‹ Les frères PéreireChapitre 1 sur 10 · LES · texte numérisé non relu

LES

FRÈRES PÊREIRE

« La science des finances bien entendue doit dominer à la fois les besoins et les ressources. »

(JosBPH Gaknibr, Éléments de finances, )

Dans une étude biographique il serait aussi difficile de séparer la personnalité de M. Emile Péreire de celle de son frère Isaac, que de définir pour chacun d'eux la part exacte qui lui revient soit dans la conception, soit dans Texé-

cution des difTérentes combinaisons financières et des nombreux travaux industriels auxquels ils ont attaché leur nom collectif. La foule, qui a tous les instincts commef toutes les délicatesses»

a senti que le lien qui unit ces deux hommes s est étendu du sang à Tidée, et, sans s'inquiéter davantage, elle a réuni les deux personnalités en ime, qu'elle nomme les frères Péreire ou plus simplement encore les Péreire. Ainsi ferons-nous.

Les frères Péreire sont nés tous deux à Bordeaux, Emile le 3 décembre 1800, Isaac le 25 novembre 1806. Ils descendent d'une des plus anciennes et des plus recommandables familles de cette industrieuse et active colonie israélite portugaise, qui vint s'établir dans le midi de la France, au commencement du siècle dernier, pour éohappôr aux persécutions ou à la ruine.

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Leur grand-père, Jacob féreire, était un savant distingué et modeste dont les travaux utiles dotèrent les sourds-muets, bien avant l'abbé de l'Épée, d'un langage par signes convenus, et qui prit tellen;iënt à cœur les souffrances des malheureux privés de la parole, qu'il inventa une méthode qui leur en rendait l'usage. Il paraît même qu'on obtint, grâce à eUe, des résultats assez satisfaisants pour quç l'inventeur fût présenté au roi Louis XVI, et que dans un rapport fait à l'Académie , et signé par MM^ de Mairan et de BufTon, il en fat question dans les termes les plus honorables. Jacob Péreire occupait d'ailleurs un rang assez élevé dans la société de cette époque, et la considération personnelle dont il jouissait ne pouvait être rapportée qu'à son propre mérite : car alors on n'en était qu'à l'enfance du mouvement philosophique, et le pré-

jugé contre la religion juive florissait dans toute sa vigueur et dans toute son absurdité. 11 était agent à Paris de la nation juive portugaise, interprète du Roi pour les langues étrangères, et men^bre de la Société royale de Londres.

Les deux jeunes frères furent élevés dans leur ville natale, et se firent remarquer par leur assiduité, leur aptitude et leurs succès. A l'âge de vingtdeux ans , Éniile Péreire vint à Paris; il s'y établit courtier de change.

Les obligations de son état l'appelaient tous les jours à la Bourse, où il se mit en relation avec les banquiers en renom , et notamment avec M. le baron de Rothschild, qui pendant longtemps conserva l'habitude de l'appeler le petit Péreire. A ce sujet, on a fait circuler un mot du célèbre banquier allemand, qui prouve que s'il reconnais-

sait de la capacité à son jeune coreligionnaire, il n'avait pas grande foi en son étoile. M. Emile Péreire venait de quitter la maison Rothschild, et avait abandonné, avec sa place d'administrateur du chemin du Nord, les bureaux de la rue LafEtte : on se préparait à démeubler son cabinet, lorsque M. de Rothschild ordonna de le laisser intact :

— «On ne sait pas ce que réserve l'avenir ; ne touchez pas au bureau du petit Péreire , il sera peut-être un jour bien aise de le retrouver. »»

Cela n'est pas encore arrivé, et tout porte à croire que M. de Rothschild n'a fait qu'un mot, très-spirituel sans doute, surtout pour un millionnaire, mais qu'il n'a pas été prophète en cette circonstance.

Chez certaines individualités privilégiées, les moindres accidents de la vie concourent au but général de la mission

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qu'elles se sont imposée. M. Emile Péreire s'était tout à coup senti épris de l'économie politique, et s'adonnait avec ardeur à l'étude des différentes branches de la science du commerce, de la banque et de la finance. Les devoirs journaliers de sa profession l'auraient peut-être distrait de sa passion en diminuant le temps qu'il pouvait y consacrer, lorsqu'à point nommé une maladie cruelle, un asthme, en le forçant à rester continuellement debout, vint lui créer des loisirs plus longs. Lorsque M. Emile Péreire guérit, il était trèsaffaibli, d'une pâleur qui ne l'a point quitté depuis ; mais il possédait à fond ce qu'il désirait savoir. L'occasion se présenta promptement de faire une application utile de ses connaissances théoriques et d'essayer ses forces dans la pratique des affaires générales.

MM. Emile et Isaac Péreire avaient

pu, comme courtiers de change, sonder le fort et le faible du commerce de Paris. Lorsqu'^clata la révolution de 1830 ils songèrent sur-le-champ au malaise qui allait s'ensuivre, et pour soulager la place d une façon prompte et efficace, ils présentèrent, dès le 4 septembre, un projet de banque. Ils demandaient au gouvernement de souscrire une garantie de 50 millions. Les banquiers et commerçants auraient stipulé librement rimportance de leur garantie et de leur coopération. L'association aurait émis des bons au porteur produisant intérêt à raison de 1 centime par jour pour 100 francs ou 3 fr. 65 c. p. 0/0 par an, payables tous les six mois ; son objet devait être l'escompte des effets à deux signatures, des effets à toutes échéances et les prêts sur dépôt. Une commission; composée de MM. Mallet, Cottier, B. Fould, Vemes, Vassal, Odier et

J. Lefebvre, examina et approuva ce projet ; mais la rapidité et l'étendue de la crise ne permirent pas de le mettre à exécution. Le gouvernement pris à Timproviste avança trente millions au commerce. Dix-huit mois après, il restait encore vingt-deux millions à recouvrer sur trente !

