‹ Les frères van OstadeChapitre 28 sur 48 · LE FUMEUR RIANT · texte numérisé non relu

LE FUMEUR RIANT

Eau-forte d’Adriaan Van Ostade. — (Bartsch, n° 6.)

rituel, non génial, qui s’arrête seulement à ce qu’il conçoit bien et saura rendre intelligible : à Brouwer, à Craesbeek les scènes de scandale, les orgies crapuleuses ou sanglantes; lui ne va pas jusque-là : ses yeux se ferment devant ce qui sera équivoque ou trop violent. Il n’a dans l’esprit aucune grivoiserie, il n’a dans l’âme aucune noirceur; ses intentions sont pures ou, mieux, il n’a pas d’intention, sinon celle de peindre l’Humanité sous la forme et avec les habitudes des individus de son temps, de sa patrie, de son milieu ; et, comme son cœur droit est très sensible, il se plaira surtout aux mœurs douces.

Réduction d'une eau-forte d'Adriaan Van Ostade. — (Bartsch.

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Il devait aimer les enfants, car il les a peints avec complaisance, étudiant et énumérant leurs bruyantes joies, leurs peines amères, leurs sourires et leurs grimaces; il est peu de ses ouvrages où n’apparaisse quelque marmot et, moins encore, où il n’y ait ni chien, ni chat, ni serin; ces innocents et ces animaux domestiques soulignent, parleur présence, le caractère patriarcal des compositions de Van Ostade. Il faut être bien fort pour triompher dans l’horrible. Il le savait; il savait aussi la mesure exacte de son talent et se borna à être ce qu’il pouvait être avec supériorité : un réaliste sans concession au préjugé qui place le Beau en dehors du Vrai, mais sans outrance dans la volonté de ne point embellir le Vrai. Il se comprit lui-même et suivit sa voie sans ambition démesurée, sans hésitation et sans tâtonnement. Aussi, comme son œuvre est franc d’allures, simple de moyens, clair de signification !

Voyez la Famille du peintre , ce tableau du Louvre, où il s’est représenté avec sa femme, non pas « au milieu de leurs huit enfants », comme on l’a cru jusqu’ici, mais, de leurs neveux et nièces et d’un ménage qui pourrait bien être celui d’Izaak; Adriaan Van Ostade n’eut jamais qu’une fille, laquelle figure certainement en ce portrait où tout le monde est groupé debout et tête découverte, tandis que le peintre seul se tient assis, coiffé de son feutre. N’est-ce pas tout l’homme qui se manifeste dans cette délicate et pourtant nette façon de marquer l’autorité du père de famille, du chef de la communauté? La scène n’en a pas moins le parfum de l’intimité la plus étroite ; elle est toute de paix heureuse et de chaud bien-être : le mari serre dans la sienne la main de sa compagne ; la plus jeune des enfants, la petite Maria-Johanna Van Ostade, va à l’une de ses cousines et lui offre gentiment quelques fleurettes. Il y a de ces fleurettes tombées sur le parquet; et ces êtres dont Van Ostade a tracé la ressemblance avec une fidélité impitoyable, qui ont le masque élargi, le nez épaié, la bouche fendue jusqu’aux oreilles, ces êtres, petits et grands, ont l’air bon, loyal et calme, possèdent ce quelque chose d’indéfinissable qui rend sympathique la laideur lorsque les traits qui la composent ont gardé une certaine harmonie. C’est ce qui domine ici : une harmonie qui charme et attire, qui est dans le groupement des personnages, dans leurs physionomies, dans leurs gestes et jusque dans la disposition de la pièce où ils ont posé : une vaste çhambre meublée d’un lit à colonnes, largement baignée de lumière

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rousse, d’ardente clarté. Le ton qui donne la note au tableau est un gris pâle, tirant sur le vert, et le blanc des cols et des guimpes, le noir des habits s’y détachent bien, sans opposition trop criarde, car le rapprochement de ces deux couleurs extrêmes y est amené par la nuance des culottes havanes, par l’amadou foncé des jupes. C’est une fête pour les yeux, un repos et un plaisir pour l’esprit que ce panneau représentant cette honnête famille, dans la félicité discrète de cette chambre où les murailles ont une si agréable coloration et le soleil une si généreuse lumière. L’imagination ne parvient pas à l’en déloger, à supposer ses membres ailleurs, en un autre milieu, tant celui-ci leur convient, semble fait pour eux, comme eux sont faits pour lui; et, bientôt, on croit les y avoir vus en chair et en os, tant l’évocation a de puissance et de vérité.

