RUB DES GRÈS
\ if
silence prématuré un nom qui représente pour une part si notable les travaux et les aspirations de l'Allemagne contemporaine. Quand un chef de famille est mort, les voisins et les amis qui ont, pour leur petite part, proâté de sa vie et entretenu avec lui des relations cordiales, doivent au moins à ses proches leur mot de condoléance et leur visite de bon souvenir. C'est dans ce sentiment que nous allons essayer de rappeler ce que nous savons et ce que nous pensons de Jacques Grimm et de son frère, car la mémoire ne doit pas séparer ceux qui vécurent dans une union si intime et dans une telle communauté de travaux. Quelques précieuses communications nous permettront d'apporter notre contingent à la publication de la correspondance, et de donner ainsi à cette notice un intérêt particulier, même au delà du Rhin.
Les frères Grimm naquirent tous deux à Hanau, Jacques-Louis en 1785, Guillaume-Charles en 1786, dans une famiVe de bonne bourgeoisie. Leur bisaïeul et leur grand-père avaient été pasteurs de l'Église réformée (calviniste) du pays. Ils perdirent de bonne heure (en 1796) leur père, qui était greffier de la ville et du district. Leur mère, fille d'un conseiller de la chancellerie électorale, était une personne très-distinguée , comme la plupart des femmes qui ont donné le jour à des hommes éminents. Ils eurent six frères, dont un seul, je crois, atteignit Tâge d'homme : Louis-Emile Grimm, né en 1790, mort en 1863, f\it peintre et graveur renommé; il enseigna pendant trente ans le dessin à l'Académie de Cassel. Les galeries de l'électeur de Hesse possèdent de lui plusieurs tableaux religieux pour lesquels les connaisseurs ont une sérieuse estime.
Jacques et Guillaume, après avoir été au collège à Cassel, étudièren le droit à l'université de Marburg, où ils eurent pour professeur l'il lustre Savigny. La méthode historique que leur maître appliquait ; l'étude du droit romain, et où il déployait autant les qualités du phi lologue et de l'archéologue que celles du jurisconsulte, exercèrent san: doute une influence profonde sur l'esprit des deux élèves. Son antipa thie pour la codification, et son amour du droit coutumier leur firent pcut-clre ouvrir les yeux de bonne heure sur le développement spontan
(ios institutions et des noœurs, et sur la vitalité qui se cache dans les couches profondes des sociétés. On pourrait presque dire que ce qu'ils ont cherché dans l'ancienne Allemagne, ce sont la langue, la littérature et les croyances coutumières. En tout cas, on sait par le témoignage de Jacques que, sous un pareil maître, le droit romain les avait séduits. Gela se comprend, car le droit romain est en grande partie le développement historique d'une jurisprudence. On ne s'étonnera pas davantage du dégoût qui les prit, lorsqu'on voulut les forcer à étudier le Gode Napoléon, qu'on introduisait alors dans la Hesse. Gette législation toute moderne et pratique ne disait rien à leur esprit entièrement tourné vers le passé. Il en résulta, toujours suivant Jacques, qu'ils perdirent leur temps et manquèrent leurs études de droit ' .
En 1805, Savigny fit un voyage à Paris, et il emmena avec lui Jacques Grimm pour l'aider dans ses travaux. Il ne s'agissait, sans doute, que de consulter des manuscrits de la Bibliothèque impériale, si riche en tout temps, mais pleine en ce moment des dépouilles de l'Europe; car Paris était alors singulièrement pauvre en fait d'érudits comme nos deux Allemands. La guerre, les mathématiques et les sciences physiques et naturelles y avaient tout absorbé. Le baron Dacier, qui cumulait les fonctions de conservateur des manuscrits à la Bibliothèque et de secrétaire perpétuel à l'Académie des inscriptions, ne pouvait avoir rien de commun avec Grimm et Savigny, non plus que l'honnête Mouchet, ancien secrétaire de Lacurne Sainte-Palaye, et alors factotum (lu département des manuscrits. Bouchaud, le dernier des romanistes fran^is du xvm^ siècle, était mort depuis un an, et Ton ne voit pas avec qui Savigny aurait pu s'entendre sur l'histoire du droit romain au moyen àgc, qu'il préparait. Quant à Grimm, ce fut ià, dit-on, qu'il commença à étudier l'ancienne littérature allemande. Evidemment les manuscrits furent ses seuls guides, car Raynouard, l'unique savant avec lequel il eût pu parler du moyen âge et de la linguistique, était alors daps le feu de sa poésie ; ce fut précisément en 1805 qu'il fit jouer sa tragédie des Templiers^ fameuse en ce temps-là et tombée aujourd'hui dans l'oubli. En attendant que les papiers de Grimm nous apprennent la réalité sur «ses rapports avec les érudits de Paris à son
' Ride auf Wllhem Grimtn^' won Jacob Grimm, p. 10.
8 LES FRÈRES 6RIMH.
premier voyage, nous sommes donc dans une complète ignorance des liaisons qu'il y put contracter, mais le peu de relations qu'il y eut par la suite nous amène à supposer qu'il s'y renferma dans ses travaux sans communiquer avec personne.
A son retour dans son pays de la Hesse électorale, Jacques Grimm fut nommé surnuméraire au secrétariat de la guerre, ce qui ne l'empêcha pas de continuer ses recherches sur l'ancienne poésie allemande. Quoiqu'il n'eût rien produit encore, ces nobles études lui valurent la protection de l'historien Jean de Millier, à laquelle il dut, en 1808, après la création de l'éphémère royaume de Westphalie, d'être nommé bibliothécaire particulier du roi Jérôme qui occupait ce trône. L'administration française déploya toute sa courtoisie en faveur du jeune savant. Quand il demanda en quoi consisteraient ses fonctions, on lui répondit : « Vous ferez mettre en gros caractères sur la porte : Bibliothèque particulière du roi. » C'était une pension qu'on lui offrait ; et à peine un an plus tard, le roi Jérôme lui annonça lui-même qu'il le nommait auditeur à son conseil d'Etat, ce qui portait ses appointements à 4,000 francs, près de 12,000 francs d^aigourd'hui, avec )a diSërence des temps et des lieux.