L'expérience du passé ne fut pas complètement perdue, et la chute de Louis-Philippe ayant ramené le commerce en 1848, dans une situation analogue à celle de 1830, une commission réunie au ministère des finances, par les soins du gouvernement provisoire, et formée de MM. Garnier-Pagès, Duclerc, Pagnerre, Emile Péreire, Achille Fould, Armand Marrast et Léon Faucher, décida la création et fixa les statuts du Comptoir national d'escompte

Cette institution, qui a rendu de grands services, est calquée sur le

projet de banque des frères Përeire.

Si M. Emile Péreire n'a pas jugé convenable, contrairement à quelques autres financiers du jour, de se passer le luxe d*un journal politique quotidien, ce n*est point qu'il ignore la puissance de la publicité ou qu'il fasse fi de la polémique.

De 1830 à 1834, il a été journaliste, et journaliste remarqué. Mais, homme éminemment pratique, M. Emile Péreire comprend parfaitement qu'une feuille politique aux mains d'une maison de banque perd toute son autorité et tout son prestige aux yeux du lecteur.

Par la force même des choses, elle devient l'écîho des désirs -et des appétences d'un conseil d'administration, et ses premiers-Paris suivent toutes les phases du carnet de position. Acheteur, on voit tout en beau. Vendeur, on danse sur un volcan. Le Crédit mobilier n'a même pas à son service de journal finan-

cier hebdomadaire. C est une honnêteté et une sincéiité qu'il est bon de constater par le temps qui court.

M. Emile Péreire a d'ailleurs conservé de son ancienne profession, le respect, sans réserve, de la liberté de la presse, même lorsqu'elle est poussée jusqu'à la plus regrettable de ses exagérations, la personnalité. Récemment, un petit journal, pour lequel le scandale est un agréable passe- temps, lui décocha une de ces calomnies qu'il est de mode aujourd'hui de châtier par une citation devant la sixième chambre. Sa réponse, pleine 4e dignité, mit les gens de cœur et d'esprit de son côté.

Des circonstances particulières et intimes avaient amené MM. Péreire dans le mouvement politique et économique qui suivit les événements de 1830.

Les beaux-frères de M. Emile, Olinde et Eugène Rodrigues, avaient embrassé

avee enthousiasme les doctrines saintsimoniennes. Us leur firent promptement partager la foi nouvelle.

Lorsque le journal le Globe devint la propriété du père Enfantin (au moment de la révolution de 1830), Emile Péreire y inséra une série d'articles dont la solidité, la vigueur et surtout la précision d'idée attirèrent l'attention du plus éminent publiciste de l'époque, d'Armand Carrel, rédacteur en chef du iVitional. Ce dernier lui fit faire des propositions et l'attira dans la rédaction de son journal, auquel M. Péreire ne s'attacha du reste qu'avec l'autorisation des chefs de l'Église saint-simonienne qu'il ne quitta qu'en 1831, lors de la session déterminée par la retraite de Bazard(l).

Le plus jeune des deux frères, Isaac,

(1) Voir notre portrait du Père Enfantin.

moins occupé du sort des affaires que son aîné, et plus rapproché que lui de l'âge d'Eugène Rodrigues, se lia le premier, c'est-à-dire vers 1826, avec les principaux disciples de Saint-Simon, qui publièrent alors la revue philosophique, le Producteur.

Isaac Péreire, Eugène Rodrigues et leur ami Sarclés, lequel devint plus tard le beau-frère des Péreire, n'avaient que vingt ans alors; mais tous trois avaient fait de très-solides études, et ils concoui-urent pour une très-grande part à l'élaboration des idées exposées plus tard dans les autres publications de l'école saint-simonienne .

Ils formaient autour de leurs maîtres, et postérieurement d'Olinde Rodrigues et d'Enfantin, 'une sorte d'atelier de travail et de discussion, que les saint-simoniens désignaient entre eux par le nom de la petite église^ et où se préparèrent

en effet tous les éléments de transformation de la doctrine philosophique en dogme et en croyance religieuse.

Jusqu'à cette époque , c'est-à-dire durant cinq années, IsaacPéreire s'était plus complètement consacré à toutes les œuvres de développement et de propagation du saint-simonisme. Parmi les travaux qui lui sont propres, il importe de citer un ouvrage ayant pour titre :

Leçons sur Vindustrie et les finances^ prononcées à la salle de V Athénée, par L Péreire f suivies d^un projet de banque. Ces leçons ont été prononcées dans les mois d'août et de septembre de l'année 1831. La brochure qui les renferme, et qui a été publiée par l'école saint-simonienne en 1832, n'est composée que d'une centaine de pages, elle est non-seulement très-curieuse , mais d'un grand intérêt à lire aujourd'hui, d'abord parce qu'elle expose sur les

finances et Tindustrie une foule d'idées nouvelles alors, dont plusieurs sont réalisées actuellement; ensuite, parce que la plupart de ces idées, qui semblaient alors des rêves, sont en ce moment lobjet des préoccupations des financiers et des hommes d'État les plus élevés.

Le projet de banque, imprimé à la suite des enseignements, a été conçu et publié par les deux frères, ainsi que cela eut lieu pour presque tout ce que leur fraternelle amitié a entrepris de grand et d utile.

Voici, au surplus, le texte même de cet intéressant projet, tel qu'il fut présenté , le 4 septembre 1830 , par MM. Emile et Isaac Péreire :

« 1® Le gouvernement souscrirait une garantie de 50 millions de francs ; « 2* Les banquiers et commerçants

stipuleraient librement Timportance de leur garantie et de leur coopération.

« Il serait émis, au nom et sous la responsabilité de Tassociation, des bons au porteur produisant intérêt à raison de 1 centime par jour pour 100 francs, ou 3 fr. 65 G. 0/0 Tan, payables tous les six mois, 1®' avril et 1*^' octobre.

