‹ Les frères PéreireChapitre 2 sur 10 · V SÉRIE · texte numérisé non relu

V SÉRIE

PAR HIPPOLTTE GASTILLE

PARIS

E. DENTU, LIBRAIRE-ÊDITEUU

PALAIS'BOTAL, OALERIS D^OJILKJLNS, 13

Tous droits rôscnrto.

M. HOULAND

I Gardez la foi de vos përes ; il n*y a que les orgueilleux et les méchants qui se réroltent contre Dieu. > (Discours de M. Rooland aux aisociations Polytechnique et Philotechnique, le SI Janvier 1858.)

Quand la, fameuse campagne des banquets, qui, depuis deux années, portait l'agitation de ville en ville, de bourgade en bourgade, arriva à sa dernière période, le sentiment de la, résistance mollit dans les rangsdes conservateurs. Soit qu'ils fussent las de soutenir un régime sans grandeur et sans énergie; soit qu'ils .

ne vissent . pas que l'ordre social était

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aussi profondément menacé que la monarchie; soit, enfin, que la légitimité du but apparent d'une agitation organisée en vue d'une réforme électorale devenue nécessaire affaiblît en eux le courage de lutter contre l'envahissement des passions populaires, ils manquèrent d'audace et de fermeté.

La plupart des séances de la Chambre étaient absorbées par les discours des chefs de l'opposition. C'était le temps des grandes phrases, des paroles enflammées, des promesses menteuses. Comme les mauvais génies de la boîte de Pandore, ces discours s'échappaient de la tribune française, planaient ensuite sur la France et semaient parmi les multitudes la colère, l'enthousiasme irréfléchi, le délire des folles espérances, le faux héroïsme, la maladie des harangues, la fièvre du désordre, l'aspiration à l'impossible et à l'absolu, la subversion de

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tous les principes politiques et sociaux.

MM. de Lamartine, Ledni-Rollin et quelques autres répandaient chaque jour, avec la candeur de la poésie et de la démagogie ivres d'elles-mêmes, ces semences de la guerre civile. Nous, qui étions alors des jeunes gens, dont Tâme ouverte à toutes ces émotions ne savait ni choisir entre le vrai et le faux, ni s'arrêter sur la pente des abîmes où nous entraînaient ces maîtres illustres.

Dieu sait à combien de catastrophes nous fumes exposés ! Les moins malheureux perdirent leur carrière, les autres leur santé dans les prisons et les pontons, un grand nombre tombèrent, pour ne plus se relever, la poitrine trouée d'une balle, sur le pavé des rues. Que tout cela soit oublié ! Mais ce que nous n'oublierons pas, ce dont nous leur garderons une rancune éternelle, c'est d'avoir touché en nous à la chose sacrée, à

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la raison, et d'avoir fait de nous, pendant une grande année, des ériergumënes et des sots. L'amour-propre offensé ne pardonne pas, et nous sentons que Tironie envers nos idoles d'un jour vivra en nous autant que nous-mêmes.

Quand le mal fit invasion, comme l'amour il apparut plein de charmes trompeurs et d'ineffables délices. Nous ne voulions plus songer à autre chose. De con:bien de malédictions n'accablionsnous '^s ces pauvres conservateurs, si quelqu'un d'entre eux s'avisait de vouloir à son tour prendre la parole pour défendre ses principes ! Il semblait que la tril.une fat devenue la propriété exclusive de nos orateurs. Nous n'en voulions point entendre d'autres. Lorsqu'un conservateur osait parler sans commencer par faire à nos tribims de larges concessions, sans rendre surtout hommage i leur éloquence, nous nous étonnions de

tant d'audace, et nous l'eûmes volontiers poursuivi de nos huées jusqu'en place publique, si les convenances et la police ne se fussent opposées à ces procédés par trop athéniens.

Hâtons-nous d'ajouter, pour qu'on ne se méprenne pas sur nos intentions, que, parmi ces conservateurs, il en était d'incorrigibles, de véritablement bornes ou bornés, des Béotiens dignes de ceux de l'antiquité, des fats aussi, des démocrates en gants jaunes, des orgueilleux qui se croyaient de grands hommes d'État, parce qu'ils étaient de grands écrivains, des professeurs diserts, des orateurs élégants et corrects, et parce qu'ils parlaient de matière électorale, de molécules politiques avec la hauteur et l'aisance d'un chimiste parlant des corps simples et de leurs propriétés.

Ceci fut notre excuse. Et, par un heureux hasard, je la trouve admirablement

formulée dans une confession que j'emprunte à l'homme d'État même dont il s'agit ici de tracer le portrait ; — confession généreuse, car, on le verra plus loin, celui qui la fait avec tant de bonne grâce se charge ici des fautes qu'il n a point commises. « Souvenez-vous, articulait cet homme d'État dans un procès célèbre, où iV remplissait les fonctions de procureur-général, souvenez-vous donc de ce que notts avons fait tous dans notre vie parlementaire. Imprudents que nous étions, nous suivions les voies de notre orgueil, nous voulions être les princes de la tribune et de la presse ; nous ne respections rien, pas même la royauté, et nous mettions volontiers le pied sur elle comme sur un vaincu , sans voir qu'elle était le pouvoir conservateur de la société. C'est ainsi que nous avons laissé deux monarchies mourir dans nos mains. Nous avons tant ébranlé l'édifice,

nous avons tant ruiné le pouvoir à force de vanter la liberté, que le terrain, monuî sous nos pieds, s'est écroulé, nous laissant tout meurtris et face à face avec des passions et des doctrines révolutionnaires que nous n'avions pas même soupc^'onnées (1). »»

En s'exprimant ainsi, M. Roulnnd avait à répondre à une attaque dont il sera parlé plus loin, et les besoins de su réplique nécessitaient de sa part cette figure ; car, en réalité, sa carrière politique ne date réellement que de 1848:

Jusqu'au moment où la discussion do l'adresse vint fournir aux partis luie sorte de champ de bataille, M. Rouland ne chercha point, quoi qu'il en ait dit dans la confession générale citée plus haut, à se poser en prince de la tribune.

(1) Discours de M. Rouland, procureur-général impérial, dans l'affaire dite des CorrespondçmU,

Mais quand la lutte s'échauffa, quand les passions se déchaînèrent, il était difficile qu'un homme de son énergie continuât de garder le silence. Son sang dut bouillir dans ses veines en entendant prodiguer rinsulte au parti conservateur.

MM. de Lamartine, Ledru-RoUin, Duvergier de Hauranne, Marie, Crémieux toutes les nuances de cette coalition nouvelle, s'unissaient pour jeter le blâme sur le gouvernement.

Or, M. Rouland était avant tout, et sans qu'il en eût peut-être une parfaite conscience, un homme de gouvernement.

L'ordre d'idées auquel il appartenait n'était pas constitué. Quelques novateurs, sous le règne de Louis-Philippe, avaient, il est vrai, constaté la nécessité de la part de l'État de parler au peuple et de prendre en main l'initiative des réformes, des progrès, de tout ce dont les révolutions se font une arme en même

temps qu'un but. Mais ces idées étaient alors mêlées à tant de théories subversives, qu'elles n'attiraient pas l'attention des homnies pratiques.

Chose digne de remarque, il existait pourtant, dans tous les partis, des hommes d'un caractère spécial qui allaient former ce groupe d'hommes de gouvernement seuls capables de tirer la France de l'état d'anarchie où elle était plongée et de donner en même temps une satisfaction large, inespérée, à toutes les idées pratiques mêlées aux scories du socialisme et de ses innombrables sectes.

Ces hommes s'ignoraient encore à l'époque dont nous parlons. Peu nombreux, jetés dans des camps divers, ils ne se connaissaient point les uns les autres. Il fallut que la Providence mît la main dans les choses de ce pays, qu'elle reuouvelât coup sur coup les surfaces du

monde politique, broyât, triturât les partis, pour que ce groupe d'hommes, parmi lesquels on verra figurer les Billault, les Baroche, les Fould, les Delangle, les Momy, les Vaillant, les Persigny et quelques autres, pût reconnaître ses affinités ; il fallut surtout que Napoléon, leur chef suprême, fût trois fois sacré par le suifrage universel et ramenât en France le régime le plus populaire qui ait existé, celui qui concilie le mieux les formules d'ordre et de progrès, de conservation et d'expansion, d'initiation de toute idée nouvelle reconnue pratique et utile à l'intérêt général par l'initiative de l'État.

Quand M. Rouland prit la parole dans la séance du 7 février 1848, M. Marie venait de prononcer un discours trèshabile pour marquer la distance qui séparait la cause des partisans de la réforme électorale de celle des commu-

M, ïlOITLAîn) IS

lîstes et des terroristes. Dégagé de ces déments dangereux, il n'en avait que Jus de force pour accabler ses adversaires.

