INTRODUCTION
Les frères Le Nain sont demeurés, jusqu’à un certain point, pour la critique moderne, des artistes mystérieux. On ne sait auquel des trois peintres, qui ont porté ce nom, il faut attribuer les principaux tableaux que nous connaissons. Il ne nous est parvenu sur les Le Nain aucune biographie détaillée, et il semble difficile, au premier abord, de reconstituer les points essentiels de leur existence. Dans la période du xvn® siècle où ils ont vécu, les historiens de l’art, peu nombreux, ne recueillaient guère que quelques particularités sur le compte de ceux dont ils louaient les œuvres. C’est à peine si nous avons appris par eux que les trois frères, très unis dès le début, avaient formé une sorte d’association ; on nous a même assuré qu’ils collaboraient le plus souvent.
Nous devons, en résumé, recourir à certaines hypothèses, pour nous expliquer leur travail.
Valabrègue. I
L’obscurité même qui plane autour de ces peintres, donne plus d’intérêt à l’examen de leur œuvre, à l’évocation de leur vie. Nous nous trouvons presque constamment, avec les Le Nain, en face d’une énigme à déchiffrer. Plus d’un écrivain d’aujourd’hui a été tenté par cet inconnu à poursuivre ; plus d’un critique a voulu élucider ce qui lui paraissait douteux, et mettre en vue ces figures en partie voilées. Si l’on n’est point parvenu à un éclaircissement absolu, si des lacunes subsistent encore, et s’il est impossible de donner partout le dernier mot, il est résulté au moins de ces efforts la découverte d’un certain nombre de documents qui nous apportent des notions positives.
L’œuvre des Le Nain s’offre à nous avec un caractère profondément personnel. Peintres de paysans, peintres de la vie réelle, ils ont traité des sujets dédaignés de leurs contemporains. Ils ont retracé des compositions analogues à celles où ont excellé les artistes des Pays- Bas. Les Le Nain sont nos flamands à nous. On les a considérés avec raison, de notre temps, comme des maîtres réalistes de l’ancienne France. Il y a là, si l’on tient compte d’une tendance moderne, comme un attrait nouveau, comme un vif élément de curiosité pour leurs toiles.
Les peintures des Le Nain détonnent, à la veille du mouvement classique ; elles représentent une sorte de dissonance avec cet art élevé et savant qui se formait, et qui devait se développer sous le grand règne. Sans
doute, leurs tableaux ont une valeur inégale ; quelquesuns révèlent une faeture supérieure, d’autres, et ee sont les plus nombreux, témoignent d’une exéeution commune. Mais si l’on remarque, dans les toiles des Le Nain , des défauts très apparents, on y reconnaît, d’autre part, des qualités rares et toutes de premier jet, une observation exacte, une singulière naïveté, une surprenante franchise.
Au point de vue où nous sommes placés, tout nous engage à poursuivre l’étude de ces natures caractéristiques. Nous savons apprécier les maîtres secondaires ; nous ne méprisons plus l’expression énergique et maladroite, la simplicité robuste et négligée.
Ces artistes irréguliers et sincères ont eu souvent l’esprit tourné vers un certain ordre de choses qu’ils ont senti avec beaucoup de justesse. Ils ont été humains avant tout. Si ce n’est pas la société tout entière qu’ils ont retracée, ils ont représenté une existence étroite, intime, attachante. Séduits par des types et des détails qui n’avaient pas encore leur place dans le domaine de l’art, ils ont observé la petite vie quotidienne ; ils nous ont montré les humbles, le menu peuple des champs.
Ces peintres, nous les trouvons aujourd'hui plus rapprochés de nous que les maîtres nobles et pompeux, qui de leur temps ont joui du succès et réuni toutes les consécrations. Ils nous paraissent répondre à un sentiment moderne ; nous leur savons gré d’avoir rendu ce que d’autres ont oublié. Leur œuvre, évidemment.
est grandie à nos yeux, de ce qu’ils nous ont donné des idées distinctes, des images d’ensemble, que nous ne rencontrons chez aucun autre à la même époque, et que nous leur devons, à eux-mêmes, grâce à une sorte de hasard.