‹ Les frères PéreireChapitre 7 sur 10 · VIC.HELET bS · texte numérisé non relu

VIC.HELET bS

années » qu'elle a vécu. Si je ne me sentais arrêté par un respect de galant homme devant la majesté des choses du logis, quel charme j'éprouverais à raconter la joie d'un savant, d'un poêle, épousant une femme à Tesprit cultivé, ayant pourtant les goûts rustiques (ses frères la nommaient la bergère). Comme il s'y connaissait bien, en allant prendre femme si près de la nature !

La femme qu'il venait d'épouser était en même temps un pauvre oiseau battu par la tempête. Dans ce mariage elle retrouva « le cœur et les bras paternels. »

Mariés, ils s'en allèrent aux champs. Elle — ^je ne puis me résoudre à dire prosaïquement madame Hichelet — Elle était souffrante. La nature est le seul médecin de ceux qui ont longtemps vécu près d'elle.

Ils s'en allèrent habiter près de Nantes, sur une colline en face de la mer, une grande villa abandonnée, déserte.

C'est là, au milieu des fleurs, des bêtes et de la verdure, pendant les tiédeurs du soleil d'été, sous les doux rayons de la lune de miel.

S6 MICIIELET

que fui conçu el couvé cet œuf dont est sorti YOiseau, C'est Tenfant délicat et charmaiit qu'ils firent ensemble.

Pour tout dire, le bi-ave Lorrain Toussenel sera passé par là. Il leur aura tourné la tête avec ses oiseaux si spirituels. Chasseur, 91* jnable à faire aimer la vie rien qu'en vopnt sa figure colorée d*un sang généreux» Toussenel, qui cause en bonhomme, mais d'une force d'enlramement rare, les aura remorqués dans sa voie.

Je dis sa voie, je devrais plutôt dire la rae que le caprice public lui impose sans doute, car Toussenel a écrit un livre bien autrement viril que Tesprit des bétes, un livre auquel l'agiotage enragé de ce temps prête chaque jour une nouvelle actualité. Ce livre s'appelle: Les Juifs rois de Vépaque.

Jetez un regard sur le dessous des affaires contemporaines, et vous verrez avec épouvante que l'idée de Toussenel n'est pas un rêvé.

Ce voyageur laissa chez ses hôtes de lavilb abandonnée une forte impression. On la re-

trouve souvent dans les pages de VOiseau.

Mais peut-êlre, en y songeant bien, n'est-ce pas au passage de M. Toussenel au foyer de M. Michelet qu'il faut attribuer lorigine de ce livre : YOiseau.

Les personnes qui ont lu les ouvrages de l'illustre professeur savent combien son esprit se préoccupe delà légende et du symbole. On n*ignore même pas que, si c'est là un des charmes de Técole, c'en est aussi le défaut.

V Oiseau a peut-êlre une origine plus haute et une signification symbolique.

Il est mélancolique et doux comme le chant d'un captif.

Dans les notes presque intimes et confidentielles qui servent d'entrée en matière à ce livre» Âf. Hichelet laisse échapper cette plainte : « Le temps pèse, la vie, le travail, les violentes péripéties de ce temps, la dispersion d'un monde d'intelligence où nous vécâmeset auquel rien n'a succédé... ^)

Plus loin ii ajoute :

58 JIICHBLET

« Nous, quoi que nous ayons perdu, nous demandons autre chose que des larmes à la solitude, autre chose que le diclame qui adoucit les cœurs blessés. Nous y cherchions un cordial pour marcher toujours en avant, une goutte des sources intarissables, une force nouvelle, et des ailes ! »

Des ailes! entendez-vous, lecteur?

El jusqu'au fronlispice du livre, à cette place où, dans une épigraphe, Tauteur résume le sens profond de sa pensée, cherchez, vous ne trouverez qu un mot, un seul mot signé Rûckert, et ce mot, c'est encore : « Des ailes ! »

Des ailes pour remonter à Dieu et fuir les tristesses de la terre, des ailes pour gagner ces vastes cieux où règne dans l'éternelle solitude rinfmie liberté!

Je ne sais si je me trompe, mais ce livre, VOiseau, sorti de la plume de Michelet, n^est pas autre chose qu'uu symbole comme les affectionne ce doux et illustre penseur, c'est une ode à la liberté.

C'est encore, si vous le voulez bien, une

protestation de Fldée contre la Force. Écoutez plutôt ce passage.

(( Donc l'aigle est détrôné ici, le rossignol intronisé. Dans le crescendo moral où va l'oiseau se formant peu à peu, la cime et le point suprême se trouvent naturellement, non dans une force brutale, si aisément dépassée par rhomme, mais dans une puissance d'art, de cœur et d'aspiration où l'homme n'a pas atteint, et qui, par delà ce monde, le transporte par moment dans les mondes ultérieurs . j»

Son dernier mot est celui-ci :

« Ce livre est fort de tendresse et de foi. »

Selon nous, après avoir lu V Oiseau, on ne peut plus dire à M. Hichelet maître, mais on a envie de devenir son ami.

Il semble que ceux-là qui vivent dans le voisinage de cet homme de cœur doivent sentir quelque cliose de la chaleur de son âme et s'en trouver réconfortés.

Il y a deux choses puissantes contre les misères et les tristesses de la vie : c'est un beau soleil au ciel et ici- bas la parole d'un homme honnête et affectueux.

60 HICUELET

On aimerait à élre le Trèrc de ce gahnt homme, quelque séparé qu*on pût être de lui par tel ou (el point de vue philosophique oa politique...

Mais nous voici bien loin du collège Rollio, de rÉcoIe normale, de T histoire romaine et du Collège de France !

Je n'ai pas dit, il est vrai, qu'au 2 décembre H. Michelet dut quitter, pour refus de serment, sa place aux archives du fvyaume^ à laquelle il tenait beaucoup. C'est ainsi que M. Michelet, qui jusqu'alors avait fui le terrain de la politique, devient par ce fait homme politique, homme de parti, et peut prendre place dans celte galerie exclusive.

Déjà, d*aillcurs, sous le règne de Louis-Philippe, renseignement du Collège de France avait pris par certaines bouches un caractère extra-professoral. Je sens combien il est difficile de limiter la |)ensèe du professeur, mais je me demande d'un autre côté s'il n'j a pas un danger réel à créer ainsi dans rÉut une sorte d'État qui peut quelquefois enlever ou au gouvernement de fait, on i h

MICHELET &i

libre pensée, le gouvernement des esprits.

J'inclinerais plus volontiers, je lavoue, vers rUniversité que vers ]es jésuites; mais, épris avant tout de Tunilé, je ne puis souiïrir la pensée des institutions qui peuvent en troubler rharmonie.

Il me semble que ce haut enseignement est un danger. Je crois, d'ailleurs, qu'il appartient à la libre expansion du génie et ne doit pas s'exercer par délégation odîcielle.

Nul n a plus de sympathie que moi pour le talent si vivant de M. Michelet, d'admirution pour la haute pensée de M. Quinet, de répugnance pour les doctrines de M. Guizot.

Mais, les conrondant un instant les uns et les autres par le caractère professoral, je dis que de tels professeui-s parlant du haut de la chaire du Collège de France peuvent devenir un embarras, absolument comme les jésuites.

Il y a des choses qu'on n'enseigne pas, c'est la foi religieuse, l'opinion {lolitique, la pbilosopliie et la morale. Tout cela appartient à réducation de la famille et au libre travail de l'esprit sur lui-même.

6S MICHËLET

Le peuple ne s'y est pas trompé. U a enlevé à sa chaire H. Quinet pour en faire un représenlaut et un colonel de la garde nationale. Le lendemain du 2 décembre^ lorsqu'il fut question des élections au Corps législalif, si la démocratie n'avait, à tort, selon nous, refusé le terrain électoral, elle eût nommé H. Hichelet. Son nom coorul alors, il m'en souvient, les quartiers popalaires.

Le bon sens du peuple se manifeste ainsi sans se formuler. Nommer députés de tds hommes, c'était dire : Ce ne sont plus des professeurs, ce sont des politiques.

Il a exprimé le même sentiment à Téganl des avocats, médecins» artistes, romander», poêles, ouvriers^ qui désertaient leur profession pour aborder cette haute splière qui ré- • sume à la fois toutes les sciences et tous les arts : la politique.

En reconstituant renseignement public, l'empereur Napoléon I" n'eut pas seolemeot en vue de rallier le génie de la France éparpillé par vingt années de guerres et de Rétro

HIGHELET 63

luUon, il songeait aussi à créer un moyen de gouvernement.

11 n'a jamais compris la littérature, à moins qu'à Texemple de Corneille et de Bossuet elle n* entrât « à pleines voiles d'obéissance dans l'ordre établi. »

Qu'est-ce donc lorsqu'il s*agit d'une chaire publique créée par l'État?

Que peut être à ces conditions la liberté de renseignement du collège de France?

