires du Jean-Christophe qui nous restent, il nous devenait impossible de continuer à les vendre deux francs dans le même temps que la librairie OU e ndorff vaeitaii en
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vente sa nouvelle édition, à trois francs cinquante; c'était pour nous une question de bonne tenue envers l'auteur même et envers ses nouveaux éditeurs.
Je ne puis que le répéter, et il faudra que les lectevu-s en prennent leur parti. Nos éditions des trois Jean- Christophe (l'aube, le matin, l'adolescent) se vendent si rapidement que dans quelques jours elles seront en voie d'épuisement. Elles ne seront jamais réimprimées. Aussitôt qu'elles seront officiellement en voie d'épuisement, constaté, les quelques exemplaires qui nous resteront seront portés aux prix marqués de huit, douze, seize ou vingt francs l'un. Ceux de nos abonnés qui ont prêté leurs exemplaires ou qui les ont donnés, — cela revient pratiquement au même, — feront bien de se recompléter avant l'instant fatal. A partir du moment où nos exemplaires seront annoncés, dénoncés, déclarés, proclamés en voie d'épuisement, nous ne mettrons plus en vente que les exemplaires des éditions OllendorfT. Mais ces exemplaires des éditions OUendorfî continueront de figurer à nos catalogues et index, à la suite et pour ainsi dire en remplacement de nos propres éditions ; et nous continuerons de demander à nos abonnés de vouloir bien les commander à M. André Bourgeois. D'une manière générale, adresser toute commande de librairie à M. André Bourgeois, administrateur des cahiers, 8, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondissement. Toute commande de librairie adressée à M. André Bourgeois reçoit satisfaction par le retour du courrier.
Pareillement il a été entendu entre M. Romain Rolland et nous que les épisodes à venir du Jean-
Tharaud. — 4-
Charles Péguy
Christophe, — je me sers de ce mot d'épisode comme grec et sans rien de ce qu'il implique chez les modernes de fragmentaire, — paraîtront d'abord et une seule fois en cahiers, un certain temps avant de paraître en librairie ; les personnes qui voudront avoir de cette première édition feront donc bien de s'abonner aux Cahiers de la Quinzaine. '
Au moment où nous m,ettons sous presse, M. Bourgeois nous rend justement compte qu il a pu récemment, par le complément de quelques rentrées individuelles, reconstituer une première série complète. Conformément à ce que j'écrivais ci-dessus, nous mettons en vente cette première série complète au prix de cent francs, qui est le prix fixe de l'épuisement pour les séries venues en voie d'épuisement.
La dernière première série qui nous restait avait été vendue il doit y avoir huit mois, en mai je pense, à notre collaborateur M. Charles Richet; pendant ces huit mois d'intervalle, entre la sortie de cette dernière première série, et la reconstitution d'une nouvelle première série par le moyen de rentrées individuelles, nous avons donc été nous-mêmes incapables de mettre en vente, au bureau des cahiers, même une seule collection complète des cahiers ; nous le pouvons aujourd'hui; aujourd'hui, et jusqu'à ce que cette première série nous soit de nouveau enlevée, nous sommes en situation de mettre en vente une collection des cahiers absolument complète, aux prix du catalogue, — sans nous interdire cependant de mettre en vente les séries séparément, à ces mêmes prix du catalogue.
Ainsi, de même que je n'avais pas pu, dans un précé-
CAHIERS DE LA QUINZAINE
dent cahier, qiii est je crois l' avant-dernier, donner quelques détails de fabrication industrielle à propos d'une vraie coquille sans glisser malgré moi à toute une théorie, à tout un commencement d'analyse de la production, du travail et de la fabrication industrielle, de même aujourd'hui, ayant à répondre à notre maître M. Gabriel Monod et à lui donner un simple renseignement de l'administration de ces cahiers, je n'ai pu le faire, je n'ai pu lui donner un commencement de renseignement sans glisser malgré moi à toute une théorie, à tout un commencement d'analyse de la consommation, du travail et de la fabrication, de la répartition, de la communication, de la relation économique. C'est que tout se tient en pareille matière et qu'il est véritablement pénible d'entendre partout autour de soi parler et traiter d'aussi graves questions sans aucune préparation, sans aucune entente, sans aucune attention, sans aucun débat, sans aucune connaissance. Tout le monde croit s'y connaître ou fait semblant de s'y connaître, et l'on en parle sans aucune compétence. On les traite en général, ou plutôt on en parle, comme si elles n'existaient pas, par elles-mêmes, ou comme si tout le monde s'y connaissait, d'avance, comme si elles étaient des sortes de petites formalités préjudicielles dont on se débarrasse le plus rapidement possible, généralement par prétérition, avant de commencer la conversation véritable. Je maintiens au contraire que ce sont elles cpii sont la conversation véritable, la seule conversation sérieuse et véritable, et qui font le tissu ordinaire de nos vies, et que ce sont toutes ces démagogies qui sont des.hors-d'œuvre, et que rien n'est aussi important dans la vie d'vm homme et aussi préliminaire que
Charles Péguy
l'établissement de son budget familial, et que rien n'est aussi important et aussi préliminaire dans la ^ie d'une institution que l'établissement de son économie, et que dans toute la vie d'un peuple et dans toute la vie de toute l'humanité rien n'est aussi capital que l'établissement d'une saine, honnête, ordinaire, humaine économie.
Economie qui d'ailleurs serait simple.
Avant de retomber, par naturelle faiblesse, à la discussion de nos actuelles démagogies, et puisque aussi bien je suis occupé à donner réponse à notre maître M. Gabriel Monod, je me rappelle à présent que je suis resté sous le coup d'une rectification assez dure que M. Gabriel Monod m'envoya au cours de la série précédente et que je me suis hâté de publier aussitôt que je l'eus reçue, dans le dixième cahier de cette même précédente sixième série. Naturellement il ne s'agissait point d'ime rectification à ce que j'avais dit, mais, si je puis dire, d'une rectification au fait que j'avais publié une lettre de M. Gabriel Monod à M. Bougie dans le dossier que nous avions établi de la délation aux Droits de l'Homme. Le texte même de la lettre n'était pas et ne pouvait naturellement pas être mis en cause.
