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pas avec leurs manteaux de convention, el ce n'est pas chez eux que je vais voir comment on s'habillait. Holbein seul me montre comment étaient gênées dans leurs collets empesés les femmes de son époque, et c'est à Le Nain, et non pas aux acteurs de l'Ambigu et aux imaginations de M. Dumas père que je demande combien était embarrassé dans ses dentelles un favori de Louis XIII.
Les seuls meurtres de la révolution de 1848 consistèrent dans Péventrement à coups de baïonnette de la galerie du Palais-Royal, une assez médiocre collection. Cinq-Mars ne fut pas plus épargné que les autres tableaux ; il reçut des coups de baïonnette dans ses riches habits ; mais une réparation intelligente lui permit de reparaître , couvert de cicatrices, à l'hôtel de la rue des Jeûneurs, où il fut vendu, si je ne me trompe, au banquier Sellière qui doit le posséder encore.
Je trouve dans mes notes, à propos de cette vente , une citation dont j'ai oublié d'indiquer la provenance et la signature , et que je rapporterai quoiqu'elle me semble singulière :
« Le Cinq-Mars des frères Le Nain a été payé 960 francs. Le Louvre, qui ne possède qu'un ouvrage authentique de ces deux peintres , collaborateurs assidus , eût dû acquérir ce Cinq-Mars, auquel s'attache une particularité peu connue: c'est que ce portrait fut copié sur un pastel du roi Louis XIII , qui avait reproduit les traits de son favori sous la direction de Vouet, son maître de dessin. >
Ce qui me met en garde contre l'auteur de cette note, c'est son affirmation que le Louvre ne possède qu'tm tableau authentique des Le Nain , quand il y a dans les galeries fran-
çaises trois tableaux de scènes domestiques et un tableau religieux. Après avoir examiné attentivement l'important portrait de Cinq-Mars , de grandeur naturelle, il me semble difficile qu'il ait été peint d'après un pastel , quoiqu'il soit vrai que Louis XIII ait crayonné.
Un autre portrait incontestable de Le Nain est celui du cardinal Mazarin dont parle Scudéry, qui, à l'imitation du cavalier Marini, s'était monté une galerie fictive de tableaux qui servaient de prétexte à des louanges. Dans le « Cabinet de M. de Scudéry, gouverneur de Notre-Dame de li Garde (I re partie. Paris, Augustin Courbé, 18-46, in-4°), au-dessous du t portrait de monseigneur le cardinal de Mazarin, fait par Le Nain, » Scudéry a inscrit ces vers courtisanesques :
< Rome, si les héros que tu mis dans les cieux
Au nombre de tes dieux, Avoient les qualitez de cet excellent Homme,
Je te pardonne, Rome :
Car nul si bien que luy d'entre tous les mortels,
N'est digne des autels. »
En 1646, Scudéry n'eût pas attribué à Le Nain le portrait d'un autre peintre. Aussi la note suivante, tirée de la Description de l'Académie royale des arts de peinture et de sculpture, par feu Af. Guérin, secrétaire perpétuel de ladite Académie (Paris, 1715), est-elle intéressante en ce qu'elle ajoute quelques détails sur le portrait disparu : ,
« Tableau de 2 pieds 1/2 de haut sur 2 pieds. Portrait de M. le cardinal Mazarin, premier protecteur de l'Académie. On a déjà dit que ce fut M. le chancelier Séguier qui conseilla à l'Académie de déférer cette qualité à Son Éminence, qui
l'agréa, comme il paroll, par des lettres patentes du mois de janvier 1655, et que cette démarche concilia à la Compagnie toute la faveur et les bonnes grâces du premier ministre.
« Ce tableau est de la main d'un des Messieurs Le Nain frères, qui se proposoient d'être du nombre de ceux qui dévoient commencer l'établissement de l'Académie, s'ils n'avoient été surpris par la mort au commencement de l'année 1648. »
Guérin avait îu le portrait en 1715, puisqu'il donnait la mesure de la toile ; mais il ne parait pas avoir connu les registres de l'Académie dont il était le secrétaire. Autrement il n'eût pas écrit que les Le Nain se proposoient d'entrer à l'Académie, puisqu'il est prouvé qu'ils en faisaient partie.