L'intérêt s'ajouterait chaque jour à la somme principale de chaque bon. L'escompte des effets à deux signatures, des effets à toutes échéances, les prêts sur dépôt, etc., seraient l'objet de l'association.

« Un conseil, composé de banquiers, de négociants, de manufacturiers notables dans chaque branche d'industrie et de personnes nommées par le gouvernement, jugerait de la solvabilité des emprunteurs et déterminerait la nature des gages qui seraient exigés, le terme du remboursement, etc.

« L'avance se ferait en bons de Tassociation. Les bons retournent naturellement dans la caisse de rassociation, en acquit des engagements escomptés, et, indépendamment de ce mode d'amortissement , la compagnie emploie tous les fonds qui lui rentrent par le recouvrement des eflets, à racheter ses bons sur la place, de manière à établir toujours la balance entre son portefeuille et la masse de ses billets.

« Chaque emprunteur paierait 3 fr.

65 c. 0/0 d'intérêt jusqu'à l'échéance de chaque prêt, plus 1/2 à 2 0/0 de commission, plus ou moins, selon la durée du prêt et la nature des garanties qu'il offrirait.

« Les bénéfices résultant de cette commission seraient réservés jusqu'à la fin des opérations de l'association, qui serait formée pour un an, sauf à être renouvelée, s'il y avait lieu.

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** Les frais d'administration et les pertes, s'il y en avait, seraient prélevés sur les bénéfices ; Texcédant serait réparti entre le gouvernement et les autres souscripteurs, en proportion de chaque souscription. »

Pour faire apprécier le style et les idées de ces enseignements fait& .à uu auditoire nombreux et éclairé, par un jeune homme de vingt-cinq ans, nous en citerons quelques passages. •

" Le signe auquel vous reconnaîtrez qu'une institution financière est bonne, c'est lorsqu'elle aura pour effet d'augmenter les «aZazV^* desi travailleurs, et de diminuer les revenus des oisifs; c'est encore lorsqu'elle aura pour but d'accroître la richesse des premiers, bien que celle des seconds augmente aussi ; c'est enfin lorsqu'elle rendra plus rapide

et plus économique le passage des instruments de travail dans les mains des producteurs, et qu'elle leur en donnera une disposition plus complète.

« La Banque, improprement appelée Banque de France, car ses billets ne circulent pas hors de Paris, est loin de se proposer pour but la baisse de Z*mtèrêt. Cet établissement est plutôt constitué dans l'intérêt de ses actionnaires que dans celui des travailleurs. C'est tellement vrai que le conseil des régents^ composé principalement de banquiers capitalistes^ a toujours repoussé la proposition de réduire le taux de ses escomptes. La Banque de France est préoccupée avant tout du désir de répartir de beaux dividendes; et, chose curieuse, elle escompte à un taux plus élevé que les bourgeois eux-mêmes; aussi les effets de son portefeuille ne sontils pas aussi bien choisis que ceux que

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prennent les principaux capitalistes de Paris. Elle est obligée de restreindre considérablement ses opérations, à cause de la nature du papier qui lui est présenté ; tandis que si elle baissait le taux de ses escomptes , les banquiers qui fournissent aujourd'hui des capitaux à rindustrie à de meilleures conditions qu elle, et qui, par cette raison, ne peuvent lui négocier leurs engagements que dans des circonstances rares et particulières, useraient alors habituellement de son crédit, et augmenteraient ainsi leurs affaires et les siennes. Ils pourraient le faire avec moins de danger que la Banque, parce qu'il est toujours plus facile à des chefs de comptoirs spéciaux qu'à un établissement général d'exercer sur des emprunteurs une surveillance directe; et celle-ci, à son tour, n'ayant plus à traiter qu'avec les sommités de l'industrie, simplifierait son action et la

rendrait plus sûre. . . L'industrie qu'on désîgnè vulgairement sous le nom de petit commerce, et qui se trouve aujourd'hui presque en dehors de la Banque, pourrait participer plus largement alors aux avantages du crédit et obtenir des conditions meilleures que celles auxquelles elle est obligée de se soumettre pour se procurer les fonds dont elle a besoin.

« Vous sentez encore que cette réduction de l'escompte opérée par la Banque de France, amènerait une baisse (Tintérêt dans toutes les transactions, et contribuerait ainsi à Tamélioration du sort des travailleurs, n

Quand on songe que depuis ces paroles du jeune orateur de TAthénée, la Banque de France a voulu mériter son titre par la création de succursales nombreuses, qui couvrent maintenant la

France entière ; que le Comptoir d escompte et ses sous-comptoirs, le Crédit foncier et le Crédit mobilier, à la création desquels MM. Péreire ont pris une si large part, ont étendu et amélioré les conditions du crédit, non-seulement en France, mais en Europe, la haute position prise par MM. Péreire dans le monde financier ne saurait être un mystère.

Maïs revenons à M. Emile Péreire :

il a donné un nombre considérable d'articles au National^ ainsi qu'à la Revue encyclopédique,

La législation sur la presse laissait alors la faculté de ne point signer, et les organes de l'opposition profitaient largement de cette latitude. Z> G^ZoJe des saints-simoniens était le seul journal politique qui eût adopté la signature ; il n'est pas inutile de signaler sur ce point leur initiative. Ce que les articles des

chefs d'emploi perdaient d'influence par suite de l'absence d'une étiquette appelant l'attention du public, était aisément regagné par la curiosité que pouvaient inspirer les productions des plumes moins notoires. Bref, la confusion était telle qu'il faut aujourd'hui une grande perspicacité pour suivre dans les anciennes collections la trace de l'œuvre d'un collaborateur. Un travail trèsbien fait que nous avons sous les yeux et qui est signé Adolphe Guéroult (1), analyse une certaine quantité d'articles de M. Péreire qui témoignent de cet esprit pratique que nous signalions tout à l'heure. La critique y est toujours accompagnée de propositions ou de projets de loi, dont quelques-uns ont été adoptés par les gouvernements qui ont succédé à la monarchie de juillet. Ainsi,

(1) Études Cft7iV/iiw et biograpkiqwsy tome III.

les 24 et 25 août 1832, en demandant d'alléger les taxes qui pèsent sur les consommations du pauvre , il indique, entre autres moyens de les remplacer, rimpôt sur les voitures bourgeoises; le 22 septembre et le 6 octobre, à propos d'un ouvrage de MM. Clapeyron, Fiachat et Lamé, sur les canaux et les chemins de fer, il pose comme radicalement nécessaire le système, qui prévaut maintenant, de l'intervention de l'État par voie de subvention. Le 26 décembre 1833, il demande la centralisation à Paris de tous les hôtels de monnaie, puis le 26 février suivant, l'établissement de succursales de la Banque dans tous les départements, et la création de coupures de cent francs.