Avant toute réponse de ma part et toute rectification nouvelle à cette ancienne rectification, je dois commencer par mettre hors de cause notre collaborateur M. Bougie. Le seul tort de M. Bougie fut de ne pas faire lui-même son cahier, de ne pas établir son dossier luimême, auquel cas il va de soi que je me fusse interdit rigoureusement d'y introduire aucune collaboration d'aucune sorte. La mienne moins que toute autre. C'est
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une règle, c'est un principe d'institution absolu dans ces cahiers, et qui depu's le commencement de notre exercice n'a souffert absolument aucune exception, c[ue l'auteur du caliier est souverainement maître dans son cahier. Si donc Bougie m'avait apporté un cahier fait, on peut être assuré que je n'y eusse introduit aucune collaboration, aucune décision d'aucune sorte. Mais Bougie n'avait ni le temps ni les moyens de faire son cahier, parce que l'on était, je crois, en pleines vacances de janvier, et qu'il avait fort à faire de circuler entre Toulouse et Paris, et retour, et de circuler dans Paris même. J'eus le tort, beaucoup plus grave, de lui dire, comme gérant, que je ferais le cahier à sa place. En fait ce cahier fut improvisé, comme le demandait l'imminence du danger que la délation gouvernementale faisait courir à la République. Sans parler, naturellement, du danger civique et moral, du danger de scandale et de démoralisation dans les âmes des simples citoyens.
Trouvant dans un dossier constitué en toute hâte, sans moyens d'enquête et de communication, — puisque tous les moyens d'enquête et de communication et même les ressources financières étaient précisément aux mains du Comité central de la Ligue française pour la défense des Droits de l'Homme et du Citoyen, contre lequel il fallait s'inscrire, — une lettre, — personnelle? — de M. Gabriel Monod à M. Bougie, je publiai, sans aucune hésitation, cette lettre, à sa place non concertée dans un dossier que l'on m'avait apporté en vrac.
Préalablement je pourrais opposer ici à M. Gabriel Monod, je pouvais lui répondre que pendant une affaire qu'il n"a sans doute pas oubliée nous ne nous sommes
Charles Péguy
jamais fait faute, nous ne nous sommes jamais privés d'utiliser, de publier toutes les lettres de nos adversaires cjui tombaient entre nos mains, sans nous occuper de savoir ({u'elles fussent personnelles ou impersonnelles, privées ou publiques. Et le traitement que nous avons fait subir à nos adversaires, s'il était juste, il n'y a aucune raison, — au contraire, — pour que nous ne nous l'appliquions pas à nous-mêmes. A plus forte raison. Et je crois bien me rappeler que dans cet exercice M. Gabriel Monod lui-même excellait. Je pourrais donc lui opposer son propre exemple, je pourrais lui opposer cet admirable précédent, si au contraire depuis quelque temps, après tant de capitulations signées, après tant de faux, tant de mensonges, tant d'amnisties, tant de forfaitures, tant de trahisons commises par d'anciens dreyfusistes notoires, anciens membres de notre ancien État-Major général de l'armée, les doutes les plus sérieux,
— comme les plus lents, — mais j'ai une intelligence naturellement lente, — ne m'étaient venus, — bien tard,
— sur la correction de plusieurs de nos démarches, de plusieurs des démarches que nous fîmes pendant cette inoubliable affaire.
Je dirai donc deux mots de la question en elle-même, et sans m'en référer à cet illustre précédent. Quelquesuns de nos plus anciens abonnés se rappellent peut-être encore un certain nombre de démonstrations que je m'efforçai de faire, dans les deux ou trois toutes premières séries des cahiers, sur cette question difficile des personnalités. Le sophisme que nous pouvons nommer sophisme des personnalités est un sophisme si universellement répandu, et qui réussit, qui pullule si parfaitement aux démagogies que je ne pouvais manquer
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de m'y heurter dès le commencement du déblaiement de toutes sortes, déblaiement intellectuel et moral, qui fut, entre autres, la raison d'être toute première de ces cahiers.
Je ne me rappelle pas jusqu'où je poussai alors ma démonstration; — nous avons eu depuis à faire face à tant de démagogies successives, incessamment nouvelles, incessamment renaissantes ; — mais enfin c'est à ces précédentes études, à ces précédentes recherches, que je demande que l'on rattache aujourd'hui les quelques mots que je pourrai dire de cette importante question de méthode. Et ici encore par un nouveau circuit je me retrouve moi-même au demi-tour, s'il est vrai que nous constatons par ce nouvel exemple qu'en morale, comme en économique, et tout autant qu'en matière de fabrication industrielle, ces simples exemples, ces simples cas de l'action journalière posent les cas généraux et les problèmes les plus graves de la morale et de l'action, et que réciproquement on ne peut rien entendre non plus à ces problèmes les plus graves à moins d'avoir vécu et débrouillé pour sa consommation personnelle ces cas journaliers apparemment simples, avant de les avoir analysés, avant d'avoir essayé de les pénétrer d'analyses, d'intuitions de plus en plus approfondies, les plus approfondies que l'on pourrait.
Ce que je nie absolument, c'est qu'il soit possible d'introduire une distinction valable, une distinction utile à cet égard entre le personnel et Vimpersonnel. Ce qui trompe ici communément, ce qui fait une espèce de faux recouvrement, c'est qu'il y a en réalité, c'est qu'il y a de toute antiquité mentale une distinction parlaitement valable, parfaitement utile, parfaitement fondée
Charles Pégiiy
entre le public et le privé. Mais ce que je nie absolument, c'est que premièrement le personnel coïncide exactement avec le privé, deuxièmement que en opposition ou en résidu V impersonnel coïncide exactement avec le public, troisièmement, et en forme de conséquence et de conclusion, que la distinction du public d'avec le privé coïncide exactement avec une distinction de l'impersonnel d'avec le personnel.
