‹ Les frères Le Chevallier d'AigneauxChapitre 2 sur 5 · PLAGE FOHTBTTB, PRÈS DO PALAI9-DE-JUSTICE · texte numérisé non relu

PLAGE FOHTBTTB, PRÈS DO PALAI9-DE-JUSTICE

Extrait des MémoiTet de f Académie Nationale dts Scietictt, Arti a Beliei-Lcnrei de Cam,

LE CHEVALLIER D'MGNEAUX.

Les frères Robert et Antoine Le Chevallier d'Aigneanx , traducteurs de Virgile et d'Horace , naquirent à Vire vers la fin de la première moitié du XVI e siècle. Quelles sont les dates exactes de leur naissance et de leur mort? On l'ignore complètement. Tout ce qu'on sait d'eux , à ce sujet, c'est qne Robert, l'aine*, mourut à quarante-neuf ans; Antoine, dix mois environ après Robert, et que les deux frères n'existaient plus en 1591 , puisque à cette date parents et amis prenaient soin de leur élever un Tombeau poétique , tombeau qu'ils entouraient pieusement * de quelques beaux poèmes trouvez en leur estude. s

C'est surtout dans ce livre rarissime, et dont on ne connaît guère aujourd'hui que deux ou trois exemplaires, qu'on peut trouver quelques renseignements sur la famille, les relations, le caractère et les travaux des deux frères.

Robert et Antoine Le Chevallier appartenaient à une ancienne famille viroise, et tiraient leur nom de d'Aigneanx d'une terre sise à Monchamps, à quelques lieues de Vire.

Ils étaient liés avec noble et puissant seigneur Louys de Bordeaux , capitaine de la ville et château de Vire , qui « monstra , nous dit Sonnet de Courval, sa guerrière vaillance aux champs de Moncontour, et fut envoyé en ambassade vers le Roi de Navarre; »

Avec la famille des Anfrie , où Ton rencontre « un lieutenant-général de la vicomte de Vire , un conseiller du Roy en sa court de Parlement à Rouen * et d'où sortira le poète épicurien Chaulieu.

Enfin une sœur» si je ne me trompe, des frères d'Aigneanx épousa Jean Sonnet, sieur de la Pinsonnière, « l'honneur du barreau de Vire «, et donna le jour au poète de la Satyre Ménippée sur les poingnanies traverses et incommoditez du Mariage, au fougueux Sonnet de Courval, fier, à juste titre, de sentir couler dans ses veines du sang des d'Aigneanx, et qui s'écrie dans l'épitaphè enthousiaste qu'il consacre à sa mère :

Issue elle n'est point de quelque race vile , Mais du sang généreux des braues chevaliers , De ces doctes Aigneavx , qui furent les premiers Qui d'vn Poëme François firent parler Virgile.

Quel type, quel estoc, tant soit il ennobly, Pourroit de ces Aigneavx passer la renommée ? Leur gloire en FVniuers est tellement semée Qu'elle ne peut tomber soubs les Loix de l'oubly.

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Les pièces liminaires des œuvres des frères d'Aigneaux et les noms qui figurent dans leur Tombeau nous font connaître quels furent leurs amis.

Au premier rang, brille Jean Daurat, l'illustre ce poète royal, » le professeur de Ronsard, de Baîf et de Remy Belleau. Quelles furent les relations des frères d'Aigneaux avec Daurat ? Ont-elles été intimes et suivies? C'est peu probable. On sait que Daurat, qui était l'obligeance môme , ne laissait pas publier un livre sans en orner les premières pages de quelques vers élogieux.

Si Ton en juge par les pièces assez nombreuses que Vauquelin de la.Fresnaye leur a consacrées, les frères d'Aigneaux ont dû le connaître particulièrement.

Le jeune Du Perron, qui avait passé quelques années à Vire , où son père était ministre de la Religion réformée, et qui avait, sans aucun doute, fréquenté les frères d'Aigneaux , se souvint d'eux dans sa gloire naissante, et leur adressa un sixain pour mettre en tête de leur Virgile.

