VÉNÉRABLE
ÉGALITK !
FRATERNITÉ
Le véritable honnear
est d'être
utile aux hommesl
Or.-, de Paris, le 7 octobre 1881 (E.-. V.-.)
J'ai l'honneur de vous informer que, dans sa séance du 5 octobre courant, la majorité de la Loge n'a pas approuvé les conclusions du procès-verbal du Comité Secret, chargé d'examiner la plainte formulée contre vous et a voté en conséquence qu'il y avait lieu de vous mettre en accusation.
Je vous informe également que la Loge se réunira le lundi 17 octobre courant, dans le local ordinaire de ses séances, pour entendre votre défense et prononcer le jugement sur les faits qui vous sont reprochés et qui ont été portés à votre connaissance, dans les différentes réunions où vous avez été entendu.
Je vous invite à vous trouver à cette séance pour exposer vos moyens de justification ou à vous y faire représenter par un maçon régulier muni d'un pouvoir spécial.
Dans le cas d'absence de votre part ou de celle de votre mandataire, il vous sera nommé un défenseur d'office.
Je vous prie de vouloir bien m'accuser réception de cette communication.
Recevez, T.*. C*. F.*., l'assurance de mes sentiments frat.'.
Le Vénérable :
Lemaire, 3o*.*.
Comme on pense bien, je m'empressai d'être exact au rendez-vous. Les conv(jcalions, par circulaire imprimée, avaient été faites de telle façon que, sur cent douze membres dont se composait la Loge, trente seulement vinrent à cette réunion, pourtant assez attrayante. Dût le F.-. Lemaire crier encore à l'injuste détiance, j'ai toujours pense qu'il avait eu soin de choisir son monde ; car la poste n'avait eu, la veille de ce jour-là^ ! aucune raison de mal faire son service. \
Bref, — et pour en finir, — je déclarai à la réunion que tout ce qui se passait était absolument inique au point de vue de la plus élémentaire justice et illégal même au point de vue maçonnique; que j'étais venu, afin d'empêcher certains Frères de dire que j'avais fui le débat, mais qu'il ne fallait pas en conclure que je reconnaissais cette procédure comme régulière ; que je consentais à donner des explications sur tout ce qu'on voudrait, mais non à présenter une défense, puisque, le Comité d'Enquête ayant déclaré qu'il n'y avait pas lieu de donner suite à la plainte, je ne pouvais sous aucun prétexte, être mis en accusation ; qu'en l'état je prévoyais bien qu'une iniquité nouvelle serait consommée le soir même, mais que je ne signerais aucun appel, étant lassé de toutes ces gredinerics ténébreuses, ayant intérêt à garder le bénéfice des conclusions du Comité d'Enquête, seul acte régulier de cette procédure, et ne tenant plus à une société dont les chefs eux-mêmes se faisaient un jeu de violer la Constitution.
Un vieux monsieur, que je n'avais jamais vu et qui avait le grade de 33* (le plus haut grade du rite français), prit la parole au nom du Grand-Orient et prononça contre moi un violent réquisitoire. Je lui répondis. Trois autres maçons, étrangers d la Loge, tous les trois reporters de journaux opportunistes parisiens,
TOUE PREMIER. l|
m'attaquèrent vivement à lr:iir tour. Je leur rendis la monnaie de leur pièce.
Après cet échange fraternel d'invectives, je me retirai, ainsi que les Frères étrangers à la Loge, et les trente assistants réguliers entrèrent en délibération. Mon exclusion était demandée ; dix voix la refusèrent, et vingt l'accordèrent. C'était peu, la Loge comptant cent douze membres ; mais le Grand-Orient n'en demandait pas davantage \
I. Autres irrégularités commises en violation formelle de la Constitution maçonnique :
Le Vénérable, lors de la délibération, ne fit pas sortir les F.-, qui avaient signé la plainte contre moi. L'art. i8 des Dispositions Judiciaires est cependant très précis : « Les membres qui ont signé la plainte, dit-il, sont prévenus qu'ils ne peuvent prendre part au jugement Cfui va être rendu et couvrent le Temple ». Cette expression couvrir le Temple veut dire : sortir de la salle où se tient la séance. Tous mes ennemis déclarés ont participé à la délibération et ont voté.
