LXXX
Peu à peu, sans qu’ils se la communiquassent, se glissait, chez chacun des frères, la pensée désespérante que l’œuvre et le bonheur de leur vie, l’association dans laquelle ils avaient mis en commun les amitiés et les adresses de leurs deux corps, était toute proche de ne plus être. Et cette pensée, qui n’avait été d’abord chez eux que l’éclair traversant un cerveau, que l’appréhension timorée d’une seconde, qu’un de ces doutes mauvais et fugaces, aussitôt repoussé par toutes les forces aimantes et espérantes d’une affection réciproque, devenait au fond d’eux, sous la succession des jours n’apportant pas de mieux, quelque chose de persistant et d’arrêté comme une conviction. Insensiblement et graduellement, en l’esprit des deux frères se faisait ce travail noir, s’accomplissant secrètement dans un intérieur autour d’une maladie mortelle, et
que ni le mourant, ni l’être vivant à côté de lui n’ont voulu croire mortelle dans le principe et qui, avec ce que chaque semaine apporte de troublant, avec ce que les figures des gens donnent à lire, avec ce que les sous-entendus des médecins laissent deviner, avec ce que les songeries des heures d’ombre et les ruminements de l’insomnie rappellent, avec tout ce qui parle aux alarmes, tout ce qui murmure dans la chambre silencieuse : la mort I la mort ! la mort ! transforme petit à petit, par une lente série de cruelles acquisitions et de suggestions démoralisantes, l’inquiétude vague et passagère de la première heure, en la certitude absolue pour l’un qu’il va mourir, pour l’autre qu’il va voir mourir.
Nello était étendu sur son lit, couché tout de son long, une couverture brune jetée sur ses jambes raides, et triste et muet, ne répondait pas aux paroles de son frère, assis à côté de lui.
«Tu es jeune, tout jeune, lui disait Gianni, ça reviendra, mon enfant... et puis s’il fallait
passer un an, deux ans sans exercer... eh bien, nous attendrons... il nous en restera encore pas mal... des années pour faire des tours. »
Nello continuait à ne pas répondre.
En la chambre, tout était effacé autour des deux frères parla nuit doucement venue dans le jour tombé, et parmi les ténèbres de l'heure mélancolique, ne se distinguaient plus guère que comme de pâles taches, leurs deux visages; les mains croisées du plus jeune sur la couverture, et dans un coin l’argent de son costume de clown accroché à une patère.
Gianni se leva pour allumer une bougie.
« Laisse-nous encore là-dedans », fit Nello.
Gianni vint se rasseoir près de" son frère et se remit à lui parler de nouveau, voulant enfin obtenir de Nello une parole qui espérât dans l'avenir, dans un avenir même lointain.
« Non, — c’était Nello qui interrompait son frère tout à coup, — je sens que je ne pourrai plus jamais travailler... plus jamais, entends-tu, plus jamais... » Et le désespéré « plus jamais » répété par le jeune frère, montait à chaque fois sur une note plus irritée, dans une espèce de crise, de sourde colère. Puis, finissant par frapper ses cuisses avecla douloureuse amertume de l'artiste qui a la conscience de son talent tué en lui de son vivant : « Je te le dis, s'écria le malheureux
jeune homme, ça c’est maintenant des jambes fichues pour le métier ! »
Alors il se retournait vers la ruelle comme s’il voulait dormir, comme s’il voulait empêcher son frère de lui parler encore. Mais bientôt de ce corps retourné, et le nez dans le mur, s’échappait une voix, où en dépit d’une volonté d’homme il y avait comme la filtration de pleurs de femme.