Après ces grands noms viennent ceux de Geoffroy Linocier, naturaliste célèbre ; de Jacques Durant de Chazelle , philologue distingué , dont les travaux ont été insérés dans le Thésaurus criticus de Gruter ; de Jacques Le Gras, de Rouen , qui a traduit en vers les Besongnes et les Jours d'Hésiode. Brouaut, sieur de Sainte-Barbe 5 né à Carentan, a consacré aux frères d'Aigneaux une longue pièce de vers qui se trouve en tête de la traduction d'Horace. Ce Brouaut est-il ' l'auteur du Traité de V eau-de-vie, ou anatomie théorique et pratique du vint Je le croirais volontiers;

6 ISS FRÈHHS

car ce livre fat édité après sa mort par J, Baliesdens, de l'Académie française (1646). Or, l'exemplaire de V Horace des d'Aigneaux, que possède la Bibliothèque de Caen, porte la signature de J. Baliesdens. Il est assez probable que Baliesdens tenait ce livre de son ami J. Bronant, le panégyriste des traducteurs virois, Citons encore, parmi les amis des frères d'Aigneaux, Nicolas Michel , sieor Des Prés , célèbre professeur , né près de Caen, et qui occupa la chaire d'éloquence laissée vacante par la mort de Jean Rouxel ; et Théophile Gelée, de Senerpont, médecin distingué et éditeur des œuvres de son illustre maître André du Lanrens , médecin de Henri IV.

Robert et Antoine Le Chevallier d'Aigueanx étaient unis de la plus tendre amitié. « Nous estions , écrit Antoine à la mort de son aîné,

de mœurs, d'esprits, de corps , Et d'estudes vais sous fraternelz accords, »

Tous les deux d'une santé très-délicate, infirmes même, ne laissèrent pas de voyager, de visiter les grands centres universitaires de France, d'aller même à l'étranger pour y étudier, l'un le droit , l'autre la médecine.

Vous avez, dit un de leurs amis,

tournoyé la France en maint voyage ;

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D'apprendre et retenir votre Muse jalouse, Vit Paris et Poitiers, Montpellier et Toulouse, Et, non contente encor, a voulu voyager Plus oultre, pour humer le docte air estranger : L'vn, pour estre Légiste, égalloit vn Scéuolle, Vraj mirouer de l'histoire ; et l'autre dans l'escolle De Phyliride expert escoutant la leçon, Talonnoit studieux l'art du mesme Ghiron.

Mais déjà il était écrit qu'à Vire les médecins abandonneraient leur clientèle et les avocats déserteraient l'audience pour rimer tout à loisir. Les deux frères d'Aigneaux firent donc ce que devaient faire plus tard le médecin Sonnet de Conrval et l'avocat Jean Le Houx:

... Tous deux, transportés de fureur plus diuine, Préposèrent aux loix et a la médecine L'amitié des Neuf Sœurs ; et pour leur seul plaisir , Sans espoir de profit aimèrent mieux choisir L'entière liberté d'escrire en poésie , Qu'aller voir vn malade ou seruir de harpie En vn parquet criard, où vn paisible esprit, De repos et plaisir jamais heure ne prit.

Robert, nous dit encore son épitaphe latine, se distingua par ses mérites et « lumière éclatante de sa ville natale , y remplit avec gloire des charges importantes. »

11 fut a enqnestenr pour le Roy » et sot montrer dans ces fonctions

la douceur, la rondeur, l'équité,

La science , l'honneur , la foy , la piété

One heure il ne passa sans loyal exercice ; A tous dt

8 LES FHÈREfi

Antoine, à la mort de son frère, fut frappé d'un coup mortel ; et l'on ne saurait encore aujourd'hui lire sans attendrissement les vers crae lui inspira sa douleur :

Ses gestes coustumiers et sa face a mes yeux le représente , las ! à toute heure , en tous lieux ; Pense ouïr sa voix bruire à mon oreille ; et pense Qu'a tous moments je doy jouir de sa présence ; Et m'échappe souuent , cuidant a luy parler , Ha parole a demy , qui se perd vaine en l'air.