Tels sont les deux portraits absolument authentiques de Le Nain. Dom Leleu, qui parle de celui de la reine Anne d'Autriche, n'a écrit ses Mémoires sur Laon qu'au xviii 6 siècle, à une époque où la tradition était déjà venue s'emparer de la mémoire des peintres laonnois et où ce qui touche à leurs œuvres semblait aussi difficile à préciser que leur vie ellemême.
Le catalogue du Musée d'Avignon porte :
LE NAIN (les frères).
* N° 157. Portrait de la marquise de Forbin, abbesse d'un couvent de religieuses en Provence, à l'âge de 84 ans. » On lit dans un coin du tableau : jET. SVM. 84 A 0 1644.
> Le Nain f*.
> Haut., 0,74; larg., 0,57.
» Donné par M. Pcyre, d'Avignon, en 1838 »
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N'ayant pas vu ce portrait, je me suis adressé à M. Clément de Ris, qui a bien voulu détacher cet extrait du second volume de ses Musées de province, sous presse :
« Voici une véritable œuvre d'art, un tableau que le Louvre serait jaloux de posséder et qui réunit l'intérêt historique à l'intérêt artistique. C'est un portrait grand comme nature et vu à mi corps d'une vieille, la Marquise de Forbin prétend le livret. Elle se présente de face, les mains croisées sur la poitrine, la tête couverte d'une capeline noire pareille à la robe sur laquelle retombe un grand col à deux pointes, blanc ainsi que les manches de sa robe. Ce n'est pas l'attrait qui distingue cette figure, mais la façon franche, austère et un peu brutale dont elle est rendue. L'artiste n'a pas tenté d'esquiver les difficultés : il s'est mis en présence de son modèle, et l'a peint tel qu'il était, dans sa sévère vérité, sans subterfuge et sans idéal. La couleur n'a ni éclat ni rayonnement; elle est terne et dure, mais solide et nullement desharmonieuse. Je la comparerais à celle de Philippe de Champaigne dans ses portraits jansénistes, avec la vigueur de touche en plus. C'est donc un portrait fort remarquable et qui reste gravé dans la mémoire.
» Voilà pour l'intérêt artistique. Voici où l'intérêt historique commence. Le tableau porte en haut, à droite, , la signature suivante :
JET. SVŒ. 84 A« 1644 Le Nain /»».
» C'est donc une œuvre de plus à ajouter à celles existant déjà des trois frères Le Nain : Louis, Ânthoine et Mathieu. Mais auquel des trois faut-il en faire honneur ? La question est insoluble ; et cette signature d'un Le Nain, la seconde connue (1), au lieu d'éclaircir la question, ne fait, par l'absence d'une initiale indiquant le prénom, que
(t) Ou connaît trois signatures. M. Ch. Blanc a donné une signature facsimilé de Le Nain, d'après le Corps de garde, dans son Histoire des peintres.
l'embrouiller encore. L'on sait par dom Grenier, dans son Histoire de Picardie, que Louis, oui parait avoir été l'aîné, faisait dés portraits en buste.
