‹ Les Frères Trois-PointsChapitre 5 sur 189 · I. J'ai conservé l'original; il est en entier de sa main · texte numérisé non relu

I. J'ai conservé l'original; il est en entier de sa main

vidant la tire-lire, le F.*. Hospitalier aperçut, parmi la monnaie, un morceau de papier blanc plié. Le passer au Vénérable fut TatTaire d'une seconde.

Le Vénérable déplie le papier, rajuste ses lunettes, fronce le sourcil, et, d'une voix solennelle :

« — MeslVcres, dit-il, un de nos Frères, membre de cette Respectable Loge, est l'objet d'une accusation très grave. Plusieurs journaux ont publié, il y a un mois, une lettre, où se trouvent les signatures si honorées de Victor Hugo et de Louis Blanc, et dans laquelle il est en quelque sorte, accusé de faux...

Plusieurs voix. — a Oui, oui, c'est le Frère Taxil !

Le Vénérable. — « Pardon, mes Frères, la Constitution nous interdit de nommer le Frère qui est l'objet d'une accusation aussi bien que ses accusateurs... Je dis donc qu'une plainte, à raison de ces faits, est déposée contre le Frère dont il s'agit et que je ne nomme pas. »

A l'instant, le Vénérable met le Comité en demeure de se prononcer.

Un membre fait timidement observer que le Frère incriminé est absent et qu'il serait juste que le Comité Spécial d'Enquête Tentendît avant de rien préjuger.

Le Vénérable réplique qu'il n'y a pas d'enquête à faire, du moment que la lettre accusatrice qu'ont publiée les journaux de Paris est signée par Victor Hugo et Louis Blanc. Devant l'affirmation de personnages aussi illustres, ajoute-t-il, le Comité n'a qu'à s'incliner. Qu'il se prononce donc tout de suite, et l'on entendra, en loge, l'accusé, à la réunion du 17 du mois, afin de savoir quelles circonstances atténuantes il peut invoquer.

Le Comité, chargé des enquêtes de cette nature, n'était pas au complet ; l'Orateur de la Loge était absent, lui aussi. On le remplace, séance tenante, par

rOrateiir-adjoint, le F.*. Rath. Et le Comité, sans se retirer dans une salle à part, sans même émettre un vote, déclare qu'il y a lieu de procéder, non à l'instruction de l'aflaire, mais à mon jugement.

« — J'interroge les membres du Comité, dit le Vénérable. Leur avis est-il que la plainte dont il s'agit est fondée ?

« — Oui, oui, » répondirent en chœur les membres du Comité Spécial.

Etvoilà ce que le F.*. Lemaire, l'inventeur de la couleur des triangles, appelle un examen dans sa let-re du 5 août, voilà ce qu'il présente comme une délibération.

Quand je vis, deux ou trois jours après, l'un des membres de ce Comité enquêteur qui prenait des décisions sans enquête préalable, je ne pus m'empêcher de lui adresser des reproches. Je lui observai combien la conduite de la Loge et du Comité avait été incorrecte.

ce — Que voulez-vous ? me répondit-il. Nous avons subi malgré nous une sorte d'entraînement. Et puis, la lettre publiée par les journaux de Paris était signée : Victor Hugo! Louis Blanc! Quelle discussion pouvions-nous entamer, quand on nous mettait de tels noms en avant? »

Quoique presque tout le monde fût contre moi, je ne me tins pas pour battu. La Constitution maçonnique avait été violée d'une façon manifeste à mon égard ; l'article 9 des dispositions judiciaires exige une instruction, pour n'importe quelle affaire, avant que le Comité Spécial puisse se prononcer.

Au surplus, afin que le lecteur puisse se rendre exactement compte de ce qu'il me reste à raconter, je vais mettre sous ses yeux les extraits des Règlements maçonniques qui s'appliquent à mon cas :

Article 9 des Dispositions Judiciaires. — Les délits exigent une instruction et un jugement.