Quelle garantie d'indépendance le public peut-il espérer d'un professeur qui émarge au budget?

MM. Hichelet et Qainet ne sont-ils pas des preuves vivantes que l'indépendance de cet enseignement n'est qu'une fiction?

Lorsqu'il ne s'agit que de grec et de latin, de géométrie et de physique, de littérature élémentaire et de philosophie scolastique, rien de mieux. Un diplôme universitaire suffit aux garanties publiques.

Hais l'enseignement du Collège de France est tout autre chose. Il s'adresse aux facultés les pins délicates et les plus élevées de la jeu-

64 NiCHELET

nesse. Il pénètre jusque dans les profondeurs de 1 ame.

Ici je ne reconnais ni expert, ni gradué, ni patenté.

Ou le professeur devient un instrument de gouvernement et n'offre aucune garantie sérieuse,

Ou il crée un État dans TEtat et devient un danger public.

La conclusion est facile à tirer.

FIN

■U^tlE rmAMCAlSK (1S48-185%), par M. Bip.

€a5tillc, se vend chei Hartinon, 14, nie de GrenaUfr- SaiDUHoDoré. Pour recevoir cet ouvrage, qui forme 4 bcaos .volumes in -8*, envoyer à Tordre de H. IkrUnon on man* dat de 20 fr. sur la poste.

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VA t oj n.v Vi-iî:

fORTRAITS HISTORIQUES Al tfix-MKTreae lihic.

U. É. DE GIBARDIN.

PARIS

FERDINAND SARTORIUS, ÉDITEUR

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PORTRAITS HISTORIQUES Al dii-itBYicBe liielc.

U. Ë. DE GIBARDIN.

PARIS

FERDINAND SARTORIUS, ÉDITEUR

9, BUK MAZARinS, 9*

PARIS

IWPBIMERIE DE L: TINTEPaiN ET Cf, RITE K«-DKS-BOKfi-EXrAKTS, 8.

M. EMILE DE 6IRARDIN.

« Saches gré à toi a4t«r« sairesde t'ardeur mémey de la fiolence et do nombre de leurs attaques.»

[Plaidoyer de M* Paillet, en 1858).

Dans son enfance» M. de Girardin avaU pour précepteur un ancien officier, revenu perclus de la campagne de Russie, M. Darel.

M. de Girardin venait d'entrer dans sa douzième année, lorsqu'il adressa un jour à son précepteur 1^ requête suivante :

— « Monsieur, je voudrais avoir des épe* rons. »

-- « Des éperons I Et pourquoi faire? »

4 M. ÉÏIILE DE GIRARDIN

— « Pour faire du bruity répliqua l'enfant. »

Voilà, certes, une vocation bien décidée et qui, pour se manifester, n'attend pas le nombre des années. Faire du bruit a été, en effet, une des préoccupations les plus impérieuses de l'imagination de M. de Girardio.

Nous ne lui en faisons pas un crime, carie désir de faire du bruit entre toujours, plus ou moins, dans la pensée de quiconque touche à la yie publique, à la littérature et à Fart. Comment une individualité quelconque parviendrait-elle à se produire par le silence?

On sait que l'époque de la naissance de * M. de Girardin fut enveloppée d'un mystère.

Ces faits, connus du public, ont été examinés eu 4834, dans l'enquête de la Chambre des députés. Cependant M. de Girardin pa« raît être né à Paris, le 22 juin 1806. L'acte de naissance qui lui donnait subrepticemeDi le nom d^Emile Lamolhe, sans parents connus, et le fait naître en Suisse, est un acte supposé.

11 n'eût pas été nécessaire de rappeler cet

M. ÉMFLE DE GIHARDIN 5

incident romanesque pour tracer un portrait, si cet incident n'avait pas exercé, selon nous, une influence déterminante sur les idées morales de M. Emile de Girardin.

L'acte réel donnait pour mère à M. de Girardin une demoiselle Lamothe,lingère, fille d'un sieur Lamothe, demeurant au Mans.

Derrière l'obscure lingère se cacliaitla véritable mère de M. de Girardin, madame Dupuy, femme d'un conseiller à la Cour royale de Paris. Son père était le comte Alexandre de Girardin, général et grand-veneur sous Cbarles X. Victime de la faute de ses parents, M. de Girardin n'a pas connu la douceur des caresses d'une mère. Son père l'a reconnu en 1837, en présence d'une commission de la Chambre des députés. Mais il était homme, alors. Il était trop tard pour retourner par les sentiers de l'adolescence.

On ne retrouve pas les émotions éprouvées; on ne reprend pas les larmes répandues.

La dernière édition de VÉmile, petit livre publié pour la première fois par M. de Girardin, en 1827, contient un avis au lecteur où je remarque cette phrase : « Les faits ra-

contés sont supposés, mais les impressions décrites sont vraies. » Emile, c*est l'enfant adultérin racontant à une femme aimée le malheur de sa naissance, ses regrets, ses hontes, son désespoir. C'est encore, selon l'expression de M. de Chateaubriand, l'histoire d'un malheureux qui cause avec luimême.

( « J'ignore, dit Emile à Mathilde, si la piété filiale est le plus vif des sentiments, mais je doute qu'il y ait des maux plos affreux que cet isolement au milieu de la foule, et que ce silence au milieu du brait.

« Uno famille est une patrie dans la patrie, et lors même qu'il est admis dans la société, l'homme né sans parents semble encore s'y être glissé furtivement ; qu*il dé* tourne la tête quand on demandera son nom, s'il craint de rencontrer le regard involontaire du mépris ou le sourire prémédité da dédain.*

« A l'âge où les facultés sont usées, o^ une expérience stérile détruit les plus douces illusions, l'homme, en société, avec son égoïsme, peut rechercher l'isolement et s'y

complaire ; mais à vingt ans les affections qu'il faut comprimer sent une fosse où Ton est enterré vivant.

« L'homme jeté dans la vie sans parents naît dans le monde sans place précise. Qui recevra ses premières caresses? une nourrice mercenaire qui ne les lui rendra pas; et lorsqu'il entendra retentir autour de lui le nom de père et qu'il demandera le nom du sien, que lui répondra- t-on? Vous n'en avez pas ; il n*a pas daigné vous avouer : fils adaltérin , la loi flétrit votre naissance et vous condamne à des travaux manuels qu*elle prescrit. »

a Grand Dieu! n'est-ce point assez du tourment d'aimer sans pouvoir satisfaire cet impérieux besoin de rame? Je l'ai ressenti, Mathilde, cet affreux supplice, et plus je souffrais de l'abandon de mes parents, plus mon imagination se plaisait à me les représenter recevant les soins , les caresses qu'il m'eût été si doux de leur prodiguer, car un sentiment appelle un sentiment. Vous plaindrez cet infortuné abandonné dès sa naissance, dont l'amour filial, heurté dès son

s M. ÊMILB DE GinARDIN

premier élan, ne saisit dans ses étreintes qu'an regret déchirant. Le cri d'instinct de son jeune cœur réclamant des parents qui Tabandonnent, invoquant comme des bienfaits la tendresse et les soins qu'ils lui doivent, le en de la nature est resté sans réponse et s'est perdu dans le silence.

« Je le sais, Mathilde, lerécitd'une grande infortune intéresse l'imagination, mais le récit de nos chagrins la fatigue, etsije vous entretiens de mes monotones soufibanees, c'est moins pour distraire votre esprit que pour préserver votre cœur des entraînements et des périls à l'épreuve desquels il sera mis.

« Pai fait du malheur de ma naissance la méditation de toute ma vie. Jusqu'à ce Jour, tous les Jours que Je compte se sont écoulés sans fruits : ainsi la Jeune plante qui végète à l'ombre dépérit sans donner de fleurs.»

Dans ce petit livre semble s'être épuisée toute la part de sentiment que M. de Girardin devait donner à la vie. Il semblerait que, après avoir écrit ce petit livre trempé de lar-

mes amères, brûlantes, larmes solitaires qae rien-n'adoucii, il ait essuyé ses yeux et que la source des pleurs se soit en lui tarie pour toujours. Le reste de sa vie appartiendra à la lutte, à la fortune et à ses retours, au noble jeu des idées et à ses péripéties. Mais du milieu de cette militante existence où Tintelligence absorbe Thomme tout entier, rien qui trahira le cœur. Bat-il encore? Sous le triple sceau qui scelle le secret de son existence, est'il encore accessible aux émotions tendres, aux déchirements de la douleur, aux émotiins de la joie, c'est ce qu'ignore le public.

L'enfant aldultérln s'est posé vis à-vis de la société, si cruelle contre les déclassés, comme un duelliste sur le terrain. Le paria révolté s'est dit : Je saurai conquérir la place que la loi me refuse. J'aurai la gloire, la fortune, la puissance. Comme ces soldats de la République, partis des rangs les plus obscurs du peuple, et qui, de leur épée, se firent un chemin jusqu*aux dignités quasiféodales de l'Empire, Emile de Girardin, sans parents, sans fortune, jeté dans un

fO M. EMILE DE GIRARDIN

miliea industriel, prit une plame et se fit jour vers les hautes régions dont il semblait banni par le malheur môme de sa naissance.

