Maison de correction
Réduction d'une aquarelle d'Adriaan Van Ostade. — (Musée du Louvre.)
LES ARTISTES CÉLÉBRÉS
avoir été aussi constante qu’étroite entre Adriaan Van Ostade et l’atelier de son maître. 11 s’était lié aussi avec Gornélis Decker, de qui il devint le collaborateur, par la suite: il peignit souvent les ligures des petits intérieurs de cet artiste. Beaucoup plus tard, il se prit d’amitié pour Paulus Potter et pour Antoine Leuwenhoek: le célèbre animalier avait quinze ans de moins que Van Ostade et le savant micrographe aurait pu être son fils. Mais notre peintre, malgré sa nature sérieuse, aimait la jeunesse.
Ce fut certainement une chose touchante que sa sollicitude pour son frère Izaak, né onze ans après lui, et dont il voulut être le maître, l’éducateur, le mentor; son affection pour ce jeune homme, dont la courte vie paraît avoir été celle d’un artiste fervent, mais un peu bohème, qui dépensait son talent, son argent et sa jeunesse sans compter, a quelque chose de la profonde et vigilante tendresse des mères. Adriaan commence par en faire un peintre exquis dont, parfois, l’habileté égalera la sienne; qui le dépassera toujours en sentiment. Et quand le petit frère, avec l’étourderie imprudente de son âge, aura commis quelque maladresse, désastreuse pour ses intérêts, c’est le grand frère qui la réparera.
Izaak avait vingt ans lorsqu’il s’engagea vis-à-vis d’un brocanteur, pour la fourniture de quinze compositions qui devaient lui être payées vingt-sept florins, toutes ensemble ; deux ans plus tard, il n’avait pas encore exécuté sa commande ; l’autre s’en plaignait, menaçait de le poursuivre, et la Confrérie de Saint-Luc, sur l’instance d’Adriaan — qui jugeait le marché par trop désavantageux pour son cadet — consentait à trancher ce différend survenu entre un de ses membres et un acheteur. A cette lin, les Commissaires de la Gilde se réunirent en assemblée extraordinaire, le 3i janvier i6q3, et voici le procès-verbal de cette séance tel qu’il figure aux registres de Saint-Luc :
Article premier.
Leendert Hendricxs, marchand d’objets d’art, à Rotterdam, ayant intenté une action à Izaak Ostade, peintre, les bourgmestres envoyèrent l'affaire à une séance extraordinaire. Chacune des parties paya trois escarlins, ensemble trente-six sous : dix-huit sous pour les domestiques et dix-huit pour la Confrérie.
Article II.
Comparurent d’une part, Leendert Hendricxs, susdit; d’autre part, Izaak Ostade, assisté de son frère Adriaan Van Ostade. Leendert exigea qu’Isaak Van Ostade lui fît six tableaux qu’il lui avait commandés il y a deux ans et, en outre, sept tableaux
Réduction d'un dessin au lavis d’Adriaan Van Ostadc. — Musée du Louvre.)
LES ARTISTES CELEBRES
ronds, dont cinq tableaux ronds représenteraient les Sens et, les deux autres, des sujets quelconques, le tout, pour la somme de vingt-sept florins. Izaak Van Ostade prétendit avoir fait deux tableaux et deux pièces rondes que Lecndôrt était venu voir et qu’il n’avait point fait chercher. En conséquence, Izaak n’avait pas commencé les autres, et, comme ses œuvres avaient augmenté de prix, il croyait être entièrement délié de ses obligations envers Leendert. Après une discussion assez longue, ils s’en remirent à la décision des Commissaires.
Article III.
Les Doyen et Commissaires ordonnent qu’Izaak Van Ostade exécutera pour Leendert les quatre petits tableaux des six pièces qui lui ont été commandées et dont il possède encore les panneaux — de la manière qu'il a été convenu précédemment; et, des sept tableaux ovales, il ne fera que les Cinq Sens, comme ils ont été commandés; le tout, pour la somme de cinquante florins, — lesquels cinquante florins ainsi que huit florins qui reviennent encore à Ostade d’un travail antérieur, soit, en tout cinquante-huit florins, Leendert sera tenu de remettre entre les mains des Commissaires de la G i ! de de Saint-Luc à Harlem, avant la fête de Pâques prochaine, époque à laquelle les tableaux devront également être terminés.
Au cours de ce procès où il avait « assisté » son frère et où il avait plaidé pour l’Art contre l’exploitation éhontée dont il commençait à être l’objet de la part d’une certaine catégorie d’individus, un mot très vif sortit des lèvres d’Adriaan Van Ostade; il lui échappa d’appeler les marchands de tableaux des « keelbeulen », vocable presque intraduisible, d’une énergie et d’une véhémence extrêmes, qui signifie quelque chose comme étrangleurs , mais avec plus d’emphase, plus de violence et un caractère autrement accusé : littéralement, keel veut dire « gorge » et beul, « bourreau ». Le keelbeul est le bourreau qui prend à la gorge, et le qualificatif est certainement plus dur qu’étrangleur, plus dur aussi qu’égorgeur. C’est une de ces insultes comme en possède seul l’idiome néerlandais, rude et sauvage, d’une incomparable éloquence dans la formule des sentiments excessifs.
Le peintre persista dans son indignation malgré le dénouement assez équitable de l'affaire, et, un peu plus tard, comme la Confrérie de Saint- Luc prenait l’habitude de se livrer à des transactions fort mercantiles, des dissentiments s'élevèrent entre elle et lui ; il y eut d’âpres discussions auxquelles prirent part les plus grands artistes de Harlem. Finalement Adriaan Van Ostade et Salomon Van Ruysdael crurent devoir donner leur démission et la donnèrent avec éclat. Combien de temps dura la brouille? — je ne saurais le dire exactement; ce qu’il y a de certain, c’est qu’elle dut cesser un jour, car Salomon Van Ruysdael était