Mais le plus curieux document est un projet de loi sur l'Algérie, dont l'occupation était un fait récent. Cet article a été publié dans le National du 25

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août 1833, et presque tous ses dispositifs ont été sanctionnées par des actes gouvernementaux. — Y sont posés en principe,' Tannexion à la France du territoire algérien, et sa division en trois départements. Les questions d'administration intérieure, de tarifs de douanes, de tonnage, de transport, de quarantaine, d'assainissement, de travaux publics et de chemins de fer y sont toutes prévues. Le journaliste de 1833 était doublé d'un économiste qui laissait entrevoir le financier de 1854.

On pourra, du reste, juger de la prescience de M. Emile Péreire en ce qui concerne les destinées de l'Algérie, en lisant les réflexions suivantes, qui accompagnent son projet de loi, publié dans le National^ et que nous empruntons aux notes justificatives de M. Guéroult :

« Indépendamment de cette déclaration catégorique, si le gouvernement mettait provisoirement en vigueur, par la même ordonnance, les cinq derniers articles de ce projet de loi, s'il doublait Taruiée d'occupation et l'employait , moyennant une paie extraordinaire :

1« à assainir la plaine de la Métidja, en creusant des canaux d'irrigation pour faciliter l'écoulement des eaux; 2^ à confectionner des routes nivelées de vingt mètres de largeur, afin de pouvoir établir un chemin de fer sur la moitié de cette superficie, et de consacrer l'autre moitié aux communications ordinaires ; si , en outre et en attendant qu'un service régulier de communication fût établi entre Marseille et Alger, le gouvernement affectait quatre de ses bâtiments à vapeur à des transports dont le prix serait modéré ; si en même temps dix corvettes ou bricks effectuaient le

transport gratuit des individus qui s'engageraient îV exercer pendant un an au moins, sur le territoire de la régence, lune des professions de maçon, de charpentier, de menuisier, de serrurier, de forgeron, de charron, d'agriculteur, dé terrassier , alors les capitaux afflueraient, etc.

« Pour réunir, par un chemin

de fer établi provisoirement à une seule voie, Bône et Constantine à Alger, Alger à Oran, les nivellements étant effectués par les troupes , l'expropriation étant gratuite et les fers étant obtenus à moitié prix .en Angleterre, il suffirait pour cette ligne de cent cinquante lieues d'une dépense totale de 20 à 25 millions. Cette avance une fois faite par l'État (et il ne faut pas perdre de vue que les frais annuels d'une occupation stérile comme elle l'est aujourd'hui s'élèvent à plus de 19 millions) permettrait

d'organiser un système de défense économique et qui mettrait toute la côte à l'abri des incursions des Bédouins.

« Puis, quand les hommes industrieux de tous les pays pourront trouver à bas prix un sol fertile situé à trois jours de voyage des côtes de France, d'Italie, d'Espagne et de l'Archipel grec ; lorsqu'ils pourront échanger leurs produits avec la plus grande économie et la plus grande célérité, nul doute qu'ils n'accourent à l'appel de la France. »

L'auteur ajoutait en note les réflexions suivantes que nous croyons devoir reproduire, tant elles nous paraissent encore applicables non-seulement à l'Algérie, mais encore aux grands terrassements projetés en Egypte pour le canal de Suez, et à tous les travaux à exécuter dans des conditions analogues :

« On pourra trouver étrange que

nous proposions d'établir à Alger un chemin de fer de cent cinquante lieues, tandis qu'en France ces nouvelles voies de communication existent à peine. Nous ferons remarquer à cet égard que, indépendamment de ce qu'elles se rattacheraient à un grand système de défense, ces routes en fer auraient en outre l'avantage de faciliter l'exécution des routes ordinaires, et permettraient d'employer sur une grande échelle les troupes à ces travaux. Dans un pays où les villages sont à de grandes distances, on ne peut facilement rassembler un grand nombre d'hommes sur un point donné, sans improviser spécialement pour eux des logements et des magasins d'approvisionnements; tandis qu'en établissant des rainures en fer, on éviterait cette dépense ; au fur et à mesure qu'une partic de la route serait terminée, on pourrait non-seulement effectuer le trans-

port des matériaux pour la continuer, mais encore transporter chaque jour les travailleurs avec leurs instruments et leurs vivres. Du reste, il faut songer qu'à Alger tout est à créer : routes, canaux,matériel de transport; si Ton veut faire quelque chose, il faut choisie de prime-abord le système le plus perfectionné. »

