‹ Les frères Le NainChapitre 3 sur 26 · BIOGRAPHIE · texte numérisé non relu

BIOGRAPHIE

Les Lé Nain étaient trois frères qui naquirent à Laon, à la fin du xvr siècle. Laon est une petite ville picarde, qui n'a donné naissance à aucun artiste ; quoique la ville fût jadis peuplée d'églises et d'abbayes , il n'est pas démontré que des tableaux de maîtres enrichissaient ces églises , les seuls musées d'alors où des jeunes gens , en contemplant des toiles célèbres , pouvaient sentir le démon de Part les tenter. Il est prouvé par les papiers des archives qu'en 1793 divers tableaux furent brûlés ; mais qu'étaient - ce que ces tableaux ? Soissons , Saint-Quentin, Laon, Rheims n'ont guère possédé en ouvrages d'art précieux que leurs monuments religieux , leurs églises et leurs cathédrales. La peinture y semble absolument étrangère, et on ne trouve dans ces villes aucunes traces d'école ni de groupes d'artistes.

Un peintre étranger , dont on n'a pu découvrir le nom , s'établit à Laon , qui donna des leçons de peinture aux frères Le Nain. C'était sans doute un peintre flamand, à en juger par

l'influence flamande qui exerça un tel empire sur les frères Le Nain , qu'au xvm e siècle les rédacteurs de catalogues de ventes de tableaux les inscrivent souvent dans l'école des Pays-Bas (\).

On n'en sait pas plus sur leurs débuts ; il faut faire un grand saut dans leur vie pour les retrouver tous trois membres de l'Académie de peinture , à sa fondation , et assistant à la séance de mars 4648. Quelques mois après, à peu de distance , deux des frères mouraient , dans un âge assez avancé, sans avoir recueilli l'influence que devait leur donner le titre d'académicien.

Ils ont été maîtres-peintres du roi , peintres de la ville de Paris ; ils ont peint des portraits de grands personnages : la reine-mère Anne d' Autriche , Mazarin, Cinq-Mars, la marquise de Forbin; ils ont décoré de grandes chapelles. Là n'est pas leur gloire.

Si, depuis quinze ans , l'impulsion donnée à l'étude de l'histoire de la peinture en France a fait retrouver quelques-unes

(1) « Quel est « ce peintre étranger • qui leur donna les premières leçons, à Laon? se demande M. W. Burger. H y a quelque chose d'espagnol dans le superbe tableau intitulé la Crèche au musée du Louvre (n« 374), mais il y a surtout du hollandais dans la Forge (n° 375), et spécialement beaucoup de Jan Victor, l'élève de Rembrandt, dans le Repas villageois (n» 877), et dans la plupart de leurs autres compositions. Cependant, l'influence de Rembrandt et de ses disciples ne saurait être pour rien dans le talent des Le Nain, puisqu'ils étaient déjà reçus peintres à Paris vers 1630 environ. J'avais pensé un moment qu'ils pouvaient bien avoir connu ce bohémien de Brouwer ; mais, comme il ne vint à Paris que vers 1635, après avoir été reçu en 1631-32 dans la Gilde d'Anvers, encore ne peut-il avoir été l'initiateur des Le Nain. Entre eux et lui, d'ailleurs, les analogies ne sont qu'extrêmement éloignées, comme énergie des tournures , profondeur des caractères et habileté de pratique. »

de leurs toiles, le sentiment populaire ne s'était jamais égaré sur le compte des Le Nain, quoique leur œuvre populaire se bornât presque au seul tableau de la Forge, de la galerie française du Louvre.

Dans l'histoire de la peinture , les frères Le Nain occupent une place singulière et presque légendaire qu'il faut attribuer à leur vie peu connue, à la mort qui les a enlevés à quelques mois de distance , et aussi à l'opinion étrange que tous les biographes se sont accordés à ne faire des trois pinceaux qu'un seul, car leur constante union fraternelle s'est transformée par la tradition en une même façon de peindre, en trois cerveaux frappés des mêmes sujets , en trois artistes placés devant le même chevalet, se servant de la même palette, vivant ensemble, mourant ensemble.