M. Rouland parut alors à la tribune.

2î'était son premier discours à la Chambre. Aux yeux de l'opposition, il avait le plus ce périlleux honneur d'être fonctionnaire public. Mais, loin d'éviter l'écueil de cette situation, M. Rouland prit énergiquemert la défense des fonctionnaires et du parti conservateur, rappela les propos violents articulés dans les banquets contre cette classe d'hommes honorables qu'on voulait séparer de la nation. Et, après avoir démontré que l'opposition, maîtresse du terrain dans ces réunions, pouvant se draper à l'aise, n'ayant pas la crainte qu'on pût compter les trous de son manteau, se décernait le monopole de toutes les bonnes actions, gardait pour elle toutes les gloires et

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pour ses adversaires toutes les hontes; il ajoutait: » Eh bieni Messieurs, maintenant représentez-vous les banquets, ces grandes assemblées d'hommes entraîné»

par ce parallèle effrayant, perfide, qui n'ont plus la faculté de s'arrêter, de réfléchir au milieu du torrent qui les pousse, ivres de toutes les séductions, de toutes les colères de la parole, et ditesmoi si c'est là un véritable appel à lopinion publique, un appel calme, sérieux.

librel Moi je dis que c'est la profanation du talent, la plus facile et la plus dangereuse de toutes les excitations. >* Il ajoutait encore avec infiniment de bon sens : « Les réformes naissent et se développent sous l'action du temps et sous l'influence féconde de la liberté et de l'activité de la pensée. Hors de là, si on remue brusquement la société, ce ne sont pas des idées qu'elle vous donne, ce sont des passions qu'elle vous jette en échange

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de VOS excitations. Les réformes ne s'improvisent pas dans un pays; elles ne naissent pas tout armées d'un banquet patriotique (1). »

Selon une tactique tout à fait conforme à son talent, M. Rouland se défendait en attaquant. Il rendit aux centres écrasés un moment de soulagement en prenant à partie l'opposition dynastique, son chef, M. Odilon-Barrot, et l'opposition républicaine. Il montra avec beaucoup d'esprit et d'à-propos comment MM. Duvergier de Hauranne, Thiers et Barrot, après avoir organisé la pensée des banquets, en devenaient les premières victimes; qu'ils étaient en quelque sorte au ban de ces réunions où on les calomniait.

n en concluait que l'opposition avait compromis sa cause.

En des temps ordinaires, ce début

(1) Moniteur umuersel du 8 février 1848.

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eût été remarqué. Si le régime parleiiieiitaire avait continué de vivre, le fiarti conservateur eût trouvé dans M. Rouland tin iiéfenseur redoutable, incisif. Sa paii)]o, correcte comme celle du magistrat, prenait par moments un tour original, (lu ne verve rude qui rappelle quelquefois les satiriques latins et Tamère cen- Mii<î de Tacite.

î^Iais la tempête qui allait balayer un troue pouvait bien em^prter un discours.

Nous ne Taurions même pas rappelé, ce discours, s'il ne marquait le début du personnage qui fait l'objet de cette notic(î, et si nous n'y trouvions certains pa.^ïsages qui, dans le député de 1848, expliquent et pronostiquent le ministre de Napoléon III en 1860.

31. Rouland appartenait en 1848 à ce petit groupe de la Chambre des députés qu'on désigna un moment sous le nom (le iOTiset'valeurs progressistes ^ et qui se

distinguait par cette honorable qualification de la» phalange immobile qui fut nommée 1q ventre sous la Constituante et la Législative, la plaine ou le marais sous la Convention, et non moins impertînemment les bornes, sous le règne de Louis-Philippe.

Conservateur, M. Rouland l'était sans doute et par dessus toute chose, parce qu'avant de progresser, il est naturel qu'on cherche à consolider. Magistrat, père de famille, il avait deux solides raisons d'être conservateur. Il l'eût été sans cela par conviction, par sentiment, je n'ajouterai pas par tempérament et par tournure de style ; car, à en juger par le caractère quelquefois âpre et rude de son éloquence, on sent en lui le tribun.

A plus juste titre que M. le comte Jaubert, M. Rouland eût pu s'écrier :

M Je suis peuple. »

En le voyant, en l'écoutant, en le li-

saiît, on sent que ce conservateur aime le peuple, doit se plaire à lui parler. Eln retour, le peuple, j'imagine,, aimerait, comprendrait de suite cet homme d'État, si les agitations de la politique les mettaient en présence.

M. Rouland représente bien, à mon sens, le fils de ses œuvres.

Tels durent être ces bourgeois et ces magistrats de 1789, qui arrivèrent aux États généraux, leurs cahiers à la main, graves et honnêtes figures, cœurs fermes et purs, où la conscience du droit méconnu, où l'inébranlable volonté de le faire triompher, s'unissaient à la modestie des mœurs, du maintien et du costume.

Si je ne me trompe, M. Rouland procède en droite ligne de cette haute filiation. Il est socialement et inteUec* tuellement de la famille de ces grands constituants. Et si les circonstances

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qu'il a traversées ont plutôt appelé ses efforts dans le sens de Tordre et de la conservation, il ne me paraît pas moins évident que si, au contraire, la Providence l'eût fait naître à une époque différente, à une époque où il eût fallu militer pour les principes du droit moderne et la conquête des libertés publiques qui constituent les bases de la société contemporaine, M. Rouland eût paru au premier rang sur la brèche. Ce tribun qu'on sent par instants gronder jusque dans ses discours les plus calmes, dans ceux qu'il prononçait, par exemple, aux audiences solennelles de rentrée, lorsqu'il était procureur-général àDouai, àRouen, à Paris; ce tribun, dis-je, dont le germe est en lui, se fût alors soudainement développé et peutêtre eût-il comme Bamave, comme Dupoçt et tant d'autres, payé, de sa parole et de son sang, son tribut à la cause de

cette liberté dont il a été dans sa des* tinée de modérer les écarts et de combattre les crimes.

Ni le règne de Louis-Philippe, ni Tesprit de son gouvernement n'eussent offert à M- Rouland un terrain solide.

Le roi se renfermait dans une immobilité absolue. M. Guizot, lui même, malgré ses instincts autoritaires, semblait n'avoir d'autre but que de maintenir la majorité conservatrice dans le parlement et à gouverner en son nom, au jour le jour, sans programme bien arrêté.

Sous ce régime, M. Rouland, comme beaucoup d'autres hommes qui valaient mieux que le milieu dans lequel ils vivaient, n'eût été qu'un polémiste de tribune et n'eût donné que la petite monnaie de son intelligence. Personne n'avait foi dans l'État alors, ni les conservateurs, ni l'opposition. Et quand, dans le discours cité plus haut, M. Rouland

M-vEOULAND 21

parla de la dignité du pouroir sacrifiée et compromise, on grogna comme au Parlementde Londres. Mais, quand il insinua que l'opposition avait troublé le cours normal du progrès s'accomplissant par l'initiative supérieure, le Moniteur constata une explosion de rires à gauche. La droite resta silencieuse. Ce silence trahissait en elle la cessation du principe vital. Le parti conservateur périssait pour n'avoir ni compris l'État, ni cru à sa puissance. Le parti Tévolutionnaire riait, il allait mourir de ce rire fatal qui prouvait la profondeur de son ineptie en matière de gouvernement. Quand M. Rouland disait en terminant son discours, qu'il était du devoir du gouvernement de repousser les agitations, mais en même temps de songer au mouvement inévitable, progressif, continu des choses et des idées, aux besoins nouveaux , aux améliorations que le

temps prépare, etTadjurait d'avoir le courage de prendre l'initiative de ces réformes, d'en diriger l'organisation et la mesure, il devançait son temps de plusieurs années et n'excitait que des mouvements divers et des rires ironiques.

Quinze jours après cette séance, la Révolution était faite. M. Rouland ne s'était pas trompé à l'égard de l'opposition dynastique et de ses chefs illustres. La tempête avait englouti ceux-là mêmes qui l'avaient déchaînée. A l'Hôtel de ville régnait cette opposition radicale que l'idée de l'initiative de l'État avait fait rire, et l'émeute battait de ses flots écumeux les places et les carrefours.

M. Rouland n'hésita pas à se démettre de ses fonctions d'avocat- général i Cour de cassation, et la lettre suivante, adressée par lui au ministre de la justice

M. ROXJLAND 2S

du Grouvemement provisoire, parut au Moniteur du 6 mars 1848 :

« Monsieur le ministre,

" J'ai rhonneur de vous adresser ma « démission des fonctions d'avocat-gé- « néral à la Cour de cassation. Je com- « prends les nécessités politiques qui « empêcheraient le gouvernement de « me les conserver.

« Au reste, en agissant ainsi, je n'en- - tends rien faire qui soit voisin de Ta- « mertume ou deThostilité. Je souhaite « sincèrement que la République assure « Tordre et la liberté de mon pays.

« Je rentre dans les rangs du bar- « reau. Je ne serai jamais un mécon- « tent. Je chercherai dans le travail les •* mojrens d'unç existence honorable :

« tel est le devoir d'un père de famille » et d'un bon citoyen.

« Veuillez agréer, monsieur le roi- « nistre, l'expression de mes sentiments « de respect.

