J?*., II
J'en passe et des meilleurs.
La traduction d'Horace est remplie de traits de la même élégance.
Qu'Horace dise» en parlant du vin :
Addis cornua pauperi ,
( Od. % III, Si. )
les frères d'Aigneaux traduiront exactement :
Tu adioutes La corne au poure.
Vitreo daturut nomma pmto, dans l'ode célèbre en l'honneur de Pindare (Oi, IV, 2), sera littéralement traduit :
..... pouf de son nom nommer Les flots verrez d'vne aultre mer.
Le sepositi ciceris du rat des champs (Sat., H, 6) deviendra
Le reserué cice.
Un fruit sec du baccalauréat ne traduirait pas mieux ! Et les deux derniers vers de Y Art poétique :
Quem vero arripuit tenet occiditque legendo , Non missura cutem , nisi plena cruoris , hirudo.
Les voici tels que la plume des d'Aigneaux les a faits :
.... mais celui qu'il a pris Il le tient bien serré. Et en lisant, sansue Qui ne laisse la peau , sinon pleine , le tue.
n est impossible d'être plus exact, mais il est impossible d'être plus rocailleux et plus plat
Si tous les vers des traductions de Virgile et d'Horace étaient de la même force, on se demande-
rait , avec un étonnement légitime , comment il se fait que ces livres aient eu tant d'éditions» et pourquoi leurs auteurs ont été littéralement comblés d'éloges , non-seulement par leurs amis de Vire et de Normandie, mais encore par des poètes justement célèbres , comme les Daurat, les Du Perron et les Vauquelin de La Freenaye.
Que le Caennais J. Rouxel dise , en parlant de ses amis : « Vire , la petite cité normande , deviendra donc une autre Athènes française! Cette ville, à peine connue de ses voisins, sera maintenant célèbre parmi les nations étrangères ; et cette gloire, elle la devra aux frères Le Chevallier d'Aigneàux! »
Cette louange hyperbolique ne doit pas nous surprendre. Entre Normands on se doit bien un coup d'encensoir.
Qu'un Virois, tout étonné de voir pousser des poètes au milieu des granits du Bocage , s'écrie :
On n'eust iamais pensé qu'en pays si déserts
Ou sont tant de rochers , deux Chevalliers diserts
Eussent si vaillamment combattu l'ignorance. *
Cette naïveté dans l'enthousiasme désarme notre sévérité.
Nous ne devons pas être plus surpris si Vauquelin de La Fresnaye nous assure que
« Les doctes Chevalliers font retourner en France l'esprit divin * de Virgile ;
Si Daurat, élevant les d'Aigneàux jusqu'aux cieux, et
16 LES FRiftBS
les comparant à Castor et à Pollax, ne trouve entre les deux Virois et les fils de Léda qu'âne seule différence 9 c'est que , Pollux étant on lutteur , seul Castor était chevalier, tandis que les d'Aigneaux sont chevaliers tons les deux ;
Si enfin le jeune Du Perron 9 qui ne songeait pas encore i la barette cardinalice, dit aux traducteurs de Virgile:
• . . vostre œuure est si belle en imitation Qu'a caste heure Virgile en son propre langage Est la traduction de la traduction.
Ces éloges , on le pense bien , ne tirent pas à conséquence. Comme ils n'étaient pas toujours sûrs des suffrages de la postérité , les auteurs du XVI e siècle , grands et petits , avaient l'ingénieuse idée de se tresser des couronnes et de se faire décerner l'immortalité de leur vivant.
