CHAPITRE PREMIER
La vie des frères Le Nain. — Documents et travaux critiques. — Ysaac Le Nain, sergent royal au grenier à sel de Laon. — Les Le Nain reçoivent les leçons d’un peintre étranger. — Ils s’établissent à Paris. — Antoine reçu maître-peintre (1629). — - Les Le Nain dans leur vie privée. — Ils sont admis à l’Académie de peinture (i648). — Mort d’Antoine et de Louis (i648). — Mathieu Le Nain. — Sa mort (1677).
Au début d’une étude sur les frères Le Nain, il eonvient de rappeler tout d’abord les travaux que Cbampfleury leur a consaerés. C’est dans une broehure publiée en i85o que eelui-ci nous a parlé pour la première fois de ces peintres (i). Champlleury se trouvait alors dans une période militante ; il était l’initiateur et le champion du réalisme ; il cherchait, parmi les artistes des siècles passés, ceux qu’il voulait faire admirer de la nouvelle école, comme des précurseurs.
Il tenait, en outre, à être I histèrien des Le Nain, pour réaliser, en quelque sorte, une ])ensée de jeunesse. Né à Laon, comme eux, Champfleury se trouvait préparé à sentir leur naïve originalité, et à la faire
(1) Essai sur la vie el l’œuvre des Lenain, peintres Laonuois. Laon, i85o.
comprendre, en se reportant an milieu où elle s’était formée. A son entrée dans les lettres, vers i845, il avait quitté sa ville natale, en emportant, ainsi qu’il l’a dit lui-même, diverses notes relatives aux Le Nain, qu’il avait extraites d’un livre de la province (i).
A Champfleury revient donc I hoimeur d’avoir rassemblé les premiers matériaux, et d’avoir augmenté les indications assez restreintes que nous possédions. Ap rès la publieation des résultats qu’il avait recueillis, dès le début, il a poursuhi ses études avec une certaine obstination. Un livre plus important les a résumées (2). Ce livre, qui a paru en 1862, éerit avec amour, attachant à la lecture, nous semble aujourd’hui ineomplet et incohérent. On reeonnaît qu’il a étéeomposé, à l’aide de notes prises au hasard et réunies coup sur coup; il est semé d’erreurs graves, de contradietions qu’il était facile d’éviter. Dans une broelmre postérieure, Champfleury donnait plaee à des textes nom eaux qui modifiaient sensiblement ses points de vue (3). Les travaux de Champfleury se sont eontinués par quelques articles, parus à diverses reprises, dans nos revues d’art. Il était revenu, dans les dernières années de sa vie à cette question qui l’oecupait si
(1) Documents positifs sur la vie des freres Le Nain. Paris, i865. Introduction adressée à Sainte-Beuve.
(2) Les peintres de la réalité sous Louis XIIL Les frères Le Nain. Paris, veuve Renouard, 1862.
(3) Documents positifs sur la vie des frères Le Nain. Paris, i865.
vivement. Il tenait en réserve des pièces et des notes qu’il se proposait de rédiger. Il conservait autour de lui, dans son cabinet de la manufacture de Sèvres, quelques petits tableaux de ces peintres aimés, tableaux qui ont été vendus avec sa collection.
L’éclaircissement de la biographie des frères Le Nain devait se faire aussi par d’autres que par Champfleury. Une suite de recherches heureuses, poursuivies par M. Jules Guiffrey aux archives, a permis de remettre au jour un certain nombre de documents intimes qui ont leur importance et leur valeur (i). M. Etienne Arago a publié dans l’Ar^ d’autres pièces ; il nous a donné, d’après un recueil conservé à l’Ecole des Beaux-Arts, le texte des billets mortuaires de Louis et d’Antoine Le Nain, puis de Mathieu Le Nain, billets qui confirment le titre de membre de l’Académie de Peinture, porté par les trois frères et qui précisent la date de leur mort (2).
Le dépouillement des archives départementales et communales de Laon, ainsi que des archives du Greffe, a donné quelques résultats du même ordre. Enfin, à Laon, M. Georges Grandin a relevé un certain nombre de pièces, provenant, pour la plupart, des études de notaires, et ayant trait aux propriétés, aux affaires privées, à la famille et à la descendance des Le Nain.