Cette première phase de la vie de H. de Girardin, la phase de VÉmile, n'est, à nos yeux, ni la moins Intéressante, ni la moins sympathique. Nous nous y attardons à dessein. « Mathilde, dit Emile au débat du joornal de ses impressions, une yle sans affection languit sans bonheur ; vous le savez, la nature ne m'a pas donné de parents.

« Une santé délicate priva mes premières années de la distraction des jeux, et je connus la tristesse avant de savoir son nom.

« Cest, je crois, en sortant des bras d'one nourrice, que je fus mis en pension; mes souvenirs sont confus, altérés par de longues souffrances que les soins d'une mère n'essayèrent jamais d'abréger. »

La pension d'Emile était une maison de sevrage tenue par une dame Choiseul, dans le quartier du boulevart des Invalides. Pendant sept ou huit ans, son père, alors colonel, et sa mère 9 vinrent l'y voir fartivemeDt.

En 4 8 U le père se maria; les visites cessèrent.

Cest alors qae M. de Girardin fat confié aux soins de M. Darel. Il demeura jusqu'en 1821 chez FancieD officier qui dirigeait son éducation. Les études manquèrent de méthode. Ces sept années s'écoulèrent tristement, sans qu'il entendit parler de ses parents. Ils semblaient l'ayolr oublié, après avoir pourvu par le don d'un modeste capital aux besoins de sa vie.

Cependant, à mesure que les années s'écoulaient, l'enfant abandonné commençait à songer. En voyant les autres enfants entourés des soins et des caresses de leurs parents, il faisait de tristes retours sur sa situation. Il comprenait déjà sans doute cette pensée si bien exprimée : « La famille est une patrie dans la patrie. » Tourmenté du besoin d'aimer, il tendait vainement les bras et les refermait vides sur sa poitrine.

Les triomphes d'écolier n'avaient même aucun attrait pour lui, puisqu'il ne pouvait en faire hommage à l'orgueil d'une mère. Le malheur de sa naissance devenait Tobjet de la méditation de toute sa vie.

Sa santé s'altéra sous Timpression de ces fanestes pensées. M. Darel renvoya chez son père, palefrenier en chef an haras du Pin.

L'air vivifiant de la Normandie, le calme spectacle de ses adoiirahles paysages, rendit la santé an jeune Emile de Girardin. U put revenir à Paris en 4823, c'est-à-dire vers sa dix-huitième année. Ses parents paraissaient ravoh* complètement oublié. Mais son père veillait de loin sur lui, et ce fat sans doute par son influence qu'il entra au cabinet de M. de Senonnes, secrétaire général d6 la maison du roi.

Quelques mois après, M. de Senonnes fut révoqué. M. de Girardin donna sa démission et essaya de se frayer lui-même une carrière. Il entra, en 4824, chez un agent de change. Cet acte influa singulièrement snr sa destinée. M. de Girardin, à qui son isolement fit désirer l'opulence, à un âge où l'amour occupe ordinairement la pensée tont entière, se trouvait sur le vrai terrain de ses aspirations. Il vit spéculer et essaya d*en faire autant.

Ce mélange d'idées amoureuses et de

M. ÉHILE DE GIRARDIN 13

préoccupations de fortane est fréquent dans Y Emile. Il est très-nettement accusé dans le passage suivant du chapitre III :

« A vingt ans, le monde est un tableau dont on n'aperçoit que le vernis brillant; à cet âge, le monde s'était déjà offert à mes yeux tel qu'il est. Il semble que dans ce désert populeux l'isolement soit plus complet et plus pénible que lorsqu'on est seul avec soi-même : retiré et solitaire, je fus plus libre, si ce n'est plus heureux. Un besoin ardent d*aimer entraînait irrésistiblement mon imagination vers des pensées qui la déso* laient; je me complaisais dans le désespérant idéal du sentiment angélique. J'unissais par la plus intime confiance deux êtres doués de qualités nobles et généreuses; je ne leur donnais à tous deux qu'une âme, qu'un désir, qu'une espérance, qu'un regard. Ce tableau ne s'achevait jamais sans qu'une larme, en s'échappant de mes yeux, ramenât mes réflexions sur moi-même et sur le vide de mon pauvre cœur. Cruel retour!

dans cette sorte de délire, je nommais à haute voix ma mère, j'appelais une femme,

U If. EMILE DB GIRAftDIN

mes bras s'oavraieDt avec instinct, se croisaient avec douleur. J'appelais une femme avec une si ferrente naïveté qu'aucune eertainement n'y eût résisté si j'avais pu lui dire : « Je vous aime, » comme je lui aurais dit: «Aimez-moi.» Mais tout est confusion, désordre, dans une existence placée hors la nature par la loi; je n'appartiens à aucune des classes de la société : les classes élevées, où se comptent les générations, où s'accumulent les honneurs, me rejetteraient avec dédain si je tentais de me faire joor parmi elles; le sentiment d'orgueil que donne l'éducation m'éloigne des derniers rangs de cette foule que la misère avilit, que l'ignorance dégrade. Il reste une classe intermédiaire, mais est-il facile de s'y Caire admettre? Là, dans cette classe moyenne, la supériorité n'appartient pas seulement tu mérite, comme le disent hautement les par« tisans de l'égalité : on y conteste, il est vrai, les avantages d'une naissance antique, mais on y accorde tout à l'influence d'une fortune acquise, quelque honteuse qu'en puisse être l'origine. Ces niveleurs qui veu*

lent abattre toas ceux qui s'élèvent au-dessus d'eux , qui déclament avec emphase contre Forgueil d'une ancienne noblesse généreuse et polie qu'ils envient,mais qu'ils n^imitent pas, refoulent avec insolence,dans leur petite vanité, ceux que Tindigence place socialement au-dessous d'eux. Quand on entre dans le monde sans famille, sans for** tane, sans état, il faut attendre son bonheur de son caractère ou compter hardiment sur le hasard, pour ne pas se décourager de la vie an premier abord et des hommes au premier contact.

« Les sentiments doivent nécessairement se ressentir de tout ce qu'une telle position a de faux, de perplexe et de malheureux. Comment livrer son cœur à une affection passionnée, quand il faut sans cesse la tenir en surveillance par la crainte de blesser une convenance, de heurter un intérêt, de rencontrer un dédain? Et lorsqu'on ne possède de dot à offrir que le malheur d'une naissance qu'on craint d'avouer et qu'on craint de cacher, la délicatesse peut-elle seulement risquer d'encourir le soupçon de séduction

46 M. EMILE DE GIRABDIN

intéressée? Cet odieux soupçon enlèTe àU première pensée de Famoar naissant son charme, et au cœur sa confiance. « J*aime ! • ce mot si doux à dire, si doux à répéter, si enivrant à entendre, est interdit; on n'ose pas le prononcer le premier, dût cette réserve de rtionneur être faussement inter* prêtée, appelée sottise ou sécheresse. »

La fortune, qui devait plus tard combler û largement M. de Girardin de ses faveurs, lui fut d'abord rigoureuse. Il perdit sept ou Irait mille francs qui formaient à peu près U moitié de ce qui lui restait des dons de ses parents.

Désespéré de cet échec, le souvenir de l'a* niforme de son père lui fit songer à chercher son chemin par les armes. Il voulut s'engager. On le refusa à cause de la fainlesse de sa complexion.

C'est alors que, ne pouvant saisir one épée, il prit une plume; c'est-à-dire l'arme par excellence au xix* siècle, arme à deux tranchants, sans doute, et qui blesse souvent celui qui ose la manier, mais arme des fortSi arme des grands courages I Entre ses

mains agiles elle devint Tune des plus re« dotttables du Joarnalisme parisien.

Mais ce n'est pas d'abord sous la forme da journal que se produisirent les premiers essais de M. de Girardin. Il débuta dans la carrière d^homme de lettres par deux petits livres (Emile, Au hasard), dont le premier a fait quelque bruit.

Emile est un plaidoyer sentimental de l'enfant adultérin contre la Société. Sous cet aspect ce pelit roman a quelque chose de recommandable. Tout opprimé qui porte au tribunal de Topinion l'expression de sa plainte a droit d'être écouté avec sympathie. Envisagé à un poiàt de vue plus général et au crible d'une critique sévère, ï Emile de M. de Girardin , comme Y Adolphe de Benjamin Constant, est entaché d'un vice radl* cal : la sécheresse. Il a beau viser aux larmes, il n*y atteint pas. Bien inférieur comme peinture des sentiments et comme forme au roman de Benjamin Constant, YÉmile de M. de Girafdin, contient, au point de vue moral , quelques étrangetés qui dénotent

i8 M. lîMILB DE GIIARD»

Taudacieiise pensée qui, plus tard, ne recolera devant aucune hardiesse.