Art. 10. — Tout Membre d'un Atelier peut se porter plaiî^nnnt contre tout autre Membre d'un même Atelier. Cette plainte doit être dcpostie dans le sac des propositions. Les noms du plaignant et du F.', inculpe ne sont point prononces par le Président. — Tout Maçon actif peut également porter plainte contre un Maçon devant l'Atelier dont celui-ci fait partie.

Art. II. — (Cet article est relatif aux plaintes déposées contre le Président d'un Atelier.)

Art. 12. — Si la plainte est régulière, le Président ou l'un des Officiers de TAielier, par ordre hiérarchique, convoque extraordinairement, pour former un Comité secret et spécial d'instruction, les cinq premiers Officiers, et, à leur défaut, les Officiers qui suivent dans l'ordre hiérarchique. — Le Président de l'Atelier ne peut jamais faire partie du Comité. — La plainte est remise au Comité dans la personne de l'OlTicier qui le préside et qui en donne récépissé.

Art. i3. — Le Comité Spécial, ainsi présidé par le Frère à qui les pièces ont été remises, doit instruire secrètement l'affaire, appeler le plaignant, requérir les preuves du fait articulé, entendre séparément le prévenu dans ses moyens de défense, et se former une conviction morale sur l'existence, la nature et la gravité du délit.

Art. 14. — Si la plainte est retirée avant que le Comité Spécial l'ait déclarée fondée, les pièces de l'instruction sont immédiatement anéanties. — Si le Comité Spécial, à la majorité des voix, reconnaît que la plainte n'est point fondée, elle est annulée. — Si elle est reconnue calomnieuse, l'Atelier, après avoir pris connaissance des pièces, pourra mettre le Frère plaignant en jugement.

Art. i5. — Si le Comité Spécial déclare la plainte fondée, il nomme son Rapporteur, dresse l'acte d'accusation que son Président adresse à celui de l'Atelier, avec toutes les pièces de l'affaire. — A partir du moment où la plainte a

été déclarée fondée, l'exercice des droits et fonctions maçonniques du Frère inculpé est provisoirement suspendu, sans cependant que cette suspension provisoire puisse durer plus de deux mois à partir du jour où la plainte a été déclarée fondée. — 7'out Frère contre qui une plainte aura été reconnue fondée par le Comité Secret d'instruction, devra déposer aux Archives de la Loge, et dans un délai de huit jours à partir de l'invitation qui lui en sera faite, tous ses titres maçonniques. Faute par lui de ce faire, il sera rayé de plein droit de la Maçonnerie. — Ces titres lui seront rendus aussitôt après le prononcé de l'acquittement s'il y a lieu, ou à l'expiration de la suspension prononcée. Ces titres, en cas d'exclusion définitive, seront renvoyés au Grand-Orient.

Telle est la trame d'araignée, dans laquelle les T.*. C*. F.*, du Grand-Orient se proposaient d'envelopper le moucheron. Mais le moucheron était bien résolu à se défendre.

J'écrivis d'abord au Secrétaire Général de FOrdre, le F.'. Thévenot, pour lui dénoncer les faits, au cas où il les ignorerait. « Je ne me présenterai pas à la Loge le 17 août, lui disais-je, parce que, ce jour-là, je ne serai pas à Paris, et aussi parce que F art. 9 a été audacieusemenl violé contre moi et que le ne reconnais pas une procédure faite en dehors des règlements... Vos règlements, ajoutai-je, sont passablement draconiens et n'offrent aucune garantie à un Frère inculpé; on s'est bien gardé de les mettre sous mes yeux, quand on m'a poussé à me faire affilier à la Franc-Maçonnerie. Mais enfin, si draconiens qu'ils soient, j'exige, comme c'est mon droit, que l'extraordinaire Vénérable dont notre Loge est gratifiée les respecte, et ne supprime pas les semblants de garantie que la Constitution feint de me donner. »

Le F.'. Lemaire reçut aussi de moi une lettre dans le môme sens. Après quoi, je partis pour ma cam-

pagne électorale que cet incident avait forcément retardée et entravée K

Le F.*. Thévenot ne me répondit pas ; mais il adressa sans doute des remontrances amicales à Tinvenieurde la couleur des triangles et lui fit comprendre que son zèle excessif à obéir au Grand-Orient avait été d'une maladresse déplorable.

