‹ Les frères Le NainChapitre 7 sur 26 · DE QUELQUES TABLEAUX CARACTÉRISTIQUES · texte numérisé non relu

DE QUELQUES TABLEAUX CARACTÉRISTIQUES

La République ayant ordonné un nouveau classement des tableaux du Louvre , on retrouva en 4848 dans les greniers deux toiles de Le Nain représentant des scènes villageoises , désignées généralement dans les ventes et les cabinets d'amateurs : Intérieur de ferme. C'est d'abord un paysan qui se met à table avec sa petite fille et mange la soupe , tandis que la ménagère s'occupe des différents détails de cuisine. Dans le second tableau, un laboureur lève la pierre d'une auge, afin de faire boire ses brebis. Des enfants et des femmes animent • la scène. Au premier plan une hotte renversée a laissé échapper des choux et des concombres.

Les deux tableaux sont peints avec dureté et ne cherchent guère la finesse du ton. Des blancs vifs et trop souvent répétés donnent à ces toiles un aspect crayeux. Le Maréchal est mieux peint que les Intérieurs de ferme. L'aspect général du tableau est dur et noir , plutôt même verdâtre-noir dans les ombres ; mais cette âpreté, qui n'entraîne pas vers les tableaux de

Le Nain les amateurs dujoJt, est une des qualités du peintre Laonnois. Je ne trouve qu'un défaut dans cet intérieur de forge. Un maréchal met son fer au feu et n'attendra qu'une minute pour battre sur son enclume ; l'aîné tire le soufflet de la forge, pendant qu'un petit garçon regarde la scène avec insouciance, les mains derrière le dos. La femme du forgeron , grande paysanne habillée comme dans le nord de la France , est en face du spectateur , les mains l'unie sur l'autre : le père est assis dans un coin, «il tient une grosse bouteille d'une main , de l'autre un verre de vin.

Ces six personnages ont tous des figures intelligentes , surtout le forgeron ; mais ils regardent le public et ne se regardent pas entre eux. Il n'y a pas d'action. On ne voit pas le remueménage qu'entraîne une forge en activité, ce qui ferait croire que le Maréchal au milieu de sa famille n'est qu'un portrait , peut-être le portrait de Le Nain et de ses parents. Une preuve vient à l'appui : c'est la distinction des types, la mélancolie qu'on peut étudier sur les physionomies et suivre dans l'œuvre tout entière des Le Nain.

Le musée de Laon est un musée qui commence, et il faut applaudir au vote du conseil municipal qui n'a pas reculé devant l'acquisition d'un tableau de Le Nain. La commission du musée en a acheté deux autres sur les fonds de la souscription qu'elle a ouverte l'an dernier. Les musées de province ne peuvent être intéressants et curieux qu'en essayant de rassembler les œuvres des artistes du pays. Que m'importe un faux Rubens, un de ces Dominiquin médiocres qui emplissent les galeries des musées de province ? Je ne visite pas une

galerie de province pour y retrouver , disséminées , affaiblies et fausses, des œuvres dont les grands types me sont accessibles chaque jourau Louvre, ou dans les splendides musées de l'Allemagne , de l'Italie et de l'Angleterre. J'y cherche des œuvres inconnues, des maîtres oubliés comme ceux dontM. deChennevières a donné un historique curieux dans ses Peintres provinciaux. Ainsi que les bibliothèques des chefs-lieux devraient avant tout contenir ce qui importe à la localité , à son histoire , et les livres sortis des imprimeries du pays et les œuvres de ceux qui sont nés dans le département , de môme les musées de province devront diriger leurs efforts dans le môme sens.

Il n'y a que quatre toiles de Le Nain au Louvre : le musée de Laon devrait en posséder dix un jour.

Je ne m'inquiète guère de ce gros mot ambitieux qu'on appelle la décentralisation ; mais si l'histoire locale est étudiée aujourd'hui en province avec un grand zèle, la biographie des écrivains et des artistes du pays devra également trouver un jour de nombreux fidèles.