Il faut cependant ajouter que ces louanges pouvaient être sincères ; et Vauquelin de La Fresnaye , qui, plus qu'aucun autre, pouvait juger du mérite d'une œuvre poétique , ne semble pas avoir dépassé la mesure , lorsque , comparant la traduction de Virgile des d'Aigneaux avec celles qui l'ont précédée 9 il dit dans son Art poétique :
Longtemps auparauant le bon Octauien De Saint-Gilais fist veoir le preux Dardanien En habit de François; et depuis Des Mazures Le fist marcher encor soubz plus douces mesures. Mais nos deux Chevalliers, doctes frères, ont joint Leurs esprits , et l'ont mise encore mieux en point;
LE CHEVALLIER d'àIGNEAUX. 1*7
Et, pour estre François, Apollon mesme aduoue Qu'en eux se reconnoit le Cygne de Mantoue.
Il est difficile de trouver, même dans 1 les plus riches bibliothèques , la traduction d'Octavien de St-Gelais. L'abbé Goujet , qui Ta eue sous les yeux , nous dit qu'elle est « prolixe , remplie de mots barbares, et que le tour de la versification est tel qu'il serait à peine supportable dans une mauvaise prose de ce temps-là. » M. de Montaiglon, qui a publié une notice sur Octavien de St-Gelais, est aussi sévère : a Ses traductions, dit-il, sont lourdes et ennuyeuses. »
C'est en J500 qu 'Octavien de St-Gelais offrit sa traduction à Louis XII.
La traduction de V Enéide par Louis Des Mazures , de Tournai, commencée en 1547, fat achevée en
Celle des frères d'Aigneaux fut publiée en 1582. Il ne sera pas sans intérêt de comparer ces traducteurs, afin qu'on voie bien que les louanges décernées par Vauquelin de La Fresnaye à ses compatriotes ne sont pas exagérées.
Voici comment le début de l'Enéide a été rendu par Des Mazures :
le, qui iadis allai chantant mes vers Au chalumeau, suis sorti des bois verds, Et ai contraint le champ voisin d'iceux , Ne se montrer d'obéir paresseux Au laboureur, tant désireux soit il Que le champ soit fructueux et fertil :
Euure agréable et du tout conuenant A gens ruraux. Mais de Mars maintenant
18 US FftiBHS
le ehaate ici les horribles faits d'armes:
le chante ici le premier des gens d'armes, Qui vint des fins de Troie ruinée En Italie , et qui par destinée Fuiant, errant , portant peine infinie, Print enfin terre au port de Lauinie :
Plus endura qu'on ne peut estimer Dessus la terre et sur la haute mer, Forcé des Dieux et de Iunon seuere, Dont le courroux obstiné perseuere.
Beaucoup souffrit en guerre Martiale, Pour conquérir la terre Latiale, Pour esleuer vne tille en ces lieux, Et y porter les domestiques Dieux :
De Latium se dit la gent Latine , De la aussi ont prins leur origine Pères Albains , de la encor' on nomme Les murs et tours de la tant haute Rome.
Et c'est en tête d'une pareille traduction que Joachim Du Bellay ne craignait pas de mettre ces vers:
Autant comme Ton peut en vn autre langage Yne langue exprimer , autant que la nature Par l'art se peut monstrer , et que par la peinture On peut tirer au vif vn naturel visage ;
Autant exprimes-tu et encor' d'auantage, Auecque le pinceau de ta docte escriture , La grâce , la façon , le port et la structure De celui qui d'Enee a descrit le voïage.
Geste mesme candeur , ceste grâce diuine ,
Geste mesme douceur et maiesté Latine
Qu'en ton Virgile on void , c'est celle mesme encore
Qui Françoise se rend par ta céleste veine.....
LE CHEYAUâttt D'àIGNEAUX. 19
N'avais-je pas raison de dire que cet losanges liminaires ne tiraient pas à conséquence ?
Des Mazares sait mieux s'apprécier, quand il nons dit dans son Épftre « à très-illustre prince, Charles , duc de Lorraine , Bar , Gueldres , etc. :
Il est vrai que ie sens , Charles, mon très cher Prince,
Et desia le sentoy-ie , auant que i'entreprinse
Rendre Enée françois , que ma force n'est point
Propre a représenter Virgile de tout point
le sais bien que Ma plume en l'air cet peu a$ïe
Pour esgaler au voila trace de Virgile.