« La belle salle, cependant!... le Cirque étaitil plein, ce soir-là?... ah! tous ces yeux, comme ils étaient attachés sur nous !... et cela qui battait dans notre poitrine et dont les autres avaient un peu... et la queue de dehors... et sur les affiches nos noms en grandes lettres... te rappelies-tu, Gianni, quand tu me disais tout petit... un tour nouveau, un tour inventé par nous... tu croyais que je ne comprenais pas... mais si je comprenais, et j’attendais comme tu attendais, toi... et malgré ce que je disais pour te taquiner, aussi pressé que toi, va... et voilà, au moment que ça y était... eh bien, voilà que c’est fini pour moi. . . les bravos ! »
Alors, se retournant brusquement et prenant les mains de son frère : « Mais, tu le sais bien, disait Nello avec une intonation de caresse, je resterai heureux des tiens, ce sera toujours ça... »
Et Nello ne lâchait pas les mains de Gianni qu’il pressait, comme s’il avait à lui faire une
confidence qui avait de la difficulté à sortir de sa bouche. « Frère, — soupirait-il enfin, — je ne te demande qu’une chose... mais il faut me la promettre... tu ne travailleras plus que tout seul... un autre avec toi... non, ça me ferait trop de peine... tu me le jures, hein?... n’est-ce pas, jamais un autre... »
— « Moi, dit simplement Gianni, si tu ne guérissais pas tout à fait, je ne travaillerais plus avec un autre, ni tout seul. »
— « Je ne t’en demande pas tant, pas tant », s’écria le jeune frère dans un mouvement de joie qui démentait sa phrase.
A partir de cette soirée, à propos des choses et des exercices de son métier, dans les conversations avec son frère, avec les camarades qui venaient parfois le voir, Nello ne se servit plus jamais du présent. Il ne dit plus jamais : « Je fais cela comme cela... j’arrive à la chose ainsi... je prépare la machinette de cette manière, mais il dit : je faisais cela comme cela... f arrivais à la chose ainsi... Je préparais la machinette de cette manière... Et ce cruel imparfait, revenant dans
sa bouche comme la froide reconnaissance de la mort du clown, est en quelque sorte son billet d'enterrement.
LXXXIY
A mesure que le temps s'écoulait, sans amener même le jour où Nello pouvait enfin se passer de ses béquilles, c’étaient chez le jeune frère des absorptions, des concentrations, des abîmements muets, avec, sur sa douce figure qui avait désappris le sourire, quelque chose d'inexprimablement douloureux. Gomme enfoncé et perdu tout au fond de lui, Nello avait maintenant, lorsque son frère venait à lui parler, un « hein? » qui était comme l’éveil, le retirement d'un homme d'un mauvais rêve. Et presque jamais plus, il ne faisait une réponse directe aux interrogations de Gianni.
— « Pourquoi, lui disait l’aîné, pourquoi esttu si découragé aujourd'hui. »
— « Lis-moi un peu d’Archangelo Tuccaro », répondait le jeune, après un silence.
Et le frère aîné prenant le livre, s’arrêtait dans sa lecture au bout de quelques instants, s’apercevant que Nello ne l’écoutait pas, qu’il était
LES FRÈRES ZEMGrANNO
tombé dans une tristesse faite de pensées si angoisseuses, que cette terrible tristesse lui donnait envie de pleurer sans qu'il osât l'interroger. Dans cesjournéesentièrementpasséesprèsde son frère, il arrivait une fois par hasard que Gianni quittait un moment Mello, et bientôt, parla fenêtre de sa chambre ouverte, Nello entendait un quart d’heure, une demi-heure la sonnerie des anneaux du trapèze autour duquel tournait Gianni.
Quand Gianni rentrait, il trouvait son frère tout singulier, avec quelque chose d’agacé et de contradicteur dans l’esprit. Et une fois que Gianni avait laissé le trapèze lancé à toute volée et que la petite sonnerie était longue à mourir dans le gymnase, après deux ou trois retournements d'impatience sur son lit, Nello dit tout à coup à Gianni :
« Yale faire finir... il m’ennuie... ce bruit! »
Gianni comprenait, et depuis cejour il abandonnait entièrement ses exercices.