(1) Nouvelles Archives de l’Art français, recueil de documents inédits, publiés par la Société de l’Histoire de l’Art français, année 1876.
(2) U Art, 3o mars 1879.
Des renseignements d’un autre genre, qui s’appliquaient à l’œuvre de ces peintres, nous ont été fournis à divers moments. Des tableaux encore inconnus sont apparus à nos expositions rétrospectives. Le musée du Louvre, les musées de proAince ont reçu ou acquis plusieurs toiles ; il en est qui ont été réA élées à la suite de visites dans des collections particulières. En i883, la ville de Laon, donnant un exemple utile, ouArait une exposition qui réunissait une série de tableaux attribués à ces maîtres. C’est ainsi que nous avons a u, tantôt grâce à des études générales, tantôt à la suite d’entreprises logiquement poursuivies, s’accroître et se fixer peu à peu nos connaissances.
Le premier texte biographique, dont Champfleury s’est inspiré, lui était signalé par dom Grenier, chargé, au xviii® siècle par les Bénédictins d’amasser des matériaux sur tout ce qui se rapportait à la proA ince de Picardie. Dom Grenier a donné quelques détails sur les frères Le Nain, en les empruntant à des mémoires manuscrits qu’il aA ait pu consulter. Ces mémoires, dont 1 autorité était si précieuse pour dom Grenier, et que Champfleury dcAait utiliser à son tour, sont conservés aujourd’hui à la bibliothèque de Laon. L’auteur Claude Leleu, ou, pour rétablir la véritable orthographe, Claude L’Eleu, était chanoine de la cathédrale. Il commença à écrire, en 1711, un vaste traAail sur les origines et Fhistoire de la province. Il s’y occupait surtout des affaires religieuses. Il y parlait longuement des faits qui
concernaient le chapitre de la eathédrale ; il exposait la A'ie des membres du elergé ; il racontait les querelles et les discussions de l’époque. Prêtre actif, et peut-être ti’op personnel, il fut soupçonné de Jansénisme ; on l’em oya en exil, et il mourut, en 1726, sans avoir jdublié son livre.
Ces mémoires ont pour titre : Histoire de Laon, divisée en huit livres, par M. Claude L’Eleu, prêtre et docteur en Sorbonne, chanoine et archidiacre de Thiérache, en V église cathédrale de Laon. Le manuscrit s'arrête en 1728 ; en outre, il offre une lacune à cette date ; plusieurs pages en ont été déchirées. L’auteur avait probablement émis quelques opinions trop libres à propos du Jansénisme. Nous reproduisons en entier le passage relatif aux frères Le Nain, en conservant le caractère du texte, et en y rétablissant quelques lignes qu’il n’est pas inutile de citer, et que nous ne trouvons pas dans la copie donnée par Champfleury (i).