Il ne lui survécut que très-peu de temps.

Tous les jours d'vn cœur élangouré

Ne cessa de gémir , jusqu'à tant que la Parque Quelque dix mois après le passa dans sa barque.

Antoine fut pleuré à son tour par ceux qui s'étaient efforcés de le consoler ; et leurs vers , dit avec raison l'abbé Goujet, « prouvent que ces amis sentaient fortement la perte qu'ils avaient faite. *

Voilà, 4 pen près, tout ce qu'on peut savoir de la vie des frères Le Chevallier d'Aigneaux. C'est une vie calme, tonte remplie par l'amitié et le travail, qui s'écoule tranquille à l'ombre du toit paternel , et s'achève justement honorée.

Arrivons aux œuvres des deux frères.

Ces œuvres se composent de deux parties 1

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distinctes : des traductions en vers de Virgile et d'Horace; et des œuvres mêlées (élégies on complaintes , prières , odes et sonnets).

Est-ce là tout ?

On sait que les frères d'Aigneaux étaient contemporains de Jean Le Houx, l'auteur des Vaux de Vire nouueaux. Est-il probable que Jean Le Houx fût le seul bel esprit de son temps qui se plaignît de l'oubli où était tombé le nom de Basselin , le seul qui essayât de rendre la vie et la galté à la gracieuse vallée de la Vire , et d'y faire renaître la cbanson du vieux temps ? Gela n'est pas probable assurément D'ailleurs Vauquelin de la Fresnaye nous dit expressément que les frères d'Aigneaux composèrent des Vaux de Vire:

Les Muses en ce lieu ( Vire) 9 conduites d'Apollon ,

Firent leurs monts sacrés des hauts monts de Beslon ,

Et dansoient aux accords de la faconde lyre

De ces deux Chevalliers tournants les Vaux de Vire,

Et les doux Vire-lais , aux antiques façons

Dont les Grecs et Romains mesuroient leurs chansons.

Il est encore un passage de Vauquelin de la Fresnaye qui me semble aussi concluant

Il s'agit» non plus des Muses, mais du chef des Muses , d'Apollon , qui

ayant en Thessalie esté pâtre

Vint se pourmener jusqu'aux monts de Beslon ,

Et jusqu'au Vau de Vire et jusqu'aux vaux de Bures.

Vauquelin , jouant sur les mots, et voulant flatter

la vanité d'an Anfrie , parent des d'Aigneaux, nous dit ensuite qu'Apollon .

S'estant amoureux près d'Amphrise abaissé ,

Anfrie , aurait ton nom en mémoire laissé,

Et les beaux Vaux de Vire et mille chansons belles.

Enfin il termine le sonnet par ces trois vers, qu'on lit comme il suit dans les éditions anciennes aussi bien que dans l'édition moderne ;

Mais les guerres, helas 1 les ont mises a fin (les chansons) , Si les bons cheualiers d'Oliuier Basselin N'en font a l'auenir ouïr quelques nouuelles.

Que signifient ces mots : les bons chevaliers tTOthtier Basselin f À qui le poète peut-il faire allusion ? aux compagnons du Vau de Vire? Mais il n'en reste plus. La bande joyeuse s'est dispersée à la mort de son chef et s'est misérablement éteinte pendant les guerres de religion.

Ne faut-il pas légèrement modifier les deux derniers vers du sonnet, qui n'offrent qu'un sens peu satisfaisant , et lire :

Si les bons Chevaliers d'Oliuier Basselin Ne font a l'auenir ouïr quelques nouuelles?

Le sens sera absolument le même que dans le passage que nous venons de citer. Dans VEpitaphe des frères d'Aigneaux , comme dans le Sonnet à Anfrie , Yauquelin dira nettement ou par allusion que les deux Chevalliers ont composé des Vaux de Vire.

fc

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■ Quoi qu'il en soit , rien ne nous reste de ces com-

positions légères où se seraient exercés les frères d'Aigneaux.

Ne nous occupons donc que des œuvres qu'ils ont publiées eut-mômes , ou que des amis ont fait pa-

. raltre après leur mort.

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