En outre, le vieux monsieur, qui prononça le réquisitoire, et que le Vénérable, en lui donnant la parole, appela le « Rapporteur de Taffairc », ne faisait pas partie du Comité Secret d'Enquête ; et ce n'était pas ce Comité Spécial qui l'avait nommé, puisque ledit Comité avait conclu qu'il n'y avait par. lieu de donner suite à la plainte. Or, les termes de l'art. i5 (voir plus haut) sont encore formels : c'est ie Comité d'Enquête qui seul a pouvoir de nommer son Rapporteur et de dresser l'Acte d'accusation. Mais voilà : ayant violé l'art. 14 en ne prononçant pas l'annulation de la plainte conformément aux conclusions du Comité, le Vénérable était forcément entraîné à violer l'art. i5.
Mon exclusion n'a donc jamais été valable ; car l'art. 8 dit expressément : « Les peines maçonniques ne peuvent .être appliquées que par un jugement rendu suivant les formes prescrites par les présents statuts. »
Toutes mes observations n'ont pas pour but de réclamer contre les irrégularités maçonniques x^ue je signale ; on pense bien qu'à cette heure surtout je m'en soucie très peu. Mais de nombreux maçons, tant de ma Loge que des autres Loges, connaissaient ces irrégularités dans tous leurs détails, et jamais aucun (Centre eux n'a eu le courage de demander la mise en jugement du Vénérable qui avait à ce point violé les statuts ; beaucoup me plaignaient, mais la peur d'avoir mon sort à leur tour les a toujours retçnus.
Je n*avaîs pas à faire appel ; c'eût été reconnaître la procédure. Au surplus, en Maçonnerie, les appels sont, à Paris principalement, une duperie pour les Frères ayant maille à partir avec le Grand-Orient : c'est le Grand-Orient qui convoque les dclcgués, au nombre de onze, chargés de juger sur l'appel ; c'est le Grand- Orient qui « tire au sort » les onze délégués à qui il confie le soin d'examiner le cas de l'appelant; et vous voyez d'ici comme un appelant aurait raison de croire au pur hasard de ce tirage au sort, effectué en secret par son ennemi !
A la lettre qui me notifia mon exclusion, je me contentai de répondre ainsi :
Paris, le 27 octobre 188 1.
Messieurs Lemaire, vénérable, Rothé, premier surveillant, Le Leurch, deuxième surveillant, Ltmonon, orateur, et Castancda, secrétaire, de la Lof^e « le Temple des Amis de l'Honneur Français », à l'Hôtel du Grand-Orient, rue Cadet, 1 6, Paris.
Messieurs,
J'ai reçu seulement hier votre lettre (datée intérieurement du 19 courant), qui me notilie la regrettable décision prise à mon égard par la Loge/e Temple des Amis de T Honneur Français, à une majorité de vingt voix contre moi, dix voix seulement s'étant prononcées en ma faveur ; en tout, trente votants.
Habitué à l'injustice, je n'ai pas lieu de m'ctonner de cette erreur nouvelle. Je la déplore, et j'attends tout de l'avenir.
Je vous prie de verser au tronc de bienfaisance de votre Loge la somme ci-incluse de cent francs. La pensée que j'aurai pu encore être utile à quelques malheureux me fera oublier, je l'espère, les amertumes dont j'ai été abreuvé.
Veuillez agréer, Messieurs, mes salutations empressées.
LÉO Taxil.
Réplique de la Loge :
Or.', de Paris, 5 novembre 1881.
Monsieur Léo Taxil, publiciste, à Paris. Monsieur, Nous avons reçu, avec une surprise que nous ne devons
pas déf;uiser, la lettre chargée que vous avez adressée, le 27 octobre écoule, aux cinq premiers Officiers tie noire Respectable Atelier.
11 a paru étrange à l'Atelier qu'après la mesure grave prise par lui contre vous, vous vinssiez le charger d'être le distributeur de vos aumônes. Cette mission ne peut, dans les ciri constances actuelles, être acceptée par lui : il y a là une question de dignité dont il regrette que vous n'ayez pas saisla portée •. Toutefois, il aime à penser que, si vous avez voulu réellement venir en aide à quelques-unes des infortunes auxquelles s'intéresse la Maçonnerie, vous saurez trouver en dehors de la Loge le Temple des Amis de l'Honneur Fi'ançais mille et un moyens de satisfaire cette louable pensée.
L'Atelier charge donc les soussignés de vous retourner la somme de cent francs que vous lui avez adressée à titre de don. pour les malheureux et que vous trouverez sous ce pli chargé.
Nous vous présentons, Monsieur, nos salutations.