Il y avait des moments où un peu * du cœur de Nello semblait s’en aller au fond de sa tris-
tesse, et où il paraissait à Gianni ne plus trouver chez son frère l’affection des jours passés, des jours valides. Cette amitié, cette amitié qui était le gros lot de son bonheur sur la terre, cette amitié n'était plus en tout la même. « Non, je ne me sens plus aimé par lui comme il aimait», se répétait Gianni ; — et malgré tout ce qu’il pouvait se dire, la conscience de ce que lui volait de tendrement aimant, l’état moral du cher estropié, le jetait dans une espèce de souffrance colère qui avait besoin d’agitation et de mouvement.
LXXXY1
Une nuit, Nello s’éveilla.
Par la porte qui restait toujours ouverte entre les deux chambres, de sorte que si l’un des deux frères ne dormait pas, il pouvait entendre la respiration de l’autre, Nello n’entendit rien.
Il se souleva sur son séant, tendit l’oreille. Encore rien. Il n’y avait dans la chambre de son frère, que le bruit de la vieille et grosse montre de leur père qui faisait le bruit des montres d’autrefois.
Sous le coup d’une de ces alarmes irraisonnées,
qui viennent pendant les heures nocturnes aux soudains réveils, il appela une fois, deux fois Gianni.
Pas de réponse.
Nello se jeta à bas de son lit, et sans prendre de béquilles, et s’accrochant aux meubles, et marchant comme il pouvait, alla jusqu’au lit de son frère.
Il était vide, et les couvertures défaites et rejetées en tas disaient que Gianni s’était relevé après qu’il s’était endormi, lui ! « G’étaitbien nouveau... pourquoi son frère, qui lui disait tout, lui confiait tout... s’était-il caché de lui pour sortir?... »
Une idée lui traversa la cervelle; et se dirigeant vers la fenêtre, ses yeux fouillèrent l’obscurité de l’ancien atelier du menuisier.
« Oui, ça éclairait bien peu..., mais il y avait une lumière là-dedans. »
Alors il descendit l’escalier, traversa la cour, se traînant sur les mains, sur les genoux.
La porte était entre-bâillée ; à la lueur d’un bout de chandelle posé à terre, Gianni s’exerçait sur le trapèze.
Nello entra si doucement que le gymnaste ne s’aperçut pas qu’il était là. Et agenouillé, le jeune frère regardait son aîné volant dans l’air avec l’agilité furieuse d’un corps vaillant et de mem-
bres intacts. Il le regardait, et, en le voyant si souple et si adroit et si fort, il se disait qu’il ne pourrait jamais renoncer aux exercices du Cirque, et cette pensée tout à coup lui fit monter aux lèvres un déchirant sanglot.
L'aîné, surpris par ce sanglot au milieu de son tourbillonnement, retomba assis sur le trapèze, pencha en avant la tête vers l'espèce de paquet douloureux rampant dans l'ombre, par une secousse violente détacha le trapèze qu’il lança au travers de la baie vitrée, volant en éclats, courut à son frère, le souleva contre sa poitrine.
Et tous deux, dans les bras l'un de l’autre, se mirent à pleurer, à pleurer longtemps, sans se dire une parole.
Puis Famé, jetant un regard qui enveloppa
toutes les choses de son métier et leur dit adieu
dans un renoncement suprême, s’écria :
« Enfant, embrasse-moi..., les frères Zemganno sont morts... il n'y a plus ici que deux racleurs de violons... et qui maintenant en joueront le derrière sur des chaises. »
POSTFACE
POSTFACE
Je viens de lire une fois de plus les Frères Zemganno , à l’occasion de cette postface, et, la brochure soudain fermée, prête à rejoindre les autres volumes des Goncourtau cœur de ma bibliothèque, voici que de nombreux souvenirs m’arrivent du large, déferlent droit à ma mémoire comme des lames sur un rivage. C’est que, jadis, au temps où nous étions gamins, T***, mon ami cher, mon inséparable ami, et moi même, nous fûmes deujx béats, deux fervents admirateurs des saltimbanques, des baladins, de leurs tours, de leur force, de leur adresse, de leurs parades facétieuses. Et j’aperçois, non par la brume et par la pluie bretonnes, mais au soleil de ma jeunesse, Brest, la ville maritime où s’écoula ma prime enfance, Brest-la-grise, sa rade merveilleuse, son port de guerre, ses remparts herbus, ses ponts-levis, ses vieilles portes, et, hors des portes, sa banlieue gaie de cabarets, au bout d’une place qui me semblait immense. Elle était encadrée d’ormes chenus, abonnée aux ivrognes, mâles et femelles, le nez dans la poussière, là-bas, vers la droite, et, chaque renou-
veau, à la fête du lieu, le soir tombant, commençait d’apparaître en file une longue théorie de voitures foraines. Les riches, se pavanaient, peintes à neuf, traînaient des pots fleuris, claquaient du fouet, marchaient au pas de bêtes suffisantes; les misérables guimbardes avaient des équipes dangereuses et menaient des rosses.