Quand vous écrivez à votre ami pour lui demander des nouvelles de sa femme et de ses enfants, pour lui donner des nouvelles de votre propre famille, poiu" lui prêter ou pour lui emprunter quelques louis qui feront l'un de vos deux termes, pour lui annoncer, professeur, que vous avez ou que vous n'avez pas beaucoup de répétitions de géographie philologique, enfin que vous avez trouvé une place pour votre jeime frère, qui est ingénieur, mais cpii n'est pas sociologue, vous faites une opération privée, ime opération de l'ordre privé; votre lettre est une lettre privée, nullement communicable, nullement publiable, à moins de votre consentement formel; et ce consentement même, ou cet ordre, de la publier, vous-même ne le donnez que pour des raisons privées, ou pour des raisons littéraires, — non point pour des raisons publiques, — si vous voulez faire votre petit monsieur le marquis de Sévigné ; dans ce dernier cas vous appartenez à la race détestable des épistolaires ; vous êtes haïssable ; vous travaillez dans ce genre faux qui consiste à faire pour le public des lettres comme si elles étaient des lettres privées.
D'ailleurs et dans un tout autre ordre, différent et indépendant du premier, pour ce qui est de la personnalité, si vous êtes quelqu'un, si vous êtes, si vous
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existez, si vous savez être, et seulement reg'arder, publique ou privée votre lettre sera personnelle, comme tout ce que vous faites, comme tout ce que vous êtes est toujours personnel, quand même vous ne le voudriez pas ; votre lettre vous traduira ; votre lettre vous trahira; elle sera de vous, quand même vous la renieriez; elle sera votre enfant, votre œuvre, quand môme vous la renonceriez ; elle portera votre signature, quand même vous eussiez voulu, quand même vous eussiez cru la faire cent fois anonyme et nulle. A mesure que vous cessez d'exister, à mesure que vous diminuez d'être, à mesure que vous cessez de comprendre, de voir, de savoir même regarder, publique ou privée votre lettre devient de moins en moins personnelle, ou, si vous préférez parler le langage contraire, elle devient de plus en plus impersonnelle, mais ce ne sera là que le commencement du progrès de votre grandeur. Quand enfin vous ne comprendrez plus rien du tout, quand vous ne serez plus, rien, quand vous n'existerez plus, quand vous n'aurez plus ni aucun nom ni aucune forme, quand vous ne saurez plus ni entendre, ni voir, ni seulement regarder, quand vous n'aurez plus la force de regarder, quand vous serez muet comme une carpe, aveugle comme une taupe, et soujrd comme un pot, quand les sourds-muets de naissance et quand les aveugles professionnels avec leur petit chien vous feront honte et vous renieront et vous en remontreront, quand vous serez enfin devenu un homme inexistant, à la limite un homme nul, un zéro d'homme, à cette limite vous aurez atteint l'autre limite aussi, la limite où vous serez sacré non pas seulement grand homme, non pas seulement, ce qxii pour eux est infiniment plus, grand
j3 Tfiaraud. — 5
Charles Péguy
savant, mais le savant limite, le savant modèle, étant celui qni au suprême degré avez atteint à cet impersonnalisme objecti>'iste que l'on s'obstine, je ne sais pourquoi, sinon par je ne sais quelle indécente plaisanterie, que l'on s'obstine à confondre avec le non moins pur objecti^■isme impersonnaliste.
Voilà ce cpie c'est que la personnalité.
Mais si vous êtes membre ou fondateur d'un comité de la Ligue française pour la défense des Droits de V Homme et du Citoyen et que vous écriviez à un délégué important de la Ligue dans le Midi, à un secrétaire ou président de section, à Toulouse, et, ce qui est plus important, à im délégué moral important et responsable, qui répond pour vous, garantie et autorité, grande autorité morale, comme vous un des véritables fondateurs de la Ligue à Paris et dans les départements, sur la question de savoir quelle sera l'attitude et quelle est enfin la situation de la Ligue envers la délation gouvernementale, ce que je nie absoltmient, c'est que votre lettre, personnelle ou non, puisse être ime lettre privée. Quand même vous la mettriez sous un triple sceau, quand même vous la feriez porter à destination par im messager à vous, ce qui vous mettrait inmiédiatement en état d'infraction aux lois qui régissent le service des postes pour le transport des messages, ce que je nie absolument, c'est que, venant de vous, allant à lui, portant sur un tel sujet, traitant une telle matière, votre lettre puisse être ime lettre privée, que cette opération que vous faites en lui envoyant cette lettre soit une opération privée. Votre opération est publicpie, votre lettre est publique, essentiellement publique, publicpie entièrement, cjue vous le vouliez ou non, et
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quoi que vous fassiez. Toutes les précautions superficielles, toutes les formalités, tous les déguisements matériels n'empêcheront pas qu'elle soit publique. Ce qui revient à dire qu'en matière publique, matière comme était cette question capitale de la délation gouvernementale organisée, d'uu homme public à un homme public, il ne peut pas y avoir de communication qui ne soit une communication publique. Tout au plus pouvez-vous dire qu'elle n'était pas officielle, et vous introduisez par là lui nouvel ordre de distinction .
Nous sonunes ainsi conduits, par vous-même et par la réalité, nous sommes ainsi conduits à reconnaître, à cet égard, au moins trois ordres de distinctions, trois distinctions fonctionnant dans trois ordres différents, sur trois plans différents non parallèles.
Nous sommes conduits à reconnaître, à distinguer l'une de l'autre trois distinctions que l'on confond pour ainsi dire toujours dans presque tous les débats, ce qui permet d'embrouiller les questions, ce qui permet aux responsabilités de s'évanouir, de s'esquiver, ce qui permet aux démagogies de réussir : la distinction de V officiel et du non-officiel, première distinction; deuxième distinction, la distinction du public et du privé; troisième distinction, la distinction du personnel et de Y impersonnel. Ni ces distingués ni ces distinctions ne se recouvrent. Chacune de ces distinctions fonctionne pour son compte, joue dans son ordre et sur son plan, sans commander le jeu, le fonctionnement des deux autres.