Non , ie ne veux de moy présumer si auant
Que ie puisse iamais atteindre en m'esleuant
A la hauteur superbe ou il s'auance et passe*
Trop de mon humble Muse est la qualité basse.
Les frères d'Aigneaux, aussi modestes que Des Mazures , avouent bonnement « que leur phrase est rude et grossière » , que « leur plume n'a pas le vol assez agile. »
Les premiers vers de leur traduction de V Enéide nons feront voir s'ils se sont rendu justice :
Ce suis-ie qui mon air essayai d'autrefois
Sur vn pipeau d'auene , et qui, sortant des bois,
Ay du depuis mis ordre a l'enuiron champestre
D'obeyr au fermier , tant tyran il puisse estre ,
Bien aggreable ouurageau peuple es champs espars ,
Mais ores en auant effroyables de Mars
Et les armes ie chante , et l'homme qui de toute
La coste d'Ilion tint la première route.
Par destin vagabond en Italie , aux bords
Des pays Lauinois il emst d'estranges sorts
A l'appétit des Dieux , sur la terre et sur Fonde. Pour le despit tousiours vif en l'ame profonde De Iunon vengeresse il eust bien a pastir :
Par les guerres aussi , quand ce vint a bastir Yne ville , et a mettre au pays de Latie Ses dieux , de qui la gent des Latins est sortie, Et les pères Albains t et de qui hautement Les enceintes de Rome ont pris leur fondement.
Non , les frères d'Aigneaux ne nous ont pas trompés. Leur phrase est « rude et grossière » , et leur plume est loin d'être • agile. • Convenons toutefois qu'il y a progrès, et que, sans parler des rimes masculines et féminines alternées avec le plus grand soin , le vers héroïque des traducteurs virois répond mieux à la majesté de l'hexamètre latin que le vers de dix syllabes , employé par Des Mazures.
Nous aurons encore le droit d'être plus indulgent, disons mieux, plus juste, à l'égard des frères d'Aigneaux, si nous les mettons en parallèle , non plus avec un poëte obscur comme Des Mazures, mais avec Clément Marot lui-même.
On sait que Marot a traduit non-seulement une grande partie des Psaumes, mais encore le petit poème de Musée, Eéro et Léandre , les deux premiers livres des Métamorphoses d'Ovide, et la première Églogue de Virgile.
Je ne dis rien des Psaumes : la musique de Goudimel pouvait en adoucir les sons rauques et barbares.
Le pauvre Léandre , dont le vent « esteint la lanterne traîtresse » et qui sent entrer dans sa gorge
Grand quantité d'eau pleine d'amertume ,
le pauvre Léandre a été aussi maltraité par Clément Marot que par les flots eu courroux.
En lisant les Métamorphoses arrangées a en rime françoise » par le poète a à l'élégant badinage » , on se demande si d'Assoucy « en belle humeur » a été plus burlesque que lui.
La traduction de la première Églogue de Virgile est-elle plus élégante? Non; et la voix de Mélibée est si peu mélodieuse qu'elle suffirait à elle seule , à défaut de la guerre civile et de la désolation des campagnes , à faire fuir le pauvre Tityre :
Toy, Tityrus , gisant dessous l'ormeau Large et espais , d'un petit chalumeau Chantes chansons rustiques en beaux chants ; Et nous laissons » maugré nous, les doux champs Et nos païs. Toy oisif en l'ombrage Fais resonner les forests , qui font rage De rechanter après ta chalemelle La tienne amie Amaryllis la belle.
H n'était pas difficile aux frères d'Aigneaux d'avoir plus d'élégance et d'harmonie :
Entreposant, Tityre , a l'ombrage couuert De ce hestre au feuillage epanchément ouuert , Tu mets sur le pipeau d'vne auene légère L'aer de mainte chanson doucement bocagere.
