LES LE NAIN. — ANNÉE
t En ce temps fleurirent trois habiles peintres natifs de Laon, qui étaient frères et vivaient dans une parfaite union ; savoir, Antoine, Louis et Mathieu Le Nain. Ils suivirent le goût et l'inclination qu'ils avaient pour la peinture ; ils furent formés dans cet art par un peintre étranger qui les instruisit et leur montra les règles de cet art, à Laon, pendant l'espace d'un an; de là ils passèrent à Paris, où ils se perfectionnèrent et s'établirent tous trois dans une même maison.
» Leurs caractères étaient différents. Antoine, qui était l'aîné et qui avait été reçu peintre à Saint-Germain-des-Prés par le sieur Plantin , avocat en la cour etbailly dudit Saint-Germain, le 16 mai 1629, excellait pour les miniatures et les portraits en raccourci.
> Louis, le cadet, réussissait dans les portraits qui sont à demi-corps et en forme de buste. .
> Mathieu, qui était le dernier, était pour les grands tableaux, comme ceux qui représentent les mystères, les martyres des saints, les batailles. etc.
» Tous les trois étaient maîtres peintres du Roi et furent reçus en même temps à l'Académie royale de peinture et sculpture. Leurs lettres de réception sont datées du mars 1648 et contre-signées par le
sieur Le Brun, fameux peintre, l'un des anciens de ladite Académie.
» Antoine et Louis moururent l'un et l'autre en trois jours de temps, sans avoir été mariés.
» Mathieu leur survécut. 11 avait été reçu peintre de la ville de Paris par le prévôt des marchands et les échevins de l'hôtel de ladite ville, le 22 août 1633.
» Le 26 août 1639 , il fut reçu lieutenant de la compagnie de sieur Dury, capitaine en la colonneJle du sieur de Sève , seigneur de Chastignonville, en présence du prévôt des marchands ei des échevins de la ville de Paris.
» Le 13 septembre 1662, il obtint des lettres de committimus en . qualité de peintre de l'Académie royale de peinture.
» On rapporte de lui que-, tirant un jour la reine Anne d'Autriche, le roi Louis XIII, qui était présent, dit que la reine n'avait jamais été peinte dans un si beau jour.
9 II y a dans plusieurs endroits de la ville de Laon des tableaux de la façon de ces peintres, comme en l'église de Saint- Remi-à-la- Place une Cène qui est à la chapelle du Saint-Sacrement ; à Sainte-Benoîte, le tableau du maître-autel ; aux Cordeliers, le tableau représentant le martyre de saint Crespin et Crespinien. — Mathieu-Claude Le Nain, prêtre licencié de Sorbonne , chanoine de Laon et habile prédicateur, est leur petit-neveu. *
J'ai souligné à dessein quelques passages de la présente citation, en comparant la notice de dom Leleu et celle de dom Grenier, qui a presque copié toutes les notes du précédent biographe ; mais comme la vje des Le Nain est très-obscure, que les renseignements manquent absolument, chaque mot qui les regarde est important, el on en peut tirer quelques conséquences.
1° En ce temps fleurirent. Quoique le mot florissait fût alors une sorte de cliché qu'on appliquait à toutes sortes d'artistes, il n'en reste pas moins démontré qu'en 1632 les frères Le Nain avaient déjà une réputation consacrée.
2° Vivaient dans une parfaite union. La vue des tableaux de Le Nain ne suffit-elle pas à démontrer l'intimité de ces peintres de pauvres gens ; mais dom Leleu a voulu certainement faire entendre par cette phrase que nos trois peintres avaient la même religion pour l'art, qu'ils cherchaient le même idéal, d'où la tradition répandue par les ana qu'ils se mettaient a trois pour peindre le même tableau , ce qui ne se peut admettre, ce que dément leur variation de manières et de sujets, et ce que démontrerait au besoin la seule notice de dom Leleu.