On sera peut-être un peu surpris de la facilité avec laquelle Jacques Grimm avait accepté les faveurs des Français, lorsqu'on le voit ensuite saluer avec des démonstrations de joie le retour de l'Électeur. En tout cas, nous ne lui ferons pas un crime d'avoir applaudi au départ de l'étranger, et nous ne trouverons pas étrange qu'il ait accepté, en 1813, le poste de secrétaire de légation à la suite des envoyés hessois au quartier-général des alliés. Û revit ainsi Paris en 1814, et en profita pour travailler encore aux manuscrits allemands de la bibliothèque. Delà, il assista au Congrès de Vienne jusqu'en juin 1815 ; ne perdant jamais de vue ses études, il commença, pendant son séjour dans cette ville, à s'initier aux langues slaves. Puis la seconde invasion étant survenue, les gouvernements de la Prusse et de la Hesse profitèrent de la connaissance qu'il avait acquise des manuscrits de notre grande Bibliothèque pour l'envoyer y reprendre les pièces dont la conquête nous avait enrichis, de même qu'on les reprenait dans nos musées. L'huissier qui avait fait les caisses à Cassel pour Paris les
refit à Paris pour Cassel. Langlès, alors conservateur des manuscrits, se donna le tort de perdre le sang-froid et interdit à Grimno de venir travailler dans ce département qu'il dépouillait. L'Allemand ne faisait après tout que reprendre son bien ; mais peut-être y mettait-il en la forme un peu trop de rudesse et d'airs vainqueurs. U est facile de flicher les gens, lorsque, même avec les meilleures raisons du monde, on porte atteinte à leur collection.
Ce fut dans ce voyage que Grimm vit Paris pour la dernière fois. Rentré en Allemagne en 1816, on lui offrait de le nommer secrétaire d'ambassade près de la nouvelle diète de Francfort, mais il aima mieux renoncer aux fonctions administratives, pour se consacrer entièrement à ses travaux d'érudition, et, dans ce but, il accepta la modeste position de bibliothécaire en second à la bibliothèque de Cassel, qu'il garda pendant quatorze ans.
C'est alors que commence sa grande activité d'études et de publications, dans lesquelles il fut secondé par son frère Guillaume. Ce dernier n'avait pasmenéà beaucoupprèsuneviesiaccidentée. De longues attaques d'un asthme compliqué d'une maladie de cœur avaient interrompu ses études jusqu'en 1809, et, en 1814, il s'était fait nommer simplement secrétaire de la bibliothèque de Cassel, où Jacques vint le retrouver. A partir de ce moment, les deux frères ne se quittèrent plus, et ne cessèrent de demeurer et de travailler ensemble. La collaboration entre eux avait déjà commencé auparavant. Leurs débuts avaient été, pour Guillaume, en 1811, une traduction d'anciens chants héroïques du Danemark, et pour Jacques, en 1812, une dissertation insérée dans le Deutsches Musœum de Schlegel, sur la transmission mystérieuse des légendes de peuple à peuple. La même année, ils publièrent ensemble Les deux plus anciennes poésies allemandes du \m^ siècle ^ Ils commencèrent aussi la collection des contes populaires (Kinder und Hausmàrchen) qui porte leur nom, révélant dès l'origine cette scrupuleuse attention pour les humbles traditions des campagnes, qui devait être un des traits essentiels de leur
* Le Chant héroïque d'Hildehrand et Hadubrand, et V Oraison de Weitsenbrunn, Berlin, in-4«. Jacques prouva que ces deux morceaux, qu*on avait pris pour de la prose, sont de la poésie par allitération.
méthode *. De 1813 à 1816, ils publièrent, sous le titre ^'XUAenUcU Wàlder (Silve de l'ancienne littérature allemande), et sous forme périodique, un recueil de textes et de dissertations sur la langue et la litté* rature du moyen âge allemand. Cette publication ne passa pas inaperçue ; elle eut, après le Tartuffe de Molière, l'honneur des critiques et des moqueries d'Àuguste-Guillaume de Schlegel , bien que les deux frères appartinssent à l'école romantique dont il était le chef. Us ne s'en trouvèrent pas découragés, et donnèrent encore ensemble des extraits de l'ancien Edda, un recueil de légendes allemandes ^, etenfln, en 1826, une collection de contes sur les Elfes irlandais, d'après \esfairy legends de Grofton Groker, avec une curieuse introduction sur les Elfes.
Gependant Jacques Grimm avait refusé, ainsi que Guillaume, une position qui leur fui offerte à l'université de Bonn ; les loisirs qu*il se ménageait ainsi, portèrent bientôt d'autres fruits que des publications secondaires. En 1819, il mit au jour le premier volume de la grammaire allemande, de laquelle on a dit avec raison qu'elle avait montré pour la première fois aux philologues étonnés ce que c'est qu'une langue. C'était toute une révolution, parla substitution d'une méthode naturelle et comparative aux anciennes règles à priori, qui n'avaient guère varié depuis les grammairiens d'Alexandrie et de Rome. Toutes les langues germaniques considérées comme des dialectes d'une seule, et minutieusement comparées quant à leurs sons et h leurs formes, de manière à déterminer les lois du passage des unes aux autres ; la même étude appliquée aux époques successives de chacune d'elles, de façon à mettre en saillie leur histoire et les phases de leur vie, tel était le plan nouveau que l'auteur s'était imposé. Il ne communiquait pas seulement aux lecteurs le résultat de ses travaux ; il travaillait pour ainsi dire devant eux, ne tirant jamais ses généralisations que de longues listes d'exemples puisés aux sources authentiques. Le livre n'y gagnait pas en légèreté ; mais qu'importe dans les travaux de ce genre ; il y gagnait une autorité qui, du premier coup, le mettait, pour I exactitu de scientifique, au même rang que 1 * A natomie comparée de Cu vier .
Une fois que l'opinion a reconnu un grand homme, elle se plait à
1 On a lieu de croire que Guillaume travailla plus que Jacques à cette précieuse collection.
2 iJeulsch: Sagen, Derlin, 1816-18, 2 v.