Et nous , poures chetifs 9 nous laissons loin de nous * Les fins de nostre terre et nos villages dous : Nous fuyons nostre terre , en saison si mauuaise : Toy, cependant, Tityre, en l'ombrage, a ton aise, Tu aprens aux forests a rebruire en chansons La belle Amaryllide au rebat de tes sons.
22 les wwAmes
Les frères d'Aigneaux nous apprennent eux-mêmes dans lenr Épittre au May qw*îls ont mis deux ans à traduire Virgile. Le temps ne ftrit rien à l'affaire, sans doute : mais il finit avouer que pour mener à bonne fin nne aussi grande entreprise que la traduction complète de Virgile , deux ans sont peu de chose, même si, à l'exemple des frères d'Àigneaux, on met dans cette tâche un zèle à toute épreuve et une conscience poussée jusqu'au scrupule.
Un de leurs amis, Pierre-Lucas Sallière, le même qui a pieusement rassemblé toutes les pièces de leur Tombeau, et qui parait avoir vécu dans lenr intimité, nous raconte qu'Us « retrempaient , limaient , faisaient et refaisaient » leurs vers; bien plos, qu'ils ne mettaient « leurs œuures en auant » qu'après les avoir « lime* cent et cent fois. »
« Cent et cent fois, » c'est une figure de rhétorique , nous le savons : il n'en est pas moins vrai que de ce témoignage il résulte que les frères d'Aigneaux étaient des travailleurs infatigables. Attendaient-ils l'inspiration pour se mettre au travail! C'est une autre question; et je croirais volontiers qu'ils s'imposaient chaque jour une tâche régulière» et n'étaient satisfaits que lorsqu'ils avaient abattu consciencieusement leur besogne.
On peut aussi se demander quelle est la part de Robert et celle d'Antoine dans ce labeur commun.
LE CHEVAUiïR D'AIGNEAUX. 23
Quel est criai qui a mis le plus du sien? La réponse d'est pas aisée* nous dit encore P.-L. Sallière :
N'est de letrs vers meslez possible le triage. Quand Phebus quittait l'vn, l'autre dans son courage Le receuant* veilloit à l'ouurage entrepris*
Ce détail a Bon intérêt : on voit que les frères d'Aigneaux étaient toujours prêts à enfourcher Pégase, et que la plume passait de main en main sans interruption. Je ne m'étonne plus si leur travail n'a duré que deux ans.
Du Perron, qui devait traduire plus tard le premier et le quatrième livre de VÉnéMê* marchait d'une tout autre allure, puisque , si l'on en croit l'abbé de Marollee, il avait mis près d'une année à traduire les six ou sept premiers vers, « tant il y trouuoit, disait-il, de la difficulté pour en estre satisfait i L'abbé Gonjet fait à ce sujet une réflexion qui n'est pas sans malice : t De ce train<4à il lui aurait fallu plus de temps que n'avoit duré le siège de Troye pour achever un seul livre. •
La traduction de Quinte Horace Flacce parut en 1588 > six ans après celle de Virgile» Les frères d'Aigneaux nous disent «dans leur Épistre au Boy et leur Aduertàsement au Lecteur que la traduction de Virgile avait reçu * vn accueil bénin et fauorable , » et que s'ils ont osé mettre la main sur Horace, après tant d'autres, ce n'était pas « pour penser faire mieux ou entreprendre sur leur gloire , mais pour s'employer aussi , de leur part, à l'enrichissement et illustration de notre langue* » Ils ne se dissimulent
pas la difficulté de leur tâche. Comment traduire Horace, disênt-ils? Comment " rendre en français « la grâce de son vers lyrique , la mordante acuité de ses satyres et la moelleuse substance de ses épistres? » — « Àmy Lecteur, ont-ils soin d'ajouter, ne sois esmerueillé si ton oreille ne trouue pas les vers si doux et coulans qu'en la traduction de Virgile, veu la grand'différence qu'il y a entre le poème héroïque , où l'on marche auec plus de liberté et majesté , et entre le lyrique, où l'on est plus contraint ponr la brieaeté et variété du vers. Et quant à la satyre , la douceur et granité n'y peut estre telle qu'en l'héroïque, à raison des mots piquants et mordants dont il lui est besoin d'vser en la reprise des vices : ce qui ressent son style aspre et espineux. La manière finalement d'escrire épistres en vers est tellement seuere et sourcilleuse poufr les graues sentences et enseignemens de philosophie , qu'ils ne se peuuent si aisément et plaisamment ranger sous l'estroite loy du vers que les inuentions et fantaisies poétiques. »
Ce ton modeste et ces réflexions judicieuses nous préviennent en faveur des frères d'Aigneaux. Jugeonsles donc, non-seulement « sans passion, » comme ils nous en prient , mais encore avec bienveillance.