Comment expliquer de la peinture à trois, sinon par diverses hypothèses hasardées ? Veut-on que l'un des frères, l'homme à imagination, conçût un sujet que le second ébauchait et que le troisième retouchait? L'un faisait-il le paysage, l'autre les hommes et le dernier les accessoires ? Cela s'est vu chez divers paysagistes flamands qui se sont associés à des peintres de figures. Cela se pratique aujourd'hui en grand au théâtre, où les faiseurs ont tant d'intérêt à la division du travail. Il est même des poëtes (chose bizarre) qui s'accouplent pour faire des tragédies et des comédies en vers ; mais ce sont des versificateurs qui, s'inquiétant seulement du vers, coulent une langue médiocre dans un moule vulgaire. Dans l'industrie, une épingle passe par les mains de dix ouvriers, et une poupée de cinquante centimes a occupé
vingt ouvrières. Mélodrames, tragédies en collaboration, épingles et poupées n'ont rien de commun avec Part. Les frères Le Nain ne procédaient pas ainsi ; leurs tableaux, quoique ayant tous un air de famille, se distinguent par des variantes singulières dans l'exécution. Ils ont peint des tableaux d'église, des portraits et des tableaux de genre ; mais dans ces derniers surtout on est frappé tantôt par des faiblesses d'exécution, tantôt par des beautés de premier ordre , qui n'ont pu sortir du môme pinceau. Afin que tout le monde me comprenne et puisse vérifier ce que j'avance, je ne sortirai pas du musée du Louvre qui renferme une œuvre admirée de tous, la Forge, et je mettrai en regard l'Abreuvoir et le Repas villageois, exposés seulement depuis 1848. Ce sont là deux faibles toiles des Le Nain , qui donnent presque raison aux rédacteurs des catalogues du xvm e siècle, qui souvent désignaient un tableau • du bon Nain » pour faire connaître que ce n'était pas un de ces nombreux tableaux d'un ton plâtreux, à l'aspect embu, d'un dessin lourd , qui n'en ont pas moins une physionomie toute particulière, mais qui semblent des tableaux de commerce, faits à la hâte, et n'offrent que les défauts des Le Nain. L'homme qui a peint les deux scènes rustiques de la galerie française n'est pas le même homme qui a peint la Forge. Et cependant ceux qui ont étudié profondément la manière et le caractère particulier de la peinture des Le Nain ne sauraient contester l'authenticité de ces deux intérieurs de ferme. Un des frères était plus faible; là est la seule raison probable. Mais personne ne saurait dire : ce tableau est de Louis, celui-ci d'Antoine, celui-ci de Mathieu, et je ne peux me ranger à l'interrogation
du savant W. Burger qui a écrit : « Lequel des trois frères fut l'auteur des paysanneries qui s'écartent si audacieusement des sujets et du style consacrés au xvir 3 siècle. Bien sûr, ce n'était pas Louis, surnommé le Romain , qui s'abandonnait à ces hérésies. Etait-ce Antoine, mort en 1648, ou Mathieu, mort en 1677 ? Tous les deux peut-être. »
3° Qui sont à demi-corps et en forme de buste. Fait important pour découvrir plus tard leurs portraits. Ainsi il est prouvé que Louis Le Nain, le cadet, faisait des portraits à demi-corps , en forme de buste. Le grand portrait de Cinq-Mars , tiré de la galerie du Palais-Royal, qui est l'un des deux portraits authentiques peints par Le Nain, montre qu'il peignait des portraits en pied ; mais , faisant de grands portraits historiés , il peignait évidemment des portraits en buste.
4° Les mystères , les martyres des saints , les batailles, etc. Pour la première fois , il est dit que Mathieu Le Nain peignait des batailles. On n'en connaît pas ; mais il n'y a rien de surprenant quand on songe aux tableaux, de corps de garde dont le plus admirable échantillon, provenant de la galerie du cardinal Fesch, fut acheté par M. le marquis de Pastoret. L'un des frères a dû suivre la vie des camps et longtemps étudier les mœurs des soldats au corps de garde. J'ai vu passer un de ces tableaux en vente publique qui ne valait pas l'admirable Corps de garde de M. de Pastoret, mais qui indiquait un peintre
connaissant les soldats aussi bien que Leduc (1). Peut-être
il) C'est une grande toile de 125 de largeur sur 85 de hauteur.