La question des chemins de fer était en 1832 une question à laquelle prit une part très -active Técole Saint-Simonienne : elle appartenait entièrement aux hommes de cette communion, et dans un travail élaboré par Tun d'eux, M. Michel Chevalier, le tracé européen tel qu'il est aujourd'hui achevé ou en cours d'exécution se trouve décrit. Le système est même complété par des voies ferrées qui vont jusqu'au cœur de l'Asie, et le double percement de Suez

et de Panama y est indiqué. Les hommes qui, sur le tapis troué d'un bureau de journal, écrivaient au courant de la plume ces gigantesques conceptions, devaient avoir une foi robuste dans l'avenir. " J'écrirai mon idée sur le sol et je « lui donnerai corps et consistance, »

disait M. Emile Péreire à Armand Carrel, en se séparant du National. Et il ne tâtonna point. La première et la plus rude étape d'une opération est celle qui aboutit au capital. Il faut trouver des gens qui partagent votre foi et votre espoir. Or, malgré Testime qu'il avait su mériter dans l'exercice de sa profession de courtier, malgré sa réputation de capacité, M. Péreire trouvait devant lui des résistances opiniâtres. Le plan qu'il adopta devait décider l'avenir des chemins de fer en France ; il se préoccupa donc des moindres détails qui tous avaient leur importance. Il résolut de

commencer par une ligne très-courte; — avantage d'un petit capital. — Partant de Paris et aboutissant à un lieu de promenade ; — avantage de familiariser le public avec un mode de locomotion dont on s'effrayait beaucoup. — Située dans des conditions telles qu'elle pût devenir la tête d'une artère de première importance et au besoin d'un réseau; — avantage financier et d'économie pour l'avenir. La route de Paris à Saint-Germain présentait à un haut degré les trois avantages que nous venons d'énumérer.

Trois ans cependant se passèrent en démarches infructueuses. Le tracé de la voie, les plans et les devis des objets d'art, l'évaluation des expropriations avaient été préparés par MM. les ingénieurs Lamé , Clapeyron , Stéphane , Mony-Flachat et Eugène Flachat, et l'affaire n'avait pas fait un pas au point de vue financier, lorsqu'en 1835

MM. Ad. d'Eichtal et Thumeyssen décidèrent M. de Rothschild à faire le capital de cinq millions nécessaires à la constniction de ce chemin qui, vingt ans plus tard, a été revendu soixante.

Pendant toute la durée des travaux, M. Péreire ne quitta pas la voie : installé dans un petit bureau provisoire construit en planches sur l'emplacement où devait s'élever la gare, il gourmandait chacun, organisait ses services futurs, et le jour où la première locomotive franchit les cinq lieues qui séparent Paris de Saint-Germain, il put se rappeler avec orgueil les mots qu'il prononçait deux ans avant : « J'écrirai mon idée sur le sol. »

Le chemin de Saint- Germain donna le branle : des compagnies se formèrent presqu'aussitôt pour l'établissement de lignes plus considérables.

Quoique M. Isaac Péreire ait été

Taide le plus actif et le plus capable de son frère dans l'organisation du chemin de fer de Saint-Germain , sa pen*sonne et son nom étaient restés modestement dans l'ombre fraternelle. Ce fut seulement en 1846, à l'époque des fusions des nombreuses Compagnies soumissionnaires des grandes lignes de chemins de fer, qu'il sortit de cette obscurité relative. Il fut nommé administrateur de la Compagnie du chemin de fer de Paris à Lyon, et bientôt membre du comité de direction de cette Compagnie.

En 1848, le chemin de Paris à Lyon ayant été repris par l'État, ce fut M. Isaac Péreire qui reconstitua la Compagnie financière à laquelle l'État fit une nouvelle concession de cette ligne.

Avant de parler de l'origine, de la création, du but et de l'histoire du Cré^ dit Mobilier, institution financière co-

pîée maintenant par un grand nombre de nations européennes et qui sur le marché de Paris personnifie la maison Péreire, nous dirons quelques* mots du chemin de fer du Nord, dont Tidée {Première appartient à M. Emile Péreire.

C'était en 1836, pendant un voyage en Belgique fait en compagnie de M. de Rothschild et de plusieurs ingénieurs, administrateurs et directeurs du chemin de fer de Saint-Germain. La combinaison nouée en premier lieu par M. Péreire avorta par suite des prétentions exagérées des maîtres de forges belges.

En 1845, une nouvelle combinaison réussit, et jusqu'en 1852, M. Péreire administra la ligne qu'il avait créée.

Son frère Isaac lui apporta pour la construction et Texploitation de cette grande ligne, le précieux concours d'un infatigable travail et d'une expérience déjà très-éclaîrée.

Nous avons rapporté plus haut le mot attribué à M. de Eothschild lorsque M. Péreire sortit du chemin du Nord.

A ce sujet quelques personnes ont crié à l'ingratitude de part et d'autre : les unes reprochaient à MM. Péreire d'avoir méconnu l'homme qui leur avait mis le pied dans l'étrier ; Jes autres pensaient au contraire que M. de Rothschild devait rester éternellement Tobligé des deux banquiers de la place Vendôme, qui lui avaient apporté des idées et ne lui avaient demandé que le secours de ses capitaux. Et Ton avait tort d'un côté comme de l'autre. Dans les affaires il n'y a pas d'obligés, mais des associés qui travaillent ensemble, et il n*y a pas non plus d'ingrats, mais simplement des associés qui liquident.

Aussi le mot : « les affaires c'est l'argent des autres » n'est pas complet.

C'est aussi bien les idées des autres que

leur argent. Times is money, disent les Anglais. Une bonne idée vaut de l'or, disent les israélites. Aussi ne la laissentils jamais passer sans l'arrêter au passage. L'explication des fortunes récentes de quelques israélites est facile. Ils ont osé : un catholique n'ose jamais se risquer même sur une éventualité probable : il faut qu'il voie, qu'il touche pour croire. Saint Thomas n'était déjà plus un juif, c'était un disciple du Christ. — Bref, le chrétien manque d'estomac comme on dit en style de Bourse. L'israélite, au contraire, sait à un moment donné avoir la prudence de Taudace ; il est au moins extraordinaire que depuis un siècle la science de la banque se soit tenue en dehors du catholicisme : il y a fioixante-et-dix ans nous avions les protestants Genevois ; aujourd'hui, ce sont les israélites Bordelais.

Les frères Pereire sont placés au-

dessus de la ligne de leurs coreligionnaires, par une grande élévation d'idées, le sentiment du juste et le goût des arts.