En effet, on essaya d'arranger l'affaire. Le F.*. Lcmaire m'envoya, le 19 août, à Narbonne, une lettre, se terminant cette fois par une formule polie, et dans laquelle, avec un embarras très grand, il m'assurait que le Comité n'avait jamais eu l'intention de ne pas m'entendre, qu'il m'entendrait avec plaisir quand je serais de retour ù Paris, que je pouvais moi-même « fixer mon jour» et que cette fuis « toutes les dispositions cnnstiiutionnel'es seraient observées. »

Bref, la déclaration illégale, par laquelle, le 4 août, le Comité avait préjugé sans enquête, fut abandonnée, et l'instruction régulière de l'affaire se prépara.

Le 23 août, j'étais rentré à Paris, le Vénérable ayant

été au préalable avisé de mon retour. Le 27 je recevais

la convocation suivante :

Paris, 27 août 1881.

Mon Frère,

J'ai l'honneur de vous informer que, d'après les instructions de notre Vén.'., le Comité Secret chargé d'instruire l'artaire qui vous concerne, se réunira le lundi 5 septembre, à huit heures et demie du soir, dans une des salles du Grand-Orient de France, à l'effet de vous entendre et, après quoi, dj déclarer s'il y a lieu de donner suite à la plainte formulée contre vous.

I Je ne pus arriver que quelques jours avant le scrutin et n'eus le temps que de visiter quatorze communes sur quatrevini;t-unc que comptait l'arrondissement. Néanmoins, j'obtins environ ijSoo voix; ce qui soumit à un ballottage le F.*. Mairie, le candidat du Grand-Orient, qui avait compte passer au premier tour.

C'est avec un sentiment de profonde tristesse que je vous adresse cette convocation, et je vous prie de croire t()ujours à mes sentiments fraternels et dévoués.

Par empêchement du i'-»" Surveillant,

Le 2' Surveillant :

Le Leurch, 18''. •.

capitaine au 74» de ligne.

Au jour dit, à l'heure dite, je comparaissais devant le Comité. Il se composait des Frères Rothé, Le Leurch, docteur Gastenada, Rath, et du Frère Grand-Expert dont j'ai oublié le nom.

Ma défense fut très simple.

J'affirmai, de la façon la plus énergique, avoir reçu, pour le Midi Républicain, à la fin d'avril, deux lettres de Victor Hugo et de Louis Blanc, et je remis le numéro qui les contenait.

La lettre de Victor Hugo, adressée aux rédacteurs du journal, était ainsi conçue :

20 avril 1881.

Je suis avec vous, chers confrères.

Je suis avec tous ceux qui tournent la jeunesse vers la lumière, et la France vers la liberté.

Victor Hugo.

Quant à Louis Blanc, c'était à moi personnellement qu'il avait écrit, en ces termes :

Paris, 18 avril 1881.

Mon cher confrère,

J'apprends avec grand plaisir que vous allez fonder à Montpellier, sous le titre de Midi Républicain, un journal ayant pour but « l'union des républicains contre le cléricalisme et l'étude des problèmes sociaux. »

A une oeuvre ainsi définie, toutes mes sympathies sont acquises.

Courage !

Recevez l'assurance de mon dévouement fraternel.

Louis Blanc.