LES FRÈRES URIMM. Il
le grandir encore et à l'exagérer. Un de ses procédés est de faire abstraction des précédents et d'imaginer que l'idée nouvelle a jailli tout à coup d'un cerveau fécond sans que rien l'eût préparée. On Ta fait pour Jacques Grimm, et il ne manque pas de gens pour croire que sa grammaire fut l'effet d'un simple coup de génie sans antécédents. Mais ces sortes de miracles ne résistent pas à l'examen, et cette fois comme toujours, quelle que soit l'initiative due au génie de Grimm, il est certain qu'il suivit à quelques égards une voie déjà tentée par un moins habile que lui ; nous voulons parler de Raynouard. La grammaire de Grimm est de i819, et la grammaire romane de Raynouard date de 1816. L'idée de cette dernière est en partie chimérique, dans la supposition d'une langue romane unitaire et primordiale, identique avec le provençal ; mais une fois cette chimère écartée, et l'ouvrage pris comme une simple étude du provençal dans ses rapports avec le latin d'où il provient, et avec les langues néolatines dont il est le frère, on est frappé de la coïncidence de méthode entre Raynouard et Jacques Grimm. C'est le même rapprochement des sons et des formes grammaticales, la même comparaison des phases qui se succèdent et des langues congénères considérées comme des dialectes d'une seule, le même soin de ne s'avancer qu'avec un cortège de preuves authentiques. Cette marche scrupuleuse, il est vrai, remonte jusqu'au Glossaire de Ducange et au Thésaurus dllenri Estienne ; mais Raynouard l'appliqua le premier à la justification des lois grammaticales. Maintenant, peut-on douter que Jacques Grimm ait connu celte grammaire romane? Les Allemands érudits ont toujours eu grand soin de se tenir au courant de ce qui se publiait de bon et de neuf chez les autres nations et notamment en France. D'ailleurs Grimm portait un intérêt spécial aux langues d*origine latine ; ses travaux ont prouvé qu'il les connaissait à fond, et on a la preuve qu'à cette époque même il s'en occupait directement, puisqu'on 1818, il publia un recueil de vieilles poésies espagnoles K
Allons plus loin et reconnaissons que l'ouvrage de Raynouard et celui de Grimm procèdent tous deux d'une idée commune, qui est l'application de la méthode comparative à l'étude des langues. C'est là
SUva de romances viejos, Vieanc, 1818.
ce que Griram avait dû rapporter de Paris en 1805; il y avait sans doute assisté au spectacle incomparable de cette méthode appliquée aux sciences naturelles par des hommes tels que Cuvier et Etienne Geoffroy Saint-Hilaire. Nul ne peut dire qu'il y eût porté une grande attention ; mais il en avait respiré l'air, et cela suffit K
En 1826, Jacques Grimm publia le second volume de sa grammaire, et en 1828, ses Antiquités du droit allemand. Ce dernier livre mettait dans un relief nouveau le lien qui unit le droit à l'histoire des mœurs et à l'archéologie. Il montrait combien les documents d'apparence la moins juridique peuvent contenir de renseignements précieux pour le droit, surtout aux époques obscures et spontanées, et aussi quelle précieuse source d'expression poétique se cache dans les formules toutes populaires du droit coutumier, avant qu'il n'ait reçu l'empreinte des jurisconsultes. Les mœurs du moyen âge allemand recevaient de cette étude une lumière inattendue qui se reflétait même sur les nations voisines. Chez nous, M. Micheleten profita quelques années plus tard pour éclairer les origines du droit français, et dans le charmant et poétique ouvrage qu'il a publié sur ce sujet, il a traduit une partie des RechtsalterthUmer de Jacques Grimm. Une plume si exercée pouvait seule reproduire ces tournures colorées et concises où la forme n'est pas moins intéressante que le fond. Jacques Grimm lui-même fut surpris de la fidélité et de la profonde intelligence de son traducteur.
L'amitié de M. Michelet nous permet de communiquer à nos lecteurs les fragments qui peuvent les intéresser dans la correspondance qui s'établit, à ce propos, entre Grimm et lui. Au moment où les Origines du droit français allaient paraître, Grimm, qui en avait reçu les épreuves, lui écrivait :
« GoottingaCi 13 mars 1837.
» .... On peut nommer votre ouvrage une refonte augmentée et per-
' En 1816, en môme temps que la grammaire de Raynouard, Bopp publiait son système comparé de conjugaison dans les langues indo-germaniques ; et cet ouvrage doit encore être noté, qnoiqpie moins directement» parmi les précédents de la grammaire de Grimm. Comptons enfin Touvrage de Frédéric Schlegel sur la langue et la sagesse des anciens Indiens, publié dès 1808, et qui est l'origine de tout ce mouvement.
LES FKÈkElS tiRlMM. 13
fectionnée de mes Antiquités du droit allemand. Vous en avez à la fois élargi et simplifié le plan. Sous cette forme, l'usage en est beaucoup plus facile, et ce qu'il y a de rude dans mon livre, destiné il est vrai à une autre classe de lecteurs, est heureusement écarté. Vous y ajoutez, en outre, tant de choses nouvelles et qui vous appartiennent en propre, que le peu de succès qu'a eu mon travail en Allemagne ne préjuge rien sur la réussite de votre livre en France. Peut-être y trouverat-on encore un arrière-goût allemand qu'on voudrait en voir disparaître. Pour moi, c'est un mérite de plus; je ne connais personne parmi mes compatriotes qui soit entré si profondément dans mes idées et dans mes sentiments. Vous avez saisi toute ma pensée, et senti avec moi ce qui flottait dans mon âme au sujet de nos antiquités. Je vous en serre la main avec reconnaissance. En vérité, je suis surpris de la profonde intelligence que vous montrez de notre langue, et de la finesse avec laquelle vous avez compris les anciennes formules, souvent écrites en des dialectes différents.... »
Dans son introduction, M. Michelet a donné du livre de Grimm une appréciation que nous devons à nos lecteurs :
Cl De toutes les jurisprudences, la plus féconde, sans comparaison, en formules poétiques, c'est celle de l'Allemagne. Dès 1816, Jacob Grimm, le Ducange de notre temps, avait publié une courte, mais intéressante dissertation, intitulée : Poésie du droit. En 1 828, parut le gigantesque ouvrage du mèmeauteur: Antiquités du droit allemand. Jamais livre n'éclaira plus subitement, plus profondément une science. Il n'y avait là ni confusion ni doute. Ce n'était pas un système plus ou moins ingénieux, c'était un magnifique recueil de formules empruntées à toutes les jurisprudences, à tous les idiomes de l'Allemagne et du Nord. Nous entendîmes dans ce livre, non les hypothèses d'un homme, mais la vive voix de l'antiquité elle-même, l'irrécusable témoignage de deux ou trois cents vieux jurisconsultes qui, dans leurs naïves et poétiques formules, déposaient des croyances, des usages domestiques, des secrets même du foyer» de la plus intime moralité allemande. Ce livre a une valeur immense en lui-même, comme révélation de la poésie juridique d'un peuple ; une plus grande encore, comme terme de comparaison avec celle de tous les peuples. Aucune nation n'étant aussi riche en ce genre que
14 ' LES FRÈRES ORIMM.
rAllemagne, ce que les autres possèdent trouve presque toujours une partie correspondante dans le recueil de Grimm» et peut en recevoir confirmation, interprétation. Une science nouvelle, indiquée par Vico, est devenue possible : la symbolique du droit (pp. n-iv). »
Sur cette introduction elle-même, voici ce que Jacques Grimm écrivait à M. Michelet, par le travers de ses ennuis de Gœttingue, dont nous parlerons plus bas :
• Gœuiogue, !•' décembre 1837.