Nous sommes ainsi conduits, par vous-même et par la réalité, nous sommes ainsi conduits à considérer sépai'ément trois ordres de distinctions qui jouent séparément,
Charles Pégiijy
sans préjudice de tous autres; peu importe l'ordre où nous les mettrons elles-mêmes, puisque justement elles jouent séparément; l'important est de reconnaître que non seulement elles ne coïncident pas, mais qu'elles sont différentes et jouent séparément, différemment, sur des plans différents non parallèles; ni le personnel ne coïncide avec le privé, ni ni l'un ni l'autre ne coïncident avec le non-officiel ; et il y aurait encore à faire la distinction du particulier et du général, qui se distingue ellemême des trois autres; et de Vindividuel et du collectif, qui se distingue elle-même encore des quatre autres, des cjuatre premières; et du singulier et àa pluriel, qui des cinq autres; et du propre et du commun, qui des six autres; mais pour aujourd'hui tenons-nous-en à la distinction de nos trois premières distinctions et de leurs distingués eux-mêmes; la non distinction, la confusion de ces trois premières distinctions et de leiu-s distingués eux-mêmes est une des plus grandes causes de trouble qu'il y ait aujourd'hui dans les esprits; et c'est ce trouble cpi ouvre les voies à tant de démagogies tumultueuses ; distinguons; distinguons, comme le disait un princeévêque de la troisième République, je veux dire un prélat qui était devenu député ; je distingue afin de ne point demeurer dans la confusion ; en face de nos trois premières distinctions de distingués, distinguons bien les distingués antagonistes, distinguons bien que ni Vimpersonnel ne coïncide avec le public, ni que ni Imi ni l'autre ne coïncident avec l'officiel; et par voie de conséquence distinguons enfin, et tenons-nous-en là pour aujourd'hui, que ni la distinction du" personnel d'avec Vimpersonnel ne coïncide avec la distinction du privé d'avec le public, ni que ni l'une ni l'autre ne
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coïncident avec la distinction du non-officiel d'avec Vofficiel.
Une opération est officielle quand et dans la mesure où l'opérateur, Yauteur de cette opération, agit en son office ; elle est non-officielle quand et dans la mesure où Vauteiir n'agit pas en son office. De la main gauche, elle est officieuse quand Yauteur de cette opération est un personnage officiel qui n'agit point en son office.
Une opération est publique au sens et dans la mesure où la matière de cette opération est publique ; elle est privée au sens et dans la mesure où la matière de cette opération est privée.
Une opération est personnelle au sens et dans la mesure où l'auteur de cette opération existe, est personnel, est tme personne; un être; elle est impersonnelle au sens et dans la mesure où l'auteur de cette opération n'existe pas.
[Je ne donne pas ceci pom* une définition ; ni pour uu ensemble de définitions, enfin pour être de l'ordre des définitions; je ne sais pas, je ne veux pas savoir ce que c'est cju'une définition, que la définition, scolaire ; la définition qui s'interdit d'employer, de faire intervenir le défini ou quelqu'un de sa famille, un rejeton de la même souche, de la même race, un mot de la même racine, se condamne automatiquement par là même à remplacer le mot juste par ime Injuste périphrase, le mot propre par des circonlocutions impropres. Tel n'est, tel ne saurait être ni le sens, ni l'objet, ni la forme d'une définition véritable, qu'il vaudrait d'aiUeurs mieux nommer une distinction. Le besoin d'une définition, ou d'ime distinction, ne se fait vraiment sentir que quand
Charles Péguy
il y a doute, hésitation, scrupule sur le sens ou sur l'usage d'un mot, les doutes et les hésitations de sens n'étant eUes-niêmes, au fond, que des hésitations d'usage, puisqu'un mot n'est qu'au sens et dans la mesure où il vit, puiscju'il n'existe qu'au sens et dans la mesure où il sert, où il travaille. Il ne faut jamais faire une définition, introduire une distinction par désœuvrement, ni par exercice, — ni pour s'amuser, ni pour s'exercer, comme d'aiUeurs on ne doit généralement rien faire, — et on ne peut généralement rien faire de bon, — ni pour s'amuser ni pour s'exercer, — mais seulement quand et dans la mesure où dans le travail et dans la vie le besoin s'en fait réellement sentir. Quand donc le besoin d'une définition, d'une distinction se fait véritablement et réellement senth", par exemple pour démêler et vider quelque erreur, et, par exemple plus particiJier, pour essayer de démêler un peu et vider de son contenu d'erreur quelcjue erreur de c£uelque démagogie, alors, mais seulement alors, on peut, et quelquefois on doit essayer de donner quelque définition, ou plutôt d'introduire quelques distinctions ; et l'effort que l'on peut faire alors ne peut consister qu'en ceci : fabricpier, monter, — un peu artificiellement, je l'avoue, — un petit mécanisme, un petit rouage, imitant autant que possible un petit organisme naturel, où le mot intéressé entre et joue autant que possible naturellement. Par conséquent, loin qu'il faille s'interdire de mettre le défini dans la définition, ou au moins quelqu'un de sa famille, qui se fasse en quclcpic manière son garant, au contraire, si vous ne mettez pas le défini dans la définition, si le défini n'est pas présent dans la définition, vous n'êtes plus assuré de rien, alors; vous ne savez plus du tout si votre défi-
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nition est bonne ; et même vous êtes assuré qu'elle est mauvaise ; vous ne savez plus du tout comment votre définition se comporte envers le défini qui était à définir; et même vous êtes assuré qu'elle se comporte mal ou plutôt qu'elle ne se comporte pas du tout, puisque le défini n'est plus là, pour dii'e ce qu'il en est, pour dire ce qu'il en pense, puisqu'il n'est pas présent à la définition, puisqu'il n'est pas, puisqu'il ne joue pas dans la définition; puisqu'il n'entre pas dans la définition, comment sauriez-vous s'il est content d'elle; puisqu'il ne joue pas en elle, puisqu'il n'a aucune relation avec elle. Dans les exemples que j'ai donnés, ce qui importait, ce qui faisait la définition, la distinction, c'était ces mots et ces considérations de matière et de destination, de forme, d'auteur. Dès que ces mots étaient donnés, et ces considérations, la définition était faite, la distinction acquise, il n'importait pas que les mots à définir fussent dans la définition, dans la distinction, ou plutôt il fallait qu'ils y fussent, pour voir un peu comme ils se comportaient, à présent.