« Paris, 3 mars 1848. »

Peu de jours après, M. Rouland se faisait inscrire au barreau de Rouen et reprenait la robe d'avocat. Les causes affluèrent à son cabinet; ce fut peutêtre l'époque la plus heureuse de sa vie.

Largement rémunéré de ses travaux, il trouvait en même temps, dans le succès, toutes les satisfactions qui appartiennent au légitime orgueil du talent, sans mélanger à leur douceur les soucis inséparables de l'agitation politique.

Dix-huit mois s'écoulèrent à travers toutes les vicissitudes de la discorde ; on

n'avait pu oublier M. Rouland à la chancellerie. Les souvenirs qu'il avait laissés dans la magistrature étaient de véritables regrets. Vers le milieu de 1849, le ministre de la justice lui offrit le siège de procureur-général à cette même Cour de Rouen où, chaque jour, il venait à la barre avec tant d'autorité et d'éclat. Mais M. Rouland avait vu s'ouvrir rapidement devant lui, simple avocat, des espérances de fortune qui ne pouvaient rester indifférentes au père de famille. Il était, d'ailleurs, avide de ce calme qu'il avait reconquis, et auquel la direction du parquet d'une grande cour l'aurait ainsi trop tôt arraché.

M. Rouland refusa donc l'offre qui lui était faite. Mais la Cour de cassation et son travail paisible devait avoir pour lui des séductions plus douces ; bientôt on lui proposa d'y rentrer; les sympathies de ses anciens collègues le rap-

pelaient avec instance, et il y répondit en venant reprendre au milieu d'eux, en juillet 1849, son siège d'avocat- général.

Enfin, les orages révolutionnaires s'étaient apaisés. L'Empire était rétabli; en même tepnps que l'ordre, se reconstituait activement l'édifice de l'État, tel qu'il existait aux plus grands jours de notre gloire et de notre puissance nationales. Les hommes capables d'une telle entreprise se cherchèrent, se comptèrent, se désignèrent réciproquement au chef auguste que la Providence venait de susciter.

Ces hommes, il faut le dire, n'étaient pas nombreux. La nation était avec Napoléon; mais les chefs départis, compromis pour la plupart dans les intriguesde la coalition, impuissants à servir une idée qu'ils ne comprenaient pas , qui était même la négation de leurs propres

doctrines, ne pouvaient, sans forfaire au sens commun, prétendre apporter leur concours actif au nouvel ordre de choses.

Les principaux d'entre eux conservaient leurs haines et leurs rancunes. Rien n'avait pu consoler les orléanistes du pouvoir perdu, pas même la France sauvée et Tordre rétabli ; rien n'avait pu compenser aux yeux des républicains la République efiacée, pas même la démocratie triomphante dans les institutions de l'Empire ; rien n'avait pu faire oublier aux légitimistes l'impossibilité de plus en plus démontrée du retour des Bourbons , pas même la grandeur de la France.

Que restait-il dans ce naufrage des individualités illustres et des types constitués? Quelques hommes d'une certaine tournure d'idées et de caractère, quoique fort différents d'antécédents.

Les uns avaient patiemment, depuis le

commencement de la révolution, saisi toutes les occasions possibles de fortifier le pouvoir exécutif contre les envahissements parlementaires; d'autres étaient depuis longtemps dévoués à la cause impériale, d'autres encore s'étaient bornés à se renfermer dans la sagesse et la dignité de l'abstention, ne crojrant pas devoir se mettre en avant sans être appelés; trop modestes peut-être pour imaginer qu'on pût songer à eux.

Du nombre de ces derniers était M. Rouland. Au mois de février 1853, l'Empereur l'appela aux fonctions de procureur-général à la Cour impériale de Paris.

Quoique nous n'hésitions jamais à approuver ce qui nous paraît beau ou bien, nous n'aimons pas la flatterie. Non-seulement parce qu'elle émane d un sentiment plus bas que sincèrement bienveillant, mais surtout parce qu'elle est un

M. ROULÂND 29

o'bstacle à la vérité. Or, dans ces esquisses que nous crayonnons, comme on rédige des notes, pour servir de matériaux aux historiens futurs des temps que nous traversons, nous nous attachons surtout à eocpliquer tels que nous les comprenons les personnages qui ont joué un rôle important à l'époque actuelle. Disons même à ce propos que, parmi ceux des personnages de cette galerie qui ont peut-être passé pour flattés aux yeux du public , plusieurs, loin de se croire ainsi traités, ont gardé rancune au peintre.

Nous laisserons donc de côté la question du mérite personnel sur le nouveau théâtre où se trouvait placé M. Rouland, et nous poursuivrons l'histoire des idées et des actes.

Les idées, nous en retrouvons le fil dans les grands procès où M. Rouland fut appelé à porter la parole au nom de

la société menacée, et dans ses discours aux audiences solennelles de rentrée de la Cour impériale de Paris.

Parmi ces grands procès , deux surtout ont eu un retentissement considérable, celui du complot dit de YHippo^ drome et de V Opéra-Comique , et celui qu'on désigne généralement sous le noni à! Affaire des Correspondants,

Dans le premier de ces procès, le thème du procureur-général était simple; il s'agissait de définir les caractères légaux du complot contre le Souverain ou pour le renversement du. Gouvernement ; de rechercher si un complot de cette nature avait été tramé et si les hommes assis au banc des accusés étaient coupables de ce crime.

Par une heureuse inspiration, M.

Rouland, au lieu d'enflammer un débat si facile à passionner, prit à tâche d'éviter tout ce qui pouvait ressembler à

remportement du zèle. Avec une dignité empreinte d'une sorte de mélancolie grave comme la figure de la Justice ellemême, M. Rouland disait au début de son réquisitoire : « Qu'importent à l'homme courbé sous le poids des affaires et des dures leçons de la vie, qu'importent le bruit, l'éclat, le succès et toutes les misères de la vanité? Il lui faut à lui Vassentiment de sa conscience qui le juge, et le seul honneur de son devoir loyalement accompli. Voilà les sentiments que j'apporte dans cette lutte dernière entre l'accusation et la défense, et je puis dire que nul ne me reprochera plus tard de les avoir oubliés, ft

Les éléments de l'accusation abondaient; M. Rouland n'eut qu'à les classer, à les exposer pour en faire ressortir les odieux aspects. L'injure tenait une large place dans ce complot, et quelque chose de plus criminel et de plus odieux

32 M. ROtJLAND

que l'injure, quelque chose d'abject que nul parti, si bas qu'il fût tombé dans le discrédit, l'hyperbole et le désespoir, n'oserait avouer : la Calomnie.

Ces aptitudes se révélèrent mieux encore dans l'affaire dite des Correspondants.

Là, il ne s'agissait plus seulement de ces actes sauvages qui épouvantent et serrent douloureusement le cœur. On n'avait pas seulement, dans l'ombre, forgé des engins destructeurs et aiguisé des poignards. On avait aiguisé des mots, avec cette idée que la parole, à la longue, peut tuer aussi sûrement que le glaive. On avait introduit en France des feuilles frappées de prohibition, fait la contrebande de l'injure et le colportage clandestin de fausses nouvelles.

Il ne s'agissait plus de pauvres artisans égarés par des alexandrins factieux ou de la prose de barricades ; il s'agis-

M. ROULAND 8â

sait de beaux messieurs, habitués de Tortoni et du boulevard de Gand. L'un d'eux avait pour défenseur le grand avocat de la légitimité, M. Berryer en personne.

Ce ne fut pas le meilleur* de son affaire ; car M. Berryer, oubliant bientôt son rôle de défenseur pour celui de propagandiste et de polémiste de la légitimité, se mit à invectiver le préfet de police, disant qu'il avait souillé les lettres des prévenus en en opérant la saisie, et accusant le gouvernement de l'Empereur de crime d'origine,

•* Souillés ! répliqua M. Rouland. Et qui donc ici a le droit de parler de souillures!. . . crime d'origine ! vous y joignez aussi ce que vous appelez le crime du despotisme. Eh bien! je souhaite à tous les gouvernements une origine aussi pure et aussi nationale ; et quant à vous, homflaes du passé, faites dgnc mieux que ce

prétendu despotisme pour la grandeur et la prospérité de votre patrie ! «

•L*argument tombait si perpendiculairement et d'un si roide aplomb, que pas un homme, doué du moindre sentiment d'impartialité, n'en eût contesté la valeur.