Une douzaine d’heures après l’arrivée de cette caravane, la place est déjà méconnaissable. On y creuse, on y dresse, on y boulonne. Dimanche, le village de toile sera terminé ; des rues s’aligneront, parallèles; des pancartes accrocheront l’indifférent et de violentes peintures seront hissées au faîte de certaines baraques. Pas de bruit, d’abord, presque pas de bruit. Néanmoins, quand l’horloge paroissiale aura tinté trois coups, à la ronde, le silence va se déchirer, devenir peu à peu une cacophonie de tambours, de grosses caisses, de tonitruantes fanfares. Des voix promettent; des gifles pleuvent; un pitre clame d’ineptes calembredaines; une femme colosse danse, les bras arrondis, en jupe trop jaune et en maillot rose. Je remarque, sous l’auvent d’un théâtricule, notre Pierrot coutumier, orné d’une impériale. Vive l’empereur ! Délaissons les étalages de mauvaises sucreries, de faïences médiocres, et approchons quatre lutteurs mafïïus : ils distribuent des cannes et des gants d’escrime à qui veut les affronter, marins ou soldats, pour le plaisir et pour la gloire. Plus loin, un couple banal et son aimable fillette, vêtus à la hongroise. Le trio jongle ou se contorsionne. Mon ami T***, foudroyé, s’amourache
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de la fillette, et, durant neuf séances, je fus tenu d’applaudir Mlle Katinka. Les chevaux de bois tournaient, tournaient cependant, au tapage d’un orgue jovial. Chez les marionnettes, hier comme à présent, on jouait, on joue la Tentation de saint Antoine et Geneviève de Brabant trahie par Golo.
L’illustre Mangin, de passage à Brest, était souvent de la fête.
« A l’aspect de ce front qu’un rayon illumine,
On reconnaît Mangin et sa barbe aux flots d’or.
Mais, quoique dans tout Brest chacun vante sa mine. Celle de ses crayons vaut beaucoup mieux encor. »
Brave Mangin, son casque à chenille cramoisie, sa toge, son coupé large, ses réclames versifiées !
Face h eux, un arracheur de molaires, habit marron et cravate blanche, opérait seul, avec une embouchure d’ophicléide ou un brin de paille, sans douleur. En effet, un orchestre lui appartenant veillait, le trombone au bec, et, grâce à cet orchestre,
Nul n'entendit jamais un opéré se plaindre.
Je désire n’insister ni sur Marie la tigrée, de Lambézellec, ni sur le phénomène hydrocéphale qui beuglait le Roi Dagobert d’un gosier fou, mêlant le couac pointu à la fausse note grave, ni sur les chiens savants, les exercices pénibles et icariens d’une famille d’albinos, ni sur la blonde Adélaïde qui levait des militaires... à bout de bras. Je désire
également négliger les figures de cire, Lacenaire, Papavoine, et le veau à cinq pattes, la somnambule extra-lucide, les mimes, lascène où triomphaient les drames de Dennery et d’Anicet Bourgeois réduits à la plus simple des armatures. Abandonnons les saltimbanques pauvres et gagnons vite une baraque décente, ici proche, flanquée de sa roulotte et la roulotte d’un épagneul hargneux. C’est elle que j’évoquai tout de suite à la lecture des Frères Zemganno, lorsqu’ils parurent, en 1879; c’est à son ombre que j’avais rencontré un signor Emilio qui était au signor Bescapé ce que, dans Y Amphitryon de Molière, pour l’aspect, Mercure est à Sosie. Je retrouve en outre, mariée à l’Emilio, une créature triste, une créature identique à la bohémienne Stépanida, et comme elle mère de deux beaux jeunes gens, vigoureux.