Le Vénérable : Lemaire. — Le i^' Surveillant ; RoTHÉ. — Le 2« Surveillant : Le Leurch. — L'Orateur : Lemonon.
— Le Secrétaire : D' Castaneda.
La somme ainsi rebutée fut aussitôt envoyée moitié au bureau de bienfaisance de Vincennes, moitié au bureau de bienfaisance de Montreuil-sous-Bois '^Seine).
Et voilà.
Quelque temps après, je reçus la grotesque visite de deux messieurs qui, se disant envoyés par un Aréopage de Chevaliers Kadosch, m'annoncèrent que je n'avais
I. La vérité est que le F.*, Hospitalier de la Loge se serait trouvé embarrassé vis-à-vis de moi pour me rendre compte de l'emploi de ce don, attendu qu'il existe bien un tronc de bienfaisance, mais qu'il ne sert pas à secourir des misères. Un chapitre sera en entier consacré aux prétendues œuvres de bienfaisance maçonnique. En outre, les cinq Officiers signataires de cette lettre n'avaient pas à craindre à mon propos les leprimandes de la Loge, puisque les versements au tronc dit de bienfaisance sont toujours anonymes. La raison du refus est donc celle que je viens de dire.
plus que peu de temps à vivre; il se passerait, affirmaient-ils, moins d'une annde avant que je fusse mort. Ces deux Frères Trois-Points étaient on ne peut plus embarrassés de la commission qu'on leur avait donnée à faire; ils étaient dans leurs petits souliers, tortillaient leur chapeau, s'excusaient en balbutiant. En un mot, c'étaient des délégués manquant tout à fait de majesté.
Confus au possible, ils ne perdaient pas des yeux la porte, et j'avais toutes les peines du monde à leur arracher des lambeaux de phrases.
a — Au moins, leur demandai-je, dites-moi de quel genre de mort je dois périr.
a — Vous êtes condamné à mourir de faim, me répondirent-ils. »
Je ne pus retenir un éclat de rire. Je me voyais enlevé, bâillonné, ficelé et jeté dans le petit local de la rue Cadet, sous l'escalier, n'ayant pour me nourrir que la lecture des fautes d'orthographe du Grand Architecte de l'Univers, et, horreur suprême! agonisant sous le regard narquois de la tcte de mort qu'on m'avait servie au jour de mon initiation.
« — Mes pauvres amis, répliquai-je, en congédian mes bizarres visiteurs, je ne sais pas de quoi vous ête appelés à mourir, vous; mais, quant à votre Franc- Maçonnerie, c'est sous l'odieux et le ridicule qu'elle succombera, bien sûr. »
J'ai toujours pensé que ces deux émissaires d'opérabouffe étaient des maçons à l'esprit borné, à qui des Frères mystificateurs avaient joué un tour, dans le genre des commissions burlesques que Ton fait fai-re aux nigauds à l'époque du premier avril.
Je n'ai jamais entendu dire, en effet, que les Aréopages de Kadosch, conseils secrets charges de la direction des vengeances maçonniques, aient l'habitude d'informer, par des intermédiaires quelconques, ceux
que la secte se propose de frapper. Quand la Franc- Maçonnerie a un assassinat à commettre, elle se garde bien de prévenir sa victime. Morgan et tant d'autres ne fussent pas tombés dans les guet-à-pens où ils perdirent la vie, s'ils avaient été avertis au préalable.
Du reste, en 1881, la Franc-Maçonnerie n'avait pas à se plaindre de moi. Le Grand-Orient s'ét*it débarrassé d'un indiscipliné, d'un indépendant; mais les moyens par lesquels il se proposait de me nuire dans la suite n'étaient pas des moyens violents.
Je ne dis pas pour cela qu'ils furent plus honnêtes.
Mieux eût valu pour moi périr d'inanition dans le petit local de la rue Cadet, qu'être entouré constamment, comme je le fus, d'un inextricable réseau de calomnies.
Des journaux maçonniques eurent l'ignoble audace d'imprimer que c'était le fait d'avoir subi une condamnation pour vol qui m'avait valu mon exclusion de la Loge le Temple des Amis de l'Honneur Français, D'autres feuilles, rédigées par les Frères Trois-Points de la dépendance du Grand-Orient, ne précisaient pas, mais insinuaient que j'avais perdu mes droits civils et politiques et que je n'étais pas électeur.
