‹ Les frères Le NainChapitre 10 sur 26 · TABLEAUX D'ÉGLISE · texte numérisé non relu

TABLEAUX D'ÉGLISE

Les tableaux d'église de Le Nain sont aussi rares que ses portraits. On ne connaît à Paris que deux toiles religieuses. La première est la Crèche, du musée du Louvre ; la seconde, la Nativité de la Vierge y de Saint-Étienne-du-Mont.

J'ai cité le passage de Sauvai relatif à la voûte de la Chapelle de la Vierge, peinte par les Le Nain à l'abbaye Saint-Germain-des Prés, où l'un d'eux, reçu maître peintre, avait sans doute ainsi acquitté son droit de maîtrise par le don de cette peinture.

D'après les deux tableaux d'église de Le Nain qu'on voit à Paris, on peut préjuger que ces toiles décoratives étaient d'une certaine dimension. La Crèche du Louvre a 2 m 86 de hauteur sur l m 39 de largeur ; la Nativitéde Saint-Étienne-du-Mont est de la même taille. La première impression qu'on reçoit en regardant la Crèche de la Galerie française ( n° 374 du catal.) est celle que produit une peinture un peu dure d'abord, dont les gris alternent avec les tons verdâlres. Deux figures sont vulgaires : la Vierge (dont la figure me semble restaurée, quoique je n'ose Talfirmer, le tableau étant

placé très-haut) : une autre figure d'homme à manteau jaune est également sans accent; mais il faut citer sainte Elisabeth agenouillée devant l'enfant Jésus, saint Joseph appuyé sur un bâton , un jeune berger levant la tête vers les anges du haut de la toile, et surtout une ravissante figure de jeune fille dans le coin du tableau, à gauche, qui semble un portrait. Les têtes d'anges dans les nuages sont peintes plus largement, à la flamande. En regardant cette toile, je songe au Valentin, à Caravage, avec moins de brutalité et plus d'assoupissement dans le ton. Par extraordinaire, Le Nain, en peignant laCrèche, a sacrifié par endroits au style du temps : les plis de la robe de la Vierge, d'un soyeux un peu métallique, sont contournés et cassés ; cependant, en comparant cette Crèche avec les tableaux religieux de Simon Vouet qui se trouvent à côté , on comprend déjà la force et la supériorité de Le Nain sur les peintres de son temps, les Blanchard, les Du Fresnoy, les Lahyre, les Perrier, qui remplissaient les églises et les palais de compositions historiques et religieuses.

Le tableau qui se voit dans une chapelle de l'église Saint- Étienne-du-Mont est de beaucoup supérieur à celui du Louvre. Plus monté en ton, d'une harmonie moins lourde, si certaines draperies malencontreuses, d'un rouge brique, ne tiraient l'œil tout d'abord, cette toile pourrait être mise à côté des maîtres de second ordre de l'Espagne et des Flandres. Ainsi que dans la Crèche de la Galerie française, des anges perdus dans les nuages lancent des rayonnements sur la Vierge assise au milieu du tableau et occupée à changer les layettes de l'enfant Jésus. Un homme à elieveux gris et à barbe blanche (sans

doute sainl Joseph; n-garde l'enfant d'un ail attendri. Trois anges occupent le second pian, l'un préoccupé par cette scène d'intérieur, l'autre qui montre le ciel du doigt, et le troisième, du cOlé opposé, qui. pn-s du manteau d'une hante cheminée, fait chauffer un linge destiné à l'enfant Jésus. Par sa conception et les an r vs emplumés dans une chaumière, ce tableau me rappelle la fameuse Cuisine des Anges, de Murillo, et en même temps il a quelques analogies dans la couleur (I) avec certaines toiles de l'illustre peintre de Séville, quoique le pinceau de Le .Nain, en tant que peintre de tableaux religieux, soit loin de la coquetterie et du brillant de Murillo. La Xatiiité de Saint-Étienne-du-Mont n'est pas sans quelques rapport, pour le ton général, avec le fameux Corps de Garde de M. de Pastoret. Le berceau du premier plan , la lueur du foyer, certaines figures d'anges sont peintes dans la même gamme large et puissante. Les types des deux tableaux religieux sont plutôt terrestres que séraphiques. La Vierge do Saint-Élienne-du-Mont ressemble au charmant profil que je signalais comme un portrait dans la Cène du Louvre (2). Si l'ange qui fait chauffer les langes est l'ange de tradition (joufflu, rosé, un peu à la Ruhens), il en est trois autres plus réels, un qu'on ne voit pas tout d'abord, perdu dans le clair-obscur produit par le rapprochement de la Vierge et de saint Joseph ;