« J*ai mis dans le mariage (c'est Emile qui parle) toutes mes espérances, tous mes projets de bonheur; Mathilde, vous les réaliserez; mais, Je dois yous en ayertir.ranion la plus fortunée et la mieux assortie a des périodes de sentiment et des nuances de félicité.

« Je cesserai de vivre avant de cesser de croire à votre amour; cet amour supplée toutes les affections qui ont manqué à mon enfance, à ma jeunesse; mais cet amour changera de caractère, mon amie. L'expérience arrive trop tard pour être utile; elle survient comme les conseils importuns après l'événement, qui insultent aux regrets par leur hnpuissanoe et heurtent la douleur par leur orgueil.

« L'amour qui s'exalte par le désir s'émousse facilement par la jouissance, mais le sentiment qui le suit dans le mariage est un sentiment mixte qui a tous les avantages de l'amitié sans exclure aucun des privilèges de r^mour : c'est une sympathie qui s'éta-

M. EMILE DE GlAARDIN 19

blit snr l'estime, se resserre par rintimité, s'élève par la confiaDce, s'inspire par le dévauement, et subsiste par cette communauté si douce d'affections, d'intérêts et de de-^ voirs.

« Ce dernier mot, mon amie, renferme tout le secret du bonheur. Je ne suis pas sévère, j'excuserais une erreur de ma femme. »

Quelle conclusion 1

Emile, ainsi que nous l'avons remarqué plus haut, est le seul ouvrage de M. de Girardin qui se soit manifesté au public sous son aspect sentimental. J'oublie pourtant quelques vers publiés en ^828, où l'on retrouve quelque chose de la mélancolie qui inspira Y Emile, C'est une simple romance mise en musique par le maestro de la romance, M. Masini. Elle a pour titre : J'ai rêvé, La voici:

Malheareux, j'ai rêvé, Dans un sombre silence, Des instants de bonheur; Je comptais sur l'honneur,

20 M. EMILE DE GIRARDW

Je crus à la constance.

Mais, hélas! J^Vèvô!

Jeiine et bon j*ai rêvé La gloire sans nuage, La beauté sans défaut ; Et, dans ce sommeil faux, Je berçais leur image ; J*ai rêvé, j'ai rêvé l

Languissant j'ai rôvé La fin de l 'existence Dans un jour de douleur; Réveillé do terreur, J'ai rêvé l'espérance ; mou Dieu, j'ai rêvé (1) !

Le sentiment est agréable, mais les vers laissentà désirer. Nous ne les citonsqoe parle contraste qu'ils forment avec la physionomie actuelle de M. de Glrardln. Us accusent on trait dans l'esquisse que nous nous proposons de tracer. Vous prenez une verrue pour un trait, me dlra*t-on. Qu'importe si cette

(1) Publié chez M** veuve Lemoioe, éditeur, rue de l'Ancienjoe-Comédie.

verrae poéiîqae in'aiâe à comprendre les hésitations de ce hardi penseur prêt à s'élancer dans la carrière ; qu'importe si elle trahit la secrète mélancolie de ce spéculateur, de ce cœur de bronze, qui se prépare à tous les genres de combats?

Et ceci n'est-il pas singulier de voir un tiomme d'une si active intelligence com« mencer par des chansons et finir par une comédie? Si j'osais emprunter à la vénerie une expression qui peint bien ma pensée, mais à laquelle je serais désolé qu'on atta* ehât la moindre intention malséante, je dirais que l'homme, comme la bête au bois, revient souvent finir au lancer.

Emile eut pour effet sur M. de Girardin de le forcer à boire goutte à goutte le poison de sa douleur. Il en mâcha les ambres ciguës. Il s'en enivra, pour ainsi dire, à loisir et de parti pris. Confiné dans une petite chambre de ces Champs-Elysées, où il devait un jour déployer les élégances d'un luxe patricien, il s'assouvit solitairement de son chagrin.

Mais, chez les hommes fortement trempés^

tt M. EMILE DE GIRARDIIf

la solitude et la donceur sont mères des grandes résolutions. Llenfant abandonné prit à vingt-deux ans le violent et courageux parti de s'emparer d'autorité du nom de son père, de se nommer Emile de Girardin à la face de tous, et à porter, si on Ty obligeait, devant la justice du pays, la cause des enfants perdus de la société, représentée, incarnée en lui, et de la plaider avec TéCiat du désespoir.

Le général de Girardin s'abstint de toute revendication. Il admirait sans doute en secret le courage de cet enfant et regrettait peut-être de ne pouvoir hautement lui donner le nom de fils. Par son influence, M. de Girardin, sous le ministère Martîgnae, fut nommé inspecteur adjoint des Beaux-Arts.

Aucun traitement n'était attaché à ce titre.

Peu de temps après. M. de Girardin, sous le titre original de Voleur, créa un journal de reproduction littéraire qui obtint on immense succès.

Les lois sur la propriété littéraire, encore si imparfaites aujourd'hui, l'application de ces lois si mal comprises des intéressés.

laissait dans lè vague le droit de reprodoc* tion des articles de journaux. L'heureuse spéculation créée par M. de Girardin éveilla l'attention des auteurs. Us lui contestèrent, à très-juste titre, le droit de reproduction.

M. de Girardin, qui plus tard, à propos du projet de loi dont M. de Lamartine fut nommé rapporteur, devait rompre une lance en faveur de la propriété littéraire, s'inclina devant la contestation des gens de lettres et cessa de compter au nombre des propriétaires du Voleur.

L'année suivante, il fonda la Mode y dont M"* la duchesse de Berry accepta le patronage.

Un système de malveillance et de calomnie s'est attaché à donner à tous les actes et à toutes les entreprises de M. de Girardin un caractère flétrissant. Son bonheur, sa situation exceptionnelle, son ardeur en affaires, et peut-être aussi le manque d'aménité de ses manières et la forme un peu agressive de son langage, ont-ils contribué à allumer ces haines injustes et basses.

Nul homme n'est exempt de fautes et de

défauts, et Je ne pense pas que H. de Cirardin ait Theareux privilège de faire excep* tlon à la règle. Or, les fautes et les imperfections de quiconque livre sa vie à la publicité, prennent, comme le son, par le r-etentissement, un volnme considérable.

M. de Girardin vendit la Mode en adjudication publique. Cette revue fut achetée par les légitimistes. On lui en fit un crime. Od l'avait déjà accusé de plagiat à prqpos de la création du Voleur, dont le titre seul avait offensé la pudeur des médisants.

Le fait est que M. de Girardin était alors un très-jeune homme qui, déclassé, doué d*an esprit entreprenant, fort peu façonné pour rhumble existence d'employé, cherchait fortune par la spéculation. Il avait Tinstinct des opérations de presse ; il prit l'industrie des journaux comme il eût choisi celle des mines, si son goût l'eût poussé vers la métallurgie. Il vendait ses journaux dès qu'il y trouvait profit ou dès que les conditions de ces entreprises ne lui agréaient plus, et il avait raison.

La révolution de 4830, en donnant à la

pensée une activité nouvelle, ouvrait à M. de Gtrardin une vaste carrière. En même temps que le marché de Tintelligence allait offrir à l'industrie du journalisme des ressources plus considérables, les idées du jeune homme s'élargissaient. La conception de la presse à bon marché, avec toutes ses conséquences politiques et morales, se dé* veloppait dans son osprit. Il traça la place de cette réforme et chercha à y intéresser le gouvernement en offrant de rappliquer au Moniteur, dont il proposait de réduire le prix à un sou le numéro.

, M. Casimir Périer, auquel il soumit ce plan, le refusa. Il ne pouvait pas, en effet, eenvenir à la politique du juste-milieu d'étendre jusqu'aux classes populaires les bénéfices d'une révolution qui, dans la pensée du règne, devaient s'arrêter à la classe moyenne.

M. de Girardin, voyant qu'il ne pouvait rien espérer de l'initiative du gouvernement, essaya sur une échelle plus modeste, et en dehors du terrain politique, de réaliser son projet. Il fonda le Journal des Connaissances

ad tf. ÉMiLE DE GIRARDIN

Utiles^ qui coûtait quatre francs par an, et qm eut cent trente mille abonnés. Depuis la feuille de Loustalot on n'avait pas tu eu France un pareil débit.

En voyant resprit publie répondre aussi clairement à son appel, M. deGirardin sentit s'agrandir le principe. généreux qui avait présidé à la création du Journal de$ Connaù^ sances utiles^ et il résolut d'asseoir sur une opération de presse, la mise en pratique de créations philanthropiques en rapport avec ridée même du journal.

Le gouvernement et tous les hommes qjA s'intéressent au sort des classes laborieuses* cherchaient alors à propager en France Finstitution des Caisses d'épargne. A l'aide des bénéfices du JourncU des Connaissanui uiilesj il dota trente-quatre Caisses d'épargnes en projet, des registres, livrets et im» primés nécessaires à leur fondation. Cette générosité lui coûta 43,000 fr. Il s'était engagé à fournir 200 fr. aux trois cent soixante premières Caisses d'épargne qui s'établiraient en France. C'était une donation de 731,000 fr.

