‹ Les frères Le NainChapitre 23 sur 26 · IX · texte numérisé non relu

IX

sortit plus. Celui qui fut lancé parmi les grands n'était pas plus courtisan que Holbein. On demandait à son pinceau la représentation des reines et des grands seigneurs; il les peignait sans les enjoliver plus que son frère ne flattait les paysans. Je suis presque certain que ce fut le peintre en faveur à la cour qui peignit les grandes toiles de pieté commandées par les diverses paroisses de Paris; il en agissait avec la Vierge et les Saints comme avec les grands personnages. Ayant plus étudié le réel que l'idéal, son esprit ne le portait pas à ces visions mystiques des peintres-moines des écoles primitives d'Italie. Pour lui, la Vierge était une femme, une bonne femme, peut-être la sienne, et les anges , ses enfants les lui fournissaient. Un autre frère alla à Rome ; mais l'esprit de terroir était trop profondément ancré en lui pour que la vue des merveilles des musées d'Italie et le soleil de Rome, et les montagnes bleues elles souvenirs de l'antiquité, eussent une vive influence sur lui. On l'appelait le Romain ; il resta picard et retourna sans doute vivre à la campagne auprès du troisième frère qui, comme les Flamands et quelques paysagistes d'aujourd'hui , ont fui le séjour des villes pour se retremper parmi les esprits naïfs et contempler la nature de plus près. Ils avaient été de l'Académie de peinture à la fondation ; on les vit à une ou deux séances, et ils ne reparurent plus. Les petites intrigues de leurs confrères, les rivalités, les mesquines jalousies les dégoûtèrent de ces assemblées où ils ne se sentaient pas appelés à jouer un rôle. L'Académie n'entendit jamais parler d'eux et ne se soucia pas de faire chercher ces gens naturels.

)gle

Le dernier des Le Nain s'était fait paysan ; sa femme aussi était une paysanne, ses enfants de vrais petits paysans , tout ce monde vivant dans une sorte de ferme et portant sous des habits communs la distinction particulière aux gens réfléchis. Le père était une nature grave, aimant cependant à se mêler aux jeux de ses enfants et les divertissant le soir par quelque air naïf de musette. Avec ta femme de ce Le Nain était entré le père , un vieillard et sa vieille compagne, deux bonnes gens qui se délassaient de leurs travaux de la campagne par une quiétude et un contentement d'esprit que seule donne une vie bien remplie. Les enfants pleuvaient dans la maison ; la ménagère ne les épargnait pas. C'était une douce créature travailleuse, active, aimant son mari, indulgente pour son petit troupeau sans cesse rôdant dans la cuisine et se roulant au milieu des pots et des vaisselles. L'oncle de Paris envoyait de temps en temps des cadeaux à toute cette famille qui s'éteignit naturellement et dont il reste peut-être des héritiers dans quelque coin de la France. Le Nain peignit , comme Haydn avait fait de la musique, jusqu'à ce que sa main défaillante l'empêchât de toucher à un pinceau.

« Je m peux plus continuer , mes forces niabandonnent , » dit Haydn interrompant tout-à-coup son dernier quatuor par cette parole qu'il a écrite lui-même au-dessous des dernières notes de la partition. Le Nain aurait pu écrire les mêmes mots sur sa dernière toile. Mais ce n'est pas la parole de l'artiste mélancolique usé avant l'âge. C'est la signature de ces trop rares artistes dont la vie s'est écoulée au sein de la famille et qui abandonnent l'art tranquillement, comme le vieillard de

quatre-vingt-dix ans quitte la vie. En ce temps-là, l'esprit s'assoupissait avec le sang , et il a fallu l'époque moderne pour montrer le supplice d'intelligences plus vivaces que le corps, usées dans des combats de chaque jour et s'irritant d'exister encore, alors que les organes se refusaient à les aider. De nos jours, dans les lettres et les arts, la production est a Mue et tourmente l'homme comme si l'art était un cilice ; pour certains , la pensée est un poison , et dans beaucoup d'œuvres modernes la critique de l'avenir découvrira sans appareil de nombreuses taches dont il faudra accuser seulement la société. Les artistes d'autrefois produisaient presque comme l'arbre donne des fruits , sans douleur et sans conscience de la production. Un homme naissait peintre ; une fois admis par les maîtrises , il était sacré peintre et exerçait son art tranquillement. Ce ne fut que plus lard que la bourgeoisie devint un tyran difficile à contenter , plus difficile qu'un prince, car au xviii 6 siècle, c'étaient mille princes, vingt mille aujourd'hui. Cette bourgeoisie, peu sûre de son goût, nomma des experts tirés de son sein, toute une race de critiques qui, chaque matin , l'avertissaient d'admirer celui-ci , d'encourager celuilà et surtout de laisser de côté les esprits indépendants qu'euxmêmes, les critiques experts, ne pouvaient suivre dans leurs hardiesses.

Les Le Nain, heureusement pour eux, ne vécurent pas à noire époque ; comme ils s'inspiraient seulement de la nature, ils eussent passé pour des révolutionnaires. Hs avaient de nombreux défauts; une seule qualité l'emporlait, la naïveté et une individualité pure comme de feau de roche.

