‹ Les frères van OstadeChapitre 26 sur 48 · AU CABARET · texte numérisé non relu

AU CABARET

Réduction de la gravure de L. Halbou, d’après le tableau d’Adriaan Van Ostade. — (Ancien Cabinet de M. Poullain.)

(Smith, t. I°r, p. n 5, n° 29.)

LES ARTISTES CÉLÈBRES

facultés. On n’y sent pas la recherche; c’est la simple expression d’une théorie esthétique, nouvelle pour lui, essayée avec prudence.

Il n’était pas, il ne fut jamais l’artiste frémissant, hanté par la chimère, qu’un idéal tourmente et qui s’énerve de ne le pouvoir atteindre. C’était un bourgeois rempli de bon sens, patient et laborieux, ayant le travail pour essentielle préoccupation et travaillant avec le scrupule, avec la conscience soigneuse d’un intègre commerçant; autant que ses tableaux et ses eaux-fortes, son écriture nette, ferme, sage, dépourvue de signes risqués ou fantaisistes, fait pressentir cela; et il suffit d’examiner ses portraits pour comprendre que ce fut un brave homme et un homme pratique. On ne distingue point là ce rien d’aventureux et d’un peu excessif qui dénonce le rêveur, le poète aux belles et impossibles aspirations : les traits sont carrés, massifs, placides, et l’on devine que le regard, malgré sa profondeur, ne s’est jamais tourné vers les au-delà impénétrables, mais, strictement, vers ce qu’il pouvait apercevoir sans effort et entièrement. Toutefois, on déchiffre, dans le pli amer de la bouche, dans la ride du front et le mouvement des sourcils, l’expression de tristesse indulgente, particulière à ceux qui, ayant étudié de près la vie, en ont jugé les misères. Et, en effet, ce fut un psychologue admirable, un merveilleux connaisseur de la nature humaine : rien n’est plus vrai que son monde de petites gens et rien n’est plus sain. On l’a accusé de se complaire dans la peinture des scènes brutales, mais ceux qui lui faisaient ce reproche n’envisageaient, sans doute, qu’un ou deux de ses tableaux pris isolément, exceptionnels dans son œuvre :

« Au cabaret, comme à l’intérieur de leur cabane, écrit M. Charles Blanc ', les paysans d’Ostade donnent au plaisir de boire des proportions effrayantes. »

Et, plus bas : « On le voit bien, en contemplant ces faces enluminées, ces yeux avides, ces bouches énormes qui, trouvant encore trop étroits des vases larges et profonds comme des puits, s’attachent au pot lui-même. »

Nous avons constaté qu’il était arrivé à l’auteur des Peintres de toutes les Écoles de faire erreur quant à la fonction des vases figurés sur les toiles des maîtres de la Hollande et que là, pas plus qu’ailleurs, tous les pots ne sont des pots à bière. De même, il s’est trompé en relevant tant de buveurs parmi les personnages d’Adriaan Van Ostade. Certes,

i . Les Peintres de toutes les Écoles. — Adrien van Ostade ,

Eau-forte d'Adriaan Van Ostade — (Bartsch, n* 26.)

54 LES ARTISTES CELEBRES

celui-ci en peignit et son cycle ne serait pas complet s’il les avait néglige's ; mais ils n’y sont pas si envahissants et n’y occupent que bien juste la place convenable.

Ceux que le peintre évoque et dont il a incarné le souvenir en de précieuses images, ce sont tous les modestes, tous les obscurs, tous les humbles de son temps et de son pays, non les vicieux ni les jouisseurs. Ce sont des chansonniers ambulants, des violoneux, des joueurs de vielle, des ménétriers, des colporteurs, des rémouleurs, des savetiers, des cordiers, des tisserands, des fileuses; un boulanger qui, debout devant sa fenêtre ouverte, corne à la manière néerlandaise, pour annoncer aux clients que le pain est cuit, qu’on le sort du four; deux commères arrêtées et jasant au tournant d’une rue de village ; des charcutiers en train de dépecer le porc ou de faire du boudin; des pêcheurs à la ligne muets et prodigieusement attentifs au bord de la rivière..., ou bien, quelque ménagère prenant le frais sur le seuil de sa porte, qu’ombrage une brindille de houblon fleuri. Ce sont des empiriques ou des jongleurs; des joueurs de boules ou de galet, de bac ou de trictrac. C’est un maître d’école faisant sa classe; une mère tenant son poupon dans ses bras; une famille groupée autour du feu; une autre, devisant ou folâtrant au son de la musette, dans la vaste cuisine hollandaise, où la mère-grand, accroupie devant l’âtre, fait chauffer le gaufrier en l’honneur de la kermesse, tandis que, par la porte ouverte, on distingue des promeneurs vaguant sous l’ombre douce d’un chêne vert. Ce sont encore des fumeurs extatiques, des savants ou des légistes, pensifs au milieu des bibliothèques vitrées de leur cabinet ; des marchands affairés dans le bruit et l’encombrement de la halle aux poissons. C’est un pauvre ménage attablé pour le repas du soir, qui récite le Bénédicité avec recueillement. C’est un couple amoureux qui s’enlace dans la pénombre d’une embrasure de fenêtre, des bambins lâchés dans la campagne, une ronde sur l’aire, une fête sous la treille.

C’est la comédie rustique, populaire et bourgeoise en cinquante chapitres pleins d’animation et de verve, mais d’une verve qui n’aura jamais rien de trivial ou qu’on puisse appeler grossier avec justesse. Même quand Van Ostade nous montrera une Epouilleuse dans l’exercice de ses fonctions et fourrageant la tignasse d’un grand benêt de garçon de ferme affalé par terre, qui s’esclaffe avec le tortillement spécial aux personnes chatouillées; même quand il nous introduira dans quelque

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