« i632. Dans ce temps commencèrent à flourir 3. habiles peintres natifs de la ville de Laon, c]ui estoient frères, et vivoienl dans une parfoitte union, sçavoir Antoine, Louis et Matthieu Le Nain, ils suivirent le goust et l’inclination cpi’ils avoient pour la peinture, ils furent formez dans cet art, par un peintre estranger cjui les instruisit, et leur monstra les réglés de cet art à Laon, pendant l’espace d’un an, de là ils passèrent à Paris où ils se perfectionnèrent, et s’v établirent tous trois demourant dans une mesme maison : leurs caractères estoient dilTerens, x\ntoine qui estoit l’aisné, et qui avoit esté reçu peintre à S‘ Germain des
(i) Page 598 du manuscrit, volume IL
lO
Prez par le sieur Plantin, advocat en la cour, et bailly du dit St Germain le i6 may 1629 excelloit pour les mignatures et portraits en racourci, Louis le cadet reussissoit dans les portraits qui sont a demy-corps et en forme de buste, Matthieu qui estoit le dernier estoit pour les grans tableaux, comme ceux qui représentent les mystères, les martyrs des saints, les batailles et semblables. Tous les trois étoient maîtres-peintres du Roy, et furent recûs a mesme jour à l’académie Royale de peinture et sculpture, leurs lettres de réception sont dattées du mars 1648 et contresignées par le sieur le Brun fameux peintre, l’un des plus anciens de l’academie. Antoine et Louis moururent l’un et l’autre en 3. jours de temps, sans avoir esté mariez. Matthieu leur survesquit, il avoit esté reçu peintre ordinaire de la ville de Paris par le prevost des marchands et les escbevins en l’hostel de laditte ville le 22 Aoust i633; il avoit l’esprit martial (i) car le 29 aoust il fut recû lieutenant de la compagnie bourgeoise du sieur du Ry capitaine en la colonelle du sieur de Sève, seigneur de Ghassignonville en présence du prevost des marchands et des escbevins de la ville de Paris ; le i3 de Septembre 1662, il obtint lettres de committimus en qualité de peintre de l’académie Royale de Peinture. On rapporte de luy que tirant un jour la Roine Anne d’Austricbe, le Roy Louis i3 qui estoit présent dit que la Roine n’avoit jamais esté peinte dans un si beau jour.
Il y a dans plusieurs endroits de la ville de Laon des tableaux de la façon de ces peintres, comme en l’Eglise de S* Remy à la place, une Gene qui est en la chapelle du S*^ Sacrement, à S*^® Benoitte le tableau du moistre-autel, aux Gordeliers le tableau qui représente le martyre de S^ Grespin et S*^ Grespinien ; la peinture s’est perfectionnée depuis leur temps et l’auteur des fameux peintres de France ne leur fait pas assez de justice (2) : il y a dans la galerie du Louvre cjuelques pièces de leur façon.
(1) Ge mot est placé au-dessus de ceux-ci effacés : à la guerre.
(2) Il s’agit ici de Félibien, qui a écrit : « Les Nain frères faisaient des portraits et des histoires, mais d’une manière peu noble, représentant souvent des sujets simples et sans beauté. »
Matthieu Claude Le Nain prestre licencié de Sorbonne et chanoine de Laon, prédicateur, est leur petit-neveu. ».
Nous RA ons là une sorte de notice en quelques lignes, écrite, il est vrai, à un point de vue provincial, mais qui renferme des noms qui ont été retrom és, et des dates confirmées par les découvertes les plus récentes.
Il est fait mention, dans le document que nous venons de citer, d’un descendant de nos peintres, que le chanoine L’Eleu connaissait bien, puisqu’il faisait partie du clergé de Laon. Claude Le Nain a^ait pu lui communiquer les lettres de réception et de committimus, les brevets de tous genres, qui avaient appartenu aux trois peintres, et qui étaient probablement en sa possession.
Revenons à la biographie. Nous n’avons, jusqu’à présent, aucun extrait de baptême. La date de la naissance des frères Le Nain a été établie approximativement, d’après une annotation qui se trouvait au bas des billets mortuaires, publiés par M. Etienne Ara go. D’après ces lignes, Antoine, Laîné des trois frères, serait né à Laon en i588, Louis, le cadet, en i5q3 et Mathieu en 1607(1). Ils étaient fils — nous suivons ici le texte d’un contrat passé pour partage de biens, remis à Champtleury par M. Eudore Soulié — (( d’I saac Le Nain, qui exerçait la profession de sergent-royal au bailliage
(i) Pour la date de naissance d’Antoine Le Nain, il nous paraît bon d’énoncer certains doutes, en nous rapportant aux documents retrouvés dernièrement à Laon.