» Monsieur et ami,
» Je suis vraiment en faute en vous remerciant si tard de Taimable envoi de vos livres. Mais nous avons eu d'abord la fête de notre jubilé, puis j'ai fait un petit voyage d'automne, j'ai commencé mon cours d'hiver ; il y a eu enfm nos troubles politiques, dont vous êtes assez informé, si dans les journaux vous ne passez pas les articles relatifs à l'Allemagne. Ces événements sont cause que je vous écrirai aujourd'hui plus brièvement que je ne me Tétais promis.
» J'ai lu avec un grand plaisir l'introduction de vos Origines du droit. C'est un morceau plein d'intelligence et de délicatesse, dans la pensée comme dans l'expression. Votre crainte que le passé ne me fît oublier le présent était sans objet. Les inconvénients du temps où je vis ne m'en font pas méconnaître les avantages. Mais ma vie presque entière a été consacrée à l'antiquité, et mihi vetustas res scriberUi nescio quopacto antiquw fit animus. Il faut tolérer la partialité qui en résulte, comme il faut respecter la partialité analogue qui fait qu'on exalte son pays au-dessus des autres. C'est pourquoi je ne vous reprocherai pas ce qui fait à vos yeux la différence entre l'esprit allemand et l'esprit français. Vous auriez la même équité si je tentais à mon tour une appréciation qui différât en quelques points de la vôtre. Cependant, à mon avis, vous allez trop loin dans la note de la pagecxxi ^ et votre
1 Voici cette note : « La philosophie française, c'est Descartes. La poésie française, e'esl Corneille et Molière, Racine et Boilean, Voltaire encore, dans ses pièces légères. Voilà le ▼rai fruit national et le plus exquis. Plus le parfum en est exquis, moins il peut être goût^ de Tétranger. Enivrés qu'ils sont de leurs vineuses poésies, ils n'apprécient pas la nymphe sobre, le limpide breuvage. . . Cependant, lorsque, dans cette limpidité de langage, Timage se réfléchit par instants, l'imago mobile et passionnée, comme dans La Fontaine et dans Pascal, jp ne R.t<*he aucun miroir plus digne de la pensée humaine. <>
éloge de la poésie française» depuis Corneille jusqu'à Voltaire, méconnaît les progrès et les besoins du temps actuel, qu'autrement tous sentez si bien. Dois je vous répéter un aveu que nous faisons communément en Allemagne? J'ai souvent ouvert, avec la meilleure volonté du monde, Corneille, Racine et Boileau, et je sens tout ce qu'ils ont détalent; mais je ne puis en soutenir la lecture» et il me paraît évident qu'une partie des sentiments les plus profonds qu'éveille la poésie est restée lettre close pour ces auteurs. Votre ItUroductian des Origines du droit est, à mon sens, plus poétique que VArt poétique de Boileau. »
À notre tour, nous croyons que c'est la note de M. Michelet qui a raison contre Grimm, et, sans professer pour nos classiques un culte exclusif, nous supposons que ce dernier ne les entendait peut-être pas (ssez parfaitement pour les juger avec tant de sévérité. Son point de fue, comme celui d'Auguste Schlegel, était trop éloigné de celui où il faut se mettre pour apprécier cette littérature, où manque, il est vrai, une certaine richesse d'étoffe et d'inspiration et un certain aban* don poétique, mais où domine la mesure et la raison pratique et claire. Goethe est le seul Allemand qui, sans y participer le moins du monde, mais à force de puissance intellectuelle, ait équitablement jugé l'esprit français ^
Pendant le séjour à Cassel, Guillaume Grimm, sans s'élever aussi haut que son frère, publia, en 1821, une dissertation sur les Runes allemandes qui a fixé ce point d'archéologie, et, en 1829, un précieux recueil des Légendes héroïques de l'Allemagne, que Jacques Grimm estime comme son œuvre capitale ; mais sa santé débile l'empêcha toujours de songer aux travaux de très longue haleine ; et d'ailleurs, il avait peu de propension pour les œuvres philosophiques et comparatives, et resta toujours un pur philologue allemand, plus disposé à recueillir des légendes et à publier des textes qu'à se lancer dans les grandes généralisations scientifiques ^.
Les deux frères vivaient paisiblement et modestement à Gassel, où
' Voyez ses Conversations avec Eekermann, dans rexcellenle traduction do M. O.'Ierol. " Voy. J. Grimm, Rede auf WHhelm Grimm, p. 23.
Guillaume s'était marié, et ils y passaient les années que Jacques assure avoir été les plus heureuses de sa vie ^ lorsqu'un de ces petits déboires qui prouvent que nul n'est prophète en son pays, lès détermina à quitter cette ville. Jacques, avons-nous dit, y était bibliothécaire en second. Le bibliothécaire en chef étant mort, en 1829, à sa place et au lieu de Jacques, on nomma un M. Rommel, qui avait écrit l'histoire de l'Électorat. Ce titre était assurément peu de chose à côté de ceux de son compétiteur, mais on conçoit qu'il ait séduit davantage un gouvernement où, probablement, les érudits n'avaient pas voix au chapitre. Grimm, assez justement blessé, accepta la position de professeur et de bibliothécaire qui lui était offerte à l'université de Gœttingue. Depuis longtemps les deux frères avaient des rapports avec cette ville ; c'était là que de préférence ils publiaient leurs travaux. Guillaume y suivit Jacques ; il fut nommé sous-bibliothécaire, et, plus tard, en 1835, professeur extraordinaire à la faculté de philosophie.