(1) M. Villot a dit justement des Le Nain « qu'ils offrent une espèce de reflet de l'école espagnole. »

(2) L«s quelques lignes de Sauvai à propos des Le Nain sont du plus grand intérêt et montrent comment Le Nain procédait : « Toutes ces tètes (d« Vierges et d'anges) sont d'après nature * , dit-il en parlant de l'Assomption do Saiiit-Gcrmain-des Prtis

mais j'admire surtout un ange blond levant le bras vers le ciel, qui est le type du plus charmant gamin parisien, un peu maigre, les cheveux emmêlés.

Quoique ces deux peintures religieuses ne jouent pas le rôle principal dans l'œuvre des Le Nain, elles n'en présentent pas moins un caractère tout particulier qui les distingue des tableaux d'église de la même époque. En les observant de près, les deux toiles ont le privilège d'évoquer à l'esprit le souvenir de grands maîtres , et si la composition n'offre rien de saillant qu'une certaine simplicité (bien éloignée, il est vrai, de la naïveté des scènes rustiques), quelques morceaux pris isolément, ainsi que quelques têtes, sont d'un peintre hors du commun.

La Nativité, de Le Nain (haut., 2 m 20, larg., \ m 45), fut donnée à l'église Saint-Etienne-du-Mont par Napoléon.

Dans la Description historique des curiosités des églises de Paris... , par M. C. P. G. (Gueifier). (Paris, C. P. Gueuler père, libraire, 1763, in-12), l'auteur cite, dans la chapelle de Saint- Jacques et Saint-Philippe, le tableau de l'autel représentant un Crucifix, peint en 1040 par Le Nain.

On trouve la désignation d'un Calvaire, de Le Nain, à Notre-Dame, dans le « Catalogue historique et chronologique des peintures et tableaux réunis au dépôt national des monuments français, par Alex. Lenoir, conservateur dudit dépôt, adressé au comité d'instruction publique le 11 vendémiaire an m. » Tableaux et objets d'art réunis pour le Muséum du Louvre, du 6 nivôse 1703, an n de la République » ; mais ce Calvaire a disparu.

Jadis se remarquaient dans diverses églises d'autres tableaux religieux des Le Nain :

Deux à Saint-Laurent, la Visitation (haut., 2 ra 76, long., 4 m 38); la Présentation au Temple (haut., 2 m 76, larg., l œ 38).

La Vierge et ses Adorateurs, à Saint-Nicolas-des-Charaps, rue Saint-Martin.

Que sont devenus tous ces tableaux? M. Lavallée a donné de leur disparition une raison dont je le laisse garant.

« Plusieurs églises de Paris possédaient autrefois des tableaux des frères Le Nain ; mais malheureusement la plupart ont péri lorsqu'on a voulu les restaurer, parce que ces artistes étaient dans l'usage de peindre sur des impressions de glaise , et que leurs couleurs peu empâtées, surtout dans leurs derniers temps, s'enlevaient comme si elles eussent été détrempées, » dit M. Joseph Lavallée dans la Galerie du musée Napoléon , publiée par Filhol ; Paris, 1808. Je ne sais ce que M. Lavallée entend par peindre « sur des impressions de glaise. » Pour ce qui touche plus particulièrement Le Nain , j'ai pu m'assurer du contraire à Saint-Etienne-du-Mont où l'on restaure à l'heure qu'il est, avec mille précautions, la Nativité qu'un prêtre trop rigoriste avait fait jadis couvrir de voiles prudents pour cacher la poitrine de la Vierge donnant à téter à l'enfant Jésus. J'ai vu le tableau de près. Le Nain peignait en coloriste , sur un fond gris argentin qui lui donne tout d'abord une harmonie précieuse , et il se garde bien d'employer cette singulière « terre glaise » qui, m'assure le restaurateur, n'a servi à aucun peintre.