de Vermandois et de Jehanne Prévost » dont il avait eu cinq enfants ( i ) . L’aîné , Ysaac, avait disparu, le second, Nicolas, devint (( commis du sieur Gaucher, président en l’élection de Verneuil à Paris ». Nous venons de dire qu’ Ysaac Le Nain était sergent-royal ; d’après quelques pièces récemment classées aux Archives de l’Aisne, sa charge était attachée au grenier à sel; il était officier de la gabelle et faisait rentrer les sommes dues à l’Etat. 11 avait été investi de cette fonction, en i5q5, sous le règne de Henri IV. Nos peintres étaient donc de condition moyenne ; leurs parents possédaient une maison à Laon, une autre maison à la campagne, des pièces de vignes, des parcelles de pré et de bois. Ysaac Le Nain était un homme économe ; il faisait valoir ses propriétés et les arrondissait, quand il pouvait ; on le voit — d’après des actes qui ont été retrouvés — tantôt acquérir des terres, tantôt faire des échanges avec ses voisins. Il était, lui-même, probablement, fils ou petitfils de paysan. On peut suivre dans des pièces anciennes la trace d’une autre branche de la famille des Le Nain, dont les membres étaient fixés aux environs de Laon, et étaient demeurés vignerons et laboureurs.
Antoine et Louis Le Nain vécurent pendant leur enfance à Laon. Rien ne nous fait présumer qu’ils se soient beaucoup éloignés de cette ville, où la fonction de leur père les retenait. Leur vocation se déclara, et
(i) Ghampfleury, Documents positifs, p. 3o.
LES FRÈRES LE iSAlN
nous tenons de Claude L’Eleu qu’ils reçurent leeirs premières leçons d’un artiste étranger, qui s’était établi en Pieardie, et dont il ne nous a pas révélé le nom. L’Eleu nous a dit que ce peintre (( les instruisit des règles de son art, pendant un an environ ». On a supposé que ce maître des frères Le Nain était flamand ; c’est une supposition qui paraît toute naturelle. Cet artiste leur inspira sans doute le goût des scènes rustiques et des compositions d’intérieurs : il leur enseigna ce style sobre et robuste qui devait si bien s’accommoder à leur nature.
Louis Le Nain a été surnommé le Romain : ce surnom est inscrit dans des cahiers de notes inédits, conservés dans les Archives de l’École des Beaux-Arts et provenant de l’Académie de Peinture. Louis Le Nain est-il allé lui aussi à Rome, suivant l’exemple donné par tant de peintres, à cette époque où la mode était à l’italianisme de Vouet.^ Nous n’avons nulle part la trace de ce voyage, mais rien ne nous autorise à le nier. On peut admettre aussi qu’il a dû ce surnom à ses préférences pour une certaine manière de peindre, où l’on remarquait des souvenirs de l’Ecole italienne. Quoi qu’il en soit, nous devons noter que nous retrouverons dans plusieurs toiles attribuées aux Le Nain, le coloris accentué, les recherches de clair-obscur de quelques peintres qui florissaient autour des Carraclie et de Michel- Ange de Garavage.
Antoine Le Nain fut reçu maître peintre à Saint- Germain-des-Prés, le i6 mai 1629; il aurait eu alors
plus de quarante ans. Son admission dans la maîtrise représentait, au moment où il l’obtenait, une sorte de faveur ; elle lui était accordée à l’occasion du mariage du Roi et de l’entrée à Paris de la reine Anne d’Autriche. Sa lettre de réception est la principale pièce retrouvée par M. J. Guiffrey. La signature d’Antoine et quelques lignes de son écriture accompagnent ce document, conçu dans le style ordinaire des actes du même genre : « Du seizièsme du dict mois de may 1629. Sur la requeste faicte par Anthoine Le Nain, compagnon peintre à ce qu’il soit reçu maître au dict art et mestier, en vertu des lettres de don par luy obtenues du Roy, en faveur du mariage et entrée de la Royne... Oy sur icelles plusieurs aultres maistres qui n’ont sceu dire causes pour ce empescher, avons, du consentement du procureur fiscal, reçu ledict Le Nain et icelluy recevons maistre audict Saint Germain des Près, pour y jouir et user de ladicte maistrise pleinement et paisiblement au dict lieu, comme font les aultres maistres, à la charge de garder les estatuts et ordonnances dudict mestier, obeyr à la Justice et souffrir la visitation des Jurés, et ordonnons que de son consentement fera une légère expérience sans frais, et à cette fin a faict le serment en tel cas requis et accoustumé. ))
Les lignes qu’Antoine Le Nain a écrites, au bas de cette lettre équivalent à une sorte d’acceptation et de reçu :
Je soussigné Antoine Le Nain confesse avoir retiré r original de ladicte lettre, en faveur de laquelle fay été reçeu, dont je quitte et descharge M. le Greffier, faict leXIXmay 1629. Le Nain.
