FÊTE VILLAGEOISE
Réduction de la gravure de Longueil, d'après le tableau d'Adriaan Van Ost ide. - (Musée de Cassel ) (Smith, t. T«r, p. t6o, n« 194, et t. IX, p. 106, n» 9?.)
LES ARTISTES CÉLÉBRÉS
On venait de rebâtir la cité, et on l’avait rebâtie selon la mode de l’époque, cette fantaisiste Renaissance hollandaise, à toits aigus et à girouettes splendides, où le bois des charpentes est apparent mais sculpté; où les briques abondent, limées et repeintes. Les halles de Harlem sont le chef-d’œuvre de ce style et elles s’opposent curieusement à la belle église de Saint-Bavon, l’un des plus purs restes de l’architecture ogivale. Ainsi, toute moderne, éclatante et pimpante, avec ses briques rouges et ses auvents décorés, avec son petit bras de mer, ses halles neuves, sa vieille basilique lançant vers l'infini une tour de soixante-dix mètres, avec ses jardins qui sentent bon, ses pâturages, ses champs, ses bois, ses houblonnières, et toutes ses jolies industries d’art, et tous ses savants, et tous ses poètes, et tous ses artistes y vivant, la parcourant, y méditant, y cr/antant des chefs-d’œuvre, quel milieu de sélection que cette ville de Harlem pour un peintre !
Adriaan Van Ostade, dès sa prime jeunesse, sentit bien qu’il n’en pourrait trouver de plus favorable et, à l’encontre de la plupart de ses concitoyens qui, attirés par le grand renom de Michel-Ange et de Raphaël, jugeaient le voyage d’Italie nécessaire aux artistes du Nord, c’est dans sa ville natale qu’il voulut apprendre son métier, et sous un maître néerlandais. Tandis qu’une partie de la Hollande artiste courait vers Florence, Venise et Rome, comme vers des phares, et que Henri Goltzius, l’habile peintre-graveur, tombait malade du chagrin de ne pouvoir, faute d’argent, entreprendre la visite traditionnelle aux Musées de la Péninsule', le jeune Adriaan demandait des leçons à Frans Hais qui était établi à Harlem, et qui y professait avec autorité.
Le grand peintre était alors dans toute la puissance, dans la pleine maturité de son talent; il eut une influence décisive sur son nouvel élève qui, adaptant à son inclination particulière les préceptes de Hais, sut lui prendre quelques-unes de ses qualités. Ce dernier ne fut pas seulement le portraitiste le plus mâle, le plus expressif de son temps, le coloriste profond et chaleureux qu’imitèrent la plupart des peintres hollandais du xvne siècle, il fut aussi, à l’occasion, un remarquable satirique, de coup d’œil sûr et de moquerie juste; c'est le satirique qui, tout d’abord, impressionna Van Ostade, et le disciple semble avoir étudié davantage le Joueur de Rommelpot que les Syndics et les Régents
i. Selon Van Mander.
Fac-similé de la gravure de Dunker, d’après le tableau d'Adriaan Van Ostade. (Musée Van der Hoop, au Rijksmuseum d'Amsterdam.,) — (Smith, t. Ier, p. 120, n» 49.)
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conservés au Musée de Harlem pour l’immortelle gloire de son maître.
Ce Joueur de Rommelpot a égaré nombre de critiques ; c’est que l’épisode relaté ici par Frans Hais est essentiellement batave et il eût fallu savoir, d’abord, que si l’instrument du Rommelpot est un pot, ce n’est pas, toutefois, un pot à bière. Aussi, M. Charles Blanc est-il dans l’erreur quand il attribue à la gourmandise et à l’espoir des libations, annoncées par la présence d’une cruche pleine, la joie qui éclaire les faces paysannes des personnages du tableau dénommé par lui : Béatitudes humaines' , et qui n’est autre que le Joueur de Rommelpot.
Il n'y a pas ici de cruche pleine, mais le plus humble et le plus inoffensif des joujoux ; un joujou obtenu en tendant et fixant, sur l’orifice d’un récipient de grès, une vessie humide percée, au beau milieu, d’un trou où l’on plante un fétu de paille ; la vessie, étant bien sèche, rendra, sous les coups, le son du tambourin, tandis qu’au moindre attouchement la paille ronflera comme une viole. C’est l’orchestre ordinaire et apprécié des bambins, dans certaines régions de la Flandre et des Pays-Bas.
