CHAPITRE VI
Conclusions. — La réputation des Le Nain après la mort des deux aînés.
— Oubli de leur nom et de leur genre. — Vogue de l’Ecole flamande, les œuvres des Le Nain au xviii'^ siècle. — Les ventes. — Les graveurs.
— Appréciations modernes : Charles Blanc, Burger, Sainte-Beuve. — Jugement général.
Arrêtons-nous à une conclusion générale, sans nous préoccuper davantage des lacunes que nous avons rencontrées. Nous Amenons d’épuiser notre nomenclature, et nous avons tenu compte des j^hases diverses qu’il nous a été facile de suivre autour des productions des Le Nain ; expliquons-nous la destinée qui a été celle de leur œuvre . Nous nous imaginons volontiers , si nous revenons à l’époque où nos artistes étaient appelés à l’Académie de peinture , que leurs scènes de genre étaien t goûtées de ceux qui aimaient la représentation de la yie intime. Les tableaux des Le Nain avaient sans doute trouvé place dans plus d’une famille où l’on prenait intérêt à revoir pour l’exemple, au milieu d’une composition sage et morale, des enfants pieux récitant une prière, ou une ménagère rustique partageant sa soupe avec un mendiant affamé. Les peintures religieuses des frères Le Nain ornaient une chapelle de l’abbaye Saint-Ger-
main et quelques églises de Paris. Nous savons qu’ils avaient même peint un Christ en croix pour Notre- Dame (i). Dans leurs portraits, ils avaient représenté quelques hauts personnages. Leurs compositions étaient assez nombreuses pour qu’ils fussent remarqués, suivant leur mérite. Il nous est même permis de croire qu’ils avaient augmenté, grâce à leur pinceau, la fortune patrimoniale que plusieurs actes nous ont révélée.
La mort subite des deux aînés, au moment même où se fondait l’Académie de peinture, amena comme un inévitable écroulement de leur modeste réputation. Antoine et Louis Le Nain auraient pu, assurément, s’ils avaient vécu, se manifester à côté de leurs collègues, malgré les différences de genre, et se maintenir durant quelques années encore et tant que les dogmes classiques n’étaient pas strictement définis, au rang qui leur revenait, parmi les artistes de leur temps. L’effacement volontaire de Mathieu Le Nain, son éloignement de l’Académie, l’isolement qui en résultait pour lui, tout contribua à faire rejeter dans l’ombre les œuvres de ses frères, ainsi que les siennes.
Il est évident pour nous que les peintures familières des Le Nain, que leurs scènes rustiques ne pouvaient conserver longtemps la vogue. A mesure qu’un style nouveau se développait, la manière de ces maîtres devait paraître plus incorrecte et plus mesquine. Les tableaux
(r) Ghampfleury, Les frères Le Nain, p. 78.
religieux des Le Nain paraissaient vulgaires. Dans leurs portraits ils n’avaient pu atteindre à la facture large et noble par laquelle devaient se distinguer les illustres jDortraitistes du règne de Louis XIV.
Tandis que le grand siècle marquait l’art de son empreinte uniforme, les frères Le Nain pouvaient paraître tout au plus d’humbles devanciers, places malencontreusement dans les débuts d’une école. Leurs œuA res, dont nous ignorons l’histoire pendant cette période, devaient être délaissées, comme s’il s’agissait de peintures plus anciennes. Il fallait, pour que les tableaux des Le Nain fussent l’objet d’un retour de faveur, qu’un autre courant d’idées vînt à se produire, après le grand épanouissement classique. Sous la Régence, l’art français, si solennel et si rigide, s’humanise. Une autre société montre des goûts et des tendances plus libres. On apprécie les œuATCS des maîtres flamands et hollandais ; des amateurs de haut goût preuneut plaisir à regarder, dans leurs actions les plus simples et les plus vulgaires, les grotesques de Teniers, ces (( magots » que Louis XIV aA^ait écartés d’un geste.