L’écriture est ferme et décidée. On y sent la main d’un artiste et l’on voit, comme le remarque avec justesse M. GuifPrey, que le peintre avait reçu une certaine éducation.
Pourquoi Antoine Le Nain demandait-il la maîtrise à Saint-Germain-des-Prés ? On sait qu’au xvii" siècle les artistes étaient assujettis aux règlements des corporations. Les maîtres peintres de Paris avaient dans un but de protection mesquine, rendu les droits de réception plus onéreux. D’autre 23art, les artistes se groupaient sur le territoire du Bourg-Saint-Germain, placé hors de l’enceinte de Paris qui avait encore une sorte d’autonomie. Ils [Douvaient y exercer librement leur art, sans avoir à reconnaître les jirescrqDtions tyranniques des maîtres de la communauté de Saint-Luc. «Le bailli de l’abbaye, dit M. GuifFrey, jiourvu que le procureur fiscal se déclarât satisfait, c’est-à-dire pourvu que l’imjDétrant eût acquitté un droit, vraisemblablement inférieur à celui que réclamaient les corjiorations de la rive droite, ne se montrait jias trop exigeant sur les autres formalités. Ainsi, il ne demande à Antoine Le Nain qu’une légère exjDérience sans frais. »
A la suite de l’obtention de cette maîtrise, Antoine Le Nain conservait son domicile près de l’abbaye Saint-
l6 LES FRÈRES LE NAIN
Germain. Il habitait rue Princesse, et ses deux frères vivaient avec lui. Aucun texte ne nous dit que Louis Le Nain ait demandé la maîtrise vers la même époque, et peut-être ne lui était-elle point nécessaire dès le début. Le titre d’Antoine suffisait pour les deux frères, puisqu’ils avaient le même atelier, travaillaient en commun, et étaient, pour ainsi dire, associés.
En i63o, nous retrouvons les trois frères Le Nain établis ensemble. Nous n’avons qu’à nous rapporter au contrat que nous avons déjà cité et dont la découverte est due à M. Eudore Soulié (i). Ce contrat, qui nous apporte la preuve de l’union dans laquelle les Le Nain vivaient entre eux, et des bons sentiments qu’ils témoignaient à leurs parents, est une transaction entre Ysaac Le Nain et ses fils. Le sergent royal, qui avait perdu depuis plusieurs années sa femme Jebanne Prévost, s’était remarié en 1628. Il avait épousé la veuve d’un orfèvre, Jeanne Dautart, qui lui reconnaissait une somme de douze cents livres, en cas de dissolution du mariage. Il remettait à ses enfants, tout en stipulant quelques réserves en faveur du fils disparu, ce qui leur revenait de la succession de leur mère. 11 leur faisait, en outre, donation de ce qui lui appartenait en propre à Laon et aux environs, (( sous la condition d’être nourri, entretenu et logé dans cette ville, jusqu’à la fin de ses jours. » Les biens d’ Ysaac Le Nain, et ceux
(i) Champfleurj, Documents positifs.
Danse d’enfants.
Collection de M. le comte Louis de Seyssel, Turin.
de sa première femme, épousée sous le régime de communauté, comprenaient une maison rue des Presbtres, une autre maison à la Gampignolle, terroir de Saint-Julien-de-Royaucourt, près de Mons-en- Laonnois, des pièces de terre, de bois et de vignes à Vauxcelles, à Montarcène, et à Bourguignon. Dans ce contrat, la qualité de maître peintre est accordée à Antoine Le Nain ; ses frères prennent le titre de compagnons peintres ; on sent que l’atelier est placé sous la direction de l’aîné.