Avant les frères d'Aigneaux, Charles Fontaine, l'auteur d'une réponse intitulée Quintil Horatian (1551) au manifeste de Joachim Du Bellay, avait, dès le commencement du XVI* siècle, traduit le premier en vers VArt poétique d'Horace. Nous n'avons de cette traduction qu'un court fragment, qui ne nous fait pas regretter le reste.
LE CHEVALLIER D'àIONEAUX. 25
La traduction de Jacques Pelletier , du Mans (1540), obtint un grand succès. « Le style de Pelletier , dit M. Patin , . n'est pas exempt , il s'en faut , du prosaïsme que Ton n'évitait guère alors dans les sujets sérieux : il n'a rien, non plus, de la roideur pédantesque et de. l'obscurité que devait bientôt introduire dans la haute poésie l'introduction indiscrète des formes grecques et latines. • Ajoutons, avec le regretté doyen de l'Académie française, que Pelletier ne se fait pas scrupule d'habiller quelquefois son auteur à la moderne. Les Sosies qu'enrichissent les bons livres, et le copiste négligent (scriptor librarius) deviennent pour lui des imprimeurs; le musicien (citharœdus) un organiste. Messala et Cascellius Aulus sont métamorphosés en Poiet et Liset. Cécilius et Plante s'appellent Alain et Meung; Virgile et Varias Marot et Mellin :
Mais en cecy peut on feuoriser Alain et Mun, et qu'un pareil crédit Soit à Marot et Mellin interdit ? J
Cœcilio Plautoque dabit Romanus ademptum Virgilio Varioquef
François Habert , a d'Issoudan , en Berri , » publia en 1549 la traduction en vers du premier livre des Satires d'Horace; en 1551 parut le deuxième livre, accompagné de quelques É pitres. Cette traduction se réimprimait encore en 1555, et même en 1583. Habert était bien venu en cour, et ses vers étaient fort goûtés, bien qu'il soit, dit M. Charles d'Héricault*
96 tES raftnns
« banal jusqu'à l'insipidité* solennel jusqu'à la niaiserie, s
Vauqueliû de La Fresnaye, dans son Art poétique, a traduit presque en entier VÊ pitre aux Pûont et YÉpUre à Auguste. Mais oet ouvrage ne doit pas nous occuper» car» bien que composé vers 1574, il ne fat publié qu'en 1605 , et les frères d'Aigneaux n'ont pu le connaître.
C'est en 1588» nous l'avons dit, que les frères d'Aigneaux publièrent leur traduction complète des Œuvres d'Horaœ. Excités par le succès de leur traduction de Virgile » qui fut réimprimée dès 1583 » ils n'ont pas dû perdre un seul instant C'est donc cinq ans à peu près qu'ils ont dû mettre à traduire Horace, trois ans de plus que pour Virgile I
Leur seconde traduction vaut-elle mieux que la première? Les deux frère* ayant supplié le lecteur « de la recevoir aggreablemen^», nous nous contenterons de dire qu'elle soutient sans trop de peine la comparaison avec les essais antérieurs dont nous venons de parler , et que , si elle n'est pas toujours élégante, elle a, comme son aînée, le mérite de l'exactitude.