Ce primitif instrument de musique, habilement manié par un virtuose champêtre, fait l’événement et l’allégresse de la toile de Frans Hais : des auditeurs petits et grands en savourent le charme avec des mouvements variés, avec des expressions de physionomie différemment attentives : c’est ici le rire , le bon rire spontané des simples ; le rire à tous les âges , pourrait-on ajouter, car, du dernier baby au grand-père, chacun, dans ce tableau, montre son plaisir à sa façon. Mais, comme on voit bien, par l’épanouissement des lèvres, la gaieté des yeux, l’élan des mains tendues pour applaudir, l’innocence de ce plaisir, et que ce n’est pas là, du tout, concupiscence d’ivrognes jeunes et vieux devant la brutale, matérielle, gloutonne attente d’une beuverie pantagruélique, mais douce et sereine gaieté d’une famille amusée par un jeu d’enfants !
Le même souffle joyeux et imperceptiblement railleur a passé sur l'Eihpïrique d’Adriaan Van Ostade et sur ses Musiciens ambulants, d’une crânerie si plaisante au milieu de la fouie béate, accourue pour les entendre.
Dans l’atelier de Frans Hais, notre peintre se lia avec Saenredam, de Bray, Suyderhoef ; avec les frères Job et Gerrit Berckheyde; enfin, avec
t. Les Peintres de toutes les Picoles : Frans Hais.
Adriaan Brouwer, ligure turbulente, encore enveloppée d’ombre, pour laquelle Van Ostade se prit d'une active sympathie.
On connaît la tradition selon laquelle Frans Hais aurait attiré chez lui à un âge tendre, emprisonné et caché à tous les yeux le pauvre Brouwer, ahn de le faire travailler dur pour une maigre pitance, tandis qu’il vendait
LA POUPÉE DEMANDÉE Eau-forte d’Adriaan Van Ostade. — (Bartsch, iv> 10.
au poids de l’or et à son profit les tableaux du jeune homme : il les attribuait à un maître étranger désireux de garder l’incognito. Van Ostade aurait, le premier, découvert la supercherie et se serait empressé de faire évader la victime. Les preuves décisives manquent; aussi a-t-on nié tout cela ; pourtant, malgré les protestations des admirateurs de l’illustre artiste qui voudraient réhabiliter sa mémoire, il semble assez probable que sa conduite ne fut pas toujours très édifiante. M. van
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der Willigen a, en effet, retrouvé, aux Archives de la ville de Harlem, une pièce datée du 20 février 1616 et où il est écrit que Frans Hais fut, à la date susdite, « invité à comparaître, pour certains sévices contre son épouse, par devant MM. les bourgmestres qui, l’ayant réprimandé, reçurent de lui l’aveu de sa faute; il dut promettre de se corriger et de se garder d’ivrognerie et de pareilles extravagances, sous peine, s’il se conduisait encore mal envers sa femme ou d’autres personnes, d’être puni plus sévèrement, à la fois pour le fait actuel et pour ce qu’on porterait de nouveau à sa charge ».
Cette femme, que plusieurs biographes ont représentée comme une mégère avare et insupportable, fut assurément très malheureuse; lorsqu’elle eut passé de vie à trépas, le peintre ne s’attarda point à la pleurer longuement ; il convolait en secondes noces au bout de peu de mois avec la nommée Lijsbeth Reyniers, qui le rendait père au bout de huit jours de mariage, ce qui suppose certaines relations illicites avant les sacrements et peut-être même avant le veuvage. Les importants travaux qu’il exécutait pour les régents, pour les corporations et pour les particuliers, le laissèrent toujours besogneux; maintes fois, il fut poursuivi pour dettes et sa situation était telle et tels ses embarras pécuniaires que l’on est autorisé, sinon à admettre absolument les dires des contemporains touchant son odieuse prévarication à l’endroit de Brouwer, au moins, à ne pas les repousser sans examen. Les mœurs assez dissolues de Frans Hais, ses incartades extraconjugales, les lourdes charges dont l’accablait sa nombreuse famille, — charges encore accrues par la maladie mentale de son fils Pieter qu’on dut, finalement, enfermer dans une werkhuys 1 , les parents se déclarant incapables de suffire à son entretien, — toutes ces circonstances et la vieillesse indigente de Hais tombé, plus tard, à la charge de la Commune, rendent acceptable l’hypothèse que le grand portraitiste put bien recourir, une fois en sa vie, à des expédients de correction douteuse, pour se procurer de l’argent. Le rôle joué ici par l’aîné des Ostade le montre tel que les rares actes authentiques que nous connaissons de lui devaient nous le faire supposer : pitoyable et bon, révolté devant l’injustice et n’hésitant pas à le dire.
Sa grande admiration pour le peintre qu’était Frans Hais ne fut diminuée en rien par cette aventure qui, certes, n’augmenta point son estime pour lui. Toutefois, ils demeurèrent en relations et l’intimité semble