‹ Les frères Le NainChapitre 13 sur 36 · Scène de vendange · texte numérisé non relu

Scène de vendange

Collection de M. le comte Louis de Seyssel, Turin.

pas avoir plus de détails biographiques à offrir sur leur compte.

Lors de révolution romantique, la critique commençant son travail de restitutions et d’enquête, n’est pas encore conduite à percer l’ombre qui enveloppe nos artistes laonnois. Rien dans leurs scènes rustiques n’attire la nouvelle école. Les frères Le Nain ne devaient éveiller la curiosité que des chefs du mouvement réaliste. Ceux-ci engagent la lutte sur un autre terrain et inscrivent, dans leur programme, le retour vers la vérité. Au milieu du bruit que font les discussions nouvelles, les partisans de la réalité dans l’art associent ces noms, Chardin, Valentin, les frères Le Nain. Nos artistes sortent du long sommeil qui pesait sur eux ; on les juge, on les loue; ils sont attaqués et vantés à l’excès, honneur bien inattendu, tout comme s’il s’agissait de peintres modernes.

A côté des pages que Champfleury leur a consacrées, il faut signaler quelques appréciations, émanant de nos principaux critiques. Charles Blanc leur a donné place dans YHistoire des Peintres. Il montre chez eux « une vérité puissante, mâle et sérieuse, dans laquelle apparaît l’involontaire interprétation de la nature )). Il trouve (( qu’un fond d’honnêteté et de modestie se fait voir dans l’œuvre de ces dignes peintres ». Il étudie leurs types, les paysans qui leur ont servi de modèles, et il ajoute, avec beaucoup de raison : (( Les Le Nain ont fait de la prose, mais une prose ferme, franche et

VaLABRÈGL’E. io

claire. Ils ont représenté le peuple, dans sa robuste allure, sans l’embellir, sans l’enlaidir non plus, en lui laissant tout son caraetère, peut-être même en y ajoutant une certaine dignité calme. Si je ne me trompe, les paysans des Le Nain, nous les trouverons cent ans plus tard, parvenus à une honnête aisance, vêtus en bourgeois et raffinés, dans les tableaux de Jean-Baptiste-Siméon Chardin. »

Bürger a senti, lui aussi, la profonde vérité répandue dans l’œuvre des Le Nain. Le chercheur original et indépendant quia porté une si vive compréhension dans l’étude des maîtres hollandais et flamands, devait se trouver ému par les naïves et sincères compositions de nos rustiques peintres de Laon. Philippe Burty, Paul de Saint- Victor, Paul Mantz ont apprécié, à des points de vue differents, les côtés curieux et caractéristiques de leur œuvre.

Sainte-Beuve s’est occupé des frères Le Nain, dans ses Nouveaux Lundis, en examinant diverses publications de Champfleury(i). L’opinion de l’illustre critique est une des plus péremptoires qu’il nous soit permis de relever. Il ne s’est point borné à parler de nos peintres, d’après celui qui était leur historien ; il a refait, luimême, une étude raisonnée de leur œuvre. Il les juge avec une extrême sympathie, tout en constatant les

(i) Nouveaux Lundis, t. IV, p. ii6. Les frères Le Nain, peintres sous Louis XIIL — Chansons populaires des provinces de France. — Le Violon de faïence, par Champfleury.

incohérences et les maladresses que nous avons reconnues.

Les frères Le Nain se dressent aux yeux de Sainte- Beuve dans une trinité indécise, dans une individualité complexe et un peu confuse. « Voici, dit-il, comment après avoir lu et réfléchi de mon mieux, je me les représente. Louis XIV et son époque introduisirent aA^ant tout la pompe, l’éclat, la majesté, la gloire et, dans tous les genres, une sorte d’aspiration à la grandeur. Auparavant, et plus on se rapprochait de l’époque de Henri IV, plus on était simple, naturel et voisin de la honhomie : les arts eux-mêmes, qui avaient perdu de la délicatesse des Valois, marquaient de la probité et de la gravité, en attendant de retrouver mieux. Je sais bien que l’emphase espagnole régnait au théâtre et parmi tout un monde de beaux esprits ; mais la veine française directe se maintenait bien distincte... C’était alors, à deux pas de nous, le grand moment de l’Ecole flamande et hollandaise et il nous en arri^^a quelque chose. Le plus grand peintre français de cette époque intermédiaire, et qui, lui-même, nous est venu de Bruxelles, Philippe de Ghampaigne, associait la solidité et la fermeté du ton à la prudhomie et à la moralité chrétienne de la pensée. »