Je ne prétends pas épuiser en si peu de mots cette question difficile de la définition et de la distinction; mais j'en ai pu dire assez pour me permettre d'avancer un peu dans l'examen des exemples qui se sont trouvés sm* le chemin de ma réponse.]
En résumé la question de personnalité est une question d'auteur; publique ou privée, officielle ou nou-ofiicielle, une opération est personnelle au sens et dans la mesure où Vauteur de cette opération est une personne ; elle est impersonnelle au sens et dans la mesure où l'auteur de cette opération n'est pas mie personne ; si vous
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êtes une personne, vous ne pourrez rien faire, vous ne pourrez pas acheter une carte postale de deux sous sans que votre opération soit personnelle ; si vous n'êtes pas une personne, vous pouvez tout faire, vous pouvez écrire un discours sur l'histoire universelle : votre opération ne sera personnelle jamais.
La considération d'officialité est une considération de forme; personnelle ou impersonnelle, publique ou privée, une opération est officielle quand l'auteur de cette opération agit en son office; elle est non-officielle quand l'auteur de cette opération n'agit pas en son office ; elle est seulement officieuse quand l'auteur est un personnage officiel, mais qui n'agit pas en son office.
La considération de publicité est une considération de matière et de destination; personnelle ou impersonnelle, officielle, officieuse ou non-olBcielle, une opération est publique au sens et dans la mesure où la matière de cette opération est publique, et où cette opération s'adresse au public; elle est privée au sens et dans la mesure où la matière de cette opération est privée, et où cette opération s'adresse au privé.
Cela étant, il suffit de fairejouer les vieux mécanismes de l'ancienne logique formelle, ou, comme on dit aujourd'hui prétentieusement, les — prétendus nouveaux — mécanismes de la — soi-disant neuve — logique mathématique pour obtenir, comme par enchantement, en leurs parfaites formules, tous les cas particuliers.
Il suffit de fake jouer la formule N = 2a, où N est le nombre cherché des combinaisons possibles, — ou existantes, — enfin mettons des combinaisons logiques, — pour ces gens-là il n'y a aucune différence entre le
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logique et le réel, et d'ailleurs, s'il y avait quelque difTérence, eutre les deux, ce serait le réel qui aurait tort, et le logique, raison, — a, le nombre donné des considérations élémentaires initiales, et 2 le nombre donné uniforme des parties élémentaires contradictoires coinplémenlaires entre elles en lesquelles se divise chacune de ces considérations.
Dans ces exemples particuliers que nous avons trouvés sur le chemin de nos recherches, 2 signifie et représente que nous avons affaire constamment à des paires, que nos considérations élémentaires marchent par paires, en forme de paires, qu'elles se décomposent uniformément chacune en deux hj'pothèses, en deux thèses contradictoires inconciliables complémentaires entre elles deux, — ime réserve étant faite seulement sur et pour Vofficieux, qui s'intercale subsidiairement entre V officiel et le non-officiel; — et a vaut 3, puisque nous n'avons voulu considérer pour aujourd'hui et retenir que trois de ces groupes, trois de ces paires.
Faisant donc jouer celle formule, que l'on eût dite autrefois de logique formelle, mais qu'aujourd'hui nous dirons péremptoirement de logique mathématique, — on voit cpie je suis fou d'orgueil aujourd'hui, et que je ne vais à rien moins qu'à vouloir me faire passer pour le meilleur élève de l'honorable M. Couturat, — faisant jouer celle formule, une des plus simples qui se puissent présenter dans ces enseignements admirables, nous obtenons immédiatement, mais astucieusement, que dans cet exemple particulier, par le jeu de trois paires venues de trois ordres de considérations, nous obtenons huit cas particuliers, huit combinaisons tout élémentaires.