C’est à ce moment qu’on se ressouvient des Le Nain : on s’occupe à nom eau de quelques-unes de leurs toiles. Grâce à une sorte de hasard, leur uom est prononcé, en 1728 et en 1729, à l’Académie de peinture. Le secrétaire lisait en séance, les vies des anciens membres, des fondateurs de la Compagnie ; il les communiquait aux académiciens, une à une ou par séries, suivant
l’importance des noms et l’abondance des détails. Les procès-verbaux de l’Académie nous offrent cette mention : « Le 6 novembre 1728 le secrétaire lit les vies de MM. Le Nain frères, et de MM. Montagne, Lanse, Dorigny et Blanchard. » Il s’agissait d’Antoine et de Louis. En août 1739, une autre mention, ayant trait cette fois à Mathieu Le Nain, est inscrite sur le registre académique. Le secrétaire, c’était alors Dubois de Saint-Gelais, lit une suite de notices concernant Charmeton, Le Febvre, Flemæl, Errard, Chauveau, le Chevalier Le Nain, Ecman et Pader.
Nous avions cru un moment qu’il avait pu exister entre les mains du secrétaire de l’Académie quelques pages biograj)biques, qui nous permettraient de fixer les points obscurs de la vie des Le Nain, et peut-être même nous aideraient à rectifier ou à rejeter définitivement certaines hypothèses. Nous nous sommes demandé si, parmi les papiers provenant de l’Académie et conservés dans les Archives de l’Ecole des Beaux-Arts, il ne serait point possible de retrouver ces précieux documents. Les mêmes notices avaient été relues, d’après les procès-verbaux, dans une autre réunion en avril 1748. Lépicié, alors secrétaire, avait fait cette lecture, et les biographies s’étaient succédé dans le même ordre. Nous pouvions conclure à l'existence d’un dossier distinct demeuré manuscrit à côté des notices, publiées par MM. Anatole de Montaiglon, Edouard Dussieux et PhilipjDe de Cbennevières.
Notre espoir ne s’est pas réalisé : on nous a bien remis les cahiers dont s’était servi Lépicié, mais les biographies qui nous préoccupaient ne se composaient que de quelques lignes empruntées à des livres du temps. Les mêmes noms d’artistes se trouvaient encore associés côte à côte. D’ailleurs, ces biographies ayant été réunies, pour occuper l’Académie pendant une seule séance, il n’y avait lieu de s’attendre logiquement qu’à de très courtes notices (i).
(i) Citons ces lignes qui, après tout, pouvaient paraître bien suffisantes aux secrétaires de l’Académie :
« Le Nain. Antoine et Louis Le Nain étoient frères. L’honneur qu’ils ont eu d’être de l’Académie dans sa naissance, est principalement ce qui leur donne place dans son histoire, étant peu connus d’ailleurs, et étant morts trois mois après son établissement (En marge, Félibien ; de P. (de Piles).
Ils étoient de Laon et faisoient des portraits ; ils peignoient aussi des paysages, mais leur goût particulier étoit pour des sujets communs, comme des Tabagies, et ils y réussissoient fort bien (Le Comte, t. III, p. i3i (Florent Le Comte).
Louis mourut le 28 de mai i648, âgé de cinquante-cinq ans, et Antoine qui étoit l’aîné deux jours après, âgé de soixante ans.
Le Portrait du cardinal de Mazarin, qui est à l’Académie, est de l’un des deux (Guérin). »
« M. Le Nain, appelé le Chevalier Le Nain. Mathieu Le Nain, frère d’Antoine et de Louis, dont il a été déjà parlé, étoit de Laon, et peignoit comme eux le portrait et a fait celui du cardinal Mazarin, qui est à l’Académie. Il est mort le 20 d’avril 1677, de soixante etdixans (En marge, il n’en est point parlé dans les registres). »
On remarquera les contradictions que présentent ces notes à propos du portrait de Mazarin. Guérin, dans sa Descripiion de l’Académie^ s’exprime en ces termes : « Ce tableau est de la main d’un des messieurs Le Nain frères, qui se proposaient d’être du nombre de ceux qui dévoient commencer l’établissement de l’Académie, s’ils n’avoient été surpris par la
i42 les frères le nain
Dans la seconde moitié du xviii® siècle, on voit les œuvres des Le Nain entrer dans quelques cabinets importants ; on les retrouve dans des ventes de collections célèbres, h' Ecole champêtre ligure sous ce titre, une Ecole (T enfants, dans le cabinet de Crozal, baron de Tbiers, vendu en 1755. Le peintre de Troy possédait le Voleur pris qui avait d’abord fait partie de la collection du chevalier de Damery. Ce tableau fut vendu en 1764 ; le catalogue, rédigé par Pierre Remy, l’attribuait à Antoine Le Nain (i). Nous reconnaissons, au passage, d’autres toiles ; le Repas de famille et la Forge, qui appartenaient au duc de Clioiseul, sont mis en vente en 1772. Après avoir été livrées à des acquéreurs obscurs, ces peintures entrent dans la collection du prince de Conti, et sont de nouveau vendues en 1777. Lancret possédait un tableau, peint sur bois d’un des Le Nain, représentant un homme à mi-corps, tenant son chapeau à la main. Cette œuvre est mise en vente, en 1782, après le décès de M. X..., héritier de M*"® Lancret (2). Les catalogues des marchands de tableaux, tout en indiquant des œuvres qu’il nous est
mort, au commencement de l’année i648. » Nous avons dit, plus haut, que ce portrait est cité dans le Cabinet de Scudérj, publié en i646. M, Guiffrej croit, quant à lui, que cette œuvre ne peut être attribuée qu’à Mathieu Le Nain. Voir, sur le même sujet, les Mémoires inédits sur la vie et les ouvrages des membres de l’Académie de peinture, publiés par M. Anatole de Montaiglon, Notice sur Testelin. Nous donnons, plus loin, cette citation, en appendice.