Nous ne citerons que le début de l'Art poétique :
Si vn Paintrê vouloit à vn humain visage Ioindrd vn col de cheual, et d'vn diuers plumage Le couurir , ayant fait de membres vn amas Pris d'animaux diuers , si qu'il finist par bas En horrible poisson, par le haut femme belle : Àmys, venus pour voir vne painture telle, Vous tiendriez-vous de rire ? Pisons, estimés Qu'à ce tableau ressemble vu Hure, Où exprimés
LE CHEVALLIER D'AKîNEAUX. 9f
Seraient de* vains pourtraict*, tels que 9e Représente Lee songes , celuy qu'ard vne fleure cuisante : Si que teste ny pié ne s'iroit proprement Rapportant à son tout Puissance également Les poètes tousiours, et les paintres ont eue D'oser quelconque chose en leur cerneau concerne* Nous le scauons fort bien, et pardon en cecy Nous allons requérant, et Fottroyons aussi.
Mais non que ce qui est de nature cruelle Àuecques ce qui est paisible et doux se mesle : Non encore que soient ensemble les oiseaux Aux serpents accouplés, au tygrestes aigneaux.
vn.
H nous reste à parler des Œuvres posthumes des frères d'Aigneaux.
Robert laissait en mourant on fils de dix-sept ans, André. Ce jeune homme , voulant honorer la mémoire de son père et de son oncle , et leur élever un Tombeau poétique , confia leurs manuscrits à un ami de la famille, Pierre Lucas Sallière. Celui-ci recueillit — il non* le dit lui-même •— les plus béant poèmes qu'il put trouver t en leur estude, » et les publia à Caen, chez Pierre Le Chandelier, en 1591.
H fit en outre appel aux amis des deux frères : chacun s'empressa d'apporter son offrande , qui des distiques latins , qui une élégie en français ; celui-ci un sonnet , celui-là un huitain on un quatrain. Un antre enfin se creusa la cervelle pour anagrammatiser les noms de Robert et d'Antoine Le Chevallier
<T Aigneaux. Il trouva dans les deux noms réunis ce joli vers :
N'ont relâché veillée à bien vertir Horace !
Dans celui de Robert :
Reluit le bel Horace ;
Dans celui d'Antoine :
L'eau tarie en Hélicon ;
Enfin les deux noms traduits en latin: Robertus Cevallerius, Anihonius Cevallerius donnèrent à l'infatigable chercheur ce vers assez réussi :
Urbano versu laus vestra Helicone virescit
Les œuvres posthumes des frères d'Aigneaux comprennent des pièces de genres très-différents :
Une Complainte de la France sur sa misère et sur l'assassinat de Henri in ;
Une Prière & Dieu sur « la calamité du tempe ; »
Une Ode à la France sur l'heureux avènement de Henri IV ;
87 Sonnets sur l'Amour de la Foy ;
Des Prières chrétiennes, dont les titres ressemblent assez à ceux de l'Imitation ;
Enfin une paraphrase de la Complainte de David • touchant la mort de Saûl et de son fils Jonathas. »
Nous n'avons nulle envie de rendre compte de tous ces morceaux.
LE CHEVALLIER d'AIONEAUX. 29
Les Prières chrétiennes témoignent de la piété profonde des frères d'Aigneaux, mais on y cherche en Tain l'inspiration poétique ; et c'est à grand'peine qu'on trouve enfin une heureuse comparaison, comme celle-ci :
Gomme vne fleur printaniere ,
Au sein de la terre mère,
Estale son chef pourprin
Sur le frais d'vn beau matin ,
Si d'vne douce rosée
Elle est tendrette arrousée ;
Ainsi mon ame fleurât
Tandis que ton Saint Esprit
La repait , la rassasie
De sa céleste ambroisie
Dans leurs 87 sonnets « Sur V Amour de la Foy »., il leur était difficile d'être variés. Aussi la répétition fatigante dés mêmes idées finit-elle par décourager le lecteur le plus bénévole.