Iles soldats sont entrés pour se reposer à l'auberge. L'un dort, le dos
retrouvera-t-on un jour ces tableaux de batailles , à moins que dom Leleu n'ait gratifié ses compatriotes de toutes les facultés , car quand il parle de mystères, de martyres , de saints peints par les Le Nain , il faut entendre des tableaux religieux. Il n'y a que les Espagnols qui aient rendu par le pinceau les mystères et les martyres ; il les ont peints assez souvent pour créer une classification ; en Espagne on a vu des peintres voués à la représentation violente et cruelle des martyres. La France a toujours eu peur de ce réalisme brutal du Midi, qui a besoin, pour frapper l'imagination, de montrer un saint le ventre ouvert, les intestins répandus, travaillant lui-même à les enrouler autour d'un morceau de bois mobile. Voilà la représentation du martyre, que nos doux peintres domestiques n'auraient certainement pas imitée. La Nativité de l'église Saint-Etienne-du-Mont , la Crèche du musée du Louvre suffisent pour donner une idée de la manière dont les Le Nain comprenaient les sujets religieux. En feuilletant
tourné à la haute cheminée; l'autre se chauffe; un troisième en cuirasse boit ; un autre enveloppé dans, son manteau va sortir. Sur le devant de la scène deux enfants déguenillés jouent aux cartes, assis .par terre, près d'un tonneau. Sur le tonneau sont des légumes ; on remarque divers ustensiles de cuisine.
Le ton général du tableau est toujours de ce gris verdâtre un peu âpre qui distingue les œuvres de LeNain. Les physionomies .des personnages sont accentuées; l'homme qui dort sur une chaise est peut-être la meilleure figure peinte par les Le Nain. En face du spectateur se présente le soldat qui boit et qui pose un peu, défaut commun à tous les tableaux des Le Nain.
Lacomposition est très heureuse; le peintre n'a pas procédé par groupes; ses personnages sont détachés les uns des autres et cependant ne s'éparpillent pas. Ce tableau est signé ; on peut lire distinctement sur le ventre du tonneau : Lenain fecit 16 M.
nombre de catalogues de 1735 à 1850, j'ai vu annoncés en vente publique divers tableaux religieux des Le Nain , mais rien ne prouve leur authenticité. Il faut s'en tenir jusqu'à présent aux deux toiles du Louvre et de Saint Etienne-du- Mont , et attendre du temps les mystères et les martyres , ainsi que les batailles dont parle dom Leleu.
5° Maîtres peintres du roi II en est de ce titre comme de celui de peintre de la ville de Paris dont on ne peut trouver aucune trace officielle. M. le comte Léon de Laborde , directeur des Archives impériales, toujours si empressé à faire profiter les chercheurs de ses propres découvertes , m'écrit qu'il a fait faire des recherches à ce sujet dans les archives, sans découvrir le registre qui contenait trace de cette nomination. J'avais espéré que cette réception officielle, du 22 août 1633 , par le prévôt des marchands et les échevins de l'Hôteide-Ville, serait mentionnée sur quelque registre. Il n'en est pas question.
6° Mathieu Le Nain fut reçu lieutenant de la compagnie du sieur Dury, capitaine en la colonnelle du sieur de Sève , preuve qu'il vivait à Paris habituellement, ayant obtenu des concitoyens de son quartier un grade dans la garde bourgeoise en 1639.
7° Comme en l'église de Saint -Remi- à -la- Place. Détail purement local. Dom Grenier avait sans doute mal copié le manuscrit ; il avait écrit, au lieu de Saint-Remi , Sainte- /tetn^-à-la-Place.
8° Mathieu Claude Le Nain, prêtre licencié de Sorbonne, chanoine de Laon , et habile prédicateur , est leur petit-neveu.
Entre la notice de dom Grenier et celle de dom Leleu , voilà toute la différence, une question de parenté. <t Louis et Mathieu Le Nain , dit dom Grenier en commençant sa notice , étaient parents de Gilles Le Nain, prêtre-vicaire delà paroisse deSaint- Pierre-le-Viel, mort en 1678. * Dom Leleu, pour clore dignement sa biographie , donne aux Le Nain pour petit-neveu un prêtre licencié de Sorbonne , chanoine de Laon et habile prédicateur. Ces deux faits montrent quelle gloire tiraient les deux Bénédictins de la parenté des modestes peintres avec des dignitaires de l'Église.