Il était évident que des lettres ainsi conçues avaient été écrites pour être publiées en tête du journal à qui elles souhaitaient la bienvenue ; cela ne faisait pas Tonibre d'un doute aux yeux des membres du Comité. « Mais, me disaient-ils, prouvez que vous les avez réellement reçues. »

J'étais alors bien embarrassé pour faire cette preuve. Je ne savais pas où avaient passé les originaux de ces lettres. Étaient-ils restés à l'imprimerie du journal? Là, on avait fait des recherches et l'on n'avait rien retrouvé. Les avais-je donnés à quelque solliciteur d'autographes? Je n'en avais aucune souvenance. Enfm étaientils mêlés et perdus parmi mes papiers ? C'est ce qui me semblait le plus probable ; mais je risquais fort de ne remettre la main sur eux qu'à une époque où ils ne me seraient plus d'aucune utilité.

On comprend combien j'étais ennuyé. Je ne pouvais qu'opposer ma parole à celle des deux illustres grands hommes. Je le lis; ce qui provoqua Findignation du F.'. Rath, le représentant du Grand-Orient. Je dis que l'énormité même de l'acte dont j'étais accusé prouvait mon innocence ; car, somme toute, des lettres comme celles qui avaient paru dans le Alidi Républicain ne sont pas des choses qu'un journal invente. Il était plus logique d'admettre que Victor Hugo et Louis Blanc avaient la mémoire courte, et qu'on avait abusé de leur grand âge pour leur faire signer la protestation; il était plus logique d'admettre cela que de croire à la possibilité d'un faux aussi téméraire.

Mon accent de sincérité frappa les Frères qu'on m'avait donnés pour juges-instructeurs; — je fais toutefois exception pour le F.'. Rath qui me fut, jusqu'au bout, systématiquement hostile; — la déloyauté de la machination organisée contre moi allait achever de me les rendre favorables : au fond, les deux Surveil-

lants, le Secrdtaire et le Grand-Expert de la Lol;( n'étaient pas de mauvaises gens.

Voici ce qui les détermina :

On a vu que la lettre du capitaine Le Leurch, datce du 2 y août, me fixait le soir du 5 septembre pour le premier interrogatoire de l'instruction de raffaire. Ce n'est qu'à la suite de cette séance secrète que le Comité, s'il se jugeait suffisamment éclairé, devait décider s'il y avait lieu de donner suite à la plainte, c'est-à-dire rédiger un acte d'accusation contre moi.

Or, dans l'intervalle de ma convocation à ma comparution devant le Comité, le Vénérable \ obéissant sans aucun doute aux ordres secrets du Grand-Orient, avait, à la date du i^^ septembre, convoqué la Loge à une réunion extraordinaire, qui devait se tenir le surlendemain de la première séance d'instruction, c'est-à-dire le 7 septembre, et dont le principal objet était la lecture de Vacte d'accusation contre moi et mon jugement. Il était impossible de violer avec plus d'audace les lois de l'équité. Il était impossible de dicter avec plus d'impudeur des ordres au Comité, de lui forcer la main plus cyniquement.

Voici ce document qui permettra d'apprécier à sa valeur la justice maçonnique :

I. Le F.'. Lemaire est un « vieux de la vieille » dans la Maçonnerie; sans avoir les états de service du F.-. Hubert, Vénérable d'Honneur, le Vénérable titulaire de ma Loge possède de nombreux chevrons. Il est propriétaire à Paris et demeure actuellement au boulevard de Grenelle, n^ 3o. Au point de vue maçonnique, c'est un homme de paille; le véritable Vénérable est le F.'. Hubert, ancien conseiller de préfecture, ancien secrétaire général du Grand-Orient.

A.-. L.-. G.-. D.-. G.-. A.-. D.-. L'UN.-. A u Nom et sous les A uspiccs du Grand-Orient de France.

TEMPLE DES AMIS DE L'HONNEUR FRANÇAIS

LIBERTÉ

Le véritable lionncu

est d'ctre utileaux hommes!

KdALlTÉ !

FRATERNITÉ

Or.-, de Parij, I"" septembre 1881

Adresse de la L.*.

Che; le F.-. LE MA IRE. Vên.-.,

60, arcnae d« Breteail, Ptri*.

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