> Le tableau d'Avignon est-il de lui ? Toute la question est là, et Ton comprend que si elle parvient jamais à s'élucider, les attributions si confuses des Le Nain s'éclairciront singulièrement. Ce qui jusqu'à présent est acquis, c'est que la Marquise de Forbin est un fort beau portrait et l'œuvre capitale du Musée. »
M. Paul Mantz, qui a vu également ce portrait, m'écrit de son côté avec encore plus d'autorité :
« Vous pouvez hardiment signaler le portrait de cette vieille religieuse comme une des meilleures peintures de Le Nain. C'est une œuvre grave, austère, un peu triste. Les chairs sont blanches, les vêtements noirs, et Le Nain a tiré tout le parti possible de ce contraste. Peinture très-ferme d'ailleurs, très-soignée, très -préoccupée du caractère individuel du modèle. Au milieu de cette face pâle, les yeux ont beaucoup de vie et d'accent. Et puis ce portrait est admirablement simple ; pas de composition, pas de système, pas de manière. Le Nain croyait, comme vous, que la vérité est une poésie. *
Je n'ai pas besoin d'insister sur la valeur de ces attestations ; les noms des deux écrivains , leur vie consacrée à la recherche de documents positifs, l'analogie de leur sentiment, qu'il est curieux de mettre en regard, montrent combien, après les recherches actuelles, la peinture en France sera un jour facile à étudier.
Dans les nombreux catalogues que j'ai dépouillés, je ne retrouve guère que des têtes d'études : Jeune Hollandais , Tête de Femme, Portrait d'un jeune Garçon, qui peuvent être
de Le Nain, les experts Lebrun et Paillet étant de ceux qui ont le mieux connu le maître. En 1806, Lebrun mettait en vente le Portrait d'un Cardinal ; mais à cette époque les études historiques étaient assez avancées pour qu'un expert tel que Lebrun ne se fût pas trompé si ce portrait avait eu quelque ressemblance avec le Mazarin.
Par la vente importante de M. Craufurd, je retrouve la provenance du Cinq-Mars de la galerie du duc d'Orléans.
Que sont donc devenus les portraits d'Antoine Coiffier d'Effiat, père de Cinq-Mars, et le portrait du marquis de Puysieulx, secrétaire d'État sous Louis XIII, qui accompagnaient le Cinq-Mars à la même vente ? Par l'authenticité de l'un on peut juger de l'authenticité des autres. Les Anglais sont plus difficiles que nous en collections historiques. Mettre en vente publique deux portraits faussement attribués à un maître, en regard d'un très-authentique, me paraît difficile, surtout quand on a affaire à un peintre aussi accentué que Le Nain. Des deux personnages, l'un est le proche parent de Cinq-Mars; Le Nain a peint le fils ; il semble tout naturel qu'il ait peint le père.
A côté des portraits de la reine Anne d'Autriche, du cardinal Mazarin, de Cinq-Mars, de la marquise de Forbin , on peut presque ranger ceux du maréchal Coiffier d'Effiat et du marquis de Puysieulx , en en regrettant la disparition.
Quant au portrait de Dufresny, faisant partie de la collection du duc de Sutherland , jamais Le Nain n'a pu peindre cet auteur dramatique, à moins qu'il n'ait été chargé par ses parents de le peindre en nourrice. Dufresny est né à Paris
en 1648, date à peu près certaine de la mort des deux frères Le Nain.
Deux ans de recherches, deux ou trois mille catalogues fouillés n'ont pas amené d'autres résultats sérieux que la confirmation du portrait de Cinq-Mars et celui de la marquise de Forbin , les seuls portraits de Le Nain qu'on connaisse ; mais il est démontré qu'il peignait des personnes considérables de la cour et de la noblesse.
Il existe au musée du Puy un portrait de Le Nain « peint par lui-même », dit le catalogue. C'est un homme de trente ans, dont l'extérieur doux et simple prévient tout d'abord. Le teint est peu coloré. Les yeux sont noirs et chercheurs ; la bouche est remarquablement pure et remplie de douce finesse. De grands cher eux bruns tombent en boucles sur les épaules; une partie vient s'abattre sur la collerette. Ils ont la beauté de n'être pas ratissés par un peigne méticuleux. Aussi de quelques endroits de cette forte chevelure sortent quelques mèches rebelles qui chassent au loin toute idée de perruque. Au contraire de ces riches dentelles dont se servait la cour de Louis XIII , la collerette ou plutôt le col est large, empesé et raide comme un collet de ministre protestant, orné seulement de deux petits glands de coton qui tombent sur le pourpoint gris , d'une étoffe unie et sans aucunes broderies.
