‹ Les frères Grimm: leur vie et leurs travaux (volume 3)Chapitre 2 sur 4 · VI · texte numérisé non relu

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objet la langue allemande, depuis le xvi" siècle jusqu'à nos jours, c'est-à-dire la dernière des trois périodes que Jacques, en sa Grammaire, avait distinguées sous les noms d'ancien, moyen et nouveau haut allemand ; les deux premières n'y étaient rappelées et citées que pour éclairer la troisième. La plus grande importance était donnée, non-seulement au sens précis des mots appuyé par lés citations des auteurs, mais encore aux recherches étymologiques pour lesquelles nos deux grands philologues n'avaient pas de rivaux.

Il n'appartient guère à des Français d'apprécier un dictionnaire purement allemand, et nous nous garderions de nous aventurer sur ce terrain, si nous ne nous y sentions en quelque sorte provoqué par des comparaisons irréfléchies et désobligeantes que, devant la tombe même de Jacques Grimm, on a lancées entre son œuvre et un dictionnaire français qui a commencé de paraître depuis quelques mois, c De même, a-t-on dit S qu'Âdelung avait imité et surpassé le Dictionnaire anglais de Johnson, Grimm a fait naître, en France, un ouvrage analogue, qui restera ^ fort au-dessous, au moins pour la Qnesse du sens linguistique et la puissance compréhensive. » Nous n'avons guère de goût pour les comparaisons de ce genre, toujours aisées à hasarder et difficiles à soutenir. D'ailleurs les conditions sous lesquelles le français et l'allemand peuvent être traités diffèrent si profondément, qu'il nous semble puéril de juger un dictionnaire* allemand en le mesurant à un dictionnaire français, ou réciproquement. Le français est une langue de formation pour ainsi dire tertiaire, née des débris du latin mélangés avec un petit nombre d'éléments tudes* ques et celtiques. Quand on a remonté aux langues à qui ces débris appartiennent, l'étymologie française est complète et n'a pas besoin d'aller plus loin. La constitution de l'allemand est tout autre. Il est encore à l'état que nous nommerons secondaire, c'est-à-dire que, sauf les nuances dialectales et i'émoussement qui résulte de l'âge, une grande partie de ses mots ont conservé la physionomie sous laquelle la branche germanique s'est détachée du tronc indo-européen. Par conséquent, pour l'élucider, on est bien forcé de remonter aux origines,

' Gazette de Ckdogne, n» du 25 septembre 1863. ' Weit zuruckstelien wird; ce iutur v^i pri'cieux.

et de le comparer avec les autres rameaux de la famille, les langues slaves, celtiques, grecque, etc. L'étymologie allemande est à ce prix, sans cela elle existerait à peine. Les frères Grimm y ont excellé, mais ce n'est pas une raison pour déprécier des travaux qui devaient nécessairement suivre un autre cours. Voilà pour « la puissance compré* hensive. » Quant à la « finesse du sens linguistique, > nous ne la contesterons pas davantage aux deux frères. Chaque article de leur dictionnaire constitue une petite, quelquefois même une assez longue dissertation, spirituelle, agréable à lire, et d'une rare délicatesse dans la distinction des nuances. Mais en quoi le dictionnaire de M. Littré leur cède.-t-il à cet égard? Ne constate-t-il pas aussi les nuances les plus délicates de notre langage? Ne les appuie-t-il pas par une incroyable richesse de citations empruntées aux auteurs classiques, dont assurément nous sommes plus abondamment pourvus que l'Allemagne?

Sur ce point spécial, nous ne nous permettrions par nous-même aucune critique, mais il ne nous sera pas interdit de nous servir de celle que des Allemands compétents ont adressée au Dictionnaire des frères Grimm. M. Rodolphe de Raumer * leur a reproché d'être moins au courant de l'état classique de la langue que de son histoire antérieure. Il a signalé d'importantes lacunes dans le choix des auteurs où ils ont puisé leurs extraits. Pour n'en citer qu'une seule, il les accuse de n'avoir pas une seule fois introduit dans leur travail Christian WoliT, et d'avoir été ainsi amenés à élucider incomplètement plusieurs des termes philosophiques dont l'allemand actuel est si profondément pénétré. La langue philosophique n'est-elle pas aujourd'hui celle de tout le monde au delà du Rhin? Or, il ne parait guère douteux que c'est Wolff qui l'a créée. Ce propagateur des idées de Leibnitz est le premier qui ait appliqué résolument l'allemand à la philosophie. Tout en s'écartant beaucoup de ses doctrines, Kant, Herder et leurs successeurs jusqu'à Hegel, en étaient nourris, et sa terminologie a été la base essentielle de leurs travaux, si bien qu'en plus d'une occasion

' Dans une dissertation critique sur le Dictionnaire, publiée en 1858 dans le Journal des Gymnases autrichiens, et reproduite dans on volume intitulé : Gesammelte SprocfitoissenschaftUche SehHfien, Francfort, 1863.

leurs obscurités se dissipent quand on remonte jusqu'à lui. C'est un auteur de cette importance, qu'au dire de M. de Raumer> les frères Grimm auraient entièrement passé sous silence, comme si, chez nous, le dictionnaire oubliait Descartes ou Condillac ^.