On s’appelait de noms différents, mais on était les mêmes, depuis la Talochée, danseuse de corde, depuis l’hercule Rabastens jusqu’au clown Agapit Cochegru. L’ancienne estrade foraine ne contenait pas plus de personnel que l’estrade Bescapé. Si, Friquet, un deuxième pitre, et une clownesse enfarinée, hilare, perchiste et spécialiste du saut périlleux.
Drôle de monde ! A-t-il continué d’errer en province, ou, à l’exemple de Gianni, de Nello, quelquesuns, parmi eux, les beaux jeunes gens, se sont-ils évadés de la plèbe, ont-ils ambitionné le ciel des hippodromes et des music-halls importants, ontrils rêvé de grimper vers l’aristocratie du muscle, du
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tour forcené, aristocratie dont les maillots sont de soie ou rutilent de paillettes ?
Etrange aristocratie! Elle se compose de Britanniques, de lestes Italiens, de Scandinaves, d’Allemands robustes et d’Américains excessifs. Peu de Français, de Russes, d’Espagnols. Les Britanniques étantune majorité, la qualité, l’originalité, les autres, les halbrans, jugèrent bon de se fondre avec eux. D’où cette sorte d’espéranto, de petit-nègre angloeuropéen dont se servent les meilleurs artistes de chaque pays.
Je fus introduit dans la noblesse en question par un nouveau camarade, le peintre G***, portraitiste de vrai talent. Je courais mes vingt-sept années; T***, l’ex-amoureux de Katinka, aujourd’hui lieutenant de vaisseau, stationnait à Pondichéry, — et nous vivions sous la république, au moment de la Fille Élisa , 1877. Les Frères Zemganno ne pouvaient être alors qu’à l’état de gestation.
— Es-tu libre, ce soir? Dînons-nous ensemble? me demanda G***, un crépuscule d’hiver où nous bavardions au coin du poêle.
— Je suis libre, répondis-je.
Il changea de costume et nous quittâmes son atelier.
Le peintre G*** est un superbe garçon, de taille mieux que moyenne, châtain, élégamment bâti, le prototype des hommes de France, visage régulier, mais visage ouvert, denture enviable et moustache conquérante. Un total aussi avantageux le rendait d’ailleurs assez fat.
— Nous allons...? m’informai-je.
— Tu verras !
Je m’inclinai. Nous descendîmes la rue de Rome ; nous côtoyâmes la gare Saint-Lazare, et je vis, pas loin, rue d’Amsterdam, un bar, un restaurant dont aucun objet ne me frappa, sauf que beaucoup de convives parlaient anglais et que le patron du bar égrenait pareillement la langue de Shakespeare.
— Good evening. Master Black.
— Good evening, M. G***. Vous montez au premier?
— Oui.
Et nous voilà sur la carpette d’un escalier, puis traversant un couloir, puis debout à l’entrée d’une salle peuplée de tables, de couverts mis, de gentlemans glabres, à peine loquaces et, çà et là, de Madames bien sages.
— Qui est-ce ?
— Attends, que diable !
G*** serra les doigts offerts, salua de la dextre, salua de la gauche, et, mâchant l’anglais comme un pur londonien, il possédait évidemment l’estime universelle ; tandis que moi, gorgé de langues mortes, j’avais l’air d’un idiot. Nous nous assîmes : je bougonnai :
— M’apprendras-tu enfin qui sont ces gens?
G***, paisible, me répliqua :
— Volontiers... J’allais le faire...