En regardant ce portrait , une pensée vint troubler ma joie. Qui a informé sur son authenticité le rédacteur du catalogue ? Puisqu'il n'existe pas de portrait connu de Le Nain, qui m'en garantira l'origine ? Le Nain ne se serait-il pas retiré dans les
montagnes du Yelay, et son portrait aurait-il passé dans une famille qui en a conservé la tradition ? Cette dernière supposition n'est pas improbable, car je retrouve dans presque tous les tableaux de Le Nain les airs de tête, le costume et l'attitude tranquille des gens de l'Auvergne et du Velay.
Il n'y a rien de plus menteur qu'un catalogue et je ne me lie guère à eux, d'autant plus que, dans le môme musée, je trouvai deux tableaux de Le Nain d'une fausseté insigne.
Mais quant au portrait , la façon de peindre est bien d'un Le Nain , sobre, modeste, un peu grise comme dans quelquesuns des tableaux des peintres laonnois. Ce portrait ne dérange rien aux études de Lavater. « Chaque dessinateur ou chaque peintre , dit-il, se reproduit plus ou moins dans ses ouvrages ; on y môle quelque chose de son extérieur et de son esprit
» Il est étonnant jusqu'à quel point le personnel des artistes reparaît dans leur style et dans leur coloris.'
» Une comparaison réfléchie de plusieurs yeux et de plusieurs mains dessinés par un môme maître, pourra souvent faire juger de la couleur des yeux de l'artiste et de la forme de ses mains. »
Si on me montrait un portrait de Le Nain avec une grosse mine rouge et pleine de santé, je le nierais, y eût-il certaines preuves à l'appui. L'homme qui a peint le Forgeron , les Paysans, les Intérieurs de Ferme, n'était pas jovial, n'était pas gras, n'était pas riche. Il avait la nature de ses personnages, plutôt pensif que parleur, plutôt réfléchi qu'agissant.
Qu'est-ce que la peinture ? L'âme du peintre avec la couleur par-dessus.
Une œuvre d'art est une confession.
Un tableau parle et dit les vices, les vertus , les manies , les habitudes de celui qui Ta peint.
Et quelques-uns sont les prêtres qui écoutent ces singulières confidences.
C'est en vertu de cette connaissance morale que j'affirme la réalité du portrait de Le Nain du musée du Puy ; il ne contrarie en rien les scènes d'intérieur , les scènes villageoises du peintre laonnois. Il les affirme et il est affirmé par elles.
Maintenant je passe aux preuves physiques, qui seules ne pourraient mener qu'à des présumés.
Le portrait fut acheté en 1822 par M. le vicomte de Becdelièvre, peintre amateur, à une fameuse vente faite à Paris par l'expert du Louvre nommé Henry et un marchand de tableaux, Lebrun , le mari de M™« Vigée-Lebrun. Ces renseignements, je les tiens de l'acheteur lui-même , M. de Becdelièvre. D'après la version des marchands , ce portrait venait d'une galerie particulière d'Angers , pillée à la révolution en
4793. Henry et Lebrun comprirent le portrait de Le Nain dans un envoi considérable fait à l'empereur de Russie qui les avait chargés d'une commande de six cent mille francs de tableaux ; mais les marchands ayant outrepassé de beaucoup ce chiffre, la Russie renvoya un grand nombre de toiles. Parmi ces toiles se trouvait le portrait de Le Nain ; et c'est à la vente de cet excédant que fut acheté pour le musée du Puy le portrait du peintre laonnois.
Le médaillon de Le Nain est le seul qui soit vide dans V Histoire des peintres de toutes les écoles de M. Ch. Blanc qui
n*a pas cru devoir donner le portrait du musée du Puy. Le Magasin pittoresque a cru comme moi à son authenticité, et en a donné une gravure , mais qui ne rend pas le charme de la peinture (1).
(1) M. Ed. Fleury en a fait une copie au crayon qui en donne une excellente idée et devrait être gravée.