Un autre reproche encore est adressé au Dictionnaire, non-seulement par M. de Rauroer, mais parles amis les plus chauds des deux frères, notamment par M. Denhard, qui a écrit sur eux une excellente notice à laquelle nous avons beaucoup emprunté ^. La préoccupation de This* toire de la langue et de ses états primitifs a trop dominé cliez eux, et le& a entraînés trop loin. C'est ainsi que Jacques Grimm a proposé dans sa préface un système d'orthographe nouvelle, ramenée aux lois essentielles de l'ancienne langue. Cette réforme, qui porterait sans transition le désarroi dans les habitudes, échouera probablement, au moins dans son ensemble, comme tous les efforts systématiques échouent en cet ordre de questions. Bien plus, il voulait réformer les mots eux-mêmes, et régenter la langue actuelle au lieu de l'enregistrer en € greffier de l'usage. » Son erreur venait de sa Grammaire, où, après avoir déterminé les lois de l'ancien allemand, il a cru qu'elles s'appliquaient rigoureusement à toutes les époques de la langue. Ce qui s'y conformait, il l'a appelé organique ; ce qui s'en écartait, inorganique. En transportant cette méthode à son Dictionnaire^ il arrive à condamner des formes en usage constant chez tous les écrivains depuis le xvi® siècle ^. N'est-ce pas outrepasser les droits du lexicographe, et méconnaître que les langues, en dehors de leur développement organique, subissent les contre-coups de l'histoire, mille

< Par cette négligence, ils se sont privés d'éclaircir des mots capitaux, Bewtuitein par exemple (conscience, mot à mot eonteiens et$é), qu'ils donnent sans le décomposer, et pour lequel ils ne citent rien d'antérieur à Kant. Or, c'est dans WolfT qu'on voit le mot à son origine et avant la soudure de sei éléments. On y trouve des phrases comme celle-ci : Dca erste wat ioir von uns angemercket haben toar dau wir uns unserer und anderer Dinge aiuter uns bewust sind, « La première observation que nous avons faite, c'est que nous sommes conscients de nous mêmes et d'autres choses en dehors de nous. • 11 est clair que cette phrase contient la clé du mot Jiewustsein, Un chapitre est intitulé : Warum wir von Bewust Seyn den Anfang machen. • Pourquoi nous commençons par le eonsciens esse. • Voilà le mot qui se forme. De telles citations sont la meilleure des explications.

' Essai sur les frères Grimmt leur vie et leurs travaux, par le D' B. Denhard, Hanau, 1860 (en allemand). ^ M r\* /

^ 11 veut, par exemple, qu'on dise der/Sôge, l'arc, les arcs, au lieu de der Bogen, dû ^Mg^ wêJ^I Bôgen, qui sont seuls usités, parce que /ôlte form»* faible est en contradiction avec l'adou- i/ /•

cissement (Umlaul) du pluriel.

30 LES KUÈKES GHIMM.

accidents, mille influences étrangères dont il faut prendre son parti, une fois que l'usage littéraire les a consacrés? La vie des plantes est assurément plus régulière, plus c organique » encore que celle de Tesprit. Cependant on ferait le tour de la terre avant de trouver un arbre où les lois absolues d'expansion des rameaux ne soient pas troublées par des influences extérieures qui font avorter les uns et déforment les autres. Que dis-je, les planètes elles-mêmes ont leurs perturbations. Il ne faut pas plus exiger des langues que la nature n'exige des végétaux et des astres.

Mais rien au monde n'est parfait, et quoi qu'il en soit de ces critiques,

que nous indiquons un peu par représailles* le Dictionnaire des frères

^rimm n'en demeure pas moins un monument qui fera époque dans la

littérature allemande, et qui clôt magnifiquement leur œuvre admi*

rable et digne de tous les respects.

Une lettre de Jacques Grimm, que M. Adolphe Régnier, à qui elle était adressée, veut bien nous communiquer, nous mettra parfaitement au courant de ses travaux et de son état d'esprit au moment où parurent les premières livraisons de son Dictionnaire. Elle avait pour objet principal de remercier M. Régnier pour un mémoire lu à l'Académie des Inscriptions, et dans lequel les travaux du grand germaniste étaient excellemment appréciés.