Après avoir exposé les phases historiques qui avaient précédé le 2 décembre, M. Rouland mettait dans la bouche du pays ces paroles pleines d'anxiété :

" Sauvez-moi! voici venir la fatale échéance de 1952. »» Mais les factions se souciaient bien de ces alarmes. Elles ne songeaient qu'à tirer parti des complications qui allaient surgir. « La France, qui voyait tout cela avec une indicible angoisse, ajoutait-il, n'a pas eu confiance en vous, hommes parlementaires, hommes de presse et de tribune ; que voulezvous l Elle était bien maîtresse, vraiment, d'aspirer à son salut; et quand la pré-

teûdue usurpation dont vous^ parlez a éclaté du jour au lendemain, balayant vos folles espérances, comme les vents balayent la poussière des chemins, que fit le pays ? Le pays, supérieur à vos éloquentes imprécations; le pays, contre lequel votre parole retentissante ne peut rien, étreignant la main qui le sauvait du gouffre béant, se leva comme un seul homme et dit, lui, maître de ses destinées : C'est bienl... quavez-vous à répondre? » Et il ajoutait encore : « Ne parlez donc pas de crime d'origine, vous qui n'avez ni le souci, ni la conscience du pays... les partis ne peuvent rien contre l'arrêt solennel rendu par la France entière. »

Il faudrait pouvoir citer en entier ce remarquable discours, le plus remarquable, à notre avis, qu'ait prononcé M. Rouland et dont les tribunaux ont depuis longtemps retenti. D'une. attaque impré*

vue avait jailli soudain cette noble réplique, où le gouvernement de TEmpereur était défendu avec les arguments les plus simples et les plus concluants, et dans les meilleurs termes que la langue française puisse offrir à l'expression de la pensée.

En d'autres circonstances, notamment aux audiences solennelles de rentrée de la Cour impériale de Paris, M. Rouland avait donné, sous des aspects différents, la mesure et le caractère de ses facultés politiques.

On sait qu'il est d'usage, en pareiUe occurrence, de faire servir cette solennité à un but profitable, en appelant les méditations de l'auditoire sur quelque grand suj et de droit public , dont M . le procureurgénéral fait le thème de son discours.

Dans l'audience de rentrée de 1853, M. Rouland prit pour sujet de discours la pratiqua du droit français ou VftppUça-

tion des lois civiles. Sur ce vaste terrain, il signala les deux tendances qui déparent les tribunaux, montra les uns esclaves de la tradition, méprisant en faveur des vieux textes les solutions du sens commun; les autres, dédaigneux de la science, ne tenant compte que de Tespèce et s'égarant dans une foule de distinctions arbitraires. Puis , ramenant les hommes du droit et les hommes du fait à ridée fondamentale de notre législation civile, il concluait par la négation de tout système exclusif, disant fort bien: «Une nation qui s'honore de sa soumission aux lois est celle qui saura le mieux marquer rheure des réformes opportunes. « Rappelant ensuite à ses auditeurs les hautes notions du devoir, il leur recommandait le culte épuré de la loi, et de même que les chrétiens placent la foi au-dessus de la science , au-dessus du labeur le plus acharné, au-dessus des

connaissances les plus profondes, il plaçait le sentiment du droij; — thèse pleine de sympathie et tout à fait conforme, selon nous, au génie pratique de la société actuelle.

Suivre plus loin dans ses déductions ce beau discours, où le chef du parquet de Paris précisait le caractère de nos lois civiles, remontait à sa grande transformation opérée sur les ruines de l'ancienne société française, le dégageait du droit romain, du droit féodal ou germanique et du droit coutumier, pour en faire le droit français, résumé dans le Code Napoléon; un tel examen, disons-nous, dépasserait les bornes de cette notice. Il nous suiGra de constater que ce rappel au devoir, que cette critique des doctrines énervantes, en 1853, quand la société venait d'être si profondément troublée, allaient plus loin que son auteur même ne pensait aller.

Alors que M. Rouland ne se croyait qne jurisconsulte, il devenait homme d'État. Le discours de rentrée de 1855 en fut une preuve plus évidente encore.

Abandonnant le terrain des dissertations générales, M. Roulànd abordait franchement une question économique, celle des subsistances, et en profitait pour prémunirles classes ouvrières contre des tendances dangereuses et tracer le tableau des institutions créées par le gouvernement de l'Empereur pour améliorer le sort des masses.

Dans ce discours, M. Rouland croyait bien ne pas s'écarter des volontés du décret de 1810. Mais le regard qui plane sur la France, étudie les besoins et cherche, parmi l'élite, les hommes les plus capables de servir la pensée impériale dans ses aspirations au bien-être des masses et au progrès des lumières, ce regard avait distingué M. Rouland et le suivait.

4ô ^ M. itOIJIJ^NÎ)

On était au mois d*août 1856 , M. Rouland reçut de M. Abbatucci, ministre de la justice , l'invitation de se rendre de suite à son cabinet.

M. Abbatucci était lié à M. Rouland par de vieux sentiments d'amitié. Il causa, mit la conversation sur les bruits du dehors et sur les candidatures de la succession du ministère de l'instiiiction publique, alors vacant; M. Rouland écoutait d'une oreille désintéressée le calcul des chances diverses , quand M. Abbatucci ajouta vivement :

« •^— Slais vous î »»

Loin d'être préparé à cette question, M. Rouland ne répondit que par l'expression vraie des sentiments qui lui rendaient chère la carrière de toute sa vie et l'y attachaient étroitement. En 1827 , il avait débuté aux Andelys comme juge auditeur ; puis substitut à Louviers, à Évreux, à Rouen, il avait

successivement conquis, dans cette dernière ville, les grades de substitut près la Cour impériale, d'avocat-général et de premier avocat-général. Procureurgénéral à Douai en 1842, puis appelé à la Cour de cassation en 1847, il se voyait, enfin, depuis trois années, à la tête du parquet de Paris ; il consentirait donc à sortir d'une voie qu'il avait marquée par tant d'étapes laborieuses et où il touchait aux plus hautes espérances qui puissent couronner la vie du magistrat. Il en appelait à M. Abbatucci luimême.

Le ministre de la justice ne laissa pas ignorer plus longtemps qu'on lui proposait le ministère de l'instruction publique; il n'était que l'interprète de la pensée de l'Empereur.

M. Rouland persista dans ses objections et quitta M. Abbatucci. Le lende-

42 M. ROTJIAND

main, il reçut Tordre de se rendre à Saint-Cloud.

L'Empereur le faisait demander immédiatement. M. Rouland partit, et le résultat de cette entrevue fut son acceptation des hautes fonctions qui lui étaient offertes d'une manière telle qu'un refus n était pas possible. Le vrai dévouement doit s'élever au-dessus des préférences qu'on peut avoir pour telle ou telle manière de servir l'État.

M. Rouland entrait au pouvoir dans d'excellentes conditions pour y faire de bonnes choses. Il n'avait point brigué le poste qu'il allait remplir.

En peu de temps, M. Rouland eut étudié, compris l'administration du département qui lui était confié. L'enseignement et le culte sont les deux larges bases sur lesquelles repose tout l'édifice de la société. Il ne s'agit plus seulement, sur ce terrain, de résoudre

des difficultés pendantes, de s'appuyer fort et ferme sur le principe de la conservation et de n'en point sortir; il s'agit à la fois de veiller à la liberté des consciences, à tout ce qui peut les protéger et les affermir; à éviter les froissements des divers cultes, à assurer, pour tous ceux que la loi reconnaît ou tolère, le respect du public. D'autre part, il s'agit de faire des hommes de ces enfants que l'enseignement prend à leur famille; d'élever et de développer nonseulement leurs facultés intellectuelles, mais encore leurs facultés morales ; de leur inspirer des vertus en même temps qu'on leur inculque des connaissances; en un mot, d'en faire des citoyens sur lesquels puissent un jour reposer les destinées de la nation.

Le ministère de l'instruction publique embrasse donc à la fois le présent et l'avenir ; il veille à la fois sur les con-

sciences, sur les esprits. Un magistrat que n'auraient point trop exclusivement absorbé les études spéciales de sa profession; qui, au goût éclairé des lettres, joindra des notions de politique générale , fera toujours , à notre avis, un meilleur ministre de l'instruction publique et des cultes qu'un professeur de philosophie, plus préoccupé des études classiques et des querelles de l'Université avec l'Église que des principes sociaux qui doivent présider à la direction des cultes, à l'enseignement et à l'éducation de la jeunesse.

Le choix de l'Empereur fut donc conforme à son génie populaire et pratique.

Nous trouvons, dans quelques-uns des discours de M. Rouland, la manière dont il comprit les grands devoirs qu^il avait acceptés. Homme de progrès appuyé sur la tradition, ses paroles de mi-

nistre sont d'un* père de famille autant que d'un homme d'État.

« Il faut qu'aujourd'hui, comme autrefois, dit- il au corps enseignant, on salue l'Université de ce doux nom de mère excellente, salve aima mater , et le pays. Messieurs, vous saluera, comme jadis, de ses acclamations, si vous lui rendez fortes et pures les générations qu'il vous a confiées. Voilà pourquoi l'éducation morale doit présider à tous les développements de l'instruction classique. Dans cette alliance des choses de l'intelligence et du cœur réside la perfection de l'eiîàoignempnt. "

Et, plus loin, cette belle et religieuse pensée, si noblement exprimée :

«• Nos tribunaux siègent sous l'image du Dieu crucifié , redoutable symbole d'égalité, de justice et d'expiation. Ne vous semble-t-il pas que notre symbole, à i)ous, âoit être la suave et mdieuse fi-

gure du Christ appelant à lui les en£EUits et enseignant à tous la patience et la bonté? H

Ses recommandations aux enfants ne sont pas moins touchantes :

" N'essayez pas, leur dit-il, detre vieux avant le temps, et de vouloir toucher trop tôt aux préoccupations et aux intérêts de la vie réelle. La fleur hâtive se dessèche et meurt plus vite encore qu'elle ne s'épanouit. — Vivez patiemment de cette cajrae et riche période de l'afiol.escence pendant laquelle, loin des agitations ou des erreurs d'im monde tourmenté, les mots les plus généreux de l'humanité gardent la signification que Dieu leur a donnée. Enfants, con* servez toujours intacte la vénération des choses divines, puisque l'homme, avec toutes ses vanités, n'est qu'une fragile créature cherchant inutilement le dernier mot de la science dans l'espace qui

M. ROUJUND 47

sépare le berceau de la tombe (1). »

Nou$ voici bien loin de la manière dont MM. Villemain et Cousin comprenaient l'enseignement. Mais nous croyons qu'entre la méthode paternelle de M. Rouland et celle de ces professeurs illustres , si un père de famille avait à choisir, il confierait plus volontiers ses enfants au premier qu'aux seconds.