En i633, Mathieu Le Nain fut reçu maître peintre de la ville de Paris. Etait-ce une séparation.^ Avait-il voulu, comme peintre de portraits, jouir du droit que ne possédaient pas ses frères, d’exercer sa profession dans Paris même ? Après 1 633 , une période plus obscure commence ; les Le Nain l’ont pourtant marquée, par la création de leurs principales œuvres. Relevons, en effet, la date de quelques-uns de leurs tableaux. Une toile, léguée au Louvre par M. de Saint-Albin, et qui représente des enfants groupés sur une charrette, a été peinte en i64i(i)- Un tableau de genre, cité par Ghampfieury, Soldats dans une auberge, est de la même année. Le Repas de paysans, de la salle Lacaze, porte la date de 1642. Un important tableau, gravé plusieurs fois et connu jusqu’à présent sous ce titre le Corps de
(i) Le titre que porte aujourd’hui ce tableau, au Musée du Louvre, le Retour de la Fenaison, nous paraît un peu moderne. Nous préférons de beaucoup celui qui lui avait été donné primitivement, la Charrette.
Yalabrègue.
garde ou les Fumeurs, a fait partie de la célèbre galerie Pourtalès ; cette toile, que la comtesse Edmond de Pourtalès possède aujourd’hui, a été peinte en i643. C’est en i644 qu’a été exécuté le portrait de vieille dame, appartenant au musée d’Avignon, et qui passe pour représenter la marquise de Forbin-Janson, devenue abbesse d’un couvent en Provence. Mathieu Le Nain a fait, suivant L’Eleu, le portrait d’Anne d’Autriche ; cette œuvre que le Roi (( trouva peinte dans un si beau jour » date probablement des dernières années du règne de Louis XIIL On attribue aux Le Nain un portrait de Cinq-Mars, qui fait partie de la collection du baron Seillière ; ce portrait aurait été peint Aœrs i64o ou i64i, à nous reporter à une chronologie générale, Cinq-Mars, mort très jeune, à vingt-deux ans, ayant été décapité en 1642. Nous savons par Sauvai que les Le Nain avaient décoré la voûte de la chapelle de la Vierge à Saint-Germain-des-Prés, de peintures représentant l’Assomption et le Couronnement de la Vierge. Ces peintures, qui ont disparu, doivent dater de i644, de grands travaux de réparation ayant eu lieu à Saint-Germain, vers cette époque. L’historiographe de l’Académie de Peinture, Guillet de Saint-Georges et l’auteur de la Description de U Académie, Guérin, citent comme étant d’un des Le Nain un portrait du cardinal Mazarin, portrait sur lequel Scudéry a composé quelques vers, dans son Cabinet, qui parut en i646. Cette œuvre était placée dans une des
salles de l’Académie ; on peut croire qu’elle a été peinte dans la même période que les toiles dont nous venons de faire mention en dernier lieu(i). Un portrait de jeune homme, appartenant au musée de Laon, porte la date de i646. Enfin, un petit tableau du musée du Louvre, Portraits dans un intérieur, est daté de 1647.
Aucun des frères Le Nain n’était marié. Ils avaient jugé utile, en i646, songeant à l’avenir et connaissant, en bons bourgeois, les incertitudes de la vie, de se faire une donation réciproque de leurs biens, au profit des derniers survivants. Quelques passages de cet acte nous apportent une nouvelle attestation du bon accord qui régnait entre eux (2). (( Par devant les notaires au Châtelet de Paris soubsignez, furent présens honorables personnes, Antboine, Louis et Mathieu Le Nain, peintres à Paris, demeurans ensemblement au faulxbourg Saint Germain, rue du Vieil Coulombier, paroisse Saint Sulpice, lesquelz considérans le long temps qu’il y a qu’ilz demeurent et travaillent ensemble sans s’estre séparez, et les peynes que chacun a prins de sa part pour
(1) Voici les vers ampoulés et médiocres de Scudéry :
Portrait de Monseigneur le cardinal de Mazarin FAIT par Le Nain
Rome, si les héros que tu mis dans les cieux Au nombre de tes Dieux,
Avaient les qualités de cet excellent homme.