« Berlin, 25 mai 1853.

» Vous devez être étonné, Monsieur, que je n'aie pas encore répondu à votre aimable lettre du i4 janvier, et que je ne vous aie pas remeiv cié de l'envoi qui l'accompagnait, et dont j'ai été à la fois surpris et flatté. Depuis trois mois tout cela est entre mes mains, et la réponse m'est rendue plus aisée encore par la licence que je peux prendre de vous écrire en allemand, cette langue vous étant familière. Aussi ne s'est-il pas passé de semaine que je n'aie songé à satisfaire à mon devoir et au sentiment de mon cœur. Seulement, j'ai été tout ce printemps malade, non pas au lit, mais assez souffrant pour me trou^ ver hors de mon ornière habituelle. C'était une intermittence du pouls , qui, tantôt par son augmentation, tanlôt par son affaiblissement, me donnait des nuits agitées et sans sommeil. Au retour de la chaleur.

LES FKÈKES GRIMM. 31

mon état s'est amélioré, et je me sens libre depuis trois semaines. Dans cet intervalle, toutes les heures où je me trouvais mieux ont dû être consacrées au Dictionnaire allemand, dont je ne saurais dire si Texé* cution, commencée peut-être cinq ans trop tard, contribue davantage à soutenir mon esprit ou à consumer mon corps. Mais quand on a ses soixante-huit ans passés, et qu'on a pris l'habitude d'étudier toujours et de travailler sans reiftche, on ne change plus sa nature.

» Mais assez sur ces empêchements que vous voudrez bien me pardonner. J'apprends à connaître et à honorer en vous un homme qui, versé à un d^ré bien rare en France dans la langue et la littérature allemandes, a donné à mes livres une attention inespérée, et veut bien tirer parti de ce qu'il y a trouvé de bon et de nouveau, en passant sous silence les lacunes et les erreurs. Il est vrai que notre manière d'étu* dier et de nous présenter au public diffère do la manière française, souvent, sans doute, à notre détriment. Cela tient ^notre éparpillement et à notre impuissance politique. Nous nous complaisons aux petites choses et aux détails, sans nous soucier de l'effet que nous produirons, et sans prendre pour but l'influence que nos œuvres exerceront sur le monde. Il nous semble que c'est assez d'exposer loyalement ce qu'on sait sur un sujet et ce qu'on en a tiré. Dans mes recherches, il faut considérer l'ardeur et la passion qui les ont soutenues ; mais je n'ai jamais songé à rendre la voie plus aisée au lecteur qu'elle ne me l'avait été à moi-même. En général, je trouve en moi du zèle pour étudier, mais non pour instruire les autres ; et s'il m'est arrivé çà et là de leur apprendre quelque chose, j'en apprenais pour moimême incomparablement davantage ^..

» Je diffère avec vous sur quelques points, par exemple, sur le jugement relatif à la langue gothique. Vous lui reconnaissez d'éminentes qualités, mais vous ne croyez pas qu'elle eût en elle de quoi se perfectionner davantage. Pour moi, je pense que si les Goths n'avaient pas disparu d'entre les nations, le monde aurait peut-être pris un autre aspect. Dans leur nature comme dans leur langue, il y avait quelque

' Dans son discours sur son frère {Rede auf Wilhelm Gnmm, p. 21), Jacques Grimm a répété le même aveu : « Ma devise est : Plutôt apprendre qu'enseigner (besser gèlerait al$ geiehrt); et je sens bien que l'élément pratique et didactique est ce qui manque à ma grammaire. »

rr

3'J LKS FRÈRES «RIMM.

chose de doux, el un germe d'esprit qui a péri avec eux. Giiaque fois que je lis Ulftlas, il m'en reste une impression favorable, pendant que les dialectes des Francs et des Alamans me semblent inégaux et sans

unité

» Quant au Dictionnaire allemand, cinq livraisons ont paru et la sixième est sous presse. En approuvez- vous le pian et l'exécution ? II me semble que c'est la première fois, pour un idiome moderne, qu'on essaye de se rendre maître de toute la langue vivante, en y comprenant les expressions qu'elle a perdues dans les derniers siècles. Dans ce but, l'exactitude et l'abondance des citations étaient indispensables. Il ne s'agissait pas d'interdire certains mots aux écrivains présents ou futurs, mais de les mettre à même d'en tirer quelques-uns de la désuétude. Avant tout, le but était d'instituer les archives complètes de la la langue réelle S actuelle ou passée, quelque usage qu'on en dût faire. Si Ton peut continuer comme nous avons commencé, on ne se . plaindra plus de la sécheresse des lexiques »