Il songeait en même temps à an autre projet qu'il réalisa. En voyant cent trente mille abonnés adhérer à Tidée du Journal des Connaissances utiles^ il pensa qu'en demandant 4 fr. par personne, à l'esprit public de ses souscripteurs, il pourrait créer une institution qui agrandit et éleyât la pensée de son journal.

L'Institut agricole de Coëiho fut fondé sur ces bases et par ces moyens.

Une convention fut passée avec M. de Béchenec, propriétaire de la terre de Coêtbo, moyennant 900 fr. par an et par élève ; il consentait à prendre cent élèves, qui étaient instruits, logés, nourris gratuitement. Les produits de l'exploitation appartenaient à M. de Bécbenec.

La souscription de la première année donna près de 46,000 mille fr., mais celle de la seconde laissa aux dépenses un déficit de 1^,^i fr. 8S c. que M. de Girardin supporta.

Il est rare qu*il en soit autrement des entreprises fondées sur la générosité publique.

Le nom de M. de Girardin grandissait rapidement. Ses ennemis lui faisaient dès

sa V. ÉHILE DE GiRAUDlfC

lors une gnerre qui ne fat pas inutile à sa célébrité. Le joarnaliste n'était pas encore éclos pourtant cbe;E M. de Girardin, mab déjà le spécnlatenr avait acquis une telle notoriété, qu'on venait à lui comme on va chez Tavocat, chez le médecin célèbre. Un maître de pension lui demanda son appui. Il y mit pour condition qu'il disposerait d*une bourse gratuite en Caveur d'enfants paorres, par vingt élèves.

Tout cela se passait de 4830 à 4835.

En 4834 M. de Girardin s'était marié à one jeune fille, célèbre par son talent poétique el par sa beauté, Mlle Delphine Gay. Elle anit quelques années de plus que lui. On l'avait surnommée la Muse de la Patrie. Un homme ordinaire eût, dans un pareil mariage, perdu son peu d'individualité. Celle de M. de Cirardia était trop tranchée, trop accusée» pour disparaître dans l'auréole poétique de sa femme. Elle fut, au contraire, pour lui, une amie sûre et dévouée, et contribua, par ses conseils, par son esprit, par le charme de sa personne, à embellir son existence en servaut sa carrière.

Quand ces ménages semi-politiques, semililtéraires, ne deviennent pas ridicules ou chimériques, ils constituent quelquefois une association très-forte.

Je passe sous silence plusieurs opérations heureuses de M. de Girardin, notamment le Musée des Familles, YAlmanach de France, et j'arrive immédiatement à la création de la Presse. C'est,/en effet, à dater de cette époque que M. de Girardin prendra réellement place dans les rangs du journalisme.

La fondation de la Presse fut pour M. de Girardin une sorte de résurrection et d'entrée dans une vie nouvelle. L'affaire des Mines de St-Beiain, dans laquelle, pour avoir donné le nom d'ami au sieur Ciuman, il avait reçu une admonestation de la part du président, le mauvais succès du Panthéon littéraire, l'attitude de la Chambre à son égard, à propos de son élection dont nous parlerons plus loin, un concours de circonstances fâcheuses, un formidable ensemble d^inimitiés, obligeaient M. de Girardin à s'armer ou à succomber.

La Pre^ye fut-rame qu'il forgea. Ce fut une

30 M. £NILE DE CmARDIN.

Traie massue d'hercule. M. de Girardin, en créant la Presse^ en mettant l'abonnemeiit au prix fabuleux, alors, de 40 fr., ne se mit pas seulement en mesure de porter des coups terribles à ses adversaires du journalisme, mais il les menaça dans leur fcHlune.

La haine, à laquelle vient s'ajouter Pin»

térèt froissé, perd toute espèce de mesure.

Elle eut pour effet de combler M. de Girardin des bénéfices d'une notoriété exceptionnelld.

Et nou'seulement le nouveau journal coûtait meilleur marché que les anciens, mais encore il était plus amusant. Il entrait dans le monde jeune par la forme comme par le reste.

Le journal la Presse a été le reflet le plus exact qu'on puisse imaginer de la physionomie intellectuelle de M. de Girardin. U a existé certainement des journaux mieux faits que la Presse. On peut citer notamment le Journal des Débats ; mais aucun jonmal n'a, au même degré, réussi à captiver l'attention publique.

La Presse a été quelque chose de plus qu'un journal, elle a été un spectacle.

Cétait une sorte de théâtre où Ton montrait des idées. Son rédacteur en chef se Tantaft, dit-on, d'en avoir au moins une par jour. Si l'on ajoute à cela celles qu'il recueillait sur la place, on peut imaginer le flamboiement que cette abondance devait produire dans les bonnes saisons. Car, qu*y a-t-il de plus rare, de plus merveilleux, de plus divin que Vidée? Je vais vous montrer une idée. Paroles magiques I N'est-ce pas quelque chose de plus beau qu'Aspasie entr'ouvrant son manteau? Une idée va passer.— Voyons la déesse I s'écrie le public.

Si l'on ajoute à cela une tactique capricieuse comme l'Océan, des revirements soudains , des éclairs de courage superbes comme le soleil levant, des charges à fond brillantes comme une charge de hussards quand le combat touche à sa crise décisive, puis des évanouissements brusques, des retraites sans motif apparent, des défections plus décevantes que la femme faible, des fusées étranges, miroitantes en pleines ténèbres» je ne sais quoi d'audacieux et de

39i ir. EMILE D£ GIRAADiN

chimériqae, et Ton comprendra le motif da succès de ce journal.

Au milieu de l'ennui du siècle et de la monotonie de Texistence, la Prtsse futrimprévu.

On sait que la Presse créait, par son bas prix, une concurrence redoutable aux anciens journaux. Son fondateur fut vivement et Injustement attaqué. Un homme d'une grande intelligence et d'un grand courage, M. Armand Carrel, fut incidemment poussé dans ce débat. Il en résulta un duel qui eïi le malheur de la vie de M. de Girardin (I).

Quoique la physionomie de M. de Girardin ait souvent un air d'audace et de proTOcation, il n'a jamais eu le tort d'être proYoca* teur. Il a eu quatre rencontres, trois au pistolet et une à l'épée. Dans l'une de ces ren* contres, qui eut lieu avec M. Degouvesde Nuncques, il essuya le feu de son adversaire et tira en l'air.

Dans r^mtïe, M. de Girardin avait retracé

(1) On peut lire le récit de ce dael dans la Noiica que nous avons consacrée à M. Armand Carrel*

M. EMILE DE GIHÂRDIN 33

une sitoalkm analogue. II est curieux d'ob* server que sur le terrain l'auteur se soit exactement conduit avec la même généro- 6ilé que son héros imaginaire.

« Le mystère qu'il faut mettre à tous les apprêts d'un duel , dit Emile , ces apprêts mêmes, ont quelque chose d'horrible; les soins, les précamions qui! faut prendre, le secret qu'il faut garder, tout cela ressemble aux préparatifs d'un crime.

« Ces préparatifs peuvent n'avoir rien d'horrible lorsque l'homme, altéré par la baîne ou le ressentiment, a soif de vengeance ; mais lorsque le cœur est sans ûei et que Flmagination n'a pas usé toutes les douces émotions , il faut , pour ne pas s'effrayer de la pensée toujours affreuse d'un duel, toute ht force d'un préjugé qui résiste aux lois mêmes qui le condamnent.

n Exact au rendez-vous, Edouard m'avait devancé de quelques minutes.

« Aussitôt que les témoins furent convenus des falts,]e m'appirochai d'eux. Edouard avait gardé le silence; je laissai préparer les pistolets, et lorsqu'on nous les remit, je pris

la parole, quoique ma yoIx fût extrômement émue : « Je ne crois pas qu'il y ait de lâcheté, dis-je à mes témoins, dans l'aveu d'un tort : si monsieur se contente d'excuses, je suis prêt à les lui faire telles qu'il les exigera. » Edouard me tendit la main avec générosité ; mais un des témoins dit assez haut pour que je Tentendisse : « Quand on doit faire des rétractations et des excuses, on n'attend pas qu'une affaire soit à sa dernière extrémité.* Je tous demande pardon, monsieur, lui dis- je vivement; je ne me sois rendu sur le terrain que pour donner à roa rétractation la solennité qu'elle devait avoir, et si j'ai attendu que les armes fassent prè* tes, c'est afin de n'avoir pas d'explication à donner sur ma conduite à ceux qui ne sauraient point la comprendre... Ja vous demande, dis-je à Edouard, comme preuve de la sincérité de notre réconciliation, de me servir de témoin, puisque je suis obligé d'apprendre à monsieur qu'on peut convenir de ses torts sans manquer de courage. •

« On essaya vainement de concilier cette affaire. Mon adversaire était brave , mais

M. EMILE DE GIRARDIir 35

plus violent eDCore; il saisit un des pistolets, s'éloigua de moi de dix pas, donna impérieusement Tordre aux témoins de faire un signal pour tirer ensemble : mais il ne l'attendit pas, car je ne fus averti de ce signal qu'en sentant une balle déchirer mes habits et me percer le bras gauche, que j'avais appuyé sur la hanche... Une vive souffrance m'excitait à l'i^mportement. Je fus encore assez maître de moi pour remettre avec un sangfroid apparent entre les mains d'un de mes témoins l'arme que la douleur faisait trembler dans les miennes.