Et, le menu au poing, il le fit, après tout :
— Le gros type, à 1 horizon, table numéro I, est le balourd qui t’amusa fort, la semaine dernière, aux
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Ambassadeurs, dans Jocko ou le singe du Brésil. L’éphèbe trapu, vis-à-vis de lui, est Jocko en personne.
— Ma foi, déclarai-je, très calés, très chics, les deux bougres !
G*** poursuivit :
— Il y a mieux, table numéro II... Georges Hamilton, le plus célèbre, le plus fantastique des spectres de Paganini. Regarde : il n’est que svelte, il plaisante ; mais, la rampe éteinte, le rideau levé, quelle maigreur, dans le jet de lumière blafarde! Quelle coupe d’habit, quelle sinistre attitude, quel front sous la perruque pleureuse ! Et la main de squelette crispée sur le violon ! Et l’attaque du morceau funèbre, attaque éperdue !...
— Respire.
— Table III, le New-Zélandais Jarvis, habile homme, cartes et passe-passe. A côté, un groupe d’équilibristes à la mode, gaillards d’un sens froid, d’une hardiesse... Tu en jugeras, ils débutent mercredi prochain, à l’Horloge.
— Continue.
— Près d’eux, autour du gigot bouilli, bien serti de pommes de terre, trois des frères Hanlon Lees avec le jongleur Agoust. Ceux-là sont inimitables.
Je les avais maintes fois applaudis, ces frères Hanlon Lees, musiciens, mimes, acrobates, inventeurs et acteurs — ils furent la coqueluche de Paris, une saison — et j’en reconnus deux, aisément, à leurs gestes plutôt qu’à leurs traits, les deux principaux, deux qui, la veille, aux Folies-Bergère, nous avaient enchantés, Maupassant, Huysmans,
Céard et moi. L’un, rouge et noir, ayant subtilisé une bouteille de champagne, allait se retirer, lorsque l’autre, noir et mauve, à qui appartenait la bouteille, se présentait au voleur et lui tapotait l’épaule :
— Monsieur. ..
— Plaît-il ?
— - Si vous me rendiez... ?
— Quoi ?
— L’objet, la chose que vous avez daigné... m’enprunter.
Une virevolte, et le sketch se déroulait, rapide, prestigieux d’esprit, de méthode. La bouteille, l’épaisse bouteille, comme une petite bête maligne, jouait, courait, voltigeait, se cachait, se faufilait, glissait légèrement le long des bras, des jambes, du corps de l’astucieux fripon. Vous la pensiez à sa tête, et la trouviez à ses reins. On la crovait sur le point d’être prise, et elle ne l’était jamais, le farfadet rouge ayant la bouteille au dos si l’on tombait nez à nez, et la bouteille précédant les adversaires si le gnome de couleur mauve suivait le farfadet. Duel inoffensif, bataille rieuse!... Et pftt ! brusquement, la bouteille n’existait plus. Envolée, dissoute!... A l’aide d’un truc?... Exbibez-le donc : pas la moindre bosse aux maillots collants, aux habits serrés.
— Mille excuses, balbutiait alors le volé abasourdi... Commentai-je pu me tromper de la sorte?
Il abandonnait le plateau, et l’on percevait toujours le flic flac de ses savates, que la bouteille émergeait derechef, payait d’une rasade qui l’avait gagnée.
Au théâtre du bon Sari, les bravos ne tarissaient
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pas, après le sketch des Hanlon Lees. N’est-ce point en leur honneur et pour leurs Mémoires que Théodore de Banville écrivit une étincelante préface?
De nouveaux personnages entrant et se casant, G*** me nomma la gentille Lily Paterson et son époux Joe, fil de fer et culbutes, le mari servant de bouffonàsaMistress ; Wolfet Fox, de Glasgow, blonds fadasses d’ordinaire, mais, le soir, négros comiques, joueurs de sifflets, de mirlitons, de casseroles ; le ventriloque Williams; le Badois Muller. Il changeait de masque, annonçait Mozart, Bellini, Wagner, Félicien David, puis conduisait l’orchestre avec les tics de ces maîtres. Je ne discute pas.