Le dictionnaire et les travaux énormes qu'il imposait, n'empêchérent pas les deux frères de prendre part aux travaux de l'Académie de Berlin, où ils comptaient parmi les membres les plus éminents. Guillaume y communiqua en 1857 une dissertation sur le Mythe de Polyphême *. C'est la dernière œuvre qu'il ait publiée. Cette intéressante étude rapproche avec finesse la fable de Polyphême des légendes analogues qui existent chez les autres nations d'Europe et d'Asie. On y regrette seulement l'absence des recherches philologiques» qui seules pourront éclairer à la fois l'origine et le sens de ce mythe.

L'activité admirable de Jacques éclata, depuis 1851 jusqu'à sa mort, dans une série de dissertations académiques, pour lesquelles on conçoit à peine qu'il ait trouvé du temps, au milieu de tant d'autres travaux. Nous n'essayerons pas d'en donner ici une nomenclature complète; rappelons seulement les dissertations sur le changement des personnes verbales dans le discours, sur le dieu Amour, sur les noms de femme tirés des fleurs, sur les noms du tonnerre, etc.

* Nous avons vu tout à l'heure que Grimm a quelquefois dépassé le but qu*il se propose ici.

^ La Hevtie germanique en a «lonnê la traduction, t. IX. p. 589-618.

LES FRKllES GRIMM.

Eli 1851, il lut à l'Acddémie de Berlin un discours sur l'or langage, qui fit une grande sensation comme représentant l'a des hommes les plus compétents sur ce sujet obscur et dilTicilE contesté, avec raison je crois, plus d'une des vues qu'il expo on ne saurait méconnaître ni la profondeur ni l'indépendance d< qui s'y manifestent à chaque page. A propos de la théorie qu langage l'objet d'une révélation divine, Grimm se prononce nt contre toute intervention miraculeuse dans la nature et dans I et déclare qu'à ses yeux » il n'existe pas de mystère qui aboi surnaturel'. •

H y a loin de ce rationalisme si e:q)ressénient formulé, aux id^ tiques de l'école romantique dont les frères Grimm avaient fait l'entrée de leur carrière. Le romantisme allemand n'avait pas été. le romantisme français de 1827, une pure révolte littéraire, se vers les formes de l'art au moyen âge par simple réaction contn classique, sans conséquence pour les doctrines. Le mouvement nique avait bien plus de portée. Pour se donner une idée des tiques allemands, tels que lesScbl^el, Novalis et les Gœrres, songer à Chateaubriand écrivant le Génie du ChrùttoHisToe, et exagérer violemment ce que le goût de l'auteur flrançaisatempéré tout un système de réaction contre le xvni* siècle, où te ma; était réhabilité pour le fond comme pour la forme. Malgré les de Goethe, cette doctrine était en pleine effervescence dans la ji des Grimm, et l'on conçoit sans peine qu'ils se soient alliés à éoole qui prit intérêt, dès l'abord, à leurs profondes études surit âge allemand. Mais s'ils y participèrent, ce fut en purs romani ta française, uniquement préoccupés de langue, d'histoire et de tut%, et s'intéressant au passé sans songera le restaurer poliliqi A l'occasion du fameux jubilé' de Schiller, qui fut célébré dai l'Allemagne au mois de novembre 1859, Jacques Grimm pi devant l'Académie de Beriin un discours sur Schiller et sur G

' C« discours a élc traduit en Français par H. F. île Wegmann, Paris, Frant^k, 18i * P. S7 de U trad. fr. Voy. dans (ont In discours le dévoloppemenl hard upinioD.

' U pn a étf, donntJDne tradnction dans la Revue germanique, t. VIII, p. A9l-7t

34 LES FRÈUES GKIMM.

qui contenait des déclarations analogues et tout aussi accentuées , et s'élevait avec énergie contre le faux piétisme dont l'Allemagne a tant souffert. Il soutenait la libre religion d'esprit et de vérité qui unit, contre le culte de la lettre qui divise; et il rappelait ces vers célèbres de Schiller :

• Quelle religion je reconnais ? — Aucune de toutes celles Que tu me nommes. — £t pourquoi? ^ Par religion ■. •

En tout cela il s'agissait seulement de revendiquer le respect dû à la libre pensée en général, car jamais, en religion comme en poli* tique, Grimm n'accepta le joug d'une secte ni d'un parti.