« La générosité n'est peut-être pas la manière la moins cruelle de se venger d'un tort et d'humilier l'amour-propre ; aussi m4)n adversaire me contesta vivement le droit d'agir comme je venais de le faire. »

Après l'issue de son duel avec M. Carrel, M. de Girardin prit la détermination de ne plus se battre. Son courage ne désarmait pas ses ennemis. Il en eût peut-être, en persévérant, tué plusieurs, mais il eût évi* demment fini par succomber.

Jamais homme, en ce siècle, excepté

36 M. EMILE DE GUARDIN

peut-être H. YeiilUot, n'a été Yoï^ei d*aatant â'insoltes. Chaqae acte de sa Tîe, èhaqae pas qti'il a fait dans la cairiôre iti H fortttDe et de la célébrité, a été salué par un choeur de difiEtoialionsi de catomnies et d'ÎDjures.

Ainsi Idrsqû'en 4834 ie^llége électoral do BoBr^^^aimif «danskrOtMise, le nommadépulé, m alla jusqu'à lui isosnester t» qualiié â»

Français. Il y eut des enquêtes» il fallutbire intenrènir des témoins. Jamais répugnanee ne se manifesta sous dés formes pttis emel* les et plus iDjustes. Lorsqu'on so&fe à la foçou dont la Chaintard dJ9s députés Ait géné- ^lément composée sous le règne ée Louis- Pbilippe, il y a quelque raison de s*étonner de cette pudeur.

Dès que sou élection fut talidée, M. de Girardin essaya de former Un parti de éonservuleurs progressistes. Mais il n*y réussit pas. Le progrès et la conservatiéft peurent s'associer parfaitement dans la pensée d'un philosophé , mais plus difflcIleinelM dans celle d*un cabinet.

M. dé Girardin ne se faisait aucune Blu-

M. EMILE DE GmAftDIN 37

sion snr ]es conséquences dn système. Selon lui M. Gnifot menait U menarehie à sa perte.

Le U février, il eut une sorte de pressentiment de la catastrophe et donna sa démission , motivée sur rintoi^raii^e de kt minorité, le manque d'initiative du pouvoir, Vabsenee de logique et de vigueur de Fepposjtion.

Huit jours après la Révolution éclatait. La démission de M. de Gîrardin et les articles qu*il pi^blia dans la Presse jusqu'au U février, furent de véritables prospectus.

Le 24 février il i^e rendit aux Tuileries.

Il assista et prit part aux scènes historiques qui précédèrent Tabdicatiou. U appuya de toutes ses forces la combinaison qui consistait à nommer roi le comte de Paris, sous la régence de Mme la duchesse dX)rléans.

Ces combinaisons tardives glissèrent sur la pente de la situation, et la République devint le seul gouvernement possible. M. de Girardîn n'avait jamais manifesté d'inclination pour ce régime. Mais, homme de progrès et de courage, il saisit aussitôt le côté faible de la situation. R lut dans les imaginations.

Il y vit le mal réel du moment : la crainte.

Et il écrivit un article noblement pensé, qui eut un effet prodigieux.

L'article du 25 février était intitulé : cox-

FUNCE I CONFIANCE !

« La confiance, disait M. de Girardin, est le courage de l'esprit. » Et il développa ce thème avec un bonheur tel, que son article valut mieux que vingt décrets.

Cette attitude ne désarma pas les ran* cunes de la démocratie. Le Natiofial^ arrivé au pouvoir suprême dans la personne do général Cavaignac, suspendit le journal la Presse et mit en prison son rédacteur. Il en sortit au bout de onze jours et fit , an vainqueur de Juin, une énergique opposition.

Le hasard m*a donné l'occasion d'assister à une scène où j'ai pu juger de la persistance des rancunes de la démocratie contre M. de Girardin.

La voici telle que je l'ai racontée ailleiirs :

Dans une rue déserte, au fond d'un hôtel inhabité, la nuit, à deux heures du matin, M. Emile de Girardin fut admis à parler de*

M. EMILE DE GIIURDm 39

Tant nne de ces réunions de grands ëlec* teurs de la démocratie, qu'on nommait des conclaves. Je n'ai pas besoin de dire qu'il n'existait nul mystère dans cette réunion nocturne. La séance ayait commencé la reille et s'était prolongée. Mais l'heure, le lieu de la réunion (une longue galerie mal éclairée), Tattitude des assistants, donnaient à cette assemblée un aspect solennel. Les délégués, au nombre d'environ deux cents, étaient assis sur des banquettes. On avait ménagé, au milieu de la galerie et dans toute sa longueur, un passage qui conduisait de la porte au bureau et à la tribune.

M. de Girardin attendait depuis un temps considérable. Lorsqu'on l'introduisit, il dut être frappé du silence qui régnait dans la salle, mais surtout de la dédaigneuse immobilité de l'assemblée. Pas une tète ne bou^ gea, c'est à peine, tandis qu'il traversait cette longue galerie, si un regard pressé de voir la figure d'un homme célèbre se permit un furtif coup d'œll. Le candidat put juger, en ce moment, du caractère dur et insociable de la démocratie française. 11 faut attri-

40 M. ÊKILE DE GinàUPlH

buer au g<^t de rantiqae, qai pouisnii les imi^ginatioBs.naQ-seQleiiieQt dans les lettres et dans les arts, mais encore dans la poliiH que, ce maniérisme farouche da répabUcipism^ français, yiuda^ria n'a pas eoeoie tué la tragédie; la démoeraUe, comnie la tragé4ie»yU trep e^ debors da monde et dta alTaireSf

M. de Girardta monta à la trifeBne et tourna ver$ TassemUée ce masgpe pâle dont nous aYons e^qnissé les traits. Il pm alors jouir du spectacle de deui: cents regarda malveillants ûxé^ sur loi. • Gtoyea Girardiq, faites voire profession da foi, »

dit la voix sèche d'un maître d^éeole qui présidait rassemblée. Agréable parole I Une profession de foi au temps où noa^ vivons!

ÎI. de Girardin eut Tesprit de faire la sienna fort courte. Il rITrit ensuite de répondre aux iaterpellatiQps qui lui seraient adressées. Le cartel était accepté d*avanee; mais le conclave avait imagina une combinaison véritablement ingénieuse, par laquelle M. de Girardin, qui était là» loit en cbair et en os, ne rencontrait sur le terrain qa*ane ombre.

it. tmin DE GiitAm>nf 4i

Le président lui faisait passer les questions 9ar des petits morceaux de papier , sans qae Yçni^nr sût même de guette part ils vesaient. De sorte qu'un esprit, une abstraetioQ, entrait en lutte eentre un homme.

Oo écoutait M. de Girardin sans loi donner le BH>indre si^ne d'approbation ou d'improbaiion. Il parlait seul, dans le morne silence d'ii^e salle chargée en quelque sorte d*une honAe atmosphère. Là. pas d'échange de regards entre le candidat et Tinterpellateur, ptas d'interrc4)Uon maladroite, nul fluide Bdagnéttgoe entre Torateur et rassemblée par la communion du verbe. Les questions se SQceédaient les unes aux autres et dç la même fsbçon : question de principe, question de finance, question de politique étrangère, république, snihiige universel, impôt progressU, Rosas, etc.; quant aux quesliops personnelles», on n'en çoufiQa pas un mot.

Quelle comédie d'un intérêt puissant, la politique! M. de Girardin attendait; à chaque morceau de papier il opérait trouver le Messie, le sauveur; il aurait pu attendre le retour d'une saison. Alors, sentant la pro-

41 If. EMILE DE GlEAEDlN

Tondeur de cette admirable tactique, il d6« sespéra de yainere, et, foaillaQt des yeux rassemblée, il demanda, il implora, sans pouvoir Tobtenir, ce combat singulier dont il savait bien devoir tirer avantage. On fit silence. La voix brisée de fatigue , il paria quelques ÎDStants sur ce qu*on ne lui demandait pas, sur des attaques fictives. Ce système, au lieu de le sauver, retomba comme le rocher de Sisyphe. Les feuillets continuèrent; enfin, il se retira, ayant parlé en ministre et en homme d'affaires à des gens de sentiment. Don Juan, sous les traits de M. de Girardin, fuyait poursuivi par les morceaux de papier, devenus spectres. Comment ub esprit aussi militant, un homme qui, mieux que tout autre , sait que la vie est trop souvent un assaut de ruses, ne sentaitil pas qu'aux ruses de la démocratie il fallait en opposer de plus audacieuses? L'ad- \ersaire, l'opinion, chancelait; il fallait la dompter d'un dernier coup : on l'accusait d'ambition (la vieille accusation de tontes les démocraties), il fallait hautement reoon* cer à toute candidature, prendre réterael

engagement de ce renoncement, se retirer dans son journal comme dans une place forte, et grandir dans cette enceinte purifiée les armes à la main. Qu'importe avec quel instrument Ton gouverne le monde, pourvu qu'on le gouverne, pourvu qu'on puisse le précipiter dans la voie du progrès! Dans les temps de révolution, la dictature intellectuelle peut appartenir à la plume , à la parole, au silence lui-même. Les esprits supérieurs ont le droit de se passer de délégations officielles. M. de Girardin est du monde.