Il m'a fallu de longues recherches pour n'aboutir qu'à des hypothèses que je soumettrai humblement en leur lieu et place ; pour l'instant, je constate que les trois frères ont bénéficié devant la postérité de l'obscurité attachée à toute leur vie ; car la réputation semble s'attacher particulièrement dans l'avenir aux hommes qui l'ont le moins recherchée de leur vivant.

Chaque artiste dont la vie est inéclaircie fournit une sorte de chasse perpétuelle aux curieux. Les Le Nain partagenl l'obscurité biographique des Holbein et des Clouet , qui ont donné trois ou quatre grands peintres du même nom par famille ; mais Molière et Shakspeare, sur lesquels il reste peu de renseignements positifs et qui ont laissé seulement des signatures comme les traces les plus matérielles de leurs

actes , ne sont-ils pas plus intéressants que si des correspondances nombreuses éclaircissaient leur vie de chaque jour ? Sans assimiler les frères Le Nain à ces grands génies , plus d'un trait leur est commun. La postérité n'a pas connu leur figure ; si j'ai retrouvé au musée du Puy le portrait d'un des Le Nain, naissance , vie privée, vie publique , fortune , mort, faits, gestes , physionomie, tout est couvert d'un voile dans cette singulière existence à trois qu'il faut essayer de pénétrer au moyen des œuvres.

Les Le Nain furent les peintres des pauvres gens : on pourrait presque en conclure qu'ils furent pauvres eux-mêmes. Teniers aussi était le peintre des paysans, et il avait un château à tourelles ; mais quelle différence sépare le Flamand de nos Picards f Si Louis XIV ordonne qu'on écarte de Sa Majesté ces magots pleins de boisson , il se trouve assez de puissants personnages pour se divertir à la vue de bamboches au nez rouge, petits, bancroches et mal tournés, les jambes cagneuses, qui ne quittent ni leurs pipes ni leurs chopes, et accomplissent leurs passions et leurs besoins naturels sans s'inquiéter de la pruderie des spectateurs.

Le pinceau de Teniers appartient à un être plein de santé qui peint des êtres burlesques, un peu far eu.

Les Le Nain sont des esprits mélancoliques, graves, parlant sagement, réfléchis, peu actifs, lourds, étudiant les paysans à la ferme, jamais au cabaret; la joie, qui rallie même les natures distinguées à la représentation des gens de basse condition, est absente de leur œuvre. On boit souvent dans leurs tableaux; mais qui est-ce qui boit? Un homme âgé, dans un

coin, tenant une gourde grossière, et retrouvant dans quelques gorgées de vin une partie de ses forces dépensées au travail.

Les Le Nain chantent la vie de famille. Combien de fois ont-ils représenté la ménagère tenant dans ses bras le poupon enveloppé dans une couverture, et autour d'elle de nombreux enfants de toute taille, presque graves, qui ne veulent pas troubler le repos du grand-père qui boit. Les travaux de la ferme, un repas grossier après le travail, les animaux qu'on conduit à l'abreuvoir, tels sont leurs sujets qui tous pourraient s'intituler : Intérieur de ferme ou le Repas à la ferme. Tous ces personnages , hommes, femmes, enfants sous rient doucement, et à travers ce sourire perce une sorte de tristesse. Souvent encore , les Le Nain ont peint un vieux Auteur entouré de charmants enfants bouclés qui prêtent une oreille attentive à la musique simple qui sort de cette flûte naïve.

On peut donner une façon matérielle de reconnaître les tableaux des Le Nain , à l'entassement des chaudrons , écuelles, légumes, qui se trouvent souvent sur le premier plan ; mais la personnalité des peintres laonnois n'a pas besoin de cette vulgaire indication.

Ce sont des peintres de pauvres gens.