Nous n'en citerons qu'un, le 51% peut-être le meilleur, où ils se comparent au malheureux égaré dans un sombre labyrinthe, et qui n'a, pour se guider vers le grand jour qu'un faible rayon de lumière :
Geluy qtri, tastonnant dans vn obscur seiour, Ya descouurant de loin vn rayon de lumière , Des yeux tousiours le suit , sans siller la paupière, Et ne cesse d'aller, tant qu'il paruienne au iour.
Nous , ainsi vagabonds, par maint tortu destour En ceste terrienne et obscure tanière , Et de loin remarquant l'estoilleuse crinière Qui reiaillit des yeux de la Foy, nostre amour,
39 les pnàng
Sur 1* rayon tinte tousmurs, Xavmsm* \*uim> Ferme nous retenons de nos esprits la voue, Et ne cessons d'aller* par ce val cauerneux,
Tfams à ce flambeau qui lointain estincelle, Tant qu'issus des erreurs que le monde recelle Nous arriuions au iour à iamais lumineux.
N'étaient quelques termes qui ont vieilli, ce sonnet est d'une assez fière tournure.
Les frères d'Aigneaux n'ont pas été aussi heureux, lorsque» voulant rendre la Foy sensible aux yeux humains et lui donner un corps , Ss l'ont grossièrement matérialisée :
Que tu es belle, o Foy, 6 Foy, que tu es belle 1 Tesmoin For de ta tresse au Soleil emprunté , Tesmoin ton front d'yuoire en deux beaux arcs voûté , Tesmoins les rais brillants de ta clarté iumelle.
Tesmoins deux monts de laict , dont ton blanc sekt pom- Tesmoin de tes deux flancs le fin argent porté [meHe, Sur deux piliers d'albastre : o vnique beauté , Des plus rares beautés l'inimité modelle.
Dix de ces sonnets sont adressés à des poètes contemporains ou morts depuis peu de temps , & Vauquelin , à Rouxel , à du Perron , à Ronsard, à Baîf , à Du Bellay > à Des Portes, *à Âmadis Jamyn , à de Nuisement (?) et à Bertant Les frères d'Aigneaux blâment ou louent ces poètes , suivant l'usage pieux ou profane qu'ils ont fait des talents que le ciel leur avait départis.
Quelques tuaits sont à remarquer.
LE CHEVAIAI8* J^AJGNEAUX 81
Ils disent que- du Perron «st
assis an front du Parnasse françois,
que Ronsard est • le chef des Muses, le françois Apollon » , et que, s'il voulait chanter l'amour céleste,
Hors de leurs propres corps il rauiroit les Ames.
Les deux frères furent un jour heureusement inspirés, c'est lorsque, déplorant les fureurs de la Ligue, ils mirent dans la bouche de la France ces Ters éloquents:
Ha ! faut il que nàoy ,
Moy, qui fus autrefois des nations l'efifcoy, En si piteux estât réduite ie me voye Qu'aux ennemis ie serue or' de fable et de proie ! Mais , hé ! qui m'a plongée en ce gouffre profond De malheurs , en danger d'estre noyée au fond , Sans espoir de salut? Las 1 c'est ce qui me trouble , C'est ce qui ma tristesse et angoisse redouble , Que ceux-méme que i'ay engendres et nourris , Que i'ay par si grand soin engendrez (sic) et chéris Sont ceux qui, trop ingrats, pourchassant ma ruine , Ont esmoulu le fer qui perce ma poitrine.,...
Et dans le passage suivant, dirigé contre les fanatiques qui avaient armé le bras de Jacques Clément, ne sent-on pas respirer, comme Ta fort bien dit M. E. de Beaurepaire, « tout l'emportement des passions contemporaines ?»