Dans un autre discours de concours général, celui de l'année 1857, M. Rouland avait exposé au corps enseignant les principes qui dirigeaient le gouvernement impérial dan? la question de l'éducation publique et des cultes. Loin de renoncer à la direction des croyances sociales et de la destinée morale du peuple, le gouvernement impérial, consé-

(1) Discours prononcé par le ministre de l'instniction puolique et des cultes à la distribution des prix du Concours général (9 août 1858).

quent avec son caractère initiateur, maintenait TÉtat enseignant, l'Université debout, tout en faisant progresser les idées religieuses dans les lycées, et en y appelant la bienfaisante intervention de l'épiscopat. Il professait en même temps l'horreur de Tespritde système, ne voulant pas que les sciences fussent négligées au profit exclusif des lettres. Il accordait une égale part de puissance à ce double levier qui soulève le monde.

« Grâce à Dieu, articulait-il, le monde physique n'a pas tué le monde intellectuel, et l'harmonie qui les unit n'est pas rompue. »

Elle était sur le point de se briser, avouons-le, et rendons grâce aux sages inspirations qui ont éloigné le désastre imminent qui eût diminué nos -forces nationales et altéré le çran(l caractère de la France.

M. ROULAl^D 49

Mais ce qui complète, à notre sens, cette théorie si neuve et si consolante de l'enseignement, telle que la comprit M. Rouland, inspiré par les vues générales de l'Empereur, c'est une sollicitude pour une classe d'écoliers dont les ministres systématiques et doctoraux du règne de Louis -Philippe, préoccupés, surtout, de produire de petits phénomènes à l'Ecole normale, se souciaient assez peu. Je veux parler des ouvriers.

n existe deux vastes écoles populaires connues sous le nom d'associations Polytechnique et Philotechnique. On y enseigne aux ouvriers la géométrie élémentaire, descriptive et appliquée aux arts , l'arithmétique, la langue française, la physique, la chimie, l'algèbre, la géographie, l'hygiène, le dessin, la musique, etc. Des savants, des professeurs célèbres, s'associent à cette bonne œuvre. Chaque année, des prix sont distri-

bués aux élèves Véunis des deux associations.

M. Rouland, loin de dédaigner ces modestes et libres écoles, se plaît à présider leurs séances annuelles. Son cœur aime le peuple, et cette affection, qu'on lit dans ses yeux, passe dans ses paroles, quand, face à face avec cinq ou six mille ouvriers réunis dans Tenceinte du Cirque Napoléon, il leur dit quelquesunes de ces fortes et excellentes vérités sociales qu'il se plaît à formuler. Son langage, clair et coloré, plaît aux masses, et c'est peut-être au milieu de ces braves et bons prolétaires que M. Rouland a recueilli les plus sincères applaudissements qui aient salué sa parole.

Dans ces discours,* qui ne figurent point, — par la réserve, sans doute, de celui qui les prononce, — aux colonnes du Moniteur, M. Rouland s'attache à démontrer le lien puissant qui fait in-

séparables l'ouvrier et le savant. Il ne craint pas d'articuler ce mot de solidarité dont on a fait abus, et il en réchauffe l'âme de ceux qui pourraient se croire oubliés ou dédaignés. Il les rassure, leur prouve que la société n'est point une marâtre pour ceux qui souffrent ; il leur montre dans tant de généreuses institutions, créées ou développées par le gouvernement impérial, la preuve que la fraternité chrétienne est largement comprise et pratiquée de nos jours, et prend, d'année en année, une extension plus grande. Il les adjure de garder la foi de leurs pères, de respecter les lois, d'avoir confiance dans le génie tutélaire de l'Empereur, qui porte aux classes laborieuses une si profonde affection.

»« Dieu, leur dit-il, a condamné les hommes aux inégalités naturelles et à toutes celles qui dépendent de Içurs fai-

as M". ROULAND

blesses et de leurs fautes. Mais le temps n'est plus des inégalités conventionnelles qui perpétuaient le conquérant et le vaincu sur le sol d'une même patrie. La loi les a effacées, et cette loi d'égalité civile est plus* que jamais vivifiée par

l'assentiment universel Ouvriers!

comptez sur les hommes dévoués qui se pressent à mes côtés, qui prodiguent leur temps, leur peine et toutes les forces de leur âme à faire de vous des travailleurs instruits, de dignes pères de famille et d'estimables citoyens ; comptez-les avec votre cœur et dites-moi si la société vous méconnaît et vous oublie (l)î »

L'année suivante, dans un discours aux mêmes associations, il revenait sur

(1) Discoara de M. Rouland^ ministre de l'instruction publique, »la distribution des prix des associations Polytechnique et Fhilotechnique , le 31 janvier 1858.

le principe chrétien de Tégalité, souhaitant que sa présence fut un témoignage vivant des sympathies qui unissent toutes les classes de la société.

Il comparait ensuite la vanité, limpuissance des utopies qui prétendent réaliser dans une constitution le honheur du genre humain, aux grands principes chrétiens dont le développement conduit sûrement les nations dans les voies de la justice et de la mutuelle assistance, et dont les formules peuvent se résumer d'un mot : « Aimez-vous les uns les autres. »

y Demandez, ajoutait-il, à l'humanité, ainsi convertie au spiritualisme le plus pur, ce qu'elle doit faire pour le maintien de l'ordre mçral et le respect de l'équité naturelle. — Elle vous répondra : que le riche aide le pauvre; — que le savant instruise l'ignorant; — que le maître traite bien le serviteur;

54 M. ROULàND

mais elle ajoutera aussi : que le souvenir du bienfait reste dans le cœur de l'obligé et que nul ne porte atteinte, à peinç de sacrilège, aux lois et au repos de son pays. »

Nous avons insisté sur ces discours aux ouvriers, peu connus du public, mais qui ont porté fruit dans les classes laborieuses, parce qu*ils ont le mérite de compléter le portrait moral que nous traçons, et de donner, des sentiments et des idées qui dirigent le gouvernement impérial, une des plus belles expressions que nous ayons rencontrées.

Dans le voyage que M. Rouland fit en Bretagne, en juin 1859, dans les paroles qu'il prononça en septembre au banquet qui lui fut offert à Dieppe, nous retrouvons le même ordre d'idées, exprimées dans ce même langage clair, éloquent et souvent même d'une forme

littéraire digne des maîtres dans l'art d'écrire.

Nous ne suivrons pas le ministre dans les détails de ses actes administratifs.

En résumé, ces actes ont eu pour conséquence de ramener vers l'École normale supérieure un plus grand nombre d'aspirants*, de rassurer les familles sur la mesure équitable des épreuves du baccalauréat, de rétablir l'agrégation pour les classes de grammaire, d'amener les esprits à des transaction^; nécessaires sur le système d'enseignement. On doit encore à M. Rouland de notables améliorations dans la constitution de la mission permanente connue sous le nom à! École cC Athènes (1). Une nouvelle organisation du comité historique institué près du ministère de l'instruction publi-

(1) Voir la Circulaire du 30 juin 1859 aux reotenrB d'académie.

que a permis de rattacher à ce ministère Taction éparse des sociétés savantes , par le moyen d'une société centrale qui imprime à ces associations une impulsion qui n'a rien de blessant pour leur susceptibilité et unit intellectuellement ^es provinces à la capitale (1).

Avant l'administration de M. Rouland, la Bibliothèque impériale était une sorte de forteresse féodale sans contrôle sérieux, et dont chaque chef de sei^vice ressemblait à de hauts barons du vieux temps. L'administration et la direction de cette bibliothèque a été, de la part de M. Rouland, l'objet d'une sorte d'enquête et d'un rapport à l'Empereur, qui fut suivi d'un décret instituant l'unité de direction, la bonne répartition du budget, l'incompatibilité de fonctions quelconques avec un emploi à la Bibliothèque.

(1) Circulaire confidentielle da 29 mars 1858.

La durée des séances fut portée de cinq à six heures, et, pendant les vacances, un service intérimaire permit de laisser ouvert ce vaste laboratoire de la pensée.

Le public parisien, celui de la province et de l'étranger surtout, seront reconnaissants à M. Rouland de ses innovations (1).