Telle est leur œuvre , tels sont les Le Nain. Ils ont peint des portraits, des scènes de corps-de-garde, des tableaux d'église, et ils y ont apporté leur manière; mais ce ne sont ni les seigneurs, ni les saints, ni les soldats, qui les ont rendus populaires, ce sont les paysans et les pauvres, car ils se sont complu

à peindre le» guenilles, quoique leurs familles de paysans soient propres, aimant le travail. La misère n'habite pas précisément ces logis que leur pinceau a décrits tant de fois ; mais qu'il se trouve au premier plan un vieillard enveloppé dans un long manteau, et ce manteau sera raccommodé de nombreuses pièces, effiloché sans recherche du faux pittoresque, et on croirait, selon eux, que le travail des champs et une vie constamment occupée ne peuvent mener qu'à une honnête misère.

Depuis leur départ de Laon jusqu'à leur entrée à l'Académie, on ne connaît rien de la vie des peintres. Nécessairement , pour étudier les pauvres gens , les Le Nain ont dû vivre à la campagne longtemps. Dans quelle partie de la France ? Les physionomies de leurs personnages ont un tel accent, que j'ai cru d'abord qu'il serait facile de reconnaître les endroits qu'ils avaient fréquentés assiduement : la Picardie, leur pays, la Champagne voisine, les Flandres, qui y touchent. J'ai un peu voyagé dans ces contrées et d'autres , je n'y ai pas retrouvé les types qui ont servi aux Le Nain (1).

(I) Je viens de faire un tour au Louvre pendant la correction des épreuves de la présente étude, et en regardant attentivement les Intérieurs de ferme tle Le Nain (n°* 376 et 377 du catalogue de l'école française), un détail m a frappé que j'avais négligé jusqu'alors: il s'agit des poteries qui sont au premier plan du Repas villageois, n° 877. Par leur forme , leur couleur et leur vernis, ces poteries sont du Midi. Il n'existe pas dans le Nord de telles poteries dont une surtout ne manque pas d'élégance. Les Le Nain ont donc parcouru le Midi. Ceux qui seraient teutés de sourire de cette sorte d'investigations à la manière d'un juge d'instruction, peuvent regarder dans le même tableau une figure qui ne se voit jamais chez les Le Nain : une sorte de contrebandier des Pyrénées , accoudé sur son âne, et regardant le modeste repas de famille du père et des enfants. Il semble dire : « Là est le bonheur. »

A vrai dire , ils n'ont guère qu'un type d'homme, un type de femme , un type de vieillard et quelques types d'enfant. Ce n'est pas la variété des physionomies qu'ils ont cherchée. On pourrait dire qu'ils ont longtemps vécu dans une famille, et qu'ils en ont reproduit les quelques acteurs dans mille drames, se contentant , ainsi que beaucoup de peintres , d'avoir rencontré des physionomies qui cadraient avec leurs sentiments.

Plus d'un artiste a en lui un idéal chéri qu'il lui suffit d'accuser une fois et qu'il reproduit sans cesse et toujours, cherchant la variété dans la pratique de l'art , demandant à la couleur , à la ligne , à l'harmonie des tons , des combinaisons qui sont sa manière de progresser. Du sujet et des personnages , ces natures en font peu de cas ; toutes leurs méditations sont tournées vers la palette. L'histoire de la peinture en Flandre suffit à le démontrer.

Et certainement les Le Nain avaient été élevés à l'école flamande, par un maître flamand, par la vue de tableaux flamands qui ont eu une grande influence sur leur avenir. Ils sont tout à la fois Flamands et Espagnols ; un annotateur de catalogues du xvm e siècle ne manquait jamais de définir ainsi leurs toiles : « dans le goût de MoriUo* % , et cet annotateur avait quelque clairvoyance. Par le costume, ils sont souvent Flamands , par le pinceau Espagnols. Il y a là des délicatesses à trouver pour me faire bien comprendre, car en môme temps ils sont très Français. Ils ont étudié profondément les maîtres des deux écoles , au point d'en garder des traces visibles , et en même temps ils possèdent un accent qui n'appartient à personne, une façon de grouper les personnages maladroite,

une manière de peindre souvent plâtreuse et triste ; leurs figures des premiers plans sont rarement en harmonie avec celles du fond , qu'on croirait éloignées d'une lieue; ce sont des acteurs qui viennent sur le devant de la toile chanter le couplet final au publie. Les Le Nain ont mille défauts , et ce sont de grands peintres qu'on ne peut oublier quand on les a vus une fois.