Ç'eùt été le plus grave des crimes , et tous les jours ils eussent été mandés à la barre des gazetiers avec force injures. Ils vécurent plus tranquilles et s'éteignirent à la campagne , laissant de nombreux enfants qui se livrèrent à l'agriculture, honorant le nom de leurs parents et ne se croyant pas voués à l'art pour être les fils et les neveux d'hommes qui tenaient un pinceau.

Voilà ce que je lis dans les tableaux des Le Nain ; j'ai assez recueilli de noms, de dates, et je me suis fait assez catalogueur depuis le commencement de ce volume pour qu'on me pardonne ces sortes d'inductions, familières aujourd'hui, où on veut voir ce qui se cache sous la peinture comme on cherche à lire entre les lignes des écrivains.

Celte méthode offre d'excellents résultats , appliquée avec discrétion; elle est excellente surtout, appliquée aux personnages curieux de la littérature, des sciences, des arts, de la politique, qui ont fermé leurs portes à la biographie, se sont renfermés toute leur vie dans de nombreux travaux et n'ont pas trouvé de leur vivant des écrivains complaisants. J'ai cru devoir m'en servir pour les Le Nain , ces modestes artistes dont la vie ne peut être expliquée que par l'œuvre. Qu'ils soient trois ou quatre frères, les archivistes le découvriront peut-être un jour. Comment ils travaillaient? C'est ce qu'il est difficile de démêler. Où ils ont vécu ? où ils sont enterrés ? Je laisse maintenant ces trouvailles à d'autres ; mais ce qui ne sera jamais démenti , c'est qu'ils étaient pleins de compassion pour les pauvres, qu'ils aimaient mieux les peindre que 1rs puissants , qu'ils avaient pour les champs et les campagnard*

- lîW -

les aspirations de La Bruyère, qu'ils croyaient en leur art , qu'ils Font pratiqué avec conviction , qu'ils n'ont pas craint la bassesse du sujet, qu'ils ont trouvé l'homme en guenilles plus intéressant que les gens de cour avec leurs broderies, qu'ils ont obéi au sentiment intérieur qui les poussait, qu'ils ont fui l'enseignement académique pour mieux faire passer sur la toile leurs sensations ; enfin parce qu'ils ont été simples et naturels, après deux siècles ils sont restés et seront toujours trois grands peintres, les frères Le Nain.

\OTES.

Catalogue de l'œuvre des Le Naia.

Malgré l'apparence d'aridité de ces catalogues, j'aurais voulu en remplir un volume. Ces descriptions de commissaires-priseurs, d'experts, de brocanteurs, sont pleines de charmes. Elles sont exactes. Ne s'occupant pas de littérature, mais de faits, ces notes me font voir les tableaux disparus des Le Nain, comme je vois l'accusé quand je lis la Gazette des Tribunaux. N'est-il pas important de suivre les hausses et les baisses de prix? Avant la Révolution de 1789, les Le Nain se tiennent de 1,000 à 1,100 fr. ; sous le Directoire, ils montent à un prix qu'ils atteindront parla suite 2,300. La Restauration ne semble pas favorable à Le Nain, estimé seulement 53 fr. 50 c. Certainement il est malheureux qu'on ne sache pas où passent ces toiles ; mais qu'importe ? Les bons tableaux ne se perdent pas. On verra déjà par le présent catalogue les toiles les plus

importantes de Le Nain, celles que le temps a consacrées, passer et repasser dans diverses ventes et se tixer enfin, comme la Forge et le Corps de garde, dans des Musées nationaux ou dans d'importantes galeries particulières qui les sauvent à jamais de l'oubli.

J'ai conservé à dessein la rédaction des experts malgré leurs ignorances, leur langue d'Auvergnat et leurs attributions bizarres qui les font ranger quelquefois les Le Nain dans

YEcole des Pays-Bas, diviser les Le Nain en père et fils, inventer un nouveau peintre Jean Le Nain, décrire avec assurance Palelier du peintre, peint par lui-même, et donner mille autres faux détails devant lesquels la plume des rédacteurs de catalogues ne bronche jamais; mais il n'en restera pas moins dans l'esprit du curieux qui voudra bien lire cette nomenclature des ventes avec la patience que l'auteur de la présente notice a mise à la dresser, une idée plus nette des sujets de Le Nain que la discussion esthétique ne pouvait en donner. Un jour viendra où les catalogues seront rédigés avec plus de connaissance des maîtres ; mais je devais profiter des renseignements enfouis dans les collections de catalogues de la Bibliothèque de P Arsenal, du Cabinet des estampes de la Bibliothèque impériale et des extraits que m'ont communiqués divers amateurs.

Il aurait été important de donner les prix de vente de chacun de ces tableaux ; j'ai indiqué ceux que j'ai pu trouver , m'attachant à donner la grandeur des toiles, qui est un moyen de contrôle et de vérification pour les recherches futures.

Page 1