En ce qui concerne l'administration des cultes, la sollicitude de M. Rouland n'a pas été moins vive. Parmi les actes concernant les cultes, il en est quelques-uns qui nous témoignent de l'égale sollicitude de M. Rouland pour les deux branches de son administration. Ainsi, tandis qu'il songeait à améliorer le sort des inspecteurs primaires (2), il songeait à élever les salaires du haut et du bas clergé.

Le 28 décembre 1857, le traitement des

(1) Décret du U juiUet 1858.

(2) Décret du 21 juin 1858.

évêques fut porté de 12,000 à 15,000 fr.

S(îrait-ce là ce que Mgr Dupanloup a]>piîlle retourner au pain noir et aux (Mitn combes 1 Le traitement des chanoines fut porté de 1500 à 1600 francs (2 a<)ùt 1858) ; et, ce qui vaut mieux, A notre avis, le minimum du traitejncnt des desservants fut élevé de 850 à 900, ce qui, avec le casuel, permet à C(îs modestes et respectables ministies du culte une condition d'existenœ m\ l'eu meilleure.

Il nous reste à parler du- ministre dîins ses relations avec le public, et de l'homme ; car la curiosité du lecteur ne se contente pas à moins.

M. Rouland est un homme de taille moyenne, d'apparence assez robuste, d'une physionomie ferme et franche, l^ieii de plus simple, de plus sincèremont cordial que les manières de ce ministre de l'Empereur. Son accueil est

celui d'un homme bienveillant et rassure la timidité. Nul n'est plus accessible que lui. Les audiences de M. Rouland ne ressemblent pas aux passes d'ombres chinoises où le personnage admis à l'honneur de parler à Son Excellence ne fait, après deux ou trois heures d'attente , que paraître , saluer et disparaître, comme chez Rotomago , n'ayant pu dire le quart de ce qu'il fallait pour se faire comprendre et s'en retournant mécontent de luimême et du gouvernement.

M. Rouland écoute avec attention et patience, répond à loisir et de façon à laisser quelque chose dans l'âme et dans l'esprit de celui auquel il a parlé. On a critiqué la longueur de ses audiences, je ne partage pas l'avis de ces maîtres de l'art. Un ministre n'est point un arracheur de dents qui expédie le j^us de monde possible dans un temps donné. Les au-

diences de M. Rouland, teUes qu'il les donne, honorent celui qui les reçoit, prennent un caractère plus sérieux en même temps que plus affectueux et font aimer le gouvernement de TEmpereur.

Au milieu de cette existence si remplie, si absorbante, une bien petite part reste à la vie individuelle. Moins de personnes envieraient le pouvoir si elles en connaissaient les soucis et les obligations. Cependant, il existe dans Tannée une époque où le ciel lui-même se charge de mettre un frein à Thumaine, activité. La chaleur devient accablante et bientôt, sous l'influence de la température, les transactions se ralentissent.

Les vacances arrivent avec les moissons et les vendanges. Toutes choses alors semblent convier l'homme à quitter les villes et à aller retremper ses forces dans le calme et le repos de la nature.

Les ministres profitent généralement de ce ralentissement des affaires pour s'échapper un à un de Paris, laissant à un collègue le soin d'administrer les affaires urgentes de son département.

Pour M. Rouland, ce jour de départ à la campagne est un jour de fête. Il aime les champs. Avec ce goût profond des hommes qui ont beaucoup étudié et qui s'inquiètent du sort de leurs semblables, les travaux de l'agriculture et l'économie agricole l'intéressent au plus haut point. Vêtu de toile comme un simple partif ulier, il se livre avec passion à ses goûts ru?ti(iues. Le feu prit l'an dernier à une chaumière voisine de son habitation. Son Excellence , dans l'eau jusqu'à mi-jambe , fut des premiers à organiser la chaîne.

Ce dernier trait achève, selon nous, d'indiquer le caractère de l'homme d'État dont nous venons de retracer la car-

rière et d'énumérer les travaux. La goût de la simplicité au milieu de la grandeur:, le culte des affections dômes— tiques au sein des affaires publiques et du mouvement d'idées le plus élevé, telle est, dans son ensemble, la physionomie de ce magistrat, devenu ministre et resté citoyen par les sentiments et la simplicité des mœurs.

FIN

ad^HMÉSKÛÉMW

'. fV H. s

PORTRAITS POLITIQUES ET HISTORIQUES Aa dii-icivreBe lièclc.

M. GUIZaT

PARIS

FERDINAND SARTOBIUS, ÉDITEUR,

9, SOB KAZARINK, d.

PORTRAITS POUTIOVCS ET HiSTORigVCS Al fix-iciTrcBe liècle.

M. GUIZaT

PARIS

FERDINAND SARTOMUS, ÉDITEUR,

9, RUB MAZARINI, i>.

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ËRLIN BT C'i

• Quand la politique eit petite, il est difficile d'en parler, car les mots qu'on lui applique sont trop forts. »

OuizOT.

Les divisions de cette petite étude sont à la f6is bien simples et bien graves. Elles consis* tent à examiner quelle a été la ligne de con-^ duite de M. Guizot à Tintérieur; dans quelle voie il a dirigé la politique extérieure de la France; quelle a été son influence comme écrivain sur les idées françaises ; ^ ee que l'on peut espérer ou craindre dans ravenir

i U. GUIZOT

du parti et de Técole dont il est un des pria* cipâux représentants.

Le canevas biographique servira de toile au tableau qu'il s'agit de tracer.

François-Pierre-Guillaume Guizot est né à Nimes, en HSl, d'une famille protestante.

Son père était avocat. 11 est mort, en 4 794, sur un échafaud politique, et sa veuve, prenant la France en horreur, s'enfuit à Genève avec ses deux enfants.

L'aîné avait sept ans. On le mit au g3rninase. Cétaitun enfant sérieux, âpreàrétode, plus professeur qu'écolier, et gourmé conune un protestant du seizième siècle.

Lorsqu'il vint à Paris, à dix-neuf ans, avec sa pauvreté, son orgueil, son ambition et sa tristesse, l'Empire naissait. Les imaginations étaient absorbées par le spectacle des grands faits «militaires, qui devaient porter si haut la gloire et les malheurs de la France.

M. Guizot vécut un an à l'écart et entra ensuite conune précepteur dans la familière l'ex-résident de Suisse auprès du goavennement français.

Ce diplomate inlrodoisit H. Guizot chez

M. GDIZOT 5

M. Sosrd, où il fit la connaissance de mademoiselle de Meulan, qui devint sa femme cinq ans après. Les grands travailleurs n'ont pas tort de se marier jeunes. M. Guizot en donna la preuve par la publication de plusieurs ouvrages oubliés aujourd'hui, mais qui attestaient une précoce maturité d'esprit.

Ces travaux le firent remarquer de M. de Fontanes, qui l'attacha, en 4812, à l'Université. M. Guizot fut d'abord suppléant, puis titi:daire, de la chaire d'histoire moderne.

En 48U, M. Royer-Collard, dont il était devenu l'ami, le recommanda au ministre de l'intérieur, l'abbé de Montesquieu. Celui-ci confia à M. Guizot les fonctions de secrétaire général.

Nous voici sur le terrain politique.

Les débuts de M. Guizot sur ce vaste terrain ne furent ni heureux, ni brillants. On peut les résumer en peu de mots :

i"" Coopération au projet de loi contre la presse, présenté aux Chambres en 181 4;

T Participation aux travaux du comité de censure sous M. de Fntyssinous;

30 Voyage à Gand ;

i V. GinZOT

i« Secrétariat général som M. Bari)ë*llar* bols.

Cette première phase de la vie publique de M. Guizot, peut être considérée comme me préface peu en harmonie avec sa carrière, à ne la considérer qne par le point de Toe monarchique constitutionnel.

Mais on y remarque ce qu'on a tant de fois reproché au ministre du roi Louis-Philippe ; l'esprit de réaction bien caractérisé dans l'exercice de la censure et dans la loi sur la presse; l'esprit d'intrigue, dans le voyage à Gand.

Un fait peu connu, impossible à constater pour le public, de nature cependant plos grave que Tacte du même genre imputé à M. Paul-Louis Courier , appartient à cette première phase de sa vie publique. Le voici :

Au bas de FActe additionnel, il existe ose tache d*encre. La tache couvre le nom de M. Guizot, et celui-ci est accusé de l'avoir faite lui-même à la rentrée de Louis XVDI.

Cette accusation est formulée dans une remarquable brochure anonyme, selon l'nsage assez général du temps, mais que nous n'bé-

M. GVIZOT 7

sitons pas à attfibtier à M. Holé, ou plutôt à un secrétaire interprète de sa pensée. Elle a été publiée, en iSiS, sous ce titre : le Cabinet du 29 octobre, la Chambre, le proehain ministère. On n'y a pas répondu que je sache.