(1) Les frères Le Nain. Catalogue de leur œuvre, p. i43.
(2) Emmanuel Bocher, Catalogue de l’œuvre de Lancret.
diflicile d’accepter, nous apprennent l’existence de quelques toiles, qui ont disparu depuis ce temps, et qu’on peut retrouver au premier jour.
Ne consultons cependant qu’avec précaution ces catalogues. Que de contradictions dans les appréciations qu’ils nous donnent ! Ceux qui ont rédigé ces inventaires sont loin de nous offrir toutes garanties ; ils s’en tiennent à la première désignation venue. En général, oubliant qu’ils ont devant eux trois frères, ils parlent, d’une façon impersonnelle, des œuvres de Le Nain, et ne connaissent plus qu’un seul peintre. Entraînés à des confusions inexplicables, ils vont jusqu’à mentionner des œuvres de Le Nain père et de Le Nain Jîls. Ils modifient ainsi l’ordre naturel, qu’ils auraient pu remarquer dans une famille d’artistes. Ils classent même dans l’école flamande ces maîtres qui avaient seuls représenté, eiiFranee, la peinture de genre.
Les graveurs, qui reproduisent les scènes intimes et bourgeoises, sont attirés par quelques œuvres des Le Nain, et leur donnent ainsi une sorte de popularité qu’elles n’avaient pas encore obtenue. Nous avons parlé des planches de Daullé ; Elisabeth Gousinet reproduit un. Bénédicité ; Elluin grave le Voleur pris ; Le Bas interprète à son tour cette scène intime qu’on retrouve au musée de Laon, qui représente des accordailles villageoises, et qu’il intitule la Fiancée... normande. Le Bas s’était laissé induire en erreur par un détail ; il avait remarqué le bonnet blanc, assez élevé, que portait la
mère de famille, placée dans cette composition ; il avait vu une Cauchoise dans cette campagnarde des environs de Laon.
Des contresens pareils à ceux-là nous montrent que, si les œuvres des Le Nain retrouvaient quelque succès, la connaissance de leur personnalité n’en était pas moins tout à fait perdue. Quelques-uns de leurs tableaux passent en Angleterre ; leurs-sujets domestiques devaient plaire dans un pays protestant. Des graveurs anglais traduisent leurs compositions. Bannermann grave sous ce titre ' The dancing children, la Danse d Enfants, aujourd’hui à la comtesse de Lonsdale; cette toile appartenait alors à Sir Lowther, qui l’avait acquise à, la vente de sir Lucas Schaube, résident anglais à Paris. J. Mitchell reproduit une scène rustique, qu’il intitule Prœdiwn hollandicam, ou The Flemish Farm. Il arrivait à ce graveur de faire une confusion identique à celle qu’avait commise Le Bas. Elisabeth Cousine t s’y était aussi trompée ; au bas de l’estampe dont elle était l’auteur, elle avait ajouté ces mots, le Bénédicité flamand. Les graveurs, après tout, ne pouvaient être mieux renseignés que les rédacteurs des catalogues de vente.
Vers la fin du xviii® siècle, au commencement du XIX®, on suit encore la trace des œuvres des Le Nain dans quelques grandes collections. Les renseignements sur nos peintres font toujours défaut ; les experts les classent parmi les maîtres inconnus et regrettent de ne