‹ Les frères Le NainChapitre 22 sur 26 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Arrivé à la fin de celte Étude , je me demande ce qui a donné l'importance actuelle à l'œuvre des Le Nain, et je ne la trouve que dans la puissance de la réalité. Ils n'ont pas le charme, ils méprisent l'arrangement, ils s'écartent de la plupart des règles , ils sont maladroits dans le ton comme dans la composition. Pourquoi s'inquiète-t-on d'eux aujourd'hui ? Pourquoi les cite-t-on en tête des peintres de l'École française? La mode n'y est pour rien. Nous en sommes encore, en peinture, à Louis XV; le xviir 3 siècle est toujours en hausse, les amateurs couvrent d'or le moindre crayon de Watteau; l'austérité des Le Nain est en sens contraire de ces galantes reproductions.

J'ai dit Vaustérité , et je riens à ce mot. Les Le Nain , dans leurs scènes rustiques, ont l'austérité de Poussin dans ses grandes compositions. Elle n'est pas la môme, elle part du môme principe. Il y a eu à cette époque une race de peintres croyants y à la tôte desquels je mets Philippe de Champagne. Celui-ci est le peintre des pAleurs du cloître; il en connaît les amertumes et les exlases ; il a fait passer sur la toile le

force et la grandeur de Port-Royal. Celui - là a traité les paysans avec la môme religion ; il les a vus aussi pensifs, aussi graves , aussi simples , aussi mélancoliques.

La belle chose qu'un artiste qui a la croyance en son sujet , qui le respecte et qui Faime ! Mais combien est rare cette croyance! Tout, dans la nature et dans l'humanité, devient important, et pour celui qui le montre et pour celui qui regarde : un prince et un mendiant, un pape et un ivrogne, un arbre et un buisson, un chien et une goutte d'eau sur une feuille de rose. Par le fait seul qu'il y a eu conviction dans l'esprit de l'artiste, le spectateur en ressent une impression vive et durable.

On peut ne pas goûter la peinture des Le Nain ; et pourtant tout œil a été comme tiré par cette singulière peinture, fût-elle placée à côté d'un chef-d'œuvre de premier ordre.

Ils ont répété à satiété leurs compositions, leurs figures; qu'importe? Dans chacune de ces scènes rustiques apparaissent les sentiments intimes du peintre, son amour pour la campagne , son affection pour le paysan, le bonheur qu'il éprouve auprès du foyer domestique.

La vie des Le Nain est aussi claire pour moi que si des mémoires particuliers du temps nous l'avaient décrite. Les trois frères étaient d'honnêtes gens, réfléchis et penseurs; après avoir travaillé ensemble, dans un même atelier, au début de leur vie, ils se sont séparés tous les trois, poussés en divers endroits par la fortune. L'un fut jeté à la cour; l'autre alla à Rome, et le troisième, aussitôt qu'il fut maître de son art , quitta Paris pour vivre à la campagne d'où il ne

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