Au surplus , Vexpédient et Taustérité ne sont pas inconciliables; et ce double caractère est si profondément empreint sur la physionomie de M. Guizot, qu^il a été consacré par des mots trop connus pour être répétés. Ce trait de physionomie, plus ou moins justifié, est devenu historique. L'âge de M. Guizot ne lui permet plus de Teffacer par des actes de chevalerie et de belle humeur, et nulle réfutation n'aurait aujourd'hui la puissance de modifier une opinion aussi accréditée.

Sorti des affaires après l'assassinat du duc de Berry, qui entraîna le gouvernement dans une voie de réaction à outrance, M. Guizot passa aux rangs de l'opposition.

Dégagé du lien qui enchaînait sa pensée, M. Guizot put alors exposer, tels qu'il les conçoit, tes principes de la monarchie cônstitutionneHe.

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PORTRAITS FOLITIQUES ET HISTORIQVCS Al dlix-ieitreBe tiède.

M. GUIZaT

IVIPPOIiTTB |pAfllVXI«i:.E«

PARIS

FERDINAND SARTORIUS, ÉDITEUR

9, *DB ■AZAIIN>,4.

(2 |l« GUIZOT

mirent en mesure de passer de la théorie à la pratique. « Grâces au ;ciel, s'écriait-il, la société humaine n'est pas un champ que vienne exploiter un maître; elle vit d'une autre vie que le mouvement de la matière; elle possède et produit elle-même ses plus sûrs moyens de gouvernement; elle les prête volontiers à qui sait les manier; mais c'est à elle qu'il faut s'adresser pour les obtenir (4). »

Il était impossible de démontrer avec plos de logique, qu'un gouvernement ne repose pas sevdement sur des ministres, des préfets, des maires, des percepteurs et des soldats.

Et malheureusement, cela est trop vrai, à force de répéter que la France est ingouvernable, on a été chercher le principe d'autorité dans l'agent de l'autorité et non dans l'idée dont il ne doit être que l'instrument.

Misérable équivoque! D'où il résulte qu'à telle époque et à tel jour, un gouvernement peut s'imaginer qu'il n'a pas besoin d'autres

(t) D€9 M^tfttu ée gnmermmtnî^ 2* éditioo, page 130.

M. GinzOT 43

moyens, et qu'il peut gouverner sans la possession des esprits, comme un fermier gou^ Verne le sol, avec des valets et des bœufs.

Tout esprit sérieux prendra plaisir à relire des pages où cette maladie mortelle, qu'on pourrait appeler le matérialisme gouvernemental, est combattu avec une force logique qui entraine la conviction. Parlant de ce gouvernement aveuglé par l'écharpe de ses commissaires et les bufïleteries de ses gendarmes, il lui prédit qu'il mourra « de faiblesse au milieu de ses forces, comme Midas de faim au milieu de son or.'»

La prédiction s'est accomplie le t9 juillet 4830.

Cette logique ne fût pas du goût du ministère. Les conseils en politique ne persuadent ordinairement que ceux auxquels ils ne sont pas adressés. Le cours de M. Gulzot lût interdit.

De 4825 à 4830, M. Guizot entreprit la première série des grands travaux historiques qui forment la base la plus solide de sa renommée. Il publia d'abord les Mémoires relatifs à la Révobttion d'Angleterre; ô«ax vo-

H U. GDIZOT

lomes d'une Hîsknre de la Rholuiion d'Jbh gleterre ; sa CoUectUm des Mémoires rékOife à Vancieme Histoire de France ; ses Essais sw l'Histoire de France. Il écrivait en outre des articles pour la Rewie française.

Un malheur domestique le frappa au mi*lieu de cette laborieuse carrière. M"* Guixot mourut. Avant d'expirer, elle donna à son époux la plus haute marque d'affection que le cœur puisse inspirer : elle abjura sa religion pour celle de son mari : elle se fit protestante.

Mais il n'y a pas de halte pour quiconque a livré son existence aux préoccupations de la vie publique. M. Guizot ferma les yeux de cette femme si bien formée par ses talents et ses goûts littéraires, par la toumove genevoise et professorale de son esprit» pour être la compagne d'un homme de lettres el d'un professeur. Il rentra ensuite daoas le mouvement politique.

Quoique le système électoral du règne de Charles X fût encore plus imparfiiit que celui de la monarchie de JntUeC» . le gonremementle trouvait encfure trop largQ pooreee

M. GUIZQT 4&

vues. Il employait, pour en paralyser les effets , toutes les influences dont peut disposer le pouvoir.

Mais Topposition, à cette époque, comprenait combien il est important de tenir pied sur le terrain légal. Elle avait formé, pour sauvegarder Fintégrité du droit électoral et de son exercice, une Société connue sous le nom : de Aide-toi^ le ciel t'aidera.Toutes les notabilités de Topposilion en faisaient partie. On donnait aux Vendanges de Bourgogne des banquets moins démocratiques que ceux de 4847 et 4848, mais qui n'avaient pas moins d'influence sur les esprits.

M. Guizot faisait partie de cette Société qui contribua beaucoup au renversement du ministère Villèle.

Avec le ministère Martignac, M. Guizot rentra dans sa chaire d'histoire et fut envoyé à la chambre par le collège de Lisieux.

La participation de M. Guizot à la révolu^tioQ de Juillet, qui arriva peu de temps après, fut conforme à son caractère tout parlementaire. La rédaction de la protestation des 221 contre les ordonnances lui fut confiée. Mai^

16 M. GDIZOT

déjà le peuple protestait les armes à la maio.

Tandis que le peuple se battait, sous l'éter* nel prétexte et, disons aussi, l'étemelle nécessité du rétablissement de l'ordre, l'opposition se partageait le pouvoir. La grosse part était allouée au duc d'Orléans. Dans le partage, M. Guizot, d'abord ministre provisoire de l'instruction publique, reçut enfin le portefeuille de l'intérieur. La présidence da Conseil écbut à M. Laffitte.

Je n'entreprendrai pas la nomenclatore des divers cabinets qui se succédèrent sons le règne de Louis-Philippe. Ces mots: ministère du 13 mars, ministère du 1 4 octobre, cabinet du 15 avril, etc., qui avaient un sens net et palpitant il y a une quinzaine d'années, n'eu ont plus aujourd'hui.

Ces grandes manœuvres parlementaires, qui avaient pour résultat un changement de ministres, ressemblent aujourd'hui, vues da haut de tant de malheurs et de bouleversements, à des tempêtes dans un verre d'eau.

Le drame de la monarchie de Juillet ent trois chefs de chœurs : MM. Thiers, Mole, Guizot. Tour à tour, dans la chasse aoi por-

M. GUIZOT n

tefeniHes Qui fait le fond le pins clisûr de cet imbroglio, MM. Gnizot, Thiers et Mole triomi^^etit, et le peui^e paya.

Il me suffira donc de dire que M. Golzot sortit du ministère le 43 mars, à la chute du cabinet Laffitte; qu'il y rentra le 44 octobre 4832; en sortit quatre ans après, le 45 avril; y rentra le 29 octobre 4844 , cette fois avec la présidence du Conseil et le portefeuille des affaires étrangères, c'est-à-dûre avec une double action intérieure et extérieure.

Hélas 1 il faut bien le dire, cette opposition de la Restauration, si sage, si éclairée, si habile, dont j'ai fait plus haut l'éloge, avait bien vite trompé les espérances dupays.Elle avait bien vite mérité ce nom flétrissant de comédie de gtitnze ans qui lui fut inflligé. M. Guizot nefit pas exception dans ce nau * frage universel. Il s'engagea, au contraire, dans un système capable de faire regretter le temps où Charles X, aveuglé, mais loyal, attaquait de front les aspirations du pays, le blessait, mais ne le démoralisait pas.

Dans les sept années de pouvoir pestait

48 M. GDIZOT

lesquelles M. Guizota conduit à grandes guidés le char de la monarchie de Juillet yers rabîme, il a démenti tous les principes répandus dans ses premiers écrits.

: Lui qui reprochait jadis au gouyernement de trop compter sur les moyens matériels dont il dispose, et de s'imaginer que le pouvoir peut se suffire à lui-même, tomba précisément dans la même erreur, ou, pour parler plus clairement, dans le même parti pris.

^ J'ai parlé plus haut de cette maladie des États qu^on pourrait nommer matériaiisme gouvernemental.

Mais le matérialisme gouvernemental peat se produire de deux manières : soit comme en Autriehe et à.Naples, par Tabus de la force, par la compression des idées sous le despotisme militaire et administratif, soit par la corruption des consciences, comme on Ta vu en France sous le règne de Lonis- Philippe.

, Le premier de ces moyens est plus bralil que le second; mais en même temps pins sincère.

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Le second est plus doux, plus tolérabfe; mais son influence sur les mœurs et le caractère des nations est peut-être plus perûicieuse que celle du premier.

L'un révolte les esprits et entretient le patriotisme par rindignatlon, par la colère et par la haine contre la tyrannie;

L'autre affaiblitles vertus civiques, amollit les âmes, fait prédominer Tintérêt sur le devoir, substitue insensiblement la passion des richesses à celle de Fhonneur, le règne des sensations au règne des sentiments.