Ce discours et les autres ont été fort appréciés en Allemagne, non pas seulement pour le fond, mais aussi pour la forme qui est essen* tiellement allemande, c'est-à-dire poétique et sentimentale autant que philosophique. Ceci nous amène à dire quelques mots du style des frères Grimm, au point de vue de notre goût français. Il est vrai qu'un étranger n'a pas le droit de se prononcer en cette matière; mais il peut toujours exprimer, ou si Ton veut, avouer son impression.

La plume des deux frères a touché à bien des siqets divers. Leurs contes, dont la rédaction au moins leur appartient en propre (surtout à Guillaume), sont des chefs-d'œuvre dont ceux-là seuls peuvent se faire une idée, qui ont eu le bonheur de les lire dans l'original. Jamais l'érudition ne s'était faite si littéraire; jamais la littérature n'avait sî bien réussi à se mettre au niveau de la naïveté du peuple. Il n'y a pas un trait, pas un mot qui détonne dans c&s deux volumes ; et cependant on sent qu'un goût sévère a élagué les superfluités, écarté les scories grosÂères dont le peuple lui-même ne saurait débarrasser sa pensée. La simplicité de ces contes est le comble de l'art. En général, les frères Grimm sont des écrivains accomplis, lorsqu'au milieu de leurs travaux les plus techniques, ils rencontrent quelque trait de narration,

' Welche Religion ich 'erkenne? — Keine von allen

Die du mir nennst. ^ Und waram keine?-— Aus Religion.

LES FRERES (iRIMM. 35

quelque légende à raconter. Il est visible que les légendes ont été le champ où s'est le plus exercé leur esprit.

On sait que d'ordinaire les auteurs sont loin de mettre en œuvre toutes les ressources que leur offre la langue. Chacun de nous, en parlant ou en écrivant, ne tourne guère que dans un cercle de deux ou trois mille mots, et il a suffi de 5642 vocables différents pour composer l'Ancien Testament tout entier. A cet égard, le style de Jacques Grimm est singulièrement remarquable par la richesse et la variété de son vocabulaire ; mais y a-t-il à s'en étonner, quand on songe qu'il a passé une partie de sa vie à recueillir et à comparer des mots?

Si l'on jugeait à la française le style technique des deux frères, on le trouverait plus d'une fois négligé, lourd et diffus. Les érudits allemands travaillent pour eux et non pour les lecteurs; nous avons vu, à cet égard, les aveux de Jacques, et son neveu nous app'rend * que tous ses livres ont été imprimés tels qu'ils avaient été écrits de premier jet, sans brouillon ni rature. Avec un si grand laisser-aller de composition, la clarté devient un mérite fort rare, et il faut savoir gré à ceux qui, comme les frères Grimm, ont pu la faire régner encore dans ces accumulations de science où la richesse engendre trop souvent la confusion. On leur accorderait plus difficilement cet éloge dans les occasions où ils doivent généraliser et exprimer des idées philosophiques, par exemple, dans les préfaces de Jacques, et dans ses discours sur l'origine du langage et à propos du jubilé de Schiller. Les choses dites 8ont excellentes et au fond parfaitement compréhensibles; mais la la manière de les exposer, toute poétique et colorée, pèche en plus d'un endroit par un certain relâchement du lien logique. On y cherche quelquefois en vain la transition d'une idée k l'autre; on voudrait plus de rigueur dans les déductions et un enchaînement plus serré dans la suite des pensées.

Jacques sentait ce défaut, qui tenait peut-être à son habitude d'écrire pour lui-même et du premier jet ; mais , comme il arrive souvent, dans son impuissance à le corriger, il s'en faisait un mérite, € Il me semble, disait-il *, que les travaux allemands ont en généra.

* p. 35 de la notice citée plus haut.

' Préface de V Histoire de la langw aUemaiide.

cette qualité, de ne pas prétendre à dire le dernier mot sur les questions Il et de ne pas aller trop vite au but. Ils se plaisent à s'arrêter chemin

faisant à quelque endroit imprévu, où ils défrichent un coin qui verdira encore, lorsque le champ principal aura passé en d'autres mains. Les livres français, et même les anglais, par cela même qu'ils attachent trop d'importance à l'union de la forme avec le fond, ne sont plus hsibles dès qu'ils ont un peu vieilli. » Ce culte de l'accessoire aux dépens du principal, dont Jacques se vante ici, et qui est le contraire du précepte classique, semper ad eventum festina, ne nous révèle-t-il pas en partie le motif qui rend pour nous les livres allemands, — et même souvent les phrases allemandes, — si obscurs, si chargés d'incidents et si pénibles à suivre ?