Sainte-Beuve décrit, presque minutieusement, avec une rare sûreté d’analyse, quelques tableaux des frères Le Nain. Dans son examen profondément judicieux, il saisit à merveille chaque nuance. Il remarque comme

les personnages se lient mal les uns aux autres. I! s’écrie avec vérité : (( Ne cherchez aucun groupe ni arrangement, c’est hien le contraire de Léopold Robert. » Il termine par cette conclusion générale : « Trop rejetés en seconde ligne, trop négligés, même, de leur vivant, totalement éclipsés pendant l’époque radieuse de Louis XIV, les Le Nain ont commencé peu à peu à reparaître quand la splendeur du règne académique diminua. Au xviii® siècle, l’excellent peintre de genre, Chardin, semble avoir voulu renouer à eux pour les scènes d’intérieur et la représentation des objets naturels : (( C’est là, c’est chez lui, disait Diderot, l’un de ses grands admirateurs, qu’on voit qu’il n’y a guère d’objets ingrats dans la nature et que le point est de les rendre. » Chardin, qui était, en outre, un homme de beaucoup d’esprit, répandait sur ses reproductions naturelles une qualité que les Le Nain avaient trop négligée ou ignorée, l’agrément : ceux-ci lui restent supérieurs peut-être par un trait moral plus prononcé, par une bonhomie plus antique. »

L’agrément manque, en effet, aux œuvres des Le Nain. Nos peintres n’ont point prise sur ceux qui regardent leurs toiles, comme ces maîtres aimables qui évoquent des sensations douces et tendres, comme ces artistes qui savent faire valoir une idée sentimentale ou pathétique.

Laissons de côté toute exagération, évitons les partis pris d’école. Quelle doit être notre appréciation défini-

ti\e sur ces artistes dont nous avons aperçu les défauts et auxquels nous pardonnons de ne pas avoir la grâce, parce qu’ils nous offrent, en retour, un sentiment profond de la nature ? Les frères Le Nain ont été remis en honneur ; il n’y a plus à rouvrir de discussion à leur sujet ; nous n’avons qu’à accepter une consécration qui nous a paru fondée.

Nous n’avons pas trouvé beaucoup de largeur à leur oeuvre ; nous n’y remarquons pas une haute et féconde inspiration. Et pourtant, dans leur franchise d’allures, dans leur naïveté qui nous rappelle celle de La Fontaine, dans leur provincialisme loyal et honnête, les Le Nain conservent à nos yeux une valeur bien distincte. Si nous voulons mesurer la place qui leur revient dans l’histoire de l’Art français, nous sentons en eux des individualités qui n’ont rien d’universel, mais qui existent de leur vie propre. Ce sont des talents d’exception, mais non pas des peintres secondaires. Les frères Le Nain font partie d’une famille d’artistes inégaux et bien doués qui viennent presque immédiatement à la suite des maîtres.

Si on les compare aux peintres des Pays-Bas, on trouvera, sans doute, qu’ils ne valent ni Brouwer, ni VanOstade, ni Craesbecke, ni Jan Steen. Et comment auraient-ils pu rivaliser avec ceux-ci et nous montrer la même fécondité et la même abondance ? Tout les empêchait de se développer librement dans le milieu où ils vivaient. Les sujets qu’ils traitaient n’étaient

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point faits pour plaire à un public de gentilshommes et de courtisans. Ils étaient forcés de s’attacher surtout à des portraits et à des tableaux d’église, au lieu de suivre leur penchant pour les scènes familières.

Regardez, d’autre part, à côté de leurs compositions, les petits tableaux que Sébastien Bourdon a esquissés d’une main expéditive et légère. Vous trouverez que les Le Nain, malgré les lacunes de leurs œuvres et les maladresses de leur touche, sont bien supérieurs an peintre de Montpellier par l’énergie de l’accent et la fermeté des convictions. On a eu raison, aujourd’hui, en établissant des parallèles, de placer les Le Nain à côté de Valentin, quoiqu’ils ne possèdent pas la fougue entraînante, la passion chaude et violente du peintre auquel nous devons le Concert.

Les Le Nain ont été, sans s’en douter, de modestes et de naïfs initiateurs. Nous avons vu comment leur œuvre fait revivre les mœurs de notre pays. On a même supposé qu’ils avaient volontairement placé dans leurs tableaux rustiques une sorte de leçon sociale. Cette leçon, on la développe aujourd’hui, d’après leurs toiles, mais elle ne peut être qu’indirecte. Artistes austères, absorbés en eux, les Le Nain n’ont certes point songé à indiquer, en face de la vieille France monarchique, une pensée de révolte populaire. Ils ont connu les maux de l’ancien régime, mais ils étaient, eux aussi, soumis au Roi, même quand le spectacle de la détresse très évidente des gens de la campagne leur inspirait une

composition mélancolique. En résumé, la destinée d’une œuvre est toujours liée à bien des circonstances générales. Une évolution du goût a fait oublier les peintures des Le Nain. Ne nous plaignons pas, pour eux, qu’ils aient dû aux discussions qui se sont ouvertes de nos jours, autour de certaines théories, autour de certaines idées, une réhabilitation opportune et un renouveau bien mérité de réputation.

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