Placez un tableau de Le Nain dans une galerie composée de maîtres flamands , italiens , espagnols, français, et vous serez étonné par cette singulière peinture âpre , crayeuse , mélancolique , simple , qui ne se retrouve chez aucun artiste.

Ce n'est pas tant la nature de leurs sujets que leur façon de peindre qui frappe. Une harmonie particulière s'échappe de chacune de leurs toiles , harmonie naïve qui se restreint elle-même , dédaigne les ressources de la palette et se contente quelquefois de trois ou quatre tons. Certains de leurs tableaux pourraient être dits monochromiques , car l'œil n'est frappé que d'une localité grise rehaussée à peine par un certain rouge affaibli. Leur caractère principal est une couleur sobre , protestante ; le plus souvent une impression d'un vert sombre ressort de la vue de ces tableaux tranquilles où la couleur s'allie et fait corps avec le sujet.

Il en est d'eux comme de ces écrivains sans prétention, dont le style a pour privilège d'ameuter tous les pédants, t Ils ne savent pas écrire, » disent les cuistres qui ne trouvent dans aucune rhétorique la recette de cette forme simple; la phrase étant moulée étroitement à la pensée, étonne les précieux et les chercheurs de mots dorés. Ce n'est pourtant

qu'après de longue» études que les écrivains enthousiastes du naturel ont fini par fondre dans le même creuset l'idée et la forme et à les tasser en un lingot si pur qu'on n'en saurait voir le prix tout d'abord. N'est-ce pas le grand secret de l'Art? Les Le Nain sont certainement un des types les plus curieux de cette simplicité apparente, obtenue avec efforts , qui , au premier coup d'oeil , semble couler de source.

En art tout ce qui paraît simple est compliqué.

Le suprême triomphe de l'artiste est de cacher au curieux le travail de l'atelier et du cabinet. Si la peine, la difficulté vaincue, la recherche, le pénible s'aperçoivent par quelque coin , la fonte est défectueuse. Chardin , dont nous connaissons l'intelligence par Diderot, ne peignait pas sans de longues réflexions ces petits tableaux d'intérieur, dont l'étude et le travail sont enfouis profondément sous une apparente bonhomie, et n'est-ce pas à cet enfouissement, à ce labeur, à ces réflexions qu'est due la réputation des maîtres ? En regardant une toile brillamment exécutée, séduisante et pompeuse au premier coup d'oeil, il est rare qu'elle tienne. Peinte facilement, comprise facilement, elle passera facilement. A une seconde inspection, le charme diminue et toujours va baissant à devenir insupportable dans un cabinet où on l'aurait fréquemment sous les yeux. Telle œuvre, au contraire sans qualités apparentes, âpre plutôt que séduisante, gagne à être regardée comme ces femmes modestes, au fond des yeux desquels gisent des qualités exquises, inconnues au vulgaire.

Les Le Nain ont eu beaucoup de défauts ; mais ce sont les

défauts de leurs qualités, et si les qualités sont grandes, l'esprit philosophique faisant la part de la nature, si incomplète, oublie ces défauts pour n'être plus charmé que des qualités.

Leur façon de composer est anti-académique; elle échappe aux plus simples lois, ils ne s'inquiètent pas de grouper leurs personnages. C'est évidemment une des causes qui attirent le regard vers un tableau des Le Nain, placé au milieu des grands maîtres qui leur sont supérieurs. Ils ont cherché la réalité jusque dans leur inhabileté à placer des figures isolées au milieu de la toile; par là, ils sont les pères des tentatives