Mais là où la chaîne des raisonnements n'a rien à faire, quand il s'agit d'observations de détail, de finesse dans les aperçus, de couleur légendaire, ou simplement d'émotion vraie et de juste sensibilité, le style des Grimm reprend toutes ses qualités. Nous en citerons, pour seul exemple, la page que Jacques a inscrite en tête du troisième volume de sa Grammaire. Il s'adresse à son frère Guillaume, qui, à cette époque, en 1831, relevait d'une très-sérieuse maladie :

< Mon cher Guillaume, lorsque, l'hiver dernier, tu fus si malade, je dus penser, moi aussi, que tes yeux fidèles ne tomberaient peut-être plus sur ce livre. J'étais assis à ta table, sur ta chaise, et je voyais, plongé dans une inexprimable tristesse, avec combien d'ordre et de netteté tu avais lu et extrait les premiers volumes de mon ouvrage; il me semblait alors que je ne l'avais écrit que pour toi, et que, si tu m'étais ravi, je ne pourrais plus du tout achever de l'écrire. La grâce de Dieu nous a protégés et t'a laissé à nous ; aussi, en toute justice, est-ce à toi que le livre appartient. On dit, il est vrai, que certains livres sont écrits pour la postérité ; mais il est pourtant encore bien plus vrai qu'en même temps chacun d'eux appartient avant tout au cercle étroit où nous vivons, que c'est là seulement qu'on a la clef de son sens le plus intime, qui ensuite demeure fermé pour tous. Du moins, quand tu me lis, toi qui connais exactement ma manière, ce qu'elle peut avoir de bon comme ce qui lui manque, j'en suis plus heureux que d'être lu par cent autres qui cà et là ne me comprennent

pas, ou à qui mon travail, dans mainte partie, est indifférent. Mais toi, ce n'est pas seulement à cause du sujet, mais encore à cause de moimême, que tu me suis avec l'intérêt le plus égal et le plus constant. Puisses-tu donc être fraternellement satisfait de tout ceci ^ »

Ce frère si chéri mourut avant son aine, et sa perte fut la plus grande douleur que Jacques eût jamais ressentie. Il avait toujours existé entre eux une fraternité toute particulière par rapport au reste de la famille. Ils n'étaient qu'à un an de distance. On les éleva comme deux jumeaux, toujours ensemble et vêtus exactement de même. Pendant les longues années de l'enfance, ils n'eurent qu'une chambre et qu'un lit et travaillèrent à la même table. Plus tard, étudiants, la même chambre les réunit encore avec deux tables de travail et deux lits. Quand ils furent hommes, ils n'eurent longtemps qu'un seul cabinet d'étude, et leur plus grande séparation consista à la fm à travailler dans deux cabinets contigus. Ce petit éloignement était devenu nécessaire à cause de la différence qui se prononçait dans leurs habitudes et leurs dispositions d'eàprit. Guillaume ne pouvait rien faire qu'au sein du plus absolu silence ; la moindre interruption jetait le trouble dans sa pensée. Aussi avait-il réglé l'emploi de son temps, le jour à l'étude, le soir à la famille, aux amis et aux visites du dehors. Jacques accordait moins à la vie mondaine, et laissé à lui-même il aurait travaillé indéfmiment; mais on pouvait le déranger sans crainte, et il s'interrompait volontiers pour apprendre une nouvelle, pour lire le journal et pour causer politique, ce qui l'amusa toujours beaucoup. II recevait toutes les visites qui se présentaient, et se remettait ensuite à la besogne, sans que le fil de ses idées en fût rompu. Ces petites partî« cularités sont d'autant plus curieuses à noter, que l'effet en est opposé à l'apparence. Guillaume, qui ménageait tant la suite de ses idées, n'a guère donné que des œuvres qui n'exigeaient pas une grande concentration d'esprit, et Jacques, qui prci>aii si peu de précautions à cet égard, a été à beaucoup près le plus producteur et le

* Nous emprantous cette traduction au savant mémoire intitulé : Recherchn «ar (a languei germaniques, que M. Adolphe Régnier a lu en 1847 à l'Académie des Inscr'ptions. Cette belle étude, dont la continuation est vivement désirée, contient une appréciation magistrale des travaux linguistiques de Jacques Grimni.

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plus penseur des deux. D'un côté était la volonté, mais de l'autre le

don naturel, toujours plus fécond.