-Voie trouve quelques tableaux religieux signalés dans des catalogues de musées de province :

L'archange Saint-Michel faisant hommage à la Vierge de ses armes, fut donné à Nevers le 26 mai 1812 (haut., 8 pieds, larg. , 4 pieds 6 pouces. ) Le catalogue du Musée d'Epinal contient cette description : « Le Nain (Louis), mort à Laon, lieu de sa naissance, en » 71. Le Déluge.

y Ce tableau, dit le rédacteur du livret, a été tellement défiguré par des restaurations , qu'il en est méconnaissable. » Larg., 0 ,n 52, hauteur, 0«> 37.

Enfin M. Victor Pavie, dans un article sur le musée d'Angers ( Artiste , 15 mai 1847), disait en quelques mots trèsjustes ; « V Artiste, dans sa croisade de réhabilitation de TÉcole française, se ferait fort, à bon droit, de la Nativité des Le Nain, ces frères sobres et lumineux dont Eugène Delacroix (1) n'a pas dédaigné l'étude. Le groupe mystérieux sur lequel se concentre tout le rayonnement de cette scène nocturne a les reflets d'argent de Murillo. »

Ce tableau avait déjà été décrit d'une manière plus explicite par M. Joseph Marchand dans la Nouvelle Notice des tableaux du Muséum de l'école centrale du département de Maine-et-Loire. Angers (sans date) :

« Nain (Louis et Antoine Le) frères, nés à Laon, morts en

(1) J'ai vu en effet chez M. Eugène Delacroix une copie rie In Forge, faite par lui dans sa jeunesse.

» N° 81. La Nativité.

» Haut., 1 pied six pouces 4/2, larg., 4 pieds 10 pouces 3/4.

t> La Sainte Vierge, à l'entrée d'une élable , reçoit les bergers qui , attirés par la nouvelle de la naissance de Jésus , viennent lui rendre hommage et lui offrent des présents. La plupart sont à genoux et adorent le nouveau-né. Dans la partie la plus élevée, des anges se réjouissent de sa venue et chantent ses louanges.

» L'effet sombre de ce tableau, dont toute la lumière est fixée sur le groupe de figures entourant le petit Jésus , donne à cette composition tout l'air mystérieux qui convient à ce sujet (1). »

M. Villot n'a pu que résumer les documents de dom Grenier, retrouvés par moi en 1850, dans sa Notice des tableaux de l'École française (1855). 11 décrit ainsi la Crèche [qu'on voit au Louvre :

« 374. La Crèche.

* Haut. , 2 m 84 , largeur , l m 39. — Fig. de gr. n.

» A droite et devant saint Joseph , debout , appuyé sur un bâton , la Vierge , de profil et agenouillée , va couvrir d'un voile l'enfant Jésus couché sur la paille, dans une crèche. Au milieu, sainte Élisabeth, à genoux, les mains jointes, en adoration. A gauche , également agenouillé , un berger vu

(1) J'ai cherché vainement, cette année, la Nativité au musée d'Angert. Comme il arrive trop souvent en province, les bibliothèques et musées sont absolument fermés aux étrangers et aux artistes : on restaure toujours les salles, on restaure les tableaux, hélas ! le directeur ou le bibliothécaire sont absents, etc. M. le directeur du musée d'Angers n'a même pas daigné me répondre un simple mot à propos de cette Nativité disparue

de profil tenant un long bâton. Derrière lui une femme debout, un berger qui se retourne et lève la tête vers le ciel , où Ton voit sur des nuages quatre anges, dont un tient une banderolle sur laquelle on lit : Ecce agnus Dei.

» Musée Napoléon. »

Il est facile de s'expliquer la'rareté des peinturés religieuses des Le Nain par les excès des révolutionnaires qui détruisirent nombre de toiles précieuses ; mais il est maintenant clairement démontré que les Le Nain peignirent beaucoup de toiles de ce genre.

c Ce furent sans doute Barofio et sa bande ignoble qui imprégnèrent de couleur ou brûlèrent quelques toiles des Le Nain , qui , depuis plus de cent ans, faisaient la gloire de deux ou trois des églises semées par leur ville natale , Saint-Remy- Place et les Cordeliers», dit M. Éd. Fleury dans sa brochure des Vandales et iconoclastes. (Laon, 1849, in-8°.)

Il en est des objets d'art comme des hommes : l'incendie, les révolutions, le temps, l'humidité, la poussière, les détruisent peu à peu. Ils sont condamnés fatalement à disparaître. Où trouver des musées assez grands pour contenir tout ce qui sort de la main des hommes?

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