On retrouve la même mesure et la même justesse dans un tableau du maître, qui pourrait servir de pendant à la Famille , c’est le Ménage rustique : au premier plan, un groupe de trois personnages, deux hommes et une femme, vivement intéressés par les jolies mines d’un petit enfant qui vient de sortir de son berceau et à qui la femme, assise et souriante, montre un hochet, pour lui inaccessible car elle le tient haut, dans sa main levée; les hommes, afin de mieux suivre cette scène, ont quitté la table couverte des mets et de la vaisselle d’une fin de repas. L’un d’eux a même retiré de ses lèvres sa pipe allumée, et il contemple la mère et le bambin d’un air ravi; au second plan, une fillette s’amuse avec un chien qu’elle fait tenir droit devant elle, sur deux pattes, et le fond de la toile est occupé par un petit garçon grimpé sur l’appui d’une fenêtre à mailles de plomb, et regardant au dehors. On ne saurait mieux rendre l’intimité de la famille, le charme du foyer, l’attrait vivant et gai que peut avoir un humble logis où tout le monde s’aime.

Le recueillement et la ferveur dominent les bonnes gens en prière dans le Bénédicité , et ces sentiments vont jusqu’à l’émotion chez la mère, qui fait joindre les mains à son enfant pour la première oraison, jusqu’à l’extase chez le père qui, très barbu, très chevelu, hirsute et déjà vieux, coiffé d’un chaperon plat, s’absorbe dans une dévotion arouche ; un jeune garçon, dont on ne voit que le dos et qui est debout contre l’espèce d’escabeau où le repas est servi, prie d’un air beaucoup plus détaché, plus terrestre; et chacune des figures, même celle-là, qui n’est qu'un profil, une silhouette à peine arrêtée, dit sans restriction ce que le peintre a voulu lui faire dire. Après cela, les types peuvent être

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vulgaires, les accoutrements disgracieux et pauvres, la cabane misérable, ce tableau n’en sera pas moins une oeuvre exquise par la sincérité et la profondeur de l’expression.

Le Peintre dans son atelier est installé devant son chevalet, le chef couvert d’une toque; de son visage, tourné de côté, nous distinguons un profil perdu, encore diminué par l’envahissante chevelure qui le cache en partie; un aide, debout auprès de lui, s’occupe à lui broyer ses couleurs, et une raie de soleil, venue d’une fenêtre latérale, traverse la chambre obliquement, comme un météore rapide qui eût passé là, laissant dans l’ombre les points extrêmes du tableau, où s’estompent diverses choses : des pots de couleurs et des pinceaux, des gravures glissées par terre, un escalier tournant, d’une perspective infinie, sur la plus haute marche duquel sont des statuettes de plâtre. Une grande importance semble avoir été accordée ici aux objets inanimés et le peintre s’est complu à y faire intervenir un éclairage somptueux qui, pour être très vraisemblable, n’en paraît pas moins un peu voulu;il donne àl’ensemble de la bizarrerie et de l’accent à la coloration, mais témoigne surtout de l’habileté du praticien, qui a été, cette fois, virtuose consommé. Que les personnages sont placés là où ils se trouvent uniquement pour renchérir sur la trouvaille de ce surprenant éclairage, cela ne fait pas question ; aussi les a-t-on traités d’une manière assez superficielle, en insistant seulement sur l’effet que produisait la lumière en avivant leurs visages indécis, leurs sombres costumes. Ce qui vit surtout en ce tableau, c’est le rayon de soleil qui l’occupe en vainqueur, l’inondant de clarté ici, violant ses ténèbres là; mais, partout agile, partout léger, impétueux, magnifique, passionnant comme ces acteurs dont l’affiche des théâtres montre le nom en vedette et qui, dès qu'ils ont mis le pied sur les planches, font disparaître leurs partenaires aux yeux du spectateur conquis.

Adriaan Van Ostade a, comme cela, de ces moments où, pour lui, l’inoffensive vanité d’exhiber ce dont il est capable l’emporte sur toute autre considération : c’est alors qu’en se préoccupant beaucoup de Rembrandt, il sort de lui-même et perd, en partie, ce qui l’a mis au premier rang des contemporains de ce maître : son originalité.

Mais voici un Homme d’affaires dans son cabinet, en train de dépouiller sa correspondance ; il lit une lettre et ce qu’il ressent à cette lecture passe, visible, sur son front anxieux. Jamais aucun peintre n’a

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