L'ardeur de l'érudition n'avait pas empêché Guillaume de se marier. Les Berlinois, qui sont les méchantes langues et les plaisants de rAllemagne, s'en amusèrent un peu ; on raconte (nous ne garantissons pas l'anecdote), qu'un vaudeville ^ fit allusion aux embarras des deux frères, sentant bien qu'un des deux au moins devait prendre femme pour introduire de l'ordre et des soins dans la maison, mais reculanll'un et l'autre devant les soucis, et surtout devant les distractions du ménage. Ce fut le plus jeune qui se dévoua. II épousa, en {825, Henriette-Dorothée Wild, fille d'un apothicaire de Cassel , une personne simple et douce, façonnée à la vie de famille et aux soins domestiques, et que M™« Grimm la mère avait connue et aimée en son enfance. Ce mariage fut très-heureux, et loin de troubler l'intimité des deux frères, il la resserra encore, car M"* Grimm présida au ménage commun de < ses maris, n comme elle disait en plaisantant naïvement ^. Guillaume eut plusieurs enfônts, dont un, M. Hermann Grimm, est aujourd'hui un écrivain estimé en Allemagne; il a épousé la fille d'Achim et de Bottine d'Arnim.

Guillaun^e Grimm mourut des suites d'un anthrax, quelques jours après les fêtes du jubilé de Schiller, le 16 décembre 1859, dans sa soixante-quatorzième année. De grands hommages funéraires lui furent rendus, mais on remarqua avec douleur que, des sept professeurs de Gœttingue, son frère et Gervinus accompagnèrent seuls son cercueil.

Le coup fut bien rude pour Jacques, mais son énergie morale et sa force physique en triomphèrent , et le chagrin ne le fit ni faiblir ni interrompre un instant ses travaux ^. Dès le 26 janvier suivant, il reparaissait à l'Académie des sciences de Berlin, et, pour célébrer le jour natal de Frédéric te Grand, il lisait un discours en l'honneur de la vieillesse, où il affirmait qu'elle n'est pas une décadence, mais une plénitude et un couronnement de ta vie. < La vieillesse, disait-il, a pour ornement la liberté de la pensée ; la parure du vieillard est dans son

* Le titre de cette facétie était : Wer sdl heirathenf •> lequel des deux se mariera':^ •

* Denmard, p. 31.

• ' Notice d'Heniiarin Grimm, p. 26.

courage d'envisager en face la vérité et d'en porter témoignage, en politique comme en religion. (Vest ce qui fait de lui l'Ancien du peuple, auquel appartient, grâce à ses années, fe privilège de déterminer et de prononcer le droit. »

Cette verte vieillesse est bien représentée dans le beau portrait gravé qui est en tête du Dictionnaire. Guillaume y est aussi Aguré au naturel, avec son air souffrant, un peu. triste et timide; on dirait une plante faible qui a besoin de s'appuyer, ou encore un astre satellite qui emprunte d'un plus fort que lui la lumière et le mouvement ; mais cette lumière d'emprunt suffit pour qu'il réfléchisse lui-même une douce clarté. Tout autres sont les traits de Jacques : énergiques, accentués, éclatants, pleins de finesse et de vivacité, avec quelque chose de pénétrant et de dominateur. Au fond de ce portrait si vif, on sent pourtant la rêverie allemande, avec ce qu'elle a de flottant et d'un peu vague. Ce caractère essentiel de la poésie germanique se retrouve, en effet, chez les Grimm , et leur originalité est en partie d'avoir allié l'imagination et la science, et d'avoir créé pour ainsi dire l'érudition poétique.

Leurs plaisirs étaient en rapport parfait avec le tAlé intime et familier de la poésie allemande : ils aimaient passionnément les fleurs, et se livraient à la culture des plantes sur les fenêtres, la seule qui fût à leur disposition. Guillaume cultivait de préférence les primevères, Jacques les giroflées et les héliotropes Jacques aimait aussi à voir deux ou trois fleurs coupées dans un vase sur sa table de travail. Mais son goût dominant était pour les livres. Sauf quelques ouvrages très-usuels et sous la main, les deux frères n'eurent jamais qu'une seule bibliothèque, et c'était Jacques qui l'administrait avec la science et l'amour d'un bibliothécaire consommé. Souvent il se promenait devant les tablettes, en tirait un volume, le considérait quelques instants, et le remettait à sa place avec une évidente satisfaction. C'était une joie pour lui que de se lever et d'aller tout droit mettre la main sur un ouvrage que les autres cherchaient; il le trouvait sur te champ, même la nuit sans lumière. Comme les véritables amateurs, il prêtait fort peu ses livres, qui, d'ailleurs, ne pouvaient guère sortir de chez lui, étant pleins de notes marginales et de feuilles volantes écrites de la main des deux

40 LES FRÈRES ORIMM.-

frères. Souvent, quand un ouvrage manquait d'index, chacun d'eux

'^* , ' lui en faisait un à sa façon.

y . Un des soucis de Jacques "dans sa vieillesse, était que sa bibliothè-

que ne fût dispersée après lui. Lorsqu'à son lit de mort on voulut

l faire entendre encore quelque chose d'agréable à son oreille défaillante,

on l'assura que sa bibliothèque serait conservée avec soin. Ce furent

' peut-être les dernières paroles qa'il entendit.