Et G*** batifolait :
- — J’aurais voulu te montrer une curiosité, un coco à voix de soprane, bien qu’entier...
Lorsqu’il stoppa net. La plupart des dîneurs, instantanément, venaient de se tourner vers la porte. Je les imitai, et il y avait là, debout, une femme, une péri souriante, brune, les yeux en velours, décolletée, admirable, sans un bijou aux oreilles, sans une fleur sur la poitrine, dans une magnifique toilette nacarat.
— Sacrebleu ! murmura G***, qu’elle est belle !
Il rengaina son nonchaloir, et, gars à femmes, il bomba le torse, commença de faire luire un à un ses avantages physiques.. Les remarqua- t-elle? Je n’en doute point... Vit-il, de son côté, battre les yeux de velours ? J’en demeure persuadé, puisqu’il cessa d’être mon partenaire, ne s’anima plus qu’au charme et à l’attraction de l’inconnue.
Mr. Black l’avait installée non loin de nous, et ilia servait lui-même, devait l’avoir déjà servie.
— Ah ! faire son portrait ! Faire son portrait ! me dit bientôt G***.
Il aimait le perdreau et en savourait une aile.
— Tu es illustre ; tu n’as qu’à demander pour obtenir, répliquai-je. Mr. Black ne peut refuser...
Mr. Black présenta mon camarade à la dame... Ensuite?.. . Ensuite, mon Dieu, le résultat fut qu’après un mois de cour, G*** devint l’amant de Lucia Morgantini .
Elle s’affirmait Italienne, écuyère de haute école. Écuyère, soit! les jours où le terme lui agréait; mais, pas enfant de la balle, je le jure, vu son éducation, ce reflet mystérieux que nous laisse une race... Écuyère, voyons, admettons-le ; mais écuyère fort riche, à en décider par son train, ses costumes, ses bijoux — elle en avait — par son hôtel, ses voitures, ses domestiques et les huit chevaux alezans de son écurie.
Une année, je vécus proche des deux amoureux, fus leur dévoué compagnon. Je vis donc naître et se terminer le portrait de Lucia. Exposée au Salon de 1878, Y amazone aux bottes rouges eut un éclatant succès d’artistes, de presse et de public. G*** l’avait peinte au Bois, gainée de sombre, cravatée de point d’Angleterre, chaussée à la cosaque, sur sa jument favorite, Diany, qu’elle avait dressée, qu’elle seule montait et promenait. J’eusse voulu pour Lucia un portrait différent, mieux digne de sa beauté rare et de la fine Diany, un portrait en robe de boyarde, or et prune, en robe glorieuse, chamarrée de perles et
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d’escarboucles — je la savais au fond d’une armoire — elle refusa dans l’intérêt de G***.
— L’amazone est plus moderne, vous comprenez ? Elle nous procurera vingt commandes; tandis qu’un portrait de boyarde...
Elle refusa plusieurs engagements, à Londres, à Pétersbourg, par caprice :
— J’ai horreur des obligations.
A mon humble avis, d’ailleurs, Lucia Morgantini n’était pas Italienne, elle était Russe, et, comme beaucoup de Russes, elle avait deux caractères : celui de chaque jour et un autre. Le premier laissait voir qu’on détestait la plaisanterie, qu’on était jalouse, aveuglément, méchamment, et le second... une énigme, des ténèbres emprisonnéesavec j’ignore quel passé, derrière une muraille inaccessible. Causons du premier. Ah ! le rire de G***, son rire puéril, ses blagues de rapin, qu’ils agaçaient l’étrangère, changeaient vite sa chair d’ambre en une chair glacée, malgré l’amour dont elle était férue! Quant à la jalousie, elle valut à mon camarade, un matin où il avait modèle, modèle féminin, bien entendu, un coup de stylet qui lui traversa le poignet de part en part. La leçon futgriève; on la regretta; mais, que de blessures se cicatrisent!... Celle-là n’empêcha point, un peu plus tard, Lucia et G***, la main dans la main, de s’embarquer pour les États-Unis : Y amazone aux bottes rouges leur avait rapporté quelques portraits de millionnaires. Le pauvre G*** n’eut pas l’heur de les faire, mourut presque subitement à New-York. Une lettre de Lucia,
lettre poignante, m’apprit son malheur... Et je ne reçus plus un mot d’elle...