Si j'ai raconté cet épisode, qui enjambe d'une année sur le règne dont j'étudie les hommes, c'est que M. de Girardin s'y complète, c'est que la démocratie française, mise en face de l'idée nouvelle, de l'industrie personnifiée dans un homme, s*y révèle avec quelques-uns des traits de son caractère. Elle s'y révélait plus profondément encore dans la préparation de cette singulière scène où les délégués n'étaient, en réalité, que les instruments des volontés du peuple. En effet, dans la plupart des assem-

44 M, £¥I|<E DR GHUK^m

blé^s prioiaires, où l'on noçimait les grmds ^lecteurs» oq avait posé, à tout citoyen a«* pirant à fairç partie da eondave» oeMe question préal^^bie : « Noramerez-veiis u candi4at à la i^pr^&ntation nationale qui meuraît le droit des majoritée aa-dessoi de la RaiMibl^me?»Comipe M. de GirardiB, liûiome à idées, mais réalisateur, aviil donné, dans so^ jonmal, raison an nooilNPe contre Tabstraction, eela voolait dire : « Si vous voulez faire partie dn concUiTe, il bni d'abord jurer de ne pas nommer iépntà M. de Girardin. » Mais ne voyez-voas pas la merveilleuse révélation qui résulte de ee £ai|? N'aperaevez-vous pas le trait de lumière qui jaillit de cet appel an ci^ et qjid motive enfin ce long épisode? La démocralie, c'est-à-dire Thomme devenu soaveraiiiement boo, c'est-à-dire l'humanité délrAnaat Dieu, la démocratie en plein xix* sièelt, après la réabilitatioa de la chair, après le culte de la raison, la démocratie qui a fomé sa pipe dans les églises et brûlé rarehevôché, le peuple de Paris, le peuple de Vol* taire, voilà que tout d'un oo«p, en pMnt

M. ÉMILB M& GlftAllbm 15

rétol&tîon , ce peuple , cette démocratie , redevenaient naturellement, sans y songer, quoit lé peuple catholique du moyen âge I Car, qa'est-ée donc, enfin, que cette formule :

ir La République est au-dessus du droit des majorités, » sinon une question de pure ibéologie, un axiome digne de la théocratie du moine Campaoellaf Ceci n'explique-^t-il pas bien des désastres, bien des fautes?

Pourquoi faut-il revenir toujours à cette in» dustrie incomprise , dont on n'a pas su le premier mot après soixante années d*en- Èelgseûïenxs y après dix- huit ans d'école spéciale éous Louis-Philippe?

Depuis quelques années la vie privée et publique de M. de Girardin a subi de grands changements. Il a perdu sa première femme, 8*est remarié et a vendu la Pres^. Il vient d'écrire une comédie, la Fiih éumiUibnnairey et afièôte de vouloir désormais vivre eu paix loin du théâtre des luttes politiques.

Est-ce probable? Noué n« le croyons pas.

M. de Girardin est encore dans toute la force de rage et de Pintelltgence. 11 est douteux

46 M. £lfIL£ DE GIRAADIN

qu'il se résigne au silence, lui, dont TacUre pensée Tibre aux moindres impressions.

Au point de vue industriel, il y a du Beaumarchais dans M. de Girardin. Pour lui, comme pour Tauteur de Figaro^ la vie a été un combat. Il n'a sans doute ni Tesprit prodigieux, ni le style aiguisé de Beaumarchais, mais il lui est supérieur sous d'autres rap* ports. Les idées spéculatives, les système;^ économiques lui sont familiers. Il eu manie la langue avec une remarquable dextérité.

Mais quoi qu'il fasse sur ce terrain, quelles que soient les ressources de son esprit, en parlant des principes généraux qui gouvernent les sociétés ou des lois de l'économie publique, 11 n*a l'air ni d'un philosophe, ni d'un économiste. Ses articles sentent plutôt l'amateur que le spécialiste.

Est-ce manque d'érudition? Non, sans doute; car peu d'écrivains ont déployé une aussi grande richesse de citations. Est-ce inaptitude ? M. de Girardin est à peu près apte à tout. C'est un des esprits les plus multiples qui aient surgi depuis trente ans.

Ce qui nuit à ses élucubrations politiques

M. EMILE DE GIRAUDIN 47

et économiques, c'est la forme. M. de Girardin a dû éprouver dans sa jeunesse de Tiyes admirations littéraires. Il a beaucoup admiré M. de Lamartine* et, surtout, M. Vie* tor Hugo et Alexandre Damas.

Au dernier il semble avoir emprunté Tabus de Talinéa, et il eu a transporté la facture un peu trop dégagée dans la langue politique. Du premier il semble tenir un amour exagéré de Tantithèse. Or, on sait que rantilhèse étonne plus qu'elle ne con* vainc. Rien n'est plus fatigant que Fabus de l'antithèse. C'est un pétard perpétuel qui éclate dans Toreille du lecteur et qui, après l'avoir étonné, le lasse. L'antithèse n'est ni de la logique, ni de l'esprit. C'est de la pure prestidigitation linguistique.

Il est juste d'avancer que cette prestidigitation a un charme particulier pour les sots et qu'elle les plonge dans des admirations épileptiques.

L'autre défaut, qui obscurcit les brillantes qualités de M. de Girardio, journaliste, tient à des causes non moins primordiales. M. de Girardin, avant d'être écrivain de profession,

4S H. EMILE DE GIKARDIN

a surtout été industriel. Il s'est particoUèremeBtliTféà riadastrie des journaux; de sortd que son industrie Ta, par une pente t(mte naturelle I conduit à devenir lui-même publielste. Mais dans cette profession des lettres, il lui est resté de la pratique des affaires un certain nombre de termes, de formules, qaî n^âpparliennent qu*à Findus^ trie, et qn*il a, sans y songer, dans le désir d'être clair, transportés dans la langue économique. Aussi les articles économiques de M. de Girardin n'ont-ils pas précisément le ton de la science.

Aux yeux des orthodoxes de réconomie publique, M. de Girardin a dû passer pour un fantaisiste.

Mais, bàtons-nous de le dire, cette lan* gue mi-partie a trouvé, dans la masse des spéculateurs et des industriels, un publie considérable, qui, charmé, à son insu peutêtre, de se contempler dans l'œuvre de M. de Girardin,^ Ta soutenu de ses admirations et de ses sympathies.

Il est rare que les défauts d'un honcme supérieur ne le servent pas autant que ses

M. ÉMILË DE cmAtlDlN 49

qualités. Les défauts du style de M. de Girardin ont été pour beaucoup dans son immense succès.

M. de Girardin a écrit un grand nombre d'ouvrages sur les questions pendantes au XIX* siècle. L'espace me manque ici pour les apprécier. Tous sont empreints des caractères que nous venons de signaler :

préoccupation exclusive de la matière, forme incomplète et visant trop à Téclat.

Cest un journaliste et pourtant ce n^est pas un écrivain. Cette seule qualité lui a peut-être manqué pour arriver au pouvoir.

Chose étrange, mais vraie, il n'y a pas d'autre raison à donner à l'élévation d'une foule d'hommes d'État en ce siècle.

Le pouvoir a été souvent, à notre épo^ que, une question de style, une affaire d'art.

J'ai souvent observé, avec une attention bienveillante et avec l'admiration qu'inspire un esprit éminent,les rouages, le mécanisme et le jeu de la pensée chez M. de Girardin.

Il parle longuement et avec feu dans le tête-à-tête du cabinet. Je prenais plaisir à le voir aller, venir, gesticuler, s'agiter, vêtu

de sa robe de chambre blanche, qui loi donne une vague ressemblance avec on moine dominicain. J'étais frappé de la jeunesse de cet homme qui a tant vécu. Mais, je Tavoue, mes très-modestes notions physiologiques ne me permettaient pas de m'expliquer Tinaltérable pâleur de son visage au milieu du feu de la conversation.

Quelque pressante que fût son argumentation, quelqu^habileté qu'il y déployât, en l'écoutant je ne me sentais pas absolument convaincu. Je Tadmirais sans qu'il pût m'émouYoir ou me persuader.