actuelles, et leur réputation ne peut que s'accroître. J'avoue môme ma faiblesse pour leurs maladresses, sans l'ériger en principe ; mais ayant longtemps vécu dans l'intimité de ces maîtres, un peu d'enthousiasme me sera pardonné. Il m'importe médiocrement qu'une figure ne soit pas à son plan et qu'au fond d'une chambre elle paraisse éloignée d'un quart de lieue. Il en arrive ainsi dans presque tous les tableaux des Le Nain. Cette maladresse devient leur signature , et un Le Nain sans maladresse m'étonnerait. Si d'éminentes qualités rachètent cette faute de détail, je passe sur la faute pour courir aux qualités. Ce sont les esprits étroits qui s'attachent a la faute ; sans enthousiasme et sans intelligence, ils développent leur sens critique pour afficher , auprès du vulgaire, des façons demagisterqui en imposent à la foule. Par ce fait seul qu'il se pose en critique de profession, un homme finit par persuader qu'il a en lui une perception souveraine qui manque à la foule. En critiquant, c'est comme une école qu'il ouvre.

dont chacun doit payer les frais. Le plus souvent il n'enseigne que des platitudes , il répète les mêmes qu'un autre critique a dites avant lui ; un autre viendra qui reprendra son fond d'enseignement banal; qu'importe, il est critique, se pose en défenseur du Beau , évoque des noms solennels, emploie une sorte d'esthétique douteuse, gémit sur les tendances actuelles, pleure sur la décadence de FArt, n'apporte à la place des recherches et des Faits qu'un certain Beau nuageux , étonne les gens pendant trente ans, médit des forts et des puissants parce qu'il jalouse le travail et la production, chante les médiocres pour les opposer aux forts, et meurt un jour, laissant une collection d'articles que deux ans après on essaie de relire sans comprendre leur influence ; et quoique le secret de ces pédants soit connu depuis le commencement du monde, il se trouvera encore des successeurs et d'autres, et toujours ainsi.

Heureusement, la critique n'était pas constituée sous Louis XIII. Nous aurions, à propos des tableaux des Le Nain, des volumes d'esthétique vulgaire , la faute d'orthographe montrée dans chaque toile et autres niaiseries pédantesques qui n'auraient sans doute pas troublé nos peintres, car leur tempérament s'accuse trop ferme dans chaque tableau pour qu'ils aient prêté l'oreille à de prétentieux conseils.

Écoutons ce que dit l'académique Félibien , auteur des Entretiens sur les vies et ouvrages des plus excellents peintres anciens et modernes? Dans ce lourd volume conversent ensemble un certain Pymandre et Félibien lui-même.

« Les Nains frères faisoienl des portraits et des histoires,

mais d'une manière peu noble, représentant souvent des manières simples et sans beauté. > En deux lignes, il a suffi au pédant de monter en chaire ; il ne parle pas longtemps . il est vrai , mais il parle de haut, et il attend ce que va lui répondre Pymandre. — t J'ai vu, interrompit Pymandre, de leurs tableaux ; mais j'avoue que je ne pouvais m'arrôter ;ï considérer ces actions basses et souvent ridicules. »

Honnête Pymandre , tu tiens pour le style ; malgré ton faux, nez, je te reconnais, tu n'es autre que le sieur Félibien lui-même. Écoutons encore le sieur Félibien et sa parole d'or : t Les ouvrages où l'esprit a peu de part deviennent bientôt ennuyeux. Ce n'est pas que quand il y a de la vraisemblance et que les choses y sont exprimées avec art, ces mêmes choses ne surprennent d'abord et ne plaisent pendant quelque temps avant de nous ennuyer. C'est pourquoi, comme ces sortes de peinture ne peuvent divertir qu'au moment et par intervalle, on voit peu de personnes connaissantes qui s'y attachent beaucoup. »

Quel enseignement pour le public quand il a lu une telle critique, qui a servi de type depuis si longtemps et en servira toujours! Heureusement les Le Nain ne l'ont pas connue ; ce volume ne parut guères que trente ans après leur mort. (Les Entretiens de Félibien sont de 1688.) Manque de noblesse, sujets sans beauté, actions basses , drames sans esprit , tel est le résumé du pédagogue, qui cependant a livré son secret. Il parle trop souvent de V ennui qu'il éprouve à la vue des toiles de Le Nain ; en moins de trois lignes , il y revient à deux fois; il y voudrait plus de divertissement. Ce Félibien était cer-

tainement un hypocondriaque; il est resté trop longtemps assis dans son fauteuil à fouiller de vieux papiers ; il y a attrapé quelque gravelle , quelque désordre dans les reins ; ces sortes de calculs le rendent désagréable , aigrissent son caractère, sa plume s'en ressent; il en arrive à la critique inutile, il blâme en s'appuyant sur des mots vagues, il condamne sans preuves ; il meurt , laissant malheureusement une foule d'héritiers, de Pymandre qui continueront sa tradition dans l'avenir , affectés , comme leur parent , de la môme maladie de gravelle et de dénigrement.