Du temps s’écoula, — puis, les Frères Zemganno ayant paru, m’ayant été adressés, je me rendis à Auteuil, histoire de remercier Edmond de Goncourt de son envoi et de lui exprimer mon émotion, eu égard à l’amitié profonde, à l’amitié paternelle et fraternelle qu’il avait vouée à son frère Jules, au Nello du livre. Je tenais en outre à le féliciter de son héroïne, la Tompkins, d’une psychologie si distinguée, neuve, et à lui apprendre que je l’avais connue, que j’avais connu son double, LuciaMorgantini. Je la lui racontai à bâtons rompus, et je me rappelle Edmond de Goncourt m’examinant, m’écoutant avec un plaisir manifeste, le foulard autour du col, l’œil aigu, très noir.
— Eh ! bien, que dites-vous de ma jolie femme? demandai-je à bout de récit... Est-elle sœur de la vôtre ?
— Oui, répondit le maître, je suis heureux que vous me l’ayez apportée. Elle me venge du matassin F***; il a écrit que ma Tompkins était incompréhensible, que je l’avais fabriquée de toute pièce, — et vous me vengez de T***; il a osé dire que je n’aimais pas, que je n’aime pas mon frère.
— Ça, c’est d’une brute ! m’écriai-je, interloqué.
Et en 1888, lorsque fut jeté sur le tremplin des
libraires le tome troisième du Journal des Goncourt, qui relate avec angoisse, avec un désespoir farouche, avec une prodigieuse sensibilité, la maladie, l’agonie et la fin de Jules, je compris encore mieux les Frères
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Zemganno et ce qu’ils enfermaient de l’âme d’Edmond .
Aux Frères Zemganno cependant, littérature, reliquat de pierres ayant servi au mausolée primitif, je préfère les notes ardentes du Journal. Je crois ées notes extraordinaires, au-dessus des meilleures fumées que sourd l’intelligence. Elles sont de la matière saignante, de l’observation tantôt accablée par la mauvaise fortune, tantôt révoltée contre elle.
Qui donc essaya, jadis, de m’insinuer qu’Edmond de Goncourt aurait pu se satisfaire du Journal , ne point en recommencer une partie au moyen des Frères Zemganno ?... Vraiment, pour quelle raison, s’il ne présumait point son sujet épuisé, s’il avait l’espoir de bâtir à nouveau, s’il craignait d’oublier, d’avoir omis des nuances ?... Après le Journal , page d’histoire, pourquoi pas les Frères Zemganno, mélange d’invention et de réalité ? Ils nous ont menés d’une traite plus loin que le Journal, à l’époque où la mère des Goncourt... non, Stépanida mourante, confia Nello, le cadet de ses fils, à son aîné Gianni. Dans le roman, par exemple, Edmond de Goncourt ne s’est pas résolu à écrire, à souffrir une deuxième fois la mort de Jules. Peut-être hésitat-il à 1a. renouveler au bas-fond d’un cirque, à l’aide de mensonges qu’il calcula ne pas être respectueux!... Peut-être trouva-t-il inopportun de précéder le Journal, puisqu’il devait surgir à la minute choisie !...
J’ai lu récemment que les écrivains et les saltim-
banques se ressemblent, destinent leur travail à la foule... Sans doute! mais, de ce qu’on n’est ni saltimbanque ni écrivain perpétuellement, on a le droit, je suppose, de ne livrer son travail qu’à certaines
conditions de forme et de pudeur .
Je me tais; je n’ai plus de souvenirs à propos et autour des Frères Zemganno.
Léon Hennique.
L’édition originale de cet ouvrage parut en 1879 chez Charpentier, à Paris, en un volume in-12. Il en a été tiré cent exemplaires sur papier de Hollande.