Clôture
Agréez, cher Frère, nos salutations fraternelles.
Le Vénérable Titulaire :
Lemaire, 3o».'.,
60, avenue de Breteuil,
Le Vén.'. d'Honneur : Le Vén.\ d'Honneur, ad vitam •
PORTALIER, 33e.'., HuBERT, 33«.-.,
rédacteur de la Chaîne d'Union, de Paris, Le /•■• Surveillant : 9, rue de la Vieille Estrapade.
ROTHÉ, 3o».'., 5, rue Descaries. Le 2* Surveillant :
L'Orateur: Le Trésorier: Le Leurch, i8«.\.
Lemonon,3c«.'., Dillon, i8«.*., capitaine au 74» de ligne,
2 bis, me Wiwitnne. Sg, rue du Rocher. 3i, avenue de la Mothe-Piquet
Le Trésorier-Adjoint : Le Secrétaire :
Talon.'., D' Castaneda, i8«.'.,
i3, rue Monsigny. 14, avenue de la République.
Quand je sortis de ma poche cette circulaire, les membres du Comité Secret se regardèrent, interdits ; on l'avait envoyée à tous les Frères de la Loge, excepté à moi.
a — Comment ! dis-je aux Membres du Comité, vous me convoquez le 27 août pour aujourd'hui, et, dans votre convocation, vous me déclarez que c'est après m'avoir entendu que vous déciderez s'il y a lieu de donner suite à la plainte formulée contre moi!... Et, à cette heure, en ce moment où vous n'avez pas fini de m'entendre, l'acte d'accusation existe ! il est déjà rédigé ! le Vénérable a, depuis cinq jours, convoqué la Loge, pour que l'un de vous donne lecture de ce réquisitoire et pour qu'il soit procédé à mon jugement !... Ah ça ! quel rôle vous fait-on jouer, mes pauvres amis ! »
Le F.-. Rath donna un coup de poing furieux sur la table, en criant qu'il y avait dans la Loge des traîtres
qui me communiquaient leurs convocations personnelles, et que le Grand-Orient saurait bien les découvrir.
Je lui répondis qu'il n'y avait pas d'autre trahison que celle dont j'étais victime, et que ce qui se machinait contre moi, dans l'ombre du Grand-Orient, était absolument abominable.
Le capitaine Le Leurch et le Frère Rothé, officier en retraite, me donnèrent leur parole d'honneur qu'ils étaient absolument étrangers à la convocation du Vénérable; que leurs signatures n'y figuraient qu'en vertu de l'usage établi, mais que le manuscrit des « planches » était toujours envoyé à l'imprimerie sans leur être soumis au préalable : en un mot, ils me parurent très indignés de ce qui se passait.
Quant au docteur Castaneda et au Frère Grand- Expert, ils ne dirent pas grand'chose ; ils avaient l'air d'être ennuyés de ce qu'à raison de leurs fonctions ils étaient mêlés à cette affaire, et ils regardaient tour à tour leurs montres, avec une envie bien évidente de s'en aller. Ils n'osaient pas prendre ouvertement mon parti, parce que c'eût été faire opposition au F.* Rath, représentant du Grand-Orient; mais, en définitive, ils étaient loin de l'approuver.
Cette séance secrète se termina, sans que les membres du Comité prissent une décision.
Le lendemain, je rencontrai l'un d'entre eux.
« — Eh bien, lui demandai-je, que pensez-vous, en conscience, de ce qui se passe ?
« — Mon cher ami, me répondit-il, je vous plains; vous n'en avez pas encore fini avec ceux qui vous en veulent... La majorité du Comité est pour vous, nous ferons notre devoir ; mais ce sera toujours à recommencer... Je vous plains...
« — Mais enfin, de quoi m'en veut-on?
« — Est-ce que je le sais?... Vous êtes indépendant, vous avez constamment protesté contre les cérémonies de notre rituel, vous avez ri en pleine loge des convocations qui se font toujours au nom du Grand Architecte de l'Univers, vous avez dit que les réunions maçonniques devraient être publiques comme celles des sociétés de libre-pensée, vous n'avez jamais manqué de ridiculiser les épreuves de l'initiation
« — Evidemment, je trouve cela stupide; mais c'est un sentiment personnel que j'ai exprimé au sein de nos réunions. Je n'ai pas discrédité la Maçonnerie en exposant mon idée dans mon journal
« — Que voulez-vous? ils sont persuadés que vous êtes contre l'institution elle-même
« — Je crois seulement qu'elle a besoin de sérieuses réformes.
« — Ils pensent que vous vous repentez de vous être; fait affilier.
« — Pour cela, oui !
« — Vous n'êtes pas le seul Mais, alors, vous
auriez dû ne jamais rien dire en loge ni ailleur dès que vous vous êtes aperçu que la Maçonnerie n'était pas ce que vous aviez cru; vous auriez dû garder votre sentiment secret, passer inaperçu, ne pas vous retirer brusquement, ce qui eût attiré des soupçons et vous eût valu les mêmes haines que celles qui vous poursuivent, mais venir seulement de temps en temps aux réunions, paraître négligent, jouer l'indifférence, puis, un beau jour, au bout de deux ou trois ans, vous
laisser rayer pour défaut de cotisation Voilà, mon
cher ami, le seul moyen de sortir de la Maçonnerie,
sans qu'il en résulte des persécutions Au contraire,
avec l'attitude d'indépendance que vous avez prise, vous n'aurez qu'ennuis, tracasseries et injustices; vous passerez votre vie à être mis en accusation, et finale-
ment vous aurez le dessous, et le Grand-Orient, en ratifiant votre exclusion, se donnera l'air de se débarrasser d'un personnage compromettant
« — Advienne que pourra! répliquai-je à cette prédiction. En l'état actuel, je ne vous demande que de ne pas céder aux influences et de taire votre devoir.