N'importe où ils ont étudié , malgré la vie qu'ils menèrent, il reste toujours chez les Le Nain un accent laonnois et picard qu'ils reçurent en naissant ; cet accent particulier ne se perdit pas , et il est curieux d'en suivre le développement dans le grand mouvement de l'art parisien.

Cet accent, c'est la franchise. Et je veux étudier cette franchise et ce naturel dans quelques tableaux qui m'ont frappé particulièrement.

Un repas de famille, tel pourrait être intitulé le tableau de Le Nain du musée de Laon qui représente une salle basse où

sont rassemblés de pauvres gens entourés de leurs enfants.

Le repas est fini , la nappe est en désordre , le pain mangé plus qu'à moitié ; il reste encore quelques larmes de vin au fond du verre. A ce moment, la grand'mère, assise près de la table se repose, accomplissant tranquillement Pacte de la digestion ; le grand-père joue un air de musette pour égayer les enfants ; la mère, près du foyer, enveloppe dans une couverture de laine le nouveau-né qu'elle va coucher tout à l'heure ; une petite fille, debout près de la cheminée, contemple avec attention un gros pot près du brasier qui contient sans doute quelque boisson pour l'enfant; dans le fond , une autre petite fille range divers objets dans une grande manne en osier ; un chat et un chien complètent cette scène tranquille.

Tel est ce tableau, peint avec une rare sobriété de tons, dans une nuance grise tirant un peu sur le verdâtre. La vieille grand'mère , la figure principale du tableau , est un chefd'œuvre de simplicité et de vérité ; les têtes d'enfants sont charmantes. Le vieillard qui joue de la musette est plus authentique qu'une signature.

Un Intérieur de ferme (larg., 78 pouces et demi; haut., 97 1/2), appartient à M. Edouard Fleury, rédacteur du Journal de l'Aisne, à Laon.

Un jeune paysan en veste rouge joue de la musette ; à sa gauche, une enfant de douze ans l'écoute et sourit ; une autre enfant à sa droite, de cinq ans, se tient droite , une main dans sa poche ; elle a aussi une robe rouge ; derrière ces enfants, la jeune et jolie fermière porte dans ' ses bras le nourrisson enveloppé dans des langes de laine. Un garçon de ferme, au

fond , est accoudé contre une échelle. La scène se passe dans une grande salle voûtée; au mur est un râtelier; dans un coin un grand pot de cuivre et un poêlon.

Ce tableau est un de ceux qui résument le mieux la manière de Le Nain. Les figures des enfants sont pleines de santé ; le bonheur habite cette ferme. Tous ces gens vivent simplement, se contentent de peu et se divertissent d'un air de musette après le repas.

Mais Le Nain y est avec tous ses défauts. Les personnages sont, comme toujours, groupés naïvement. A l'exception du joueur de musette assis , qui est tourné de trois quarts , les trois enfants et la fermière sont vus de face et regardent celui qui regarde le tableau. Les deux enfants sont un peu placés comme des chandeliers de chaque côté du musicien.

Un autre défaut considérable vient du valet de ferme , qui n'est pas à son plan. Tout à fait voisin.de l'aînée des petites filles, il est beaucoup trop petit; on comprend bien que le peintre n'a pas voulu le placer plus loin, puisque la salle n'est pas grande ; mais tel qu'il est, il paraît très-éloigné , et cependant matériellement il est au milieu du groupe.

Malgré ces fautes, ce tableau est une œuvre remarquable par la simplicité de sentiments, la façon de peindre sobre , un peu âpre dans le principe , et pleine de charme attachant.

Je cherche surtout à décrire quelques tableaux caractéristiques des Le Nain , qui , appartenant a des particuliers , ne sont pas accessibles à tous.