A rencontre de beaucoup de leurs compatriotes pour lesquels l'apparence, le clinquant, l'élégance douteuse et le luxe tapageur sont la plus grande et la plus sincère jouissance, ils aiment le beau, le cultivent et le recherchent. On cite les merveilles de leur hôtel de la rue du Faubourg-Saint-Honoré : les sculptures de M. Klagman, et les peintures royales dues aux pinceaux de MM. Jalabert, Cabanel, Gendron et Bouguerau, qui en décorent les somptueux salons. L'or y ruisselle, les lustres y flamboient, les tapis y sont épais comme la mousse des bois : véritablement, c'est très-beau.

— « Il y a trop d'or ici, dit simplement M.Péreire aux visiteurs, »» et il les mène dans sa galerie de tableaux. — « VoDà mon véritable trésor, ajoute-t-il. « — Et

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il a raison. Jugez-en. Un Hobbéma et puis des Torburg, des Van Ostade, des David Téniers et des Gérar Dow, toute Técole flamande! La peinture moderne y est représentée par Robert Fleury, Picot, Diaz et Paul Delaroche. Le colifichet, le joli, ce que je nommerais volontiers dans l'art le mal bourgeois n'est pas représenté dans le musée , ni dans l'hôtel Péreire : ce n'est point là la demeure d'un parvenu; c'est le palais d'un prince de l'intelligence qui , par une coïncidence heureuse de la fortune, est en même temps un roi du capital.

Le Crédit Mobilier a été fondé par MM. Péreire frères, avec le concours des banquiers et des capitalistes les plus sérieux de l'Europe. Les fondateurs administrateurs souscrivirent chacun une part du fonds social, qui fut ainsi couvert sans qu'il fût besoin de faire appel aux capitaux particuliers. Le but de l'insti-

tution est d'aider aux développements des grandes industries et de concourir à la formation des associations puissantes.

On sait les services qu'il a rendus lors des emprunts nationaux de 1854 et de 1855. Il a patronné bon nombre d'affaires sérieuses , qui , si elles n'ont pas toutes donné de résultats heureux, étaient toutes marquées au coin de l'utilité.

Tels sont, le chemin du Midi et le réseau Pyrénéen , les chemins de l'Ouest et de l'Est, les omnibus de Paris, le Gaz parisien, la Compagnie générale maritime, et la Société des Immeubles- Rivoli. L'action du Crédit Mobilier a rayonné à l'étranger, et s'étend sur les chemins Autrichiens, l'Ouest et le Central Suisses, les Chemins Espagnols et Russes, le Crédit Mobilier Espagnol et la Conapagnie de canalisation de rÈbre.

C'est après avoir été l'un des fonda-

teurs les plus actifs du Crédit foncier, Tune de ses plus anciennes et de ses plus chères conceptions financières, que M. Emile Péreire s'occupa de la création du Crédit Mobilier : aussi a-t-il pris soin de communiquer à cette institution un caractère d'initiative qui n'exclut cependant point la prudence. On a vu par le procès des Docks, que si les frères Péreire considèrent le concours du Crédit Mobilier comme acquis de droit à toutes les affaires qui se produisent sous un caractère d'utilité bien constatée; ils le refusent aux tripoteurs et aux Mercadets de la petite coulisse.

Les actions du Crédit Mobilier ont avec la rente le privilège d'être le régulateur de la Bourse. Nous l'avons vu quarante-huit heures après l'émission, arriver au cours de 1,750 fr., c'est-àdire à une valeur représentative de trois fois et demi son prix primitif. Il a tou-

ché le cours de 2,000 fr. , et fait au plus bas 422 fr. 50 cent.

Que Ton établisse la valeur d'une action sur le produit annuel donné par une entreprise à revenu fixe : rien de mieux, cela va de soi. Les chemins de fer sont dans ce cas, mais il ne peut en être ainsi du Crédit Mobilier : son intervention dans les affaires et par conséquent ses bénéfices, ne peuvent se pondérer dans la même proportion.

Chaque année, en effet, les besoins diffèrent, et lorsque le Crédit Mobilier a prêté un large et puissant concours pendant un ou deux exercices, il est raisonnable de supposer que ce concours pourra ne pas être réclamé pendant l'exercice qui suivra. Pour apprécier la véritable valeur du Crédit Mobilier, il ne faut donc pas rétablir sur les dividendes d'un seul exercice, mais sur une moyenne de plusieurs ; il ne faut donc

pas non plus faire à ce sujet des calculs et des supputations, on courrait grand risque de se tromper. J'aime mieux le raisonnement d un courtier de la Bourse auquel on demandait d'expliquer pourquoi le Mobilier se tient toujours audessus du pair , bien qu'il n'ait pas donné de dividende en 1858, tandis que les actions de certaine caisse, bien que rapportant 12 à 15 0/0 , ne peuvent jamais approcher des cours d'émission:

— "Cela n a rien d'étonnant, disait-il, une institution de la nature du Crédit Mobilier se personnifie dans son directeur, ses actions suivent sur la place toutes les phases de son crédit personnel. Eh bien I depuis longtemps le crédit de M. Emile Péreire est à celui de M. X..., comme 1,000 est à 325.

Voici les dividendes du Crédit Mobilier depuis sa création :

fr, 59 «»

25 nn

Pour les quatre exercices 402 70

Comme le prix d'émission était de 500 fr. , les fondateurs se trouvent presque remboursés par les intérêts.

Bien qu'en 1858 les intérêts seuls aient été distribués , les actions du Crédit Mobilier se maintiennent. Cela tient à plusieurs raisons :

On a compris que l'année 1857 avait été exceptionnellement mauvaise pour toutes les affaires en général, et on lui a tenu compte des diiEcultés de toute nature et de la perturbation que la crise

financière avait répandues sur TEurope entière.

On est aussi loin de croire que la mission du Crédit Mobilier soit finie, et que l'ère industrielle soit fermée.