Ce fut ce dernier matéralisme gouvernemental que M. Guizot érigea en système^ et dont il fit, durant sept mortelles années, Fapplication.

Lui qui avait sévèrement raillé la Restauration de sa foi dans le réseau administratif, on leTit avec une activité puérile, obtuse, s'efforcer de transformer en agents ^ le corps électoral tout entier.

Je l'ai dit ailleurs et je crains de ne m'ètre pas trompé, M. Guizot. malgré l'incontestable mérite de son œuvre littéraire, malgré l'art qa'ildéploya à la tribune> malgré Fanis-

t^ë de 3on attitude daas la vie, n'eut que les apparences d'un caractère supéri^ir. J'ai beau retourner en tous sens c^te poUtiqne singulière qai domina les sept dernières années du règne de Louis-Pbilippe, il m^est impossible d'en saisir YiéU»,

Disons-le sans amertuine, ma» ayoe la mâle franchise de Thisloire, la posseasion da pouvoir fut le mobile dcmûnant de cette po* litique malérialiste et athée.

Û. Guizot s'y <»'amponna ayec Impudeur.

Le dédain de la forme masqua mal la vulgarité du f(md. Les grands airs de tribune ne trompèrent que les gens superficiels. Les usa^3 parlementaires furent Ti<4és par ce ministre, plus attaché à son portefeoitte qu'aux doctrines de toute sa vie. D geuvova unmMSteni sans majorité, ioiguant ainsi le naianvais goûi au is^pris des principes sur lesquels p^étâBdait reposer la UMmarebie de Juillet.

fcjne m'étendrai pas sur le rôle de M. finix«t i riuiécieur. ù Révolution ie Février, en sfiiant fesiwiMKlft sotàéy^înm^m^^ nmenéàla sucfaiee toutes ests înlquitfs. Le

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mal était proloAd, ^m pérAîcieax ({q'oû ne satamît retprîmér.

- M. Guizût y avait contribué plas que î<m autre. On n'a pas oublié les honteux marcfiés qui, dîaque jour, dans Tofficlne de son chçf ûé eabinet M. Génie, se passaient au mépris ûû la morale publique.

Ce n'est pas que les idées aient manqué à M. Guizot. La première partie de sa eairfère de publiciste prouve, au contraire, la fécondité de son esprit. Mais pour gouverner avec des Idées, il faut la foi et la conscience.

M. Gui2ot n'eut ni Tune ni l'autre.

Arrivé au pouvoir, il fit comme un capitaine qui jette son chargement à la mer : il abandonna les idées et navigua sans fret, pour le plaisir de la promenade, pour le goût de la manœuvre. Il fit, ce qu'on nomme en esthétique, de fart powr Vari.

A défaut d'idées, il adopta un système; système simple, rigoureux comme une loi draeonatoBue, régulier comme une addition.

De quoi s'agissait-il, éâ effet, dès le momest ôti les idées et les principes n'entraient plus dans les préoccupations du pouvoir? Il

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ne s'agissait que de yivre au jour le jour , le plus longtemps possible, comme des incma- Mes qui ne comptent la vie que par sensatioiis.

Pour vivre; de quoi avait-on besoin?

De deux choses seulement, oïl du moins M. Guizot le croyait, deux choses fort simples : la majorité au dedans et la paix au dehors.

Pour l'intérieur, M. Guizot fit un calcul approximatif du nombre des électeurs, d^une part, et, d'autre part, de celui des emplois, privilèges, décorations annuelles, promotions, etc. £t il se dit : « Avec ceci, je soumettrai cela. »

Dans ce rêve fantastique, absurde, d*une àme desséchée, d'une intelligence saoule d'elle-même, dans cette illusion de la désillusion, M. Guizot s'imagina qu'avec le temps, les deux cent vingt-deux mille électeurs mis en possession des emplois, des privilèges, des faveurs, deviendraient les compUces du système, et que lui, Guiiot, gouvernerait à vie ce beau pays de France, mènerait de front la gloire vaniteuse des

lettrés, réxerciee de la ptiissance, et s'éteint drait au poavoir comme les ministres de Tancienne monarchie.

Quel songe dans la tête d'un homme qui avait employé la moitié de sa Vie à expliquer et à préconiser les principes du gouvernement représentatif! Il est juste d'ajouter pourtant que Texistehce politique de certains grands ministres anglais, comme M. Pitt, par exemple (moins le torysme), dut contribuer à. cette illusion. Mais M. Guizot oubliait que la France est une démocratie.

En dehors du corps électoral, si mesquin, si pauvre^ pour une nation de trente-six millions d'habitants, restait la nation elle-même.

Mais qu'importait à M. Guizot la nation française? En quoi son système anthrôpo- Qiorphique, agissant uniquement sur ce qu'on nommait dans le langage ministériel dû temps la mcuiêre électorale, avait-il à se préoccuper des éléments étrangers à cette matière? .

La nation exclue de l'exercice de la vie publique, ne donnait pas de majorité parlementaire. Quelle satisfaction morale ou phy-

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siqOA le sysièœe avait^il besoin de loi dft»oec? Aucune, pui«|a'il n*svak ries i en recevoir.

RestaH tout au plus; la crainte ée cet élé* meut colossal et politt<|Bement inerte qui pouvait 8*insurg^r, essayer de vivre de sa vie propre et de se â^arrasser de son gouvernement. Ceci ne regardait pas un grand nnnistre comme se figurait être AL Guixot. C'était Taflaire de la police, des gendarmes, des soldats, des gardes nationaux préoccupés du salut de leurs boutiques.

Sur ce terrain, M. Guizot ne descendait pas des hauteurs de ce dédain dont il s'en, veloppait comme d'un manteau pour mieux cacher la misère de son système et le dessèchement de ses facultés morales.

Il traitait la nation de haut, avec des airs de philosophe supérieur aux vulgarités sentimentales, et avec des axiomes de politique transcendante comme Machiavel et M . ^ Maistre. « Le travail pénible, répugnant et mal rétribué, est pour le peuple un frein nécessaire, » articulaH-il.

Le frein et voilà tout. N'étah-ce pas l'e^

semiel? QQ'Importàh à M. Giilsot le resté, puisqu'on dTait rompu d'Makivement «Vec les idées et qu'il ne s'agissait plus que du fait gouvernemental ?

Le frein de la misère, de la soufi^ance et de l'ignorance, sans doute,^ puisque l'ignorance est la source de toutes les misères, c'estainsi que M. Guizot répondait aux imposantes et délicates questions soulevées par le génie charitable et chrétien de la démocratie française.

L'implaeâbilité de M. de Mais^e et les roueries de spadassin du grand patriote italien Machiavel, qui se fait poignard et poison pour sauver la patrie, voilà ce que M. Guizot, que n'effraie point ces monstrueux paradoxes enfantés par des causes perdues, voilà ce que l'historien de la France et de l'Angleterre, le publiciste familiarisé avec les idées pratiques du dix-neuvième siècle, trouve de mieux dans l'arsenal de la

Telles <mt été, à l'intérieijff, le système et les doctrines de l'homme qui, vingt années auparavant, plaçait au premier rang desopinions nationales de la France, réalité,

kk souveraineté du |)efiple, l'aboUtùm des ciatsificatims et des privilèges^ et qui expliquait et approuvait cet axiome : « Le gouyernement est un serviteur qu'il ne faut recevoir qu'à deux conditions, savoii*: qu'il agira peu, sera humble, et prendra sa charge aa rabais (0- »

Passons à Textérieur.

Dans le système de M. Guizot, rextérienr n'était qu'une négation.

Que demandait, .en effet, M. Guizot aux peuples de l'Europe ? •=- La paix, rien qœ la paix.

Conuné, en effet, les nations ne pouvaient rien dans ) la question électorale; qu'elles ne donnaient point les majorités parlementaires; que rexpansion des idées françaises importait peu à un ministre qui avait rompa avec les idées ; que la prospérité commerciale du pays, les questions douanières et internationales intéressaient peu Thomme d'État qui regardait la misère conune on frein; comme l'honneur du pavillon n'est

(1) D«$ Meyens de gouvernement^ etc., p. 142*

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gaère compatible avec un matérialisme gouvernemental basé snr la corruption ; — la paix, à tout prix, devint le dernier mot de la pensée de M. Guizot.

Pour la première fois peut-être on vit un ministre dés affaires étrangères tout. occupé des choses de Tintérieur et pour qui Textérieor était tout à fait secondaire.

Dans la théorie de i^art pour fart^ que M. Guizot appliquait à la politique, Texterieur était un simple ornement d'homme d'État.

Nous sommes trop bien informés des précédents du ministère des affaires étrangères de France, pour commettre Finjustice de mettre au passif de M. Guizot tout ce qu'ils peuvent avoir de fâcheux.

Quelques-uns de ces précédents remontent à l'origine du dix-neuvième siècle, et la question d'Orient, notamment, en est toute chargée.

La politique extérieure du règne de Louis- Philippe a beaucoup aggravé ce passif. Mais quand M. Guizot arriva aux affaires^ le plus fort était fait. Le duc de Broglie, dès 1833,

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