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a) ou première combinaison élémentaire : opération personnelle publique officielle; exemples : quand un chef de gouvernement, qui est une personne, accomplit, en son office, un acte de son gouvernement, ou simplement quand un électeur qui n'est pas une bêle va voter ;
b) ou deuxième combinaison élémentaire : opération personnelle publique non-officielle : quand un chef de gouvernement, cpii est une personne,. accomplit, en matière publicpie, une opération qui n'est pas officielle, par exemple parce qu'elle n'est pas officiellement avouable ; ou simplement quand un électeur, qui n'est pas une bète, exerce, en matière publique, une action qui n'est point de forme officielle ;
b)' ou combinaison subsidiaire à la deuxième combinaison élémentaire : opération personnelle publique officieuse : quand im chef de gouvernement, qui est une personne, accomplit, en matière puljlique, un acte officieux, comme d'envoyer une note à un journal officieux; ce qui serait un acte officiel serait par exemple de faire insérer un décret au Journal officiel; dans ce cas particulier la distance qu'il y a du Journal officiel aux journaux officieux, aux journaux inspirés, représente et mesure assez bien la distance qu'il y a de Vofficiel à Vofficieux; ou, si l'on veut, cette distance apparaît dans un exemple encore plus resserré, par la distance qu'il y a, dans le même Journal offiiciel, entre la partie officielle et la partie non-officielle ; plus simplement il y a opération personnelle publique officieuse quand un électeur qui n'est pas une bête fait en matière publique une opération de forme officieuse, conmie de fonder un journal politique ;
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c) OU troisième combinaison élémentaire : opération personnelle privée officielle : quand un père de lamille, qui est ime personne, envoie dans la forme officielle son consentement au mariage de son fils; ou quand, étant le même, il fait son testament;
d) ou quatrième combinaison élémentaire : opération personnelle privée non-officielle : quand un père de famille, qui est une personne, donne à son fils des conseils ou des renseignements sans aucune intervention formelle de la paternelle autorité ;
d)' ou combinaison subsidiaire à la quatrième combinaison élémentaire : opération personnelle privée officieuse : quand un père de famille, qui est une personne, engage avec son fils une conversation de forme officieuse ;
e) ou cinquième combinaison élémentaire : opération impersonnelle publique officielle : un chef de gouvernement, qui n'existe pas, accomplit, en son office, en sa qualité officielle, lui acte de son gouvernement; plus simplement im électeur, qui est une bête, — il y en a, — va voter;
f) ou sixième combinaison élémentaire : opération impersonnelle publique non-officielle : un chef de gouvernement, qui n'existe pas, accomplit, en matière publique, un acte non-officiel, par exemple un acte inavouable ; simplement un électeur, qui est une bête, — il y en a encore, — entreprend de convertir à ses idées son voisin de campagne ;
/)' ou combinaison subsidiaire à la sixième combi-
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naison élémentaire : opération impersonnelle publique officieuse : un chef de gouvernement, qui n'existe pas, exerce, en matière publique, et à destination du public, une action officieuse; plus simplement im électeur, qui est tme bête, — il y en a toujours, — fonde un journal politique ;
g) ou septième combinaison élémentaire : opération impersonnelle privée officielle : un père de famille, qui n'existe pas, envoie à son fils, pour son mariage, dans les formes consacrées, son consentement ; ou ce père de famille, étant le même, fait son testament; ou il écrit officiellement au proviseur ;
h) ou huitième combinaison élémentaire : opération impersonnelle privée non-officielle : un père de famille, qui n'existe pas, donne à son fils des conseils ou des renseignements sans faire intervenir officiellement ni sa qualité ni son autorité paternelle ;
h)' ou combinaison subsidiaire à la huitième combinaison élémentaire : opération impersonnelle privée officieuse : un père de famille, qui n'existe pas, engage avec son fils, en matière privée, une conversation de forme officieuse.
La formule que nous avons développée n'est elle-même qu'un cas particulier d'une formule plus générale ; nous avons pu appliquer cette formule particulière parce que nous n'avons envisagé que des combinaisons doubles, des combinaisons où les thèses élémentaires faisaient des paires, allaient par deux ; c'est ce que signifie le 2 qui vient en tête de notre formule; si nous avions eu
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affaire à des combinaisons triples ou quadruples, et ainsi de suite à volonté, inégalement, à des tri- et quadripartitions et ainsi de suite irrégulières, nous eussions eu à multiplier à chacpie fois, pour chacune des combinaisons données de plus, par le nombre de thèses possibles incluses dans cette combinaison, puisqu'elles jouent séparément, les combinaisons; ainsi généralement ime combinaison C donnant n alternatives, une combinaison C donnant n' alternatives, et une combL naison C" donnant n" alternatives donneront un nombre de combinaisons élémentaires ou de cas particuliers égal k n n' n".
N = n n' n" : si nous avions envisagé en outre la distinction du singulier et du pluriel, nous eussions eu déjà seize combinaisons élémentaires ou cas particuliers; si la distinction de l'individuel et du collectif, trente-deux ; si la distinction du propre et du commun, soixante-quatre ; et ainsi de suite.
Avant d'utiliser en bref pour ma réponse la reconnaissance que nous venons de faire de toutes ces distinctions, je veux mettre le comble à ma gloire aujourd'hui en en dressant de ma main un tableau ; ce tableau ne sera pas moins que synoptique ; il est temps que moi aussi je dresse des tableaux, en attendant des statistiques; et que je donne à nos excellents compositeurs ordinaires l'occasion de dessiner une fois de plus quelqu'une de leurs savantes tj'pographies :
te -=
sa.
Ci,
Si,
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On voit mieux ainsi comment les discriminations se font par paires ; dans ce cas oi^i toutes les combinaisons primitives elles-mêmes vont par paires ; si nous n'avions considéré que deux paires, nous pouvions établir un tableau beaucoup plus simple, sans répétitions ni accolades, parce que nous eussions pu procéder par bandes perpendiculaires, horizontales et verticales; notre tal)leau eût ressemblé à une table de Pythagore ; et en effet il eût représenté et entraîné une simple multiplication ; aussitôt qu'on attaque la troisième paire, on ne peut plus procéder cjue par accolades et répétitions ; notons seulement que les trois paires jouant séparément, selon que l'on commence et que l'on continue par telle ou telle paire, et selon ciu'on place les hj-pothèses dans les accolades, on peut établir à volonté, par application d'une autre formule, en tout (iX2x3) (axa'-xaa-) tableaux de procédure différente qui reviennent exactement au même. — Si l'on fait entrer en ligne de compte les officieuses au même titre que les deux autres du même ordre, on arrive à une formule beaucoup plus compliquée que la plupart de nos abonnés établiront sans peine; j'avoue que je n'ai pas pu y parvenir; j'ai même quelque inquiétude pour ma précédente formule et je serais heureux que quekpi'un de compétent me rassurât; il est vrai que je ne me suis pas chargé pendant un intérim d'enseigner la logique mathématique aux auditeurs du Collège de France.