Pour tout dire, M. de Girardin me faisait l'effet d'une magnifique montre à laquelle il manquerait quelque chose ou dont on aurait cassé un ressort. S'il existait dans l'espèce humaine des individus à sang froid, j'aurais rangé M. de Girardin dans cette catégorie.

Sa conversation dénote une absence totale de sentimentalité. Ses appréciations morales diffèrent complètement de celles qui règlent ordinairement nos rapports de famille. Il a de la vie une philosophie dont il serait dlffi* cile de reproduire ici les principes positifs,

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mais qui s'écarte absolument sur plusieurs points capitaux de ce que nous avons coutume de vénérer en France.

Je me suis souvent demandé si les singularités de la naissance de M. de Girardin n'avaientpas influé sur ces tendances de son esprit. Il est évident que nul ne peut se soustraire à Tinfluence de la condition sur les idées.

M. de Girardin me parait en somme uit esprit plus américain que français. A ses yeux, le problème que Thumanité a pour mission de résoudre semble être avant tout une question de bien-être. Et comme, chez M. de Girardin, toute pensée capitale se traduit en journal, il a exprimé celle-ci dans une feuille populaire intitulée le Bien-être universel.

En rechercbant les motifs qui ont pu peser sur l'ensemble de la carrière de M. de Girardin, Je crois en avoir découvert le principe : il n'inspire pas de confiance.

Cette disposition fâcheuse des partis à regard de M. de Girardin est-elle motivée?

Il serait difficile de répondre à cette question qui est un secret de Tàme. .

Les actes de sa vie publique dénotent cependant une instabilité qui peut servir d'indication. Quant aux rapports individuels, fai pu, dans une circonstance récente, me convaincre par moi-môme du côté capricieux qui a pu contribuer à éloigner de M. de Girardin cette confiance sans laquelle un homme ne peut jamais devenir le ministre d'un gouvernement quel qu'il soit.

' A l'époque où je publiai YHistoire de la seconde République française^ l'introduction de cet ouvrage fut, de lapartdu journal la Pre»e, l'objet d'une critique aussi légère qu'injuste, qui motiva une réplique de ma part.

. La réplique ne fut insérée que dix-neuf jours après. Il avait fallu dix-neuf jours à mon adversaire pour répondre et son article parut le lendemain. Peus amsi, aux yeux du public, tous les désavantages apparents.

M. de Girardin avait déclaré que la querelle serait vidée à fond. Mon second article fat envoyé dans les vingt-quatre heures. Cette fois refus d'insertion.

« Cest ensemble, me dit M. de Girardin, que la question sera vidée. Je vais l'annoncer aux lecteurs de la Presse et je vous préviens que je vous pousserai des bottes à fond.

— « Comptez, lui répliquai -je, sur la réciprocité. »

Il s'agissait de l'antique dispute sur l'autorité et la liberté. M. de Girardin me remit la collection de ses brochures. Mais je n'avais plus de confiance, et ne voyant pas paraître dans la Presse Tavis dont M. de Girardin m'avait parlé, je lui écrivis que je ne me mettrais au travail que lorsque cette garantie me serait donnée. M. de Girardin envoya quelque temps après chercher ses brochures et l'affaire en resta là. Victime du despotisme du journal, je m'inclinai devant cette puissance et passai sans doute aux yeux du pu« blic pour un petit garçon à qui on a clos la bouche par un bel argument et qui ne sait plus que répondre.

J'ai, depuis, continué de voir de temps en temps l'homme illustre avec lequel ma mauvaise fortune ne m'a pas permis de me me-

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surer, et j*ai regretté de n'avoir pu soutenir une lutte dans laquelle j^aurais sans doute mordu la poussière; mais cette poussière eût peut-être fait ma gloire.

J'aurais ici une belle occasion de revenir sur le passé, d'autant plus que dans sa querelle avec M. Blot-Lcquesne, M. de Girardin a jeté une pierre dans mon jardin, en disant que M. H. Castille n'avait pas suffisamment médité le système de l'inscription de vU; mais riieure est passée où ces luttes intellectuelles otîraient quelque intérêt au public; et M. de Girardin, qui sait son public mieux que personne, écrit actuellement des comédies.

II vient d'en publier une sous ce titre :

la Fille du Millionnaire.

« Lm Fille du Millionnaire, dit l'auteur dans une courte préface, a été écrite à Napies, où l'auteur n'avait pas de livres et où il ne recevait pas de journaux qui l'aidassent à passer ces heures de la journée où les brises de la mer ne sont plus assez fortes pour rendre moins lourd le poids de l'atmosphère. La Fille du MilHonmUre^ née à

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Naples, mais conçue au théâtre da Gym* nase, le jour de la première représentation de la Question d'Argent, a été écrite sans que l'auteur pensât qu'elle dût jamais être représentée ; aussi s'y est-il moins attaché à la rapidité dramatique de l'action qu'à la vérité photographique du dialogue, des caractères, des situations. »

Cette comédie, comme l'Emile, pèche par le défaut de sensibilité et par le défaut d'art. C'est une gloriûcation de l'homme de bourse, par esprit d'opposition aux comédies contre les gens d'argent; toujours l'antithèse. Le personnage principal , Adam , est le millionnaire idéalisé. Mais il n'est pas idéalisé dans le goût de Rodolphe ou de Fortunio.

Si l'on peut s'exprimer ainsi , l'idéal de M. de Girardin est de l'idéal positif.

Dans la défense de son personnage, telle qu'elle apparaît dans la préface et dans la comédie elle-même, M. de Girardin a l'air plus préoccupé de lui-môme que de son personnage. On dirait qu'il défend sa propre fortune.

Autrefois, un auteur satirique cherchait

à mettre de son côté les rieurs. Un auteur dramatique visait à conquérir le parterre.

M. de Girardin, écrivant une comédie» a voulu mettre de son côté les millionnaires.

Cest neuf. Mais rembarras serait de trouver une salle de millionnaires. Or, devant on public moins favorisé de la fortune, le suc* ces de la pièce me parait douteux, et je pense que M. de Girardin a bien fait de ne pas la mettre au tbéàtre.

A-t-il bien fait de l'écrire?

A ses yeux, sans doute, puisqu'il avait ses motifs, qu'il déduit de la manière suivante :

« Comme tout ce qui est étroit, Fenvie a sa routine. De préférence, elle s'attache aux fortunes récemment acquises, plutôt qu'aux fc.lunes séculairemtmt transmises. Celles-ci ont-elles donc généralement une origine plus pure, ou bien l'héritage est-il un titre qui ait la propriété de les purifier?

« Décrier, aux applaudissements redoutés de l'envie, ceux qui viennent de s'enrichir, n'est-ce pas leur ôter le désir de s'élever, par leurs actes, à la hauteur de leur fortune?

n'est-ce pas les parquer, dans TopinioD, à l'imitation des gouvernements ignares qui parquaient les Israélites dans un quartier?

n'est-ce perpétuer l'abjection en y refoulant l'enrichi qui eût aspiré à en sortir;, n'est-ce pas décourager en lui les bons instincts et en- ' courager les mauvais? n'est-ce pas, enfin, tomber dans l'anachronisme et l'inconséquence, puisque c'est marcher en sens in« vers de son temps et de son but?

« Glorifier le millionnaire, n'est-ce pas, au contraire, le stimuler? n'est-ce pas lui montrer que la fortune qui le comble ne doit pas être là fin, mais le moyen? n'est-ce pas lui enseigner que l'usage qu'on en fait est ce qui en couvre i'origine, et ce qui donne finalement la mesure de ce qu'on vaut?

« La guerre, c'est le meurtre toujours et le pillage souvent. Qu'est-ce qui empêche le soldat de se pervertir par la guerre, sinon la gloire? Qu'est-ce que la gloire consacrée, sinon la guerre idéalisée? Ce qu'on a fait pour la guerre et ses recrues, pourquoi ne pas le faire pour la fortune et ses élus?

pourquoi ne pas essayer par toutes les

voies, la voie de la popularité, la voie des salons, la voie de la presse, la voie da théâtre, de créer entre eux une louable et féconde émulation?

« Éveiller cetle émulation ne vaut-il pas mieux que de flatter Tenvie, afin de s*eu faire à son tour bruyamment applaudir? Rarement Tenvié qu'on décrie vaut moins que Tenvieux qu'on flatte.

« De ces réflexions est née laFUle duMillionna%re,qxxe Fauteur ne comptait même pas publier. »

Tout cela n'est peut-être pas bien solide, mais on y reconnaît la dextérité de Tancien journaliste.

Quant à la pièce, elle manque d'intérêt et de passion. On y trouve des dialogues que les gens d'affaires peuvent lire avec fruit, mais dont ni Molière , ni Beaumarchais, ni Dancourt, ni Lesage, ni même l'honnête Co« lin d'Harlem ille, n'auraient imaginés. Exem* pie, le dialogue suivant entre un banquier et une marquise :

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