Je le pardonne, Rome ;
Car nul si bien que luy, d’entre tous les mortels N’est'digne des autels.
(2) Document publié par M. Guiffrey.
acquérir et conserver sy peu de bien qu’il a pieu à Dieu leur deppartir, pour la bonne amour et affection qu’ilz se portent l’un l’autre, et autres bonnes considérations à ce les mouvans, se sont par ces présentes faict don entre vifz et en la meilleure forme que faire se peult de tous et chacuns leurs biens, meubles et conqueslz, immeubles, qui leur peuvent de présent et à chacun d’eux appartenir... )) L’acte comportait une réserve, pour le cas où les premiers mourants laisseraient des enfants (( nés de loyal mariage. » C’était un cas prévu pour la forme, mais qui ne devait se présenter pour aucun des donateurs.
Les frères Le Nainjouissaient sans doute d’un certain renom, lorsqu’ils se trouvèrent appelés, en i648, à faire partie de l’association d’artistes qui donna naissance à l’Académie de peinture et de sculpture. Antoine avait alors soixante ans et Louis n’en avait pas moins de cinquante-cinq, si nous nous reportons aux calculs qui nous ont été transmis sur leur âge. Ils avaient fourni, tous -deux, une assez longue carrière, et ils s’étaient signalés par des productions différentes. Mathieu Le Nain, à son tour, avait donné des preuves de son talent. Les Le Nain ne figurent pas toutefois sur la première liste dressée par les membres fondateurs, et qui comprenait les Douze Anciens. Ils furent appelés à entrer dans la compagnie, à en grossir les rangs, avec quelques nouveaux venus, qui prirent le titre à’ académiciens de la deuxième classe', nous employons ici le terme même
Collection de lord Aldenham, Londres.
adopté à ce moment. L’admission des frères Le Nain, reçus tous trois ensemble, daterait du 7 mars i648, si nous ajoutons foi aux cahiers manuscrits de l’Ecole des Beaux-Arts, cahiers formés après coup et qui n’ont rien d’officiel (i). Claude L’Eleu nous parle d’autre part, de lettres de réception, datées du i®" mars de la même année; On a remarqué certaines contradictions dans les notes émanant de l’Académie de peinture. Une erreur s’est glissée dans la transcription des prénoms des trois peintres. Louis devient Vainé, Antoine est appelé le jeune ; nous ne nous arrêterons pas à ces inexactitudes commises par le secrétaire de l’Académie qui tenait la plume, longtemps après la fondation. Suivant une des listes dressées par celui-ci, Antoine et Louis Le Nain reçoivent la qualifica tion de (( peintres de bamhochades » , ce qui signifiait alors peintres de genre.
Cette qualification de peintres de bamhochades, leur convenait mieux que toute autre. Un penchant naturel, aussi bien que l’inlluence du premier maître qu’ils avaient eu à Laon, les avait poussés à retracer des scènes de la vie familière. Ils Annulaient, comme Sébastien Bourdon, représenter des épisodes intimes, des types populaires et des scènes rustiques, et rivaliser, eux aussi, avec Pieter van Laer, dit Bamboccio, avec Jan Meel et ces autres maîtres flamands et hollandais qui allaient jusqu’en Italie peindre des paysanneries, des intérieurs de tabagie et de corps de garde.
(i) Voir la liste publiée dans les Archives de l’Art français, t. I.
L’Académie de peinture s’ouvrit donc à ces peintres modestes. Leurs collègues, quelle que fut la nature de leur esprit, étaient prêts à admettre que ces artistes avaient droit à prendre place parmi eux. Antoine et Louis Le Nain ne purent malheureusement appartenir longtemps à la nouvelle compagnie. Ils moururent presque subitement, à deux jours d’intervalle, Louis le 23 mai et Antoine le 25 mai 1 648. Ils habitaient encore la rue du Vieux-Colombier. Un des concierges de l’Académie, Reynès, avait eu l’idée de conserver les billets qui annonçaient la mort des membres (i) ; il en avait formé une collection assez étendue. Nous sommes redevables à cette heureuse inspiration de quelques renseignements précieux. Pour les frères Le Nain, le libellé de ces invitations funéraires nous confirme la date de leur mort, ainsi que leur qualité de (( peintre du Roy en l’Académie. » On ne saurait aujourd’hui mettre en doute qu’ils aient fait partie de la compagnie.