Ces définitions étant faites, ou plutôt ces distinctions étant acquises, ou plus simplement ces distinctions étant simplement constatées, qui, je l'espère, nous serviront souvent, je m'en sers tout de suite et je réponds
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dans la forme à M. Gabriel Monod. D'abord, et pour nous débarrasser de cette incidente, il me reproche, autant que je me rappelle, de n'avoir pas entièrement publié cette lettre que je publiais. C'est un grief qui fait toujours beaucoup d'effet. Ma réponse n'en fera pas autant. Il dit vrai. Je n'ai pas entièrement publié cette lettre. Je pourrais me le reprocher. Mais ce n'est pas à lui à me le reprocher. Car la seule phrase de la lettre que je n'ai pas publiée, une toute petite phrase, était une phrase qui lui eût paru beaucoup moins publiable encore que le reste de la lettre, puisqu'il y s'agissait d'une candidature que l'on posait de M. C. Bougie à une chaire de Sorbonne, je crois, une chaire existante, ou ime chaire qui était à créer, je ne me rappelle plus. Or nous sommes dans une situation d'esprit malheureusement à laquelle je me conforme par faiblesse, mais à laquelle je ne souscris pas dans le fond de ma conscience, par laquelle nous sommes de plus en plus tentés de considérer l'attribution des charges publiques comme une distribution d'affaires privée.
Sur tout le reste de la lettre, que j'ai publié, je réponds à M. Gabriel Monod dans la forme qu'en effet cette lettre était sa lettre, qu'en effet cette lettre était personnelle; cette lettre était personnelle, comme tout ce que fait M. Gabriel Monod, parce que son auteur a de la personnalité, est une personnalité.
Mais ce que je nie absolument, c'est que cette lettre, personnelle, fût ime lettre privée, c'est qu'elle fit une opération privée; sur une matière publique essentiellement, comme était alors ce danger politique, civique et moral de la délation gouvernementale organisée, ce que je nie absolument, c'est que d'uh citoyen à un citoyen,
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d'un simple citoyen même à même un simple citoyen, il puisse y avoir une seule communication, une seule opération qui ne soit pas une opération publicjue, de quelque manière qui soit une opération privée. Nous l'avons dit assez souvent pendant l'affaire, et si je me permets ici de me référer à cet illustre précédent, c'est que sur ce point particulier nous avions cent fois raison ; dans ces grands débals de salubrité publique, nul citoyen, nul simple citoyen même ne peut, à moins d'avoir lui-même renoncé à toute qualité civique, à moins de perdre luimême tout droit de cité, à moins de se décapiter lui-même de sa tête de citoyen, nul citoyen, nul simple citoyen ne peut se dérober, ne peut se soustraire à la responsabilité civique de prendre publiquement une situation publique.
Si nul citoyen, nul simple citoyen ne peut se soustraire au rigoureux devoir de prendre une situation civique dans les grands débats de la cité, quel ne sera pas le devoir d'un homme comme M. Gabriel Monod ; c'est à nous, au contraire, c'est à nous à nous retourner ici, et à demander à notre maître, et à regretter qu'il ne fût pas intervenu plus tôt dans ce débat de la délation lui-même par une publication de lettre officieuse et même officielle.
Officieuse, car M. Gabriel Monod s'est fait dans le public depuis un assez grand nombre d'années, — par ses interventions nombreuses dans les questions publiques, par ses articles, discours, lettres, interviews, enfin interventions de toutes sortes, comme était tout récemment encore sa situation prise dans l'affaire de la candidature Scheil au Collège de France, — une situation morale singulière, il s'est constitué une sorte de
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magistère officieux qui apporte avec lui beaucoup d'honneur, mais qui entraîne avec lui une lourde responsabilité. Quand im homme a une fois commencé à exercer ce magistère, il ne peut plus s'arrêter, jamais, il ne peut plus, sous aucune forme, donner sa démission.
Nul n'est tenu, — pratiquement, — d'être prophète en son pays ; mais une fois que l'on s'est plus ou moins consciemment conféré ou fait conférer cette sorte de magistère officieux, on ne peut plus, jamais, sous aucune forme, démissionner. Le président de la République peut démissionner. M. Gabriel Monod ne démissionnera jamais d'avoir été, d'être Gabriel Monod.
On peut entrer ou n'entrer pas dans la vie publique, attirer sur soi l'attention du public, s'imposer à l'attention du public; — je dis qu'on peut entrer ou n'entrer pas pour simplifier, parce que là aussi il y aurait à voir, mais mettons pour aujourd'hui qu'on peut entrer ou n'entrer pas ; — mais une fois que l'on s'est, aussi honorablement, imposé à l'attention du public, on n'est plus libre ; on n'est pas libre de s'en aller ; de continuer ou de ne pas continuer; un oflQciel peut encore démissionner, — justement parce qu'étant officiel il peut donner une démission officielle : — un officieux ne le peut pas.
La haute autorité morale qui s'est attachée au nom de M. Gabriel Monod lui a ainsi conféré une magistrature, d'autant plus indélébile qu'elle est officieuse; une magistrature dont il demeure éternellement prisonnier; et quand il n'est pas là, son absence est pubUque, et quand il ne parle pas, son silence pubUquement parle pour lui. Combien de fois ne nous avait-on pas dit,
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combien de gens ne nous avaient-ils pas dit : La preuve qu'il n'y a rien de répréliensible dans la délation gouvernementale organisée, c'est que Gabriel Monod n'a rien dit. Ainsi quand ces grands témoins ne veulent pas témoigner, quand il refusent ou quand ils récusent leur propre témoignage, leur silence même est interprété et travaille contre eux et témoigne pour eux. Parce qu'il y a une sorte d'hypothèque perpétuelle sur eux, et indélébile, de tout ce public dont ils ont une fois acquis, dont ils possèdent l'attention.
Nous étions donc fondés à espérer recevoir de notre maître, dans ce pénible débat de la délation gouvernementale organisée, un enseignement officieux, un témoignage officieux, un témoignage moral, ou, comme on dit dans les procès, — puisqu'en effet il s'agissait d'un procès, — plus précisément un témoignage de moralité; nous avions le droit d'attendre cet enseignement, nous avions hj'pothèque constituée sur ce témoignage; et donc c'est nous qui ne l'ayant pas reçu, cjuand nous l'attendions, avons été maltraités.
