CONTEMPORAINS
Il serait impossible de faire comprendre l'accent particulier des peintures des Le Nain, si on ne jetait un rapide coupd'œil sur l'art au xvn e siècle. On a pu voir par les listes des membres de l'Académie à sa fondation combien la postérité a laissé dans Poubli ces médiocrités qui ont toujours formé une majorité imposante dans les assemblées qui semblent appeler les hommes à la tête de l'art ou de la littérature. De nos jours, quand un académicien est élu et qu'on montre le fauteuil si diversement occupé depuis sa fondation, il faut le secours des bibliographes pour dire les titres de la plupart de ces ombres qui n'ont rien laissé, pas même un quatrain. Les Boullongne, les Testelin, les Beaubrun, les Bernard, les Ferdinand, les Mauperché, les Pinagier, qui dira leurs titres, sinon un de ces esprits amoureux du passé et pour qui tout poëte et tout peintre morts sont consacrés à jamais ? Si on enlève des listes de l'Académie Le Brun, Bourdon, Le Sueur, le sculpteur Sarrazin, les trois Le Nain, dont les figures sont les plus accusées à l'époque de la fondation de l'Académie,
que reslera-l-il ? El pourtant, dans deux volumes publiés de nos jours, l'un : Mémoires pour servir à l'Histoire de V Académie royale de peinture et de sculpture depuis 1648 jusqu'en 1064, annotés par M. de Montaiglon (Paris 1853), l'autre : Mémoires inédits sur la vie et les ouvrages des membres de V Académie royale de peinture et de sculpture, publiés d'après les manuscrits conservés à l'Ecole des Beaux-Arts, par MM. Dussieur, E. Soulié, Ph. de Chennevières, Paul Mantzetde Montaiglon (Paris 1854), dans ces deux ouvrages curieux et relatant jusqu'à la minutie les œuvres des moindres académiciens, le nom des Le Nain n'est pas prononcé une seule fois.
Ils furent membres de l'Académie, ils ne furent pas dignes de l'être, ont pensé les auteurs de ces manuscrits. L'époque était aux grandes machines : Vouet, Le Brun , môme Le Sueur et môme Philippe de Champagne. Protégés exclusivement par la cour et le clergé, les peintres ne pouvaient donner carrière à leur pinceau qu'en décorant des palais, des châteaux , des abbayes. C'est ainsi que Rubens venait de 1620 à 1623 terminer les grandes peintures pour le palais du Luxembourg, de même que Velasquez, dans toute sa réputation en 1630, voyageait en Italie et venait plus tard préparer à Paris les logements de la cour de Philippe IV. Rubens et Velasquez, presque ambassadeurs, voilà le rôle des peintres illustres de l'époque. D'autres comme Le Sueur et Philippe de Champagne sont employés par les abbayes à peindre de grandes suites de tableaux religieux , comme la Vie de Saint Bruno qu'il est curieux de comparer au Louvre et au musée de Bruxelles ; enfin certains obtiennent, une fois l'an , une commande des
corporations de marchands qui offraient un tableau ou un an aux abbayes, leurs paroisses. Tels sont, à cette époque, les encouragements donnés aux arts ; le gros public ne s'inquiète pas de peinture et n'en achète guères. La bourgeoisie n'a pas trouvé ses artistes ; tout au plus achète-t-elle les estampes d'un Abraham Bosse qui, plus que Callot un peu surfait de nos jours, reste une importante figure du règne de Louis XIII. Nobles, prêtres, bourgeois, artisans, courtisanes, Bosse a tout crayonné, et, si je veux connaître la physionomie du xvn e siècle, j'aime mieux feuilleter son œuvre considérable rue de lire de lourds historiens. Il est encore d'autres peintres comme Vouet qui , en 1630, fondent une école; mais ce sont loujours des peintres attachés à la cour, et Simon Vouet en est le parangon, avec ses souvenirs italiens, ses compositions faciles qui ne manquent pas d'un certain brillant, mais qui rappellent trop directement des motifs connus.
Deux des frères Le Nain se montrèrent d'une excessive hardiesse en important dans \'avl ces paysans que rien ne pouvait relever de leur bassesse, ni la vive coloration, ni lagaité, ni la bamboche. Le mot était déjà consacré : peintres de bambochadcs. Teniers, Ostade , Brawer, peintres de bambochades. Les grands ne prenaient pas ces toiles au sérieux; mais elles les divertissaient comme une caricature de nos jours. C'est réellement une singularih que ces tableaux de paysans de Le Nain au milieu des toiles religieuses et décoratives du temps. S'ils avaient peint des paysans pour les représenter dans leurs divers travaux, je le comprendrais. La recherche du nouveau et du pittorpsffM à notre époque a montré les paysans à la
vendange, récoltant le blé, se disputant au cabaret, semant, plantant, labourant, etc. Nous avons des peintres voués aux Normands , d'autres aux Bretons : ils font école. Il pousse tous les ans des jeunes gens qui , trouvant Vinveniion bonne, ne peindront plus que des Bretons. Ce sont des questions de mode ; mais Le Nain n'en veut ni à l'habit ni à l'outil des paysans; son œuvre démontre qu'il s'est appliqué à peindre le moral des paysans, et de certains paysans, d'une seule famille presque. Il ne fait pas une galerie de paysans comme son contemporain Abraham Bosse qui reste impersonnel vis-àvis des nombreux types qu'il a burinés. Le Nain fait corps avec ses paysans, il croit en eux, il n'en rit jamais. Singuliers artistes t En effet, il y a de quoi troubler une Académie, et, s'ils en furent membres, c'est certainement par le crédit de leur frère, peintre de la cour.
Si leur œuvre encore aujourd'hui est une détonation dans
une galerie de tableaux, om pense quel effet elle devait produire de leur vivant, quand la réputation et la mort n'avaient pas illuminé leurs noms. Je mets Simon Vouet et Le Brun en présence d'un tableau de Le Nain ; il est certain que voilà deux peintres habiles, rompus aux difficultés des grandes machines, ayant une certaine intelligence de l'art. Si Le Brun et Vouet ne sont pas renversés par cet art modeste et plein de conviction, si toutes leurs idées en peinture ne sont pas confondues, je consens à reconnaître que le présent travail ne renferme pas un mot raisonnable. Pas de composition, pas de coloris, pas de comique, pas degaîté, de la mélancolie, des paysans qui songent, voilà les tableaux des Le Nain.
Les Le Nain vis-à-vis de leurs contemporains me font penser à ce pauvre Sorel, le premier romancier de la bourgeoisie en France, qui eut le courage d'opposer les mots de la place Maubert aux mots dorés, comme on disait alors. L'auleur de Francion vécut pauvre, dans une retraite absolue, sortant à peine de son cabinet et lançant mille traits malins contre le grand Cyrtts et autres beaux romans aux sentiments quintessenciés. Sorel eut tort longtemps et resta dans l'oubli ; de nos jours on réimprime le Francion qui se vend à de nombreux exemplaires; M. Cousin pourrait dire quelle fut la médiocre fortune de sa réimpression du grand Cyrus. Sorel est de la même famille que Le Nain mis en regard de Simon Vouet.
Une question me vient : qui achetait leurs peintures ? Je tire les deux frères d'embarras en les mettant toujours sous la protection du Le Nain, peintre à la cour, qui, par sa position auprès du cardinal Mazarin, de la reine-mère et d'autres grands personnages, devait jouir d'une certaine influence ; mais quelle que soit cette influence, l'effet produit par la peinture des deux frères au milieu de leur époque, n'était-il pas singulier ?