M. Isidore Soulié, directeur du musée de Versailles, a décrit avec amour le Repas de famille :

c Un tableau semblable au Repas de famille de la galerie du duc de Choiseul, se trouvait dans le cabinet de Poullain, receveur-général des domaines, et le catalogue rédigé par le célèbre appréciateur Le Brun, nous révèle une particularité curieuse, c'est que toutes les têtes étaient des portraits de la famille de Poullain. Cette composition peut, à notre avis, être comparée à ce que les grands maîtres flamands et hollandais ont produit de plus remarquable : elle réunit à la force et à la vérité d'un Ostade ou d'un Craeshecke, la fcrâce et la précision toute française de Callot et d'Abraham Bosse ; les deux bourgeois dont les traits et le costume font penser au grand Corneille ; le valet placé derrière eux, que ne désavouerait pas Pierre de Hooch; la mère roide dans des collerettes empesées, qui semble gourmander le petit garçon qui roule son chapeau dans ses doigts ; les deux autres enfants devant la table, la servante dont le type se retrouve dans tous les tableaux de Le Nain, tout, jusqu'au petit chien placé au pied de l'un des hommes, a un caractère de vérité qu'il est impossible de surpasser ; c'est la nature prise sur le fait. Qu'on ajoute à cela une lumière harmonieusement distribuée, une entente du clair-obscur poussée au plus haut degré, et on aura lieu de s'étonner que les œuvres de Le Nain soient presque introuvables en France. > (1)

La troisième exposition de l'Association des artistes à la salle Bonne-Nouvelle, en 1848, mit en lumière une toile singulière de Le Nain, de celles qui se restreignent dans deux ou trois tons et qui paraissent monochromiques au premier

(1) « Chez M. E. Prarond, a Abbeville, se conserve une copie ancienne, excellente (certaines mollesses de dessin ne me permettent pas de croire que ce soit une troisième répétition) du Repas de Famille de Le Nain ; la servante qui apporte le gigot est pour la facture un vrai Chardin ; le tableau a 2 pieds 3 pouces de haut , sur 1 pieds 9 pouces de large. » a écrit M. de Chennevières « inspecteur des musées de Picardie. »

coup d'œil. J'ai encore dans le cerveau une image exacte de cette œuvre, provenant de la galerie de M. de Saint- Albin, et qui appartient actuellement à M. Philippe de Saint-Albin , son fils , qui a permis d'en prendre un croquis ; comme je n'ai pas pris de notes alors , M. Clément de Ris me fournira une appréciation publiée dans le numéro de Y Artiste du 30 novembre 1848 :

» Ce sont de ces peintres français qui, à une époque où la centralisation moderne était encore dans l'enfance, eurent une grande célébrité dans le cercle d'action de leur ville natale, mais que la postérité a négligé d'étudier, sans songer à l'influence que ces divers groupes d'artistes eurent sur leurs descendants plus heureux ou mieux organisés.

» Les Moissonneurs nous paraissent se rapprocher comme manière de l'Adoration. La touche est franche et posée hardiment; mais la couleur générale est d'un blanc triste qui donne à ce tableau un aspect de grisaille peu récréatif. Malgré ce défaut, il a de l'intérêt comme rareté, et du mérite comme valeur d'art.En effet, cette étude naïve et sans prétention de la nature, que des paysagistes contemporains ont retrouvée, est très-curieuse à examiner et bien certainement la seule à cette époque. Lorsque régnaient dans l'art Simon Vouet, Poussin, Lesueur, Lahyre, Corneille, et par eux la grande école du style, il fallait avoir une certaine dose de caractère pour aller se placer dans le premier village venu , sous l'auvent d'une forge ou l'embrasure d'une porte charretière, et copier là ce que l'on avait sous les yeux, s'en rapportant à la nature du soin d'arranger la composition pour le mieux. Les deux frères ont-il travaillé simultanément aux Moissonneurs ? Nous le croyons. Il suffit de regarder avec un peu d'attention pour s'apercevoir

que la touche du terrain, des maisons, de la charrette, n'a pas la minceur et la sécheresse de celle des personnages. Quelle est leur part respective ? Ici nous nous arrêtons faute de renseignements, et nous laissons cette question * décider à de plus savants que nous. »

Je viens de revoir ce tableau des Moissonneurs (1) longuement et de près, et je peux affirmer qu'un peintre seul l'a conçu , esquissé et peint. Je suis fâché* d'être en opposition directe avec M. Clément de Ris; je n'ai pas de preuve à fournir. En art il n'y a pas de preuve ; le croquis d'après les Moissonneurs ne donnera môme qu'une idée d'ensemble de cette peinture, fine et pleine de délicatesse.