L’union dans laquelle vivaient les frères Le Nain avait été cruellement brisée ; Mathieu demeurait seul ; il prenait le titre de peintre de portraits ; ce titre convenait bien à celui qui, suivant L’Eleu, a peint la reine Anne d’Autriche. Nous trouAmns Mathieu Le Nain cité dans les procès-verbaux de l’Académie, en octobre i649- H avait été convenu, entre les adhérents de la nouvelle société, que chacun donnerait pour sa cotisation une
(i) Il faut entendre par ce mot, Concierge de V Académie, non pas un simple gardien, mais un des employés supérieurs de l’institution.
pistole par an. Un des membres de l’Académie, faisant fonction de secrétaire, écrit dans les registres : (( M. Le Nain doit toutes les contributions, excepté celles de trente sols, ce qui se monte à neuf livres cinq sols, puis les deux pistoles pour sa Lettre, outre la pistole qui fut accordée le troisième juillet debailler par année, p. 3g, 1. 5 s. )) Plusieurs autres membres se trouvaient en retard, comme Mathieu Le Nain, ou se refusaient à payer (i). En novembre i64g, le nom de celui-ci figure encore sur une liste pour le même objet. Ensuite, nous ne pouvons plus relever aucune mention, et mous perdons complètement sa trace.
Quels rapports Mathieu Le Nain avait-il donc conservés avec l’Académie de peinture ? S’abstenait-il d’aller aux séances.^ S’était-il retiré, pendant plusieurs années, de Paris, pour vivre à Laon, dans ses terres, ou à l’étranger.^ Aurait-il cessé de peindre.^ Autant de questions que nous ne pouvons présentement résoudre. Si nous feuilletons encore les procès-verbaux de l’Académie, nous y relevons un détail qui se rapporte à un tableau, en^myé en cadeau au cardinal Mazarin. En mars i656, l’Académie, délibérant à propos du logement qui lui avait été accordé par le roi, dans les galeries du Louvre, décide d’offrir au cardinal, son protecteur, un tableau de fruits de Le Moyne et un (( Saint-Pierre de defunct M. Le Nain. » Ne doit-on pas reconnaître ici le
(i) Proces-verbaux de l’Aeadémie de Peinture et de Scuipture, tome I. Charavay.
Reniement de Saint-Pierre, attribué aux Le Nain par le catalogue du Musée du Louvre ? Quoi qu’il en soit, le tableau présenté àMazarin ne pouvait être que d’Antoine ou de Louis.
Claude l’Eleu nous a parlé des lettres de coinmittimus, reçues par Mathieu Le Nain, comme peintre de l’Académie et portant la date du i3 septembre 1662. Nous savons, en effet, que l’Académie avait renouvelé, en cette année, les lettres et brevets qu’elle décernait à chacun de ses membres. Une nomenclature complète des académiciens est dressée en i663. Nous cherchons vainement Mathieu Le Nain à côté des artistes qui sont régulièrement inscrits et qui venaient de recevoir une nouvelle investiture. On voit, en résumé, que Mathieu Le Nain nous échappe totalement comme académicien. Nous pouvons croire qu’il était volontairement sorti de l’association formée par ses confrères. En tant que peintre, il nous est de même difficile de le suivre, en nous servant de données authentiques. Nous n’avons jusqu’à présent connaissance d’aucune toile portant sa signature précédée de son prénom, ou une date postérieure à l’année i648. Diverses pièces et surtout les actes découverts par M. Guiffrey, nous permettent de le retrouver dans sa vie privée. On a publié une quittance d’un quartier de rente sur le Sel, quittance datée de i656, et au bas de laquelle il s’intitule (( peintre ordinaire du Roy (i) ». M. Guiffrey a reproduit le
(i) Vente de la collection d’autographes de M. J. Bailly.
Cliché Braun, Clément et C'*-’