Jusqu'à son dernier jour, outre le Dictionnaire auquel il travaillait sans relâche, il ne cessa de préparer et de projeter des œuvres nou* velles. Il songeait à un ouvrage sur les anciennes mœurs allemandes et à un autre sur Ossian ; il voulait écrire une introduction aux contes et achever sa grammaire. Le W volume des Documents juridiques^ con* tenant les dissertations et les explications, était presque terminé, et on a trouvé dans ses papiers un discours sur son frère Guillaume, que, sans doute, il comptait lire à l'Académie et auquel il ne manquait que le dernier feuillet ^ Le dernier écrit qu'il ait publié, est une dissertation insérée aux Gelehrten Anzeigen de Gœttiûgue, sur le Reinhard de M. Jonckbioet et sur les légendes relatives aux animaux.

Sa dernière maladie dura quinze jours seulement. Il allait mieux, lorsque, le 20 septembre 1863, une soudaine attaque d'apoplexie lui paralysa la langue et tout un côté du corps. Il ne reprit pas entièrement connaissance, et mourut le soir même ; il avait près de soixantedix-neuf ans.

En lui s'est éteint un des derniers représentants de la grande génération dont Gœthe avait été l'ainé et le chef, et à laquelle appartenaient des hommes tels que Schelling et Hegel, Beethoven et les deux Humboldt. Le vénérable linguiste Franz Bopp est peut-être aujourd'hui le seul survivant de ces hommes énergiques et féconds qui ont, d'un seul coup, porté la science et l'art allemands au niveau et souvent ^udessus des nations contemporaines. La génération qui vient après eux suit leurs traces, au moins dans les sciences, et achève ce qu'ils ont commencé. Elle complète leurs vues, en corrige les imperfections,

3 Ce discours a été public par M. Hermann Grimm; c'est plutôt un éloge qu'une i)iograp'3iv.

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apporte un esprit de précision et d'exactitude et une clarté inconnue jusqu*ici en Aiiemagne. Mais quelle différence de souffle et de grandeurt

Le rôle particulier des frères Grimm se résume à nos yeux dans le sentiment patriotique. On peut dire, et les dates concordent avec ce caractère de leurs travaux, qu'ils ont puisé dans la guerre de la délivrance leur principale inspiration. Le but de leur vie a été d'élever à l' Allemagne un monument national, et d'en faire revivre le passé pour en préparer l'avenir. Au fond, ce sont de grands historiens, mais ils ont pris la tâche par son meilleur côté. Au lieu de s'arrêter aux événements, spectacle toujours lamentable et fait pour dégoûter de l'histoire, ils ont pénétré jusqu'aux profondeurs dernières et aux éléments dont se compose l'existence intime des peuples; ils ont ramené au jour la poésie et les croyances populaires, le droit coûtamier qui précède la science des jurisconsultes, enRn la langue, qui résume tout et reflète la vie collective et spontanée des masses dont elle est le produit. L'entreprise était gigantesque ; ils l'ont menée à bien et presque achevée, grâce à l'ardent patriotisme qui les soutenait.

En France, nous aurions du mal, non-seulement à trouver de pareils hommes, mais même à comprendre leur passion. Notre patriotisme n'a rien de rétrospectif. La révolution littéraire du xvii" siècle et la révolution politique de 1789 nous ont fait divorcer à jamais avec notre passé. Loin de l'aimer, nous le regardons presque comme un ennemi. Le gros de la nation n'a pas de souvenirs qui remontent plus haut que la république et l'empire ; les partis les plus arriérés ne cherchent pas leur tradition au delà de Louis XIV. Quand nos romantiques poli* tiques ont voulu aller plus loin et réhabiliter le moyen âge, quand ils se sont appelés les Qls des croisés , ils ont paru à la fois ridicules et odieux. Chacun de nous n'acceptant ainsi qu'une certaine époque qui correspond à ses opinions, nous ne soutenons pas nos historiens d'un bout à l'autre de leur œuvre. Au contraire, le patriotisme des frères Grimm a pu s'étendre à leur histoire tout entière et à tous ses moments. Ils n'ont rien répudié du passé, et, l'esprit national leur répondant, ils en sont devenus les représentants par excellence. L'unité

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ailemande a été réalisée par eux quant aux origines et à la littérature ; si jamais elle s'organise politiquement, c'est à eux que, sous peine d'ingratitude, elle devra les premières statues.

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