Quel assassin auez-vous aposté
Qu'ait pensé vostre rage exécuteur idoine
D'vn acte si meschant ? Un Jacobin , vn moine
Vous ne sauiez que trop qu'à ce trompeur auoit Le feu Roy plus de foy , helas ! qu'il ne deuoit.
froc, qui n'as iamais rien couué que malice !
nation peruerse ! hypocrites maudits ,
Loups fiers et rauissans sous la peau de brebis ,
Qui voilez d'innocence et de sainteté pure
Toute meschanceté , tout vice et toute ordure.
Vous estes seuls auteurs de mes maux et ennuis
Et du piteux estât où réduite ie suis ,
Quand , au lieu de prescher la parole draine,
Vous ne preschez partout d'vne langue mutine
Que la reuolte fiere et la dissension,
Que le sang, le carnage et la sédition,
Si qu'esmeu vous avez contre son Roy félonne
Et contre moy ma gent aux horreurs de Bellonne.
Les apostres ont-ils , pour la simplicité ,
Presché la violence? et pour la charité ,
La sanglante discorde? et pour la paix, la guerre,
Quand ils ont annoncé Christ par toute la terre?....
Nous terminerons nos citations par ces vers extraits de la Prière à Dieu sur la calamité du temps. Les deux frères invoquent le ciel contre les ennemis de la France :
Assez tu t'es serui d'eux pour punir nos vices : Punis les à leur tour de mérités supplices.
Monstre toy, si iamais, des armes le Dieu fort, Contre qui ne peut rien des hommes tout l'effort* Force, frappe, destruis , froisse , fracasse et casse Ces squadrons ennemis tremblans deuant ta face , Afin que les voyans par le feu deuorés De ton juste courroux, et les tiens deliurés ,
LE CHEVALLIER D'AIGNEAUX. 33
Nous puissions célébrer sur ceux-là ta iustice , Vers ceux-ci ta bonté fauorable et propice; Qu'ainsi tu sois tousionrs des meschants redouté, Et adoré des bons en sainte liberté, Sous le règne paisible et longuement prospère De ce Roy très-chrétien qui te craint et reuère !
Sauf ce vers ridicule cpie Du Bartas aurait envié aux frères d'Aigneaux :
Force, frappe, destruis, froisse, fracasse et casse,
est-ce que cette ardente prière, dictée par le plus pur patriotisme, ne mérite pas d'être sauvée de l'oubli?
Pierre-Lucas Sallière et J. Brouaut de Sainte- Barbe, qui semblent avoir été les confidents des frères d'Aigneaux, nous avertissent qu'ils méditaient des traductions en vers de Catulle , de Tibulle , de Properce, d'Ovide, de Lucain, de Silius Italiens, de Stace et de Claudien. Bref, tous les poètes latins auraient passé par les mains des traducteurs virois. La mort a interrompu les deux frères au début de leurs gigantesques projets. Devons-nous nous en plaindre ? Non. La langue française n'était pas encore arrivée à son point de maturité , et les frères d'Aigneaux, malgré leur bonne volonté, n'étaient pas de taille à se mesurer, je ne dis pas seulement avec des génies comme Virgile et Horace , mais même avec de beaux esprits comme Stace et Claudien. Ils ne nous auraient donné qu'une suite d'oeuvres médiocres , de ces œuvres qu'on parcourt
une fois dans sa vie avec la curiosité qu'inspirent ces louables efforts , mais qu'ensuite on laisse dormir d'uû éternel sommeil sur les rayons des bibliothèques.
Regrettons, en finissant» que les frères d'Aigneaux n'aient pas consacré leurs loisirs à des œuvres originales. La Complainte de la France et la Prière à Dieu sur la calamité du temps nous indiquent la voie qu'ils devaient suivre et qui les aurait conduits à la renommée plus sûrement que leurs traductions.
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LB CHBVALLIBR d'AIONEAUX. 35