Enfin, et ce dernier motif n'est pas de moindre importance, la plus grande quantité des actions non classées est entre les mains des administrateurs.

Le Crédit Mobilier fut en réalité l'œuvre commune des frères Péreîre.

Voici comment, à ce sujet, s'exprime M. Guéroult, dont les renseignements paraissent puisés aux sources les plus authentiques :

« L'idée-mère du Crédit Mobilier, conçue d'assez longue date par MM. Emile et Is:iac Péreire, a été particulièrement suivie et développée, dans l'application, par ÛL Isaac Péreire, que des idées

communes, des études analogues et des facultés éminentes, quoique diverses, et enfin une vive et mutuelle amitié avaient tellement mêlé, dès Torigine, aux idées et à la carrière d'Emile Péreire, que, dans Tèeuvre commune, il est à peu près impossible de déterminer le contingent propre de chacup des deux frères. C'est, du reste, une particularité remarquable de la vie de M. Emile Pereire, que le rôle que l'amitié et les relations intimes ont joué dans ses affaires. Depuis 1832 jusqu'à ce jour, on le retrouve, dans toutes ses entreprises, constamment entouré d'un groupe d'amis toujours les mêmes, d'hommes éprouvés qu'il associe à ses travaux et à ses bénéfices. Ce groupe s'augmente quelquefois par la multiplication des ajïaires ; mais il est rare qu'il s'éclaircisse. si ce n'est par la mort. C'est là une circonstance assez rare dans la vie d'un homme de finan-

ce et qui nous a semblé digne d'être notée.

« Si Ton voulait rechercher Tidée favorite sur laquelle M. Péreire a paru s'orienter de préférence, dans tout le cours de sa carrière, on reconnaîtrait facilement, nous le pensons, que la baisse de rintérêt dans les affaires industrielles et la mobilité des titres ont été ses préoccupations dominantes. Dans ses rapports avec les salariés, nous retrouvons, chez le capitaliste de 1856, les principes professés dans le National^ par le publiciste de 1833. Il a toujours voulu que le salarié participât, au moins indirectement, aux bénéfices des affaires.

11 est vrai qu'il n'a jamais admis, comme il est arrivé dans certaines Compagnies, que cette participation dût être fixée d'avance par des prescriptions statuaires ; il y a toujours de grands inconvénients à conférer à des employés, par

une participation déterminée, un droit de critique disproportionné, la plupart du temps, avec la portée de leurs lumières. Mais sa sollicitude s'est traduite par d'autres moyens. Ainsi, une augmentation directe des salaires, de larges gratifications , l'installation , dans les ateliers, de comptoirs débitant des denrées au prix coûtant, enfin, des répartitions d'actions au pair, parmi ses employés les plus méritants, tels ont été, constamment, les moyens d'encouragement employés par lui de préférence.

«« Lorsqu'on songe également au caractère qu'a pris, en France, la société anonyme, lorsqu'on réfléchit que cette fgrme de société, si impersonnelle de sa nature, est arrivée, dans la grande industrie des chemins de fer en particulier, à se personnifier partout dans une ou plusieurs individualités hors ligne, il est impossible de faire abstraction du

rôle rempli à cet égard par M. Péreîre, concessionnaire et directeur, en 1835, du chemin de Saint-Germain ; — président du conseil d'administration du chemin de fer du Midi et du canal latéral à la Garonne ; — administrateur des chemins de fer du Nord, de TOuest, de TEst, de Saint-Rambert, des Chemins autrichiens, de TOuest-Suisse, du Central-Suisse, de la Compagnie de centralisation de l'Èbre (Espagne), du Crédit foncier, du Crédit Mobilier, de la Compagnie générale maritime, du Crédit Mobilier espagnol, et président du conseil de la Société des Immeubles de la rue de Rivoli. Les lignes de voies ferrées ou fluviales à l'administration desquelles il prend part, représentent, tant en France qu'en Autriche, en Suisse et en Espagne, plus de dix mille kilomètres de parcours, et jamais, on peut le dire à sa louange, son zèle, ses lu-

mières, sa sollicitude n'ont fait défaut à aucun des innombrables intérêts qui se sont abrités sous son patronage.

« Possesseur d'une immense fortune,

placé au premier rang des notabilités

financières de TEurope, M. Péreire a

conservé une grande simplicité de mœurs

et d'habitudes et l'assiduité au travail

d'un homme qui aurait sa fortune à faire.

H a le goût et la passion des affaires ;

c'est un artiste, et, s'il est permis de

s'exprimer ainsi, un virtuose en affaires.

H y porte un élan, une hardiesse de

conception, et, à la fois, une sûreté de

coup d'œil et un discernement pratique

dont la réunion peut seule expliquer

cette continuité ininterrompue de succès

qui ont fait sa réputation et sa fortune.

Sa vie, remplie par le travail, embellie

par les recherches d'un luxe intelligent,

s'écoule presque tout entière au sein de

sa famille et d*un petit groupe d*amis

dont la fortune a été plus ou moins associée à la sienne. C'est, à tout prendre, une des carrières les plus complètes, les plus remarquables, et, si Ton peut s'exprimer ainsi, les mieux réussies de Tépoque où nous vivons. Il est du petit nombre des hommes qui, après avoir pensé en grand, ont pu, de leur vivant, réaliser dans leur âge mûr, la plupart des conceptions de leur jeunesse (1). »

La fortune des ifrères Péreire est aujourd'hui proverbiale, et leur nom marche de pair avec celui des plus riches capitalistes du monde ; mais leur intelligence et leur probité sont peutrêtre encore plus notoires que leur richesse.

Elles tranchent d'ailleurs violemment

(1) Études critiques et biographiques , par Tbéophnste. — Émils Péreire^ par A. Guéronlt.

LES FKÈRES PÉREIRE 55

sur la rapinerie, la gueuserie et l'ignorance des agioteurs et des loups-cerviers qui peuplent aujourd'hui la Bourse.