Cette espèce d'exil leur fut d'abord assez dure; ils s'y firent cependant, c Le pays de Gœttingue, écrivait Jacques à un de ses amis , est loin d'être comparable à celui de Gassel ; mais , après tout, c'est le même ciel et les mêmes étoiles, et Dieu ne nous abandonnera pas I » Jacques professait et parlait en public pour la première fois ; il s'en tira avec un grand succès. Ceux qui l'entendirent n'ont jamais oublié son accent passionné et pénétrant. Dans ses discours comme dans ses écrits, il affectionnait les images; un jour il commença une leçon par ces mots : « La pensée est l'éclair, la parole est le tonnerre. » Il disait en parlant de l'allemand : « La vieille langue est comparable à un enfant, qui serait né avec des talents merveilleux, mais qui ne les aurait pas encore développés; la nouvelle est un homme qui, avec des facultés médiocres, en les ménageant bien, sufSt à toutes les circonstances. » Il fit des cours sur la grammaire allemande, sur les antiquités du droit allemand, sur la Germanie de Tacite, et sur l'histoire de la littérature allemande. Les cours de Guillaume Grimm furent également bien accueillis ; sa manière de professer ressemblait beaucoup à celle de son frère. II fit des leçons sur plusieurs
» Voy., J. Grimm, Bede nuf WUhem Grimm, p. 11
LES FRERES f.RlMM. 17 I
monuments de Tancienne littérature allemande, tels que les Nibe-^ lungen.
Le séjour à Gcettingue fut brusquement interrompu à la fm de 1837 par un événement politique. Le roi Guillaume IV d'Angleterre, qui était aussi roi de Hanovre, avait accordé, en 1833, une constitution libérale à ce dernier royaume. Mais à sa mort, en 1837, les deux couronnes furent séparées et celle de Hanovre échut au duc de Cumberland. Ce frère de Guillaume était un exalté tory de la vieille roche, partisan, non-seulement de l'aristocratie, mais de la féodalité, qui n'était pas alors et n'est pas même aujourd'hui un vain mot dans le nord de l'Allemagne. Sous le prétexte de quelques misérables irrégularités dans la réception de la constitution de 1833 par les Etats, le nouveau roi, Ernest-Auguste, ne se crut pas obligé de la reconnaître, et, poussé par un ministre dévoué au parti féodal, il l'abolit expressé- |
ment par un décret du l"** novembre 1837, et rétablit l'ancien état de choses où la noblesse territoriale était toute-puissante. Une protestation énergique s'éleva aussitôt de l'université de Gœttingue. Elle était signée de sept professeurs, Jacques et Guillaume Grimm, Ewald, qui enseignait l'hébreu, Dahlmann, les sciences politiques et économiques, Gervinus, la littérature et l'histoire, Weber, la physique, et Albrecht, le droit. Les Grimm, qui se trouvaient ainsi mis en avant, n'étaient pourtant pas des hommes politiques ; ils s'étaient toujours vantés d'un patriotisme pur de toute attache aux partis. S'ils eussent incliné d'un côté, c'eOt été plutôt de celui des conservateurs, en leur qualité d'anciens romantiques, car l'école romantique allemande rêvait volontiers le retour au moyen âge. Mais leur conscience fut simplement et honnêtement révoltée par les manques de foi et de bonne foi d'Ernest- Auguste. Il y avait, d'ailleurs, une question juridique dans l'abolition de la constitution par ordonnance, et l'on sait qu'en Allemagne les universités jouent un rôle analogue à notre cour de cassation. La protestation universitaire fut donc autre chose qu'un coup de tête, et elle s'explique très-régulièremeat. Il va sans dire que le gouvernement n'en tint pas {compte. Les sept professeurs furent immédiatement destitués (11 décembre 1837), et Dahlmann, Ger^
18 LES FRERES ORIMM.
vinus et Jacques Grimm, qui ataient publié la protestation, durent quitter le royaume sous trois jours. Les étudiants les accompagnèrent jusqu'à la frontière, et résolurent entre eux de ne pas redemander aux professeurs les honoraires payés d'avance pour les cours qui se trouvaient ainsi fermés, car les professeurs allemands sont rétribués directement par les élèves. Six étudiants nobles et féodaux exigèrent seuls leur remboursement. Gomme on pouvait le prévoir, cette effervescence flnit par une émeute. Le 15 décembre, les étudiants s'étant réunis en masse pour saluer les quatre professeurs destitués qui n'avaient pas encore quitté la ville, la force armée intervint, blessa quelques jeunes gensi en arrêta plusieurs autres, et le mouvement finit, faute d'être soutenu par la population.
Revenons aux Grimm. Nous avons vu avec quel calme, au milieu même des événements, Jacques écrivait à M. Michelet. Il se retira immédiatement à Gassel. Guillaume, qui était resté à Gœttingue, probablement pour terminer leurs affaires, le rejoignit en octobre 1838, et, jusqu'en 1841, ilç continuèrent paisiblement leurs travaux. Ils les avaient fort avancés depuis 1830. Guillaume avait multiplié ses publications de textes. Jacques avait donné les IIP et IV® tomes de sa Grammaire. Ce dernier volume, qui s'occupait de la syntaxe des langues germaniques, avait une importance particulière qui n'a pas encore diminué aujourd'hui; car l'étude comparative des syntaxes est généralement négligée des nouveaux philologues, exclusivement renfermés dans l'examen des mots isolés et de leur formation ^ Grimm a laissé ce travail inachevé ; il s'est arrêté après l'étude de la proposition simple, sans aborder encore les propositions complexes ou incidentes où gisent tant de difficultés.
A la même époque, il publia son édition du Reinhart Fuchs (le roman de Renart), accompagnée d'une précieuse dissertation sur ce sujet si
^ Seul depuis Grimm, M. Régnier a abordé ce vaste sujet dans son Étude sur Vidiome des Védat. Ce travail, qui malheureusement n'a pas encore été continué, nous promettait une syntaxe comparative des langues indo-européennes que, plus que personne, M. Régnier est en état de mener à bonne fin, et qui serait le complément indispensable de la Grammaire de Ropp.
cher au moyen âge^, sur Torigine, le développement et le caractère spécial des légendes où les animaux jouent le principal rôle, et sur la nécessité de les distinguer des fables proprement dites, avec lesquelles on les confond à tort.