J'aime mieux Sauvai , l'historien de Paris , l'homme qui se préoccupe seulement du Fait et ne s'inquiète guère d'esthétique. Il a écrit cinq lignes sur les Le Nain ; mais ce sont cinq lignes pleines d'enseignement

• La voûte de la chapelle de la Vierge (1) est peinte par les Le Nain ; cei trois frères excelloientà faire des têtes, aussi ont-i.s réussi merveilleusement dans celles des figures qu'ils y ont fait entrer , aux figures de l'Assomption et du Couronnement de la Vierge ; toutes ces têtes , au reste , sont d'après nature , si belles et si proprement appliquées au sujet qu'il ne se peut pas mieux. »

Ces quelques lignes écrites en 1720 (2), le paragraphe du r aisonneur Félibien en 1688, et le nom de Le Nain écrit en tête d'un quatrain composé par Scudéry en l'honneur de Mazarin (année 1646) , forment tout ce qui a été imprimé de

(1) A l'abbaye Saint-Germain-des-Près.

(2) Le livre de Sauvai ne parut qu'en 1720, après sa mort.

leur vivant sur l'œuvre des peintres laonnois , et quelques années après leur mort.

Je n'ai pas besoin de dire combien de livres, mémoires du temps, collections, j'ai remués et visités pour essayer d'en apprendre davantage. Avec les manuscrits de dom Leleu, dont il sera question dans le chapitre suivant, Scudéri,Félibien et Sauvai sont les seuls qui se soient occupés des Le Nain.

Le bagage de renseignements n'est pas lourd ; mais il suffit à montrer qu'ils peignaient des toiles pour les églises (Sauvai) , des portraits (Scudéri) , des histoires (Félibien), des scènes basses (idem Félibien).

Nous avons des échantillons curieux de ces trois natures de tableaux si diverses. Les toiles religieuses (celles du Louvre et de l'église Saint-Etienne-du-Mont) ne me frappent pas autant que leurs tableaux d'intérieur ; je les décrirai plus au long dans le chapitre relatif aux tableaux religieux. Entre les portraits, celui que j'ai vu, le Cinq-Mars, faisant jadis partie de la collection du roi Louis-Philippe, au Palais-Royal, est une œuvre curieuse autant par la peinture que par la curiosité historique qui s'y attache; mais ce n'est pas encore le terrain sur lequel il faut se placer pour juger les Le Nain et essayer de démêler la part qu'ils ont prise à une œuvre considérable. Ce que le sieur Félibien appelle histoire , est-il ce que dom Leleu appellera batailles ? Il n'en reste aucune trace dans aucune galerie. Tous nous avons vu ces toiles importantes , représentant des Intérieurs de corps-de^/arde, qui se trouvent dans les galeries particulières, et que malheureusement le Louvre a laissé passer sans les acquérir, car le Corps-de-garde.

faisant partie de la collection Pastoret, que M. Charles Blanc a fait graver dans son Histoire des peintres , était certainement Fœuvre capitale, non pas des Le Nain seulement , mais de T École française. Ici Le Nain s'élève à la hauteur des meilleurs maîtres des Flandres et de l'Espagne. La composition devient savante; le ton prend une puissance de maître, et on comprend , en voyant une telle œuvre , quelle place tenait Le Nain dans les riches cabinets d'amateurs du siècle dernier et le prix qu'il atteignait quand la mort du propriétaire, dispersait au feu des enchères tant de richesses accumulées.