Je vais plus loin; nous étions en droit d'attendre de notre maître, nous étions en droit d'escompter une manifestation officielle. Ce que nous faisions n'avait rien de sournois, rien d'occulte, rien d'inavoué. C'était une démarche toute ouverte et toute publique, toute ofiBcielle elle-même. M. Gabriel Monod occupait une haute situation à la Ligue, non pas seulement, comme partout ailleurs, une haute situation morale, mais une haute situation personnelle, une haute situation pour ainsi dire corporative et historique ; il ne me démentira pas si je dis que cette situation dépassait de beaucoup sa situation locale dans la section de Versailles. Com-
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bien de fois ne nous a-t-on pas dit : La preuve que la Ligue n'est point sortie de ses lignes et ne manque pas à sa mission, la preuve que le Comité central a raison, c'est que Monod n'a pas démissionné.
Sur le fond même je ne vois pas ce qui rendait incommunicable, au public, impublial)le, cette lettre personnelle publique non-offlcielle. Je ne fais point à M. Monod l'injure de lui attribuer cette grossière distinction \ti1gaire, pratique, mais populacière, que les lettres confusément personnelles, privées, non-officielles, — car ces trois caractères ne se distingueraient pas, — seraient des lettres où on dirait sa pensée et que les lettres confusément impersonnelles, publiques, officielles, — car ces trois caractères ne se distingueraient pas, — seraient des lettres où on ne dirait pas sa pensée, soit qu'on la masquât, soit qu'on l'altérât ; ou simplement que les lettres indistinctement personnelles, privées, non-officielles seraient des lettres où on dirait le fond de sa pensée tandis que les lettres indistinctement impersonnelles, publifjues, officielles seraient des lettres où on ne dirait que le dessus de sa pensée ; dans ce que j'ai publié de la lettre de M. Gabriel Monod je ne vois, autant que je me rappelle, que deux parties.
Dans l'une de ces parties l'auteur indique, en termes fort modérés, ce qpi'il pense de la Ligue et du Comité central; je ne pensais pas que nulle difficulté dût venir de cette partie ; M. Gabriel Monod comptait des amis, peut-être beaucoup d'amis, dans la Ligue et particulièrement dans le Comité central; qu'est-ce à dire, et ne sait-on plus enfin ce que c'est que l'amitié.
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Pour moi je ne sais point ce que c'est qu'une amitié qui se poursuivrait dans l'erreur et dans le crime; je suis assuré que ce ne serait point là une amitié véritable; je crois au contraire que tout l'effort d'une amitié digne de ce nom doit porter à disputer, fût-ce violemment, à arracher un ami à ce cjue l'on croit être l'erreur ou le crime.
Dans l'autre de ces parties l'auteur marque, un peu plus violemment, sa réprobation, parfaitement justiûée, hâtons-nous de le dire, pour ces anciens politiciens antidreyfusistes qui s'étaient fait une arme politique nouvelle d'une maladresse gouvernementale, d'une erreur et d'un crime ; il est parfaitement vrai que ces diables devenus ermites avaient, moins que tous autres, qualité pour feindre d'être devenus de vertueux moralistes et pour essayer d'utiliser ainsi cette maladresse d'im gouvernement ennemi, cette erreur et ce crime; je ne prévoyais pas qu'il pût venir quelque difficulté de cette partie; je n'y avais même pas pensé ; je ne pouvais pas même supposer que des relations suivies avaient continué ou s'étaient renouées entre les membres les plus éminents de notre Etat-Major et quelques-uns des membres les plus notoires de l'État-Major ennemi ; nous autres petites gens nous avions coupé tous les ponts derrière nous ; on nous fait voir, on nous fait savoir aujourd'hui qu'il n'en avait pas été de même pour les grands seigneurs de nos armées; c'est toujovu-s la même histoire, l'histoire de toutes les guerres; les simples troupes se battent, s'éreintent, se tuent, se blessent, meurent.
Je ne pouvais imaginer et j'ai, comme on dit, été
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péniblement impressionné d'apprendre que pendant ce temps nos grands chefs, comme tous les grands chefs de tous les> temps, songeaient encore à ménager des relations académiques et mondaines; on a bien tort de dire que les États-Majors ne pensent pas aux communications. Ils ne font que cela, d'assurer leurs communications.
Silencieusement je pense à cette affaire où nous avons laissé les cadavres défigurés de quelques-unes des amitiés qui nous étaient les plus chères ; dans le désastre de nos espérances et dans le silence de cette retraite je me rappelle cette affaire qui pour nous pauvres gens brisait les familles comme paille, brisait comme un fétu nos chères amitiés de petites gens; rien ne comptait plus; moi-même j'avais des amis de ma toute première enfance, des amis éprouvés, de ces amis que rien ne peut remplacer, que nul ne peut imiter, car nul ami nouveau n'apportera plus la commune joie et la mémoire commune des mêmes regards d'enfance, la même vue et le même regard des mêmes paysages de Loire ; nul ami nouveau n'apportera les anciens yeux ; les yeux qui ont vu, en un temps que nul ne refera, les mêmes paysages ensemble; j'avais, comme tout le monde j'avais de ces amis éternels; quelques-uns s'engagèrent dans la voie qui était selon nous la voie de la tentation; et par la voie de la tentation la A-oie de la perdition éternelle; je fis pour les arracher de cette voie de la tentation, qui était pour nous la voie de l'erreur et du crime, des efforts désespérés. Quand nos efforts demeuraient vains, quand nos passions amicales demeuraient frappées de stérilité, nous brisions. Nous rompions un parentage,
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une amitié de vingt ans, nous qui n'avions guère passé vingt-cinq ans, nous brisions avec une sorte d'ivresse farouche, d'amertume âpre, comme nous nous fussions rompu le bras droit : Si ta main te scandalise, coupela. Nous nous fussions arraché im frère.
Cependant nos bons collègues des différentes Académies trouvaient le moyen de ne point couper ou plus tard de rétablir le lien académique et mondain qui unissait entre elles leurs précieuses personnes.
Le père n'était plus rien pour le fils ; le fils n'était plus pour le père; le frère ne connaissait plus le frère; mais nos collègues de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres et nos collègues des Sciences morales et politiques étaient toujours nos collègues.
Misère.
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