Enfin, dans le môme temps, Jacques ouvrit encore, en donnant la première édition de sa Mythologie allemande^ une voie nouvelle après sa Grammaire et ses Antiquités du droit. La portée de cet ouvrage dépassait de bien loin le terrain purement germanique. C'était, non pas encore la mythologie comparative, à laquelle le Rigvéda seul a pu servir de centre et de base, mais Tintroduction des superstitions et de rélément populaire dans cet ordre de recherches, qui, jusque là, ne s'était exercé que sur les livres et les documents pour ainsi dire officiels. Les superstitions et les croyances populaires d'aujourd'hui ne sont, le plus souvent, que des débris des religions passées. En Allémagne comme ailleurs, le christianisme n'a pas fait table rase des croyances qui l'avaient précédé; il en a adopté quelques-unes en les transformant \ et n'a pas eu la force d'anéantir entièrement la plupart de celles qu'il a repoussées; elles n'ont disparu de la surface de la société , que pour se concentrer dans ses bas-fonds, sous forme d'expressions proverbiales^ de contes, de légendes enfantines et de superstitions locales, que le peuple répète sans en comprendre l'origine et le sens primitif. De cette riche mine de documents, intacte jusqu'à lui, Grimm a extrait des mythes nouveaux et inconnus. Depuis son apparition, sa Mythologie a fait loi pour l'élude des croyances germaniques ; et même elle n'offre guère moins d'intérêt pour la France que pour TAllemagne, car, une expérience personnelle nous permet de l'affirmer, si peu que notre oublieux pays ait conservé de traces de ses antiques croyances, ces débris informes concordent presque constamment avec les superstitions , les coutumes et les légendes de rAUemagne, et c'est la comparaison avec ces dernières, bien
1 Par exemple les mythes de Freya sont devenus en Scandinavie des légendes de sainte Gertrude; la nuit magique du 1*' mai a été consacrée, en Allemagne, à sainte Valpurge, tandis que dans la vie réelle el insignifiante de cette pauvre nonne (voyez les Bolhndistesy février), on chercherait vainement un rapport à cette nuit mystérieuse ; de même la nuit du soUtice d'été a tUé consacrée à saint Jean, etc.
mieux conservées et bien moins frustes, qui permet de restituer aux nôtres leurs formes et leur sens primitifs ^.
La destitution des frères Grimm, à Gœttingue, avait ému l'Allemagne entière. L'opinion publique leur rendit en respect et en sympathie plus qu'ils n'avaient perdu ; mais il est permis de croire que leur position de fortune était assez précaire. Ce fut pour cette raison * qu'ils acceptèrent la proposition que leur fit alors la grande librairie Weidmann, de Leipzig, et qu'ils se résolurent à publier un diction- ^ naire complet et historique de la langue allemande. Sans les exigences
de leur situation, l'énormité de la besogne les eût fait reculer, et ils eussent préféré cent fois continuer leurs travaux de ftioins longue haleine, où le changement de sujets les délassait et leur tenait lieu de repos.
L'état de l'esprit et des affaires de Jacques Grimm, un an après son retour à Gassel, est clairement dépeint dans cette lettre qu'il adressait à M. Michelet.
« Cassel, 25 novembre 1838.
» Monsieur et ami,
1» La vie agitée que je mène depuis un an me servira d'excuse pour le retard que j'ai mis à répondre à vos leltres si sympathiques et qui m'ont donné tant de joie et d'encouragement. J'espérais toujours vous annoncer bientôt quelque chose de décisif pour mon avenir ; mais jusqu'ici rien ne s'est fait, et, suivant toute apparence, il en sera encore ainsi pendant un certain temps. Cependant, depuis un mois, me voilà réuni à mon frère et à mes livres, ici, dans cette ville où nous avons toujours vécu avant les dix dernières années, et où nous nous retrouvons plus dans nos habitudes qu'à Gœttingue. Nous avons repris courage, et nous allons employer les loisirs qui nous sont faits malgré nous, à des travaux que, très-probablement, nous n'aurions pas entre-
* Dans no? Mythes du feu, nons avons indiqué un certain nombre de ces r&(;semblances, par exemple le baptême des vaches par la baguette» les croyances relatives au gui, aux feux do la saint lean, etc.
' lacque Grimm le laisse clairement entendre dans la préface du Diclionttaire»
pris sans l'événement qui a troublé notre vie. Ce qui va surtout nous occuper pendant une série d'années, c'est un dictionnaire complet de la langue allemande en sept gros volumes, plutôt sur le plan de l'Académie délia Crusca que de l'Académie française. Cet ouvrage, indispensable pour notre langue, ne viendra pas encore trop tard, et j'espère qu'il viendra juste à temps pour l'étranger. En considération de ce dernier point de vue, le sens des mots sera donné en latin, et en français quand la langue morte ne s'y prêtera pas. Tous les écrivains des trois derniers siècles, à partir de Luther, seront extraits, — naturellement par un grand nombre de collaborateurs, — ce qui fera un amas de raotériaux vraiment étonnant. «
» D'autres plans aussi recevront leur exécution. La Grammaire sera terminée et en partie refaite; et cet hiver j'imprimerai ma collection de documents juridiques ^ en deux gros volumes. Je pourrai m'en servir pour augmenter mes Antiquités du droit, et votre livre, dont le succès me fait grand plaisir, m'excite encore à d'autres projets.
» M. Marmier, qui est venu me voir dernièrement et que j'ai chargé
de mes compliments à votre adresse, a dû vous dire que j'avais passé
l'été en différents endroits,^ surtout à Erlangen, Leipzig et léna. Je
voudrais revoir Paris ; peut-être mes affaires me le permettront-elles
l'année prochaine. Je suis bien touché de la part que les étrangers ont
prise à mon sort. Combien chez eux j'aurais à voir et à apprendre de
choses nouvelles et inattendues.