Je retrouve des toiles des Le Nain dans les cabinets de M. Crozat, baron de Thiers (1755), du comte de Ven ce (1759), de Troy, directeur de l'Académie de Rome (1764), du duc de Choiseul(1772), du marquis de Lassay (1775), de Randon de Boisset (1777), de la comtesse du Barry (1777), da comte du Barry (....)> du prince de Conti (1777)^ de son Altesse Monseigneur Christient, duc des Deux-Ponts (1778), de madame de Julienne (1778), de l'abbé de Gévigney, garde des titres et généalogies de la bibliothèque du roi (1779), de M. Poullain, receveur général des domaines du roi (1780), du duc de la Vallière (1781), de Le Roy de Senneville (1784), de M. de Montriblond (1784), de Nourri, conseiller au grand conseil (1785), du Bailli de Breteuil (1786), de M. d'Ennery, écuyer (1786), de M. de Wailly, architecte du roi (1788), de M. de Nanteuil (1792), du citoyen La Reynière (1793), de M. de Saint-Yves (1805), de M. de Sylvestre, maître à dessiner des enfants de France (1810) , de M. de Solirène (1812), de Godefroy, ancien contrôleur-général de la marine (1817) .

de Lagrenée Paîné, peintre du roi ( 18U), de M. de Livry , (1814), deM. de PEspinasse (1815), de Robert de Saint-Victor (1822), du comte de Walsterstorff, ministre plénipotentiaire du DaRemarck (1824), du baron Denon (1826), du baron Tardif, maréchal-de-camp (1827), de Casimir Périer (1838 ) 3 du cardinal Fesch (1844), de Pinel-Granchamp (1850).

Les noms de la plupart de ces amateurs illustres et les prix auxquels ont été vendus les tableaux de Le Nain (1) montrent assez que la mémoire du maître ne s'est jamais effacée , même aux époques où le goût était tourné vers le joli. Et cependant leurs tableaux étaient le contraire du joli. Le doyen des critiques d'art, M. Delécluze, regarde « la voie simple qu'avait ouverte Le Nain comme bien au-dessus du genre imaginaire et fantastique , tel que Watteau Pa traité. * Je ne discuterai pas cette opinion; les oppositions de maîtres, la comparaison des anciens et des modernes peuvent fournir de longues thèses, mais sans grande utilité. Watteau est Watteau, Le Nain est Le Nain. Si ma uature me pousse vers Le Nain , je ne saurais empêcher les esprits de fantaisie de s'enthousiasmer devant les masques italiens, les comédiennes et les embarquements amoureux ; mais on a calomnié le xvm e siècle en l'affublant exclusivement de galanterie. L'époque de la Régence n'a rien de commun avec le règne de Louis XV , et la Révolution arrive à pas de géant qui transforme Part nettement. Quelques-uns personnifient le xviir 3 siècle dans Boucher, qui oublient que déjà sous Louis XVI commence

(1) Au xviu e siècle, les toiles importantes de Le Nain ont atteint souvent les prix «le 1,500 à 3,000 livres.

la réaction de l'antiquité. A une époque où Chardin était proné par les encyclopédistes , il n'est pas singulier que Le Nain ait tenu une si grande place dans les galeries. Ils sont presque de la même famille; l'un peint des paysans, l'autre la bourgeoisie , et M. Delécluze est dans le vrai quand il dit encore : « Nous n'avons eu que deux peintres de genre depuis le commencement du xvu* siècle jusqu'en 1779 , Le Nain et Chardin» ; mais Le Nain n'a pas le charme de Chardin; il le cherche moins. Chardin est un bonhomme souriant et malin , qui porte une certaine élégance dans le domestique et de la vie n'a montré que le côté aimable. Ses mères de famille et ses enfants grondés sont pleins de coquetterie dans l'ajustement. Les enfants pleurent rarement , car la mère gronde du bout des lèvres. La vie apparaît gaie dans ses appartements clairs. Les personnages de Le Nain ont un fond presque soucieux; leur vie est dure et pénible, le travail les guette aussitôt après le repas. J'ai connu des gens qui trouvaient leur peinture triste , et certains de leurs tableaux m'ont fait penser à la Champagne Pouilleuse aux terrains crayeux.

Page 1