M. Paul de Saint- Victor, chargé de la rédaction du catalogue de la galerie George, provenant en partie du fonds du cardinal Fesch , a décrit en style peut-être un peu éclatant le Corps de garde, de Le Nain :

« Le Corps de garde appartient à Louis Le Nain , et c'est à coup sûr le chef-d'œuvre de la famille. N'y cherchez pas l'entrain brutal du corps de garée hollandais, ni les dés crasseux qui bondissent sur le tambour.

(1) A droite une vieille femme assise (type de celle du forgeron) tient une petite fille endormie sur ses genoux; elle est assise sur un escabeau. Derrière elle est un chien et devant des poules-dindes. Derrière elle plus loin, sur une charrette où se trouvent des gerbes de blé, un jeune garçon de profil (semblable à celui gravé par Bannerman) joue de la musette ; trois petites filles se détachant sur des gerbes entassées l'écoutent. A gauche un petit porcher assis sur une pierre tient une branche de coudrier. Près de lui sont deux jeunes filles en petit bonnet rond. L'une d'elles porte sur son épaule un seau à lait en cuivre. A côté, deux petites charrettes, trois cochons. Masure dans un fond de paysage crayeux. Sur le devant à gauche, un arbre mort posé sur une pierre sur lequel on lit la signature :

LE MAIN. FECIT. 1641 ou 1644.

Aspect général gris, triste et plâtreux. Toutes les ligures posent : Haut. 56 cent. 20 pouces 6 lignes, larg. 72 26 pouces.

ni les pots de bière engloutis sous les moustaches dépenaillées, ni les baisers bouffis appliqués sur les bajoues rougeaudes des maritornes. Nous sommes chez des gentilshommes et non chez des' soudards, et la scène a la noble et sérieuse prestance d'une veillée militaire. Six cavaliers sont groupés autour d'une table où pose une chandelle rayon-

nante. Têtes fières aux feutres empanachés , tournures martiales , attitude de cape et d'épée. L'un d'eux , mousquetaire de vingt ans, est assis sur un escabeau. Il relève d'une main campée sur sa hanche son manteau rouge qu'allume un large reflet, et dépose de l'autre sa pipe éteinte sur la table. Vis-à-vis de lui un beau jeune homme, appuyé sur la table, dort, au clair du flambeau , comme au feu d'un bivac, du sommeil accoudé du soldat. Leurs compagnons, debout derrière, saisis en relief par la lumière , fument gravement et regardent en face le spectateur avec une fixité pensive. Derrière le cavalier au manteau rouge, un grand nègre en livrée allonge son masque noir aux yeux de perles, comme l'ombre portée de la téte lumineuse de son maître. (Le Nain ne trouverait-il pas cette description un peu trop brillante ?) Au fond du corps de garde, un septième cavalier se chauffe aux flammes de l'âtre qui rougeoie vaguement dans les pénombres intérieures.

» Cette toile merveilleuse est peut-être le chef-d'œuvre de la peinture nocturne. Les maîtres qui ont manié les jeffets de flambeaux et de lampes s'en sont toujours servis en poètes plutôt qu'en peintres. Rembrandt les secoue dans la nuit de ses cryptes et de ses synagogues commii les torches fantastiques du sabbat; Schalken allume ses chandelles aux flammes de Bengale de la féerie; Gérard Honthorst tire de ses flambeaux les prestiges grossiers d'une lanterne sourde.