» Tout à vous, Jacques Grimm . »
Les deux frères se mirent donc courageusement à leur dictionnaire. Les travaux préparatoires en étaient déjà entamés, lorsqu'on t841, sur les conseils d'Alexandre de Humboldt, le roi de Prusse Frédéric- Guillaume IV, dilettante passionné pour tout ce qui regardait l'érudition allemande, les appela à l'Académie de Berlin. Us y trouvèrent à la fois une position éminente et la possibilité de remonter en chaire, si l'envie leur en prenait '» car le titre d'académicien donne à Berlin le
* Weiithûmêrm
* Us ne firent de cours qae pendant un petit nombre d'années, car jamais ils n'ayaient eu ni l'un ni l'autre un grand goût pour le professorat, tout en y réussissant comme nous l'avons vu.
droit d'ouvrir des cours. Bien qu'il n'en soit pas en Allemagne comme en France, où toute la vie intellectuelle est concentrée à Paris, ils reçurent cependant à Berlin le surcroit d'ardeur que communiquent les grands centres littéraires. Ils y vécurent à côté de la célèbre Bottine, veuve de leur ami Achim d'Ârnim, et la société de cette femme au cœur chaud et à l'imagination vive fut pour eux à la fois une grande jouissance et une puissante excitation au travail.
Peu de temps après son arrivée à Berlin, Jacques écrivait encore à M. Michelet « :
€ Monsieur et ami,
» L'occasion que je trouve de vous envoyer la dissertation qui accompagne cette lettre me rappelle vivement combien j'ai laissé passer do temps sans vous donner de mes nouvelles. On pourrait croire que je dédaigne l'intérêt que vous m'avez témoigné et qu'ainsi je n'en suis pas digne. Mais n'en craignez rien ; comme dit Gœthe, les fleurs de la reconnaissance pousseront sur un sol plus tranquille. Notre nouveau déplacement de Gassel dans ce pays passablement sablonneux ^, m'a causé beaucoup de dérangement. J'espère que nous en serons récompensés, et dès aujourd'hui je dois reconnaître que j'en tire de sérieux avantages. Dieu m'a laissé mon frère bien-aimé, qui a été longtemps et gravement malade cet hiver. Nous sommes tellement accoutumés à vivre et à travailler ensemble, que je ne puis songer à ce que je serais devenu, si je m'étais trouvé seul. Nous travaillons à un dictionnaire complet de la langue allemande. La préparation des matériaux nous donne beaucoup de peine ; il nous faut avoir recours à une foule d'auxiliaires, qui souvent nous laissent dans l'embarras. Jusqu'ici nous n'avançons que lentement ; mais dans les années qui vont venir, si Dieu nous donne la santé, nous irons deux ou trois fois plus vite.
1 Cette lettre ne porte ni lieu ni date, mais il est évident par le contenu qu'elle a été écrite de Berlin, en i84S.
' Cette expression un peu dédaigneuse ne fait que traduire le sentiment de regret avec lequel les deux frères avaient quitté Cassel et le peu de goût qu'ils avaient pour leur nouvelle résidence. Mais ils s'y trouvèrent bientôt si bien installés que leurs sentiments à l'égard de Berlin changëi^nt absolument et que Guillaume, qui avait été dans l'origine le plus opposé des deux à ce déplacement, fit l'éloge do la vie à Berlin devant tous les étrangers qu'il rencontrait. Voy. la page 32 de la notice que M. Hermann Grimm a publiée, à la s^uite du discours de Jacques Grimm sur son frère.
LES FREKES OIUMM.
> Outre cela, j'ai mené à fin une collection de documents jui des campagnes ', en trois gros volumes ; j'ai dû me donner he de mal pour en réunir les matériaux épars. 11 y a plus de milli détacliées, de valeur inégale, mais toutes, si je ne m'abuse, d'intérêt pour notre ancien droit. Si fort que le sujet vous iolért recueil vous servirait peu tel qu'il est aujourd'hui ; j'attends It cation du quatrième volume qui va suivre, et où je donnerai des talions et des éclaircissements, pour vous envoyer tout ce fatr seul coup...
■ J'ai reçu le cinquième volume de votre Histoire de France, mire la valeur croissante de cet ingénieux ouvrage qui n'est pas parvenu à la moitié. Votre histoire de la Pucelle m'a paru la p plus importante et la plus instructive.
> En dehors de votre livre, je n'entends pas dire qu'il se fasse chose en France sur le moyen fige... Pourquoi ne publie-t-on poëmes de Chrétien de Troyes ? Il y aurait énormément à en tin
A Francfort, en 1846, la vénérable salle du Rœmer reçut grès des germanistes (Germanistm Versammlung), qui préludait savoir à des réunions d'un caractère plus accentué. Les deuï ne pouvaient manquer de prendre part h ce mouvement de li nalité allemande, qu'ils avaient tantcontribué à susciter, A l'ou même du congrès, le doyen des poètes allemands, le vieu; Uhland prit la parole. ■ Il me semble, dit-il, que nous devons i procéder sans retard au choix d'un président. On m'a éxpi vœu, auquel je m'associe de tout mon coeur, de voir le cho ber sur un homme qui, depuis bien des années déjà, tient tous de l'histoire allemande; plusieurs de ces Dis sont même sort la première fois de sa main, par exemple le fil d'or de la poés: a su glisser jusque dans la science du droit allemand, que l'c
' DorfKtiithimer,
' Le regret qu'eiprimsit J, Grimm en 1841 pourrait encore tUe répéxé suj H. Miehelaol, de U Bibliolhiqae imp^riïlB, a depati longtemps préparé cette pu dont chez nous TËIat seul peut faire les frais ; mais d'inexpUcaliles obstacles se soc jusqu'ici à ce qu'il y fût donné suite. Ces retards sont d'autant plus regrettables q de remettre en lumière une vraie gloire nationale, nn des ëcriTnins par lesquels.
n LES FRÈRES GRIMM.
crue jusqu'alors si peu poétique K Ai-je besoin de vous nommer
Jacques Grimm 1 »
Jacques, nommé président par acclamation, paya sa bienvenue par un discours patriotique où l'unité de TAIlemagne était afflrmée, et les bornes de sa nationalité étendues fort au delà de ses frontières actuelles. Ce ne sont pas les fleuves, disait-il, qui limitent les nations ; ce sont les montagnes et les langues. Gela était à notre adresse, et avait pour but de réclamer l'Alsace et la Lorraine, et de nous repousser du ' Rhin aux Vosges *. On nous permettra de ne point nous rendre à cette théorie, et de croire que les nationalités ont encore d'autres conditions légitimes que celles-là, par exemple le bien-être et le libre consentement des peuples. On est avant tout de la nation dont on a l'intention d'être. Les Lorrains et les Alsaciens sont devenus Français depuis longtemps par le cœur, et ils le deviennent chaque jour de plus en plus par les mœurs et par la langue : voilà qui tranche la question. Pourtant Jacques Grimm a reconnu de trop bonne grâce sa partialité patriotique ^ pour qu'on puisse lui en vouloir d'une exagération de sentiments qui, après tout, faisait sa force, et à laquelle on doit, en partie du moins, ses admirables travaux.