MM. Péreire ne sont ni des joueurs,^ ni des spéculateurs. Ils ont fondé et créé. Leur fortune n'a pas été trouvée ou prise au coin d une liquidation, elle est le résultat et la récompense d'un travail constamment au service d'une active et utile initiative.

Il ne faudrait pas croire que depuis le jour où M. Emile Péreire a vu s'élancer triomphante la locomotive qui l'emportait vers Saint-Germain, son astre n'ait jamais pâli. 1848 fut une époque sinistre pour les banquiers aussi bien que pour les rois. On se souvient encore de la rareté de l'argent : des misérables, probablement des cochers de coucou ou des loueurs de pataches, jaloux du voisinage du chemin de fer, imaginèrent démettre le feu au pont d'Asnières. L'exploita-

tion était détruite du coup; il fallait 400,000 fr. pour établir un pont pro- #visoire ; M. Péreire les trouva, et trois mois après le mal était réparé.

MM. Péreire ont été saint-simonîens; ils passent pour Têtre encore. Dans tous les cas ils n'ont oublié aucun de leurs anciens frères, et le Père, comme tous les anciens disciples, ont en eux des amis persistants et dévoués.

M. Isaac Péreire a un fils, âgé aujourd'hui de vingt-huit ans, et qui s'est marié, il y a àeux ans, à la fille de M. Fould, le notaire. Quelques jours avant la célébration du mariage, une difficulté fut soulevée : M. Eugène Péreire n'avait pas de religion, il n'était ni chrétien, ni israélite. Son père, dont la préférence n'était pas marquée pour une secte plus que pour une autre, n'avait point voulu engager à l'avance la conscience de son enfant, lui réservant

ainsi la facilité de choisir ses croyances à rage de raison. Il fallut cependant se décider, et M. Eugène Péreire fit à s^ femme la galanterie de partager sa religion.

Dans un siècle, de tous les noms des banquiers d'aujourd'hui, Péreire sera probablement le seul dont la trace restera dans les institutions financières de l'Europe. Il est probable que ce nom, perpétué par de dignes descendants, sera toujours aussi glorieusement porté dans le champ clos du négoce et de l'industrie. M. Eugène Péreire annonce déjà de grandes capacités, et semble appelé à être le deuxième d'une dynastie ri- ^ vale de celle des Rothschild.

Au moment où nous terminons cette courte notice, nous apprenons que MM. Péreire, jaloux de conserver le rang qu'ils avaient déjà conquis, bien jeunes et avant leurs grands succès financiers , dans le domaine des idées , s'occupent de la réalisation d'une grande œuvre intellectuelle qui portera le titre à! Encyclopédie française. C'est une noble manière de répondre à ceux qui croient que les affaires et les missions éteignent la pensée et sont essentiellement incompatibles avec les travaux de l'intelligence. Tout dépend du but pour lequel on aime les affaires et les missions; si c'est pour se procurer des jouissances égoïstes , adieu l'intelligence, elle meurt sous les missions, ainsi que la moralité ; mais si c'est pour , acquérir l'influence et la puissance de réaliser des idées favorables au bonheur de tous et à l'amélioration de la condi-

tion humaine, Tintelligence et le cœur grandissent en s'élevant sur ce piédestal d'or à la hauteur de leur généreuse et religieuse mission.

A toutes les époques de Thistoire, il a existé des financiers qui, d'une manière plus ou moins directe, ont pris part aux affaires de leur pays.

Mais de tout temps ce rôle a été considérable, par cette raison ^qu'en décomposant, comme un chimiste décomposerait la lumière, les organes qui constituent la force et la vie de la société, on s'aperçoit aisément que l'argent est une des principales facettes du prisme de la civilisation.

Maîtres du grand et universel signe de l'échange, les hommes de finance ont donc toujours occupé une place considérable sur le théâtre des affaires publiques. Cependant, il est impossible de ne pas constater que cette catégorisation

des forces sociales a subi de notables modifications. On pourrait dire que chacxmep d'elleja, tour à tour, occupé le premier rang de la hiérarchie. L'épée et la parole ont eu leur jour. Actuellement, le rôle de l'argent est venu.

Cette observation n'est point une satire, car parmi tout ce qui s'est épuré, parmi tout ce qui s'est élevé et a progressé, les finances tiennent le premier rang.

Pourvoyeurs de rois au temps de Jacques Cœur, hommes d'expédients et empiriques au temps de l'abbé Terray, des Calonne et des Brienne, chefs de parti à l'époque de Casimir Périer et de LaflStte, les financiers sont devenus aujourd'hui les agents principaux du mouvement économique, et, par conséquent, les coopérateurs les plus actifs et les plus efficaces de la société moderne.

Les grands financiers jouent» dans la

société moderne, un rôle aussi considérable que celui que jouèrent, dans la société du dernier siècle, Rousseau et Voltaire. J'en suis blessé, dans le sens intime et personnel de ma fonction d'écrivain, mais je ne puis, sans avilir la hauteur et l'impartialité de cette fonction même, me refuser à porter un tel jugement.

Or, si parmi les financiers de notre époque nous avions à choisir un type qui pût servir de spécimen dans la théorie que nous venons d'exposer, nous choisirions les frères Péreire. M. de Rothschild a prêté aux rois et facilité les emprunts ; les frères Péreire ont prêté à la nation en créant les chemins de fer.

Leur rôle a été un rôle social. Ils ont pensé et réalisé leur pensée à l'aide de l'argent, comme d'autres pensent et traduisent leur pensée à l'aide de la plume et de la*parole. Je ne m'étonne pas qu'on

ait pu dire d'Emile Péreire qu'il avait la face tourmentée du génie, car c'est du génie que d'avoir porté à cette puissance civilisatrice le rôle des finances, si longtemps traînées aux gémonies de la critique et de l'histoire.

FIN

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PORTRAITS HISTORIQUES

An dix-neuvième siècle.

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