» Ici, au contraire, l'effet est juste, calme, harmonieux, surpris dans une nuance exquise de magie et de vérité. La lumière circule autour du groupe avec la chaleur ambiante d'un rayon ; elle frappe les figures,

frise les panaches, miroite en glacis d'or sur les costumes, veloutte la nappe d'ombre qui baigne le dessous de la table, et va rejoindre par d'étincelants réveillons le feu de la cheminée qui répond de loin par un vague écho de reflets au pétillement splendide iu foyer central. C'est la justesse la plus précise dans la plus surprenante des illusions^ illusion dont le regard seul peut apprécier l'enchantement, car le tableau ne brille pas, il luit, et garde en plein soleil une vague phosphorescence de lampe nocturne.

« Aujourd'hui que les Le Nain ont repris rang parmi les gloires les plus originales et les plus pures de l'école française, ce tableau manque au Louvre, comme une page à un livre, comme un nom à une généalogie. Le Musée ne possède qu'une peinture^des Le Nain, la Forge, car il suffit d'un coup d'oeil de critique et d'analyse pour restituer à l'école flamande la Procession qui porte leur nom. Espérons que tôt ou tard il viendra prendre, entre la Halte de Bohémiens, de Sébastien Bourdon, et le Concert, de Valentin , la place historique qui lui appartient et que lui seul pourra remplir. »

A propos du môme Corp$ de garde, M. Charles Blanc disait plus simplement dans sa notice :

c La manière qui, sauf quelques nuances, est commune aui Le Nain, est une manière large et sobre. Leur pinceau, manié sans fougue, mais librement , caractérise chaque objet ou accentue les figures en les rehaussant par des touches nettes, mâles et décidées. Leurs tons ne sont ni recherchés , ni tins, ni habilement rompus comme ceux des coloristes par excellence ; sur une teinte généralement grise, quelquefois réchauffée par des draperies d'un rouge commun , se détachent les chairs toujours vivantes et bien éclairées. Beaucoup de leurs toiles peintes d'un seul ton, sur cette base neutre, ont aussi la force et l'unité d'une puissante gravure ; c'est en effet du clair-obscur qu'elles tirent

le plus souvent leur valeur. La lumière des Le Nain est vire ; elle jette sur les figures des jours frisés, des rayons obliques, et, y produisant des ombres tranchées, elle les Tait sortir de leur fond avec beaucoup de force. Sous ce rapport, ils rappellent quelquefois le Valentin. L'admirable Corps de garde que possède M. George et qui provient de la galerie du cardinal Fcsch , en est un exemple des plus heureux. Le relief des figures est extraordinaire , sans être acheté cependant par les duretés des ombres. Cette fois, ce sont des cavaliers élégants, vêtus du costume Louis Xlî! et portant la moustache retroussée sous de larges feutres â plumes rouges et bleues. Un des militaires est endormi, mais dignement et non pas à la façon d'un homme ivre. Les autres posent comme pour leur portrait, ainsi qu'il en est de tous les personnages de Le Nain. Pour ajouter au piquant effet de la scène , le peintre laisse voir en un coin du tableau le feu de la cheminée, qui forme un écho affaibli de la lumière principale, et sert à en redoubler encore l'intensité. Ce tableau, qui manque à notre musie frauçais, est présumé de Louis Le Nain, mais signé Le Nain tout court. »

Il n'y a eu qu'une voix sur ce chef-d'œuvre ; tout le monde a été d'accord pour l'appeler au Louvre. C'est ainsi que M. de Pastoret l'a acheté quelques mille francs. Le Corps de garde de Le Nain eût étonné peut-être plus d'un homme intelligent qui passe devant le Murillo de 600,000 francs sans le regarder ; mais il est rare que les artistes et les gouvernants s'entendent.