Ce fut au congrès des Germanistes que Guillaume annonça publiquement le projet du dictionnaire et en esquissa le plan. Nous y reviendrons tout à l'heure.
Jacques Grimm revit bientôt Francfort et son Rœmer. En 1848, la ville de Miilheim sur la Ruhrt le députa au parlement national. En sa qualité d'ancien romantique et d'élève de Savigny, ses idées politiques n'étaient pas des plus avancées, mais il était foncièrement libéraL II
taio moment, la littëratare française a exercé le plus d'influence sur l'étranger. J. Grimm ne s'y trompait pas, et quand il demandait cette publication, il savait bien quels fruits en deyait retirer l'histoire de la littérature allemande, et quelle lumière le Perceval de Chrétien do Troye^ jetterait sur celui de^WoIfram d'Eschenbach, qui n'en est à beaucoup d'égards fTue l'imitation.
' Tout en traduisant fidèlement, nous demandons grâce à nos lecteurs pour tant de mélap.'ires; qu'ils se souviennent seulement que Torateur était un pocte^ un vieillard et un Allemand.
J. Grimm réclamait encore les provinces danoises, la Suisse allemande, la Hollande et la Belgique ; dans la dédicace à Gervinus, qui est en tète de son Histoire de la langue aHenèande, il exprime Tespoir que ces provinces ne seront pas toujours séparées de TAllemagne.
^ Dans la lettre à M. Michelet, du i^' décembre IS37, que nous avons donnée plus haut.
LES FRERES CiRlMM.
prit siège au centre de rassemblée, afin de marquer autant que possible qu'il n'appartenait à aucun parti, et vota tantôt avec la gauche» tantôt avec la droite, suivant l'inspiration de sa conscience. Cette conduite, moralement irréprochable, annonçait peut-être une médiocre expérience politique. Rien ne rend le gouvernement parlementaire plus difficile que ces indépendants flottants, qui s'attachent et se détachent sans qu'on puisse compter sur eux. Mieux valent, au point de vue pratique, les partis pris des gens qui soutiennent résolument, sauf des cas exceptionnels, les amis qu'ils ont une fois adoptés. Les ministères issus des chambres, dans lesquels se résume en dernière analyse cette forme de gouvernement, ne sont possibles qu'à ce prix.
En une seule occasion, Jacques se mit en avant et paya de sa personne ; c'était dans la discussion sur le projet de constitution. « Messieurs, dit-il, je propose un article, et pour l'expliquer, j'ai peu de chose à dire. A ma grande joie, dans le projet de déclaration de nos droits fondamentaux, on a évité de répéter la formule française : Liberté, Égalité, Fraternité. Les hommes ne sont pas égaux, et au point de vue des droits ils ne sont pas frères. La fraternité est une idée religieuse et morale; c'est ainsi que l'Écriture l'a exprimée» et telle est la meilleure manière de l'entendre. Mais l'idée de la liberté est si importante et si sainte, qu'il me semble nécessaire de l'affirmer en tête de notre déclaration des droits. Je propose donc que le l®*" article du projet en devienne le second» et qu'il soit précédé d'un autre article ainsi conçu :
< Tous les Allemands sont libres; le sol allemand ne souiTrepas 9 l'esclavage. Il affranchit les étrangers non libres qui y mettent le 9 pied. 9
a Ainsi du droit de la liberté je tire une puissante conséquence. Ailleurs, l'air qu'on respirait rendait esclave; chez nous, l'air qu'on respire fait des hommes libres. Je crois que ce que j'ai dit suffit pour vous faire saisir ma proposition.
Voilà tout ce que dit Grimm à l'assemblée de Francfort. On ajoute seulement, qu'un jour, un radical, peut-être un sot, peut-être simplement un homme de sens commun, fatigué de toutes les théories qui s'étalaient dans celte réunion métaphysique, s'élant écrié cju'il ne vou-
tait plus entendre parler du développement historique, Grimm se sentit blessé dans ses plus chères convictions. Il répondit de sa place, comme si l'attaque eût été personnelle : c Ceux qui ne veulent pas entendre parler de Thistoire, l'histoire ne voudra pas entendre parler d'eux. »
On sait comment le mouvement de 1848 avorta. Jacques Grimm assista encore à Gotha, en 1849, aux funérailles du parlement de Francfort.
A cette époque si agitée de 1848, il fit paraître un de ses grands ouvrages, l'Histoire de la langue allemande, préparée avant les troubles politiques. Ce travail se relie essentiellement à la Grammaire allemande. Le titre n'en donne pas une idée exacte, car il n'est nullement question de suivre l'évolution de l'allemand pendant tout son cours; il ne s'agit que des origines et de l'état le plus ancien. Les dialectes gothiques, Scandinaves, haut et bas allemand, etc., sont examinés dans leurs lois caractéristiques, et comparés entre eux et avec les langues alliées de la race indo-européenne, ou géographiquement voisines, comme le finnois. Ces recherches avaient encore un but patriotique, la détermination de la race germanique et des nations qui l'ont constituée, et la démonstration de leur unité primordiale. Malgré les difficultés qu'il présente à la lecture, ce savant ouvrage est désormais une indispensable introduction, non-seulement à l'histoire de TAllemagne, mais encore à celle des invasions barbares qui détruisirent l'empire romain.
La première livraison du Dictionnaire allemand vit le jour en 1852; il est inutile d'ajouter qu'elle fit événement. Guillaume Grimm en avait esquissé le plan dans le congrès des Germanistes de Francfort. < Le Dictionnaire, disait-il, doit embrasser la langue allemande telle qu'elle s'est formée en trois siècles. Il commence avec Luther et finit avec Gœthe. C'est à bon droit qu'on rencontre, aux deux bouts du chemin parcouru, les noms de ces deux hommes qui oQt donné à l'allemand son feu et sa douce saveur, comme le soleil de cette année a vivifié les bons vins. Les ouvrages des écrivains qui ont vécu dans l'intervalle ont été soigneusement extraits; rien d'important n'a été négligé. » En d'autres termes, le Dictionnaire devait avoir pour