« — Je vous l'ai dit, la majorité du Comité le fera. Seulement, je vous plains tout de même. Quand ils auront réussi à se débarrasser de vous, ils ne seront pas satisfaits, vous ne rencontrerez que des pièges sur vos pas, ils vous feront une guerre à mort. « — Qui, ils?
« — Parbleu ! ceux qui mènent en ce moment Tintrigue contre vous.
« — Mais, enfin, leurs noms ?
« — Ah ! vous m'en demandez trop I » Là-dessus nous nous séparâmes, en nous donnant rendez-vous à la Tenue Extraordinaire qui allait être sans objet. Le coup devait forcément rater, puisque la mèche avait été éventée.
Mon opinion est que l'acte d'accusation était rédigé dès le début de l'atfaire, qu'il avait été fabriqué en dehors de la Loge, et que, le 5 septembre, le F.*. Rath Tavait dans sa poche. Si j'avais manqué d'énergie à la léunion secrète de ce jour-là, si je n'avais pas montré hardiment que je savais ce qui se tramait, si je n'avais pas démasqué les batteries du Vénérable et du Grand- Orient et mis les membres du Comité carrément en face du rôle de coniplices qu'on leur faisait jouer, le F.'. Rath, après mon départ, aurait tourné ses collègues contre moi, en mettant toujours en avant les noms de Victor Hugo et de Louis Blanc, et, spéculant sur la faiblesse du Secrétaire et du Grand-Expert, aurait obtenu, à la majorité des voix, sinon à l'unanimité, un vote déclarant la plainte fondée et juste: il se serait fait
ï'ornrncr facilement Rapporteur de raffaire, d'abord en invoquant ses fonctions spéciales auprès de la Loge, ensuite parce qu'aucun de ses collègues n'aurait tenu à se charger d'une si vilaine besogne. Et alors le programme du Vénérable se serait réalisé : la Tenue Extraordinaire du surlendemain mercredi 7 septembre aurait vu mon accusation et mon jugement.
La réunion eut lieu, néanmoins; il était trop tard pour la décommander. L'affluence des membres de la Loge, ce soir du 7 septembre, fut considérable. L'article 5 de l'ordre du jour, qui avait motivé la qualification dî' extraordinaire donnée à la séance, fut sauté, sans explication du Vénérable, à la grande surprise des assistants qui n'étaient venus que pour cet article de a great-attraction. »
A la sortie, quelques-uns demandèrent au F.*. Lemaire pourquoi l'on n'avait pas exécuté le programme dans son entier, et le mirifique inventeur de la couleur des triangles répondit aux questionneurs que tout n'était pas prêt, comme on l'avait pensé, mais « qu'ils ne perdraient rien pour attendre. »
^e fus convoqué quelques fois encore devant le Comité d'Enquête.
On m'interrogea sur des points qui n'avaient plus aucun rapport avec les lettres de Victor Hugo et de Louis Blanc, objets de la poursuite; on me demanda jusqu'à des renseignements sur ma famille; on m'apprit que j'étais soupçonné de ne pas avoir pris la Maçonnerie au sérieux, dès le jour même de mon initiation. Il paraît que cela surtout était un crime.
Examinons un peu ce crime dans toute son horreur.
Lors de l'initiation maçonnique, le récipiendaire est, pendant un temps qui varie d'une demi- heure
à une heure, enfermé dans un réduit, appelé cabinet « des réflexions. »
Ce cabinet n'est pas d'une gaieté folle. Çà et là sont des squelettes ; sur les murs sont peintes, en grandes lettres, des inscriptions lugubres. Je donnerai de plus amples détails sur toutes ces ridicules bêtises dans le chapitre qui sera consacré aux initiations. Pour le moment, je me contenterai de dire que le réduit où Ton me claquemura était situé sous un escalier : le mobilier se composait d'un escabeau et d'une table sur laquelle étaient déposés des tibias, une tête de mort, un papier avec des questions imprimées et des blancs pour y répondre, une plume et de l'encre. En m'introduisant dans ce local sans fenêtre, on m'avait dit : « Répondez aux questions et faites votre testament ; puis, vous attendrez que l'on vienne vous chercher. »
J'écrivis mes réponses, je rédigeai deux ou trois lignes quelconquesen styletestamcntaire, et,pourpasser le temps, )e fumai quelques cigarettes. On ne se pressait pas de venir me délivrer. La tête de mort, avec son nez camard, avait l'air de me narguer. J'avais lu et relu les inscriptions des murs ; l'une d'elles était assez amusante, la voici : Si ton âme a senti l'effroi^ ne vas (sic) pas plus loin. » Cet impératif va, que le peintre avait agrémenté d'un s, m'inspira une plaisanterie, certes bien innocente. J'inscrivis à l'encre, sur le crâne poli de la tête de mort, ces simples mots :