Un des tableaux les plus singuliers de Le Nain fut exposé en 1860, au boulevard des Italiens, au milieu des maîtres galants du xviu c siècle, Watteau, Pater, Lancret, Boucher,

Gillot, Lemoine, etc. Cette peinture faisait une triste figure, je

l'avoue, au milieu de toutes ces sensualités élégantes. Qu'on s'imagine, au milieu de courtisans habillés de soie, une bande de charbonniers qui sont tombés dans la farine, et on aura à peine l'idée du Le Nain sobre et sévère dont je laisse la description à M. W. Burger :

c Les Buveurs de Le Nain sont très remarqués. Cette peinture large et naïve est signée et datée, sur le rebord d'une table : LE NAIN. FECIT. AN. 1642.

» Le tableau de M. Lacaze devrait être intitulé l'Hospitalité, car il se passe dans cet intérieur rustique je ne sais quelle scène d'aumône fraternelle et religieuse : on dirait que ces Le Nain ont interprété à leur façon l'épisode biblique où le Christ distribue le pain et le vin, et par là ils font encore penser à Rembrandt , qui traduisait la Bible sous les apparences de pauvres Hollandais.

* Sept figures sont groupées autour d'une table , près d'une cheminée. Pour fond, un lambris nu, et à droite un lit avec colonnes et baldaquin. Le maître du logis , assis de l'autre côté de la table, au milieu, de face, vient de couper le pain; il exhausse son verre rempli de vin , en regardant un vieillard timidement assis à droite , les mains croisées , les pieds nus. Derrière le vieillard se tient un petit garçon, également pieds nus et tête nue, et qui n'ose trop approcher de la table hospitalière. A gauche, du côté de la cheminée, est assis un autre homme, qui ne s'est pas fait prier et qui vide son verre. Derrière lui , la maîtresse , en corsage rouge, debout, semble présider à celte communion charitable. Près d'elle , un boy à calotte rouge regarde. Un autre, enfant de la maison sans

doute, un gentil garçon, coiffé d'une toque et debout en arrière du père , accorde son violon pour égayer ses hôtes de hasard.

» La gravité et la simplicité des attitudes, la sobriété des gestes, une certaine mélancolie dans les têtes, la franchise de l'exécution par larges plans, avec une gamme de couleur très restreinte, courant du gris au brun, sauf quelques rehauts de rouge, tout dans cette peinture, de même que dans les autres œuvres de Le Nain, constitue une singulière anomalie au milieu de l'art pompeux et théâtral du xvn« siècle. >

Et M. VV. Burger ajoutait avec raison que, « parmi les peintres parisiens », Le Nain et Philippe de Champaigne, par leurs convictions, semblaient deux t excentriques » Le mot est juste. Dans une galerie de peintures du xviii« siècle , Le Nain est un excentrique. Il est calme et tranquille d'habitude, il parait sévère en telle compagnie. Placez un portrait d'Holbein à côté d'une téte de femme de Fragonard, et rendez-vous compte de l'abîme qui sépare ces deux façons d'envisager la nature, qui font penser à une lecture d'un roman de Crébillon fils après avoir médité une pensée de Pascal. L'art est régi par des courants mystérieux qui conduisent le pinceau d'un Wateau et d'un Boucher; mais qu'on fasse actuellement une religion de ces matlres agréables, qu'on en arrive à admirer leurs imitateurs, leurs copistes et tous leurs contemporains, voilà une mode et une adoration contre lesquelles on ne saurait trop protester. Ces époques de dissolution ont abouti à la Révolution, et en présence de ce joli dans l'art, on est arrivé à regretter que la révolution imprimée par David

n'ait pas été plus nette et plus absolue, puisqu'un siècle après nous revenons à cet art de troisième ordre qui avait sa raison historique et sociale , mais qu'il ne faut regarder que* comme une amusette.

Ne serait-il pas bon aujourd'hui de laisser de côté Watteau, Boucher , Fragonard , pour nous préoccuper d'une école française plus glorieuse : Les Clouet, les Poussin, les Champaigne, les Le Nain f

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