A un moment donné, — en septembre i885, — la calomnie avait si bien fait son chemin, les mensonges avaient produit un tel écho, que je me vis dans la nécessité de me faire délivrer mon casier judiciaire et d'avoir toujours sur moi ce document et ma carte d'électeur quand je voyageais.
Oui, j'en ai été réduit à cela. Pour pouvoir serrer des mains amies qui se retiraient, j'ai eu l'humiliation d'être obligé d'exhiber ma dernière carte électorale avec laquelle j'avais voté et mon casier judiciaire sans tachée Et quand les personnes à qui je montrais ces
I. Je n'ai jamais eu que des condamnations pour délits de presse, lesquelles ne sont pas inscrites au casier judiciaire : on
pièces, les voyaient, elles étaient stupéfaites; « ce n'était pas cela qu'on leur avait liit », m'cxpliquaicnt-elles.
Ah ! Ton comprendra à quel point j'ai eu le cœur déchiré, combien j'ai souffert, et combien il a fallu que je fusse aveugle pour ne pas m'ctre séparé plus tôt de ce monde sans principes, ne connaissant, en fait de sentiments, que l'envie et la haine, ne vivant que ; d'intrigues déloyales, distillant partout et toujours le I venin de la calomnie.
Ce n'est pas tout. Je fus aussi attaqué dans mon travail, sans relâche, de la même manière lâche et pcriide. On allait voir les personnes avec qui j'étais en rapport, on me discréditait dans leur esprit, on les menaçait de leur retirer telles et telles clientèles si elles continuaient à me faciliter les moyens de gagner ma vie. Il est impossible de se faire une idée complète de cette persécution souterraine à laquelle je fus en butte.
On poussa l'infamie jusqu'à essayer de semer la discorde dans mon ménage; on vint insinuer à ma femme des abominations sur mon compte.
Je demande au lecteur pardon de le faire entrer dans ces détails intimes ; mais il faut que le public sache bien que, pour satisfaire sa vengeance, la secte maçonnique ne recule devant aucune malhonnêteté, devant aucune vilenie, devant aucune bassesse.
Et encore, de quoi la secte avait-elle à se venger? je me le demande ; pourquoi cet acharnement ? Mon indépendance me rendait donc bien coupable ? Mais n'avais-je pas été frappé d'une façon suffisante, puisque l'exclusion est, d'après Tart. 7 des Dispositions Judiciaires de ce monde-là, la plus forte peine maçonnique.^ Et je n'avais fait alors aucune protestation publique
n'y consigne que les condamnations déshonorantes, c'est-à-dire celles de droit commun.
contre cette exclusion opdrde en violation des St<ituts; je n'avais pas imprimé dans leurs détails les irrégularités commises contre moi ; je n'avais pas signalé les vexations odieuses et les injustices flagrantes du Grand- Orient au mépris des quelques hommes de bonne foi qui se trouvent égarés dans les Loges et les arrière- Loges de la Franc-Maçonnerie.
En vérité, il semble que l'esprit du mal pressentait que je reviendrais un jour au bien. Je ne puis m'expliquer d'une autre manière sa rage insensée, qui poussait contre moi les sectaires ; car les maçons, qui se sont employés à me nuire, n'ont été que des instruments, et ce n'est pas à eux que j'en veux, certes, mais au principe malfaisant qui les excitait.
Je terminerai ce premier chapitre sur cette considé ration.
Le lecteur, en parcourant ces pages de Préliminaires, aura bien compris, j'en ai la conviction, que je ne suis animé d'aucune haine contre les individus. C'est le mal seul que je combats.
Que les francs-maçons qui liront ce livre réfléchissent. Il en est dans le nombre, je le sais et je ne me lasserai pas de le répéter, qui ne voient pas que l'on se sert d'eux, qui jouent inconsciemment un rôle que même ils croient bon et utile à l'humanité. Qu'ils ouvrent les yeux. Qu'ils suivent mon exemple, qu'ils se convertissent. Il n'est jamais trop tôt ni trop tard pour rentrer dans le droit chemin de la sainte Justice et de l'éternelle Vérité. La miséricorde divine est infinie : « Dieu ne se contente pas de pardonner, il efface. »
Un peu de courage, donc ! un bon mouvement !
Et que ceux qui. dans un temps, m'ont donnd maçonniquemcnt le nom de Frère^ me permettent de leur dire encore ceci : c'est seulement depuis le bienheureux jour de ma conversion que j'ai vraiment retrouvé la scréniié de Tàme et la paix du cœur.
'iS^^Sho