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LES DÉBUTS

A l’intérieur du Cirque, sous la grande frise étrusque déroulant autour de la salle les exercices gymnastiques de l’antiquité, sous un premier plafond orné de trophées de boucliers, traversés de piques et surmontés de casques, sous un second plafond représentant, en des médaillons jetés sur des rideaux entr’ouverts, des chevauchées d’amazones nues sur des cavales indomptables, la lumière flamboyante de tous les lustres suspendus au milieu des arcatures aux

frêles piliers de fer, descendait des cintres aux premières galeries comme dans un vaste entonnoir, montrant sur le velours rouge des banquettes et le bois peint en blanc des dossiers, un peuple d'hommes parmi lesquels se perdait la claire toilette des femmes : — une foule noire avec des taches d’un rosâtre sale pour visages, une foule plus noire que dans les autres théâtres. Et cette foule était rendue encore plus éteinte, plus morne, par le contraste et le détachement sur elle d’unéquilibriste vêtu d’une étoffe d’argent paradant au haut d’une échelle de quarante pieds, d’une petite fille trapéziste mettant autour du trapèze le tournoiement de sa jupe tendre ; d’une écuyère le pied posé sur la cuisse d’un Hercule debout sur deux chevaux, et se renversant dans un mouvement de sylphide, avec l’envolée et le remontage delà ruche d’un blanc jupon sur un maillot sans couleur, lui faisant les chairs pâlement rosées d’une statuette de vieux Saxe.

Le public du Cirque, sa confuse agglomération, sa presse, son fourmillant ramassement d’individus, avec cette lumière qui fait diffus les visages et queboit et absorbe le drap des vêtements, ne rappellent-ils pas ces admirables lithographies de Goya, les échafaudages des courses de taureaux, ces multitudes troubles, à la fois vagues et intenses î

Là aussi l’attente est autre qu’ailleurs. Elle est sérieuse et réfléchie; et chacun estplusàsoi que partout. Sur les exercices dangereux, de la F orce et de l’Adresse, à la grandeur indéniable, plane un peu de l’émotion qu’il y avait autrefois dans les poitrines romaines aux jeux du vieux Cirque, et il se fait d’avance un certain resserrement des cœurs, et un froid particulier derrière les nuques, pour les audaces, les folies, les risques périlleux de ces corps dans les frises, pour ce solennel « Go », l’appel que l’un fait à l’autre de venir le retrouver à travers le vide, — pour ce « Ya » qui est peut-être la mort.

Le Cirque était comble. A la première banquette de galeries, de chaque côté de l’entrée, se pressaient tassés de longs vieillards secs, aux moustaches et à la barbiche blanches, aux courts cheveux ramenés au-dessus de grandes oreilles cartilagineuses, à l’aspect d’anciens officiers de cavalerie tenant un manège. Et sur cette banquette, des yeux exercés reconnaissaient encore des professeurs de gymnastique, des artistes de la partie parmi lesquels venait s’asseoir, marchant péniblement appuyé sur une canne, un jeune étranger, coiffé d’un bonnet d’astrakan, et vers lequel allaient pendant tout le cours de la représentation les amabilités du personnel du Cirque. Quant au passage des écuries, en dépit du car-

ton qui invite à prendre des places dans la salle, il était plein à empêcher la sortie des chevaux et des écuyers, plein d'un monde de sportsmen et de notabilités de club se disputant les deux petites banquettes sur lesquelles on regarde debout, et où se tenait ce jour-là la Tompkins, qui ne travaillait pas ce soir-là, et qui semblait attendre avec curiosité l’exercice des deux frères.

La représentation commençait dans l’indifférence du public, et n'était marquée par d’autres incidents que, de temps en temps, devant la chute grotesque d’un clown, par de jolis et frais rires d'enfants se continuant dans une suite de «oh! » entrecoupés, qui ressemblent à un petit hoquet joyeux.

L'avant-dernier exercice finissait dans l’inattention, la fatigue, l’ennui, le remuement des pieds ne tenant pas en place, le déploiement de journaux déjà lus, et des applaudissements donnés avec la mauvaise grâce d'une aumône forcée.

Enfin, le dernier cheval rentré et les deux révérences de l’écuyère accomplies, s'établissaient entre hommes se levant ici, se déplaçant là, des entretiens animés, et des deux côtés de l’entrée intérieure du Cirque, une conversation à voix haute dont les phrases isolées montaient audessus du bourdonnement général, et arrivaient par bribes aux oreilles des spectateurs.

— « Quatorze pieds, oui, je vous le dis, c’est un saut de quatorze pieds... Comptez... D’abord l’espace entre le tremplin et le tonneau : six pieds; le tonneau : trois pieds; le frère aîné : cinq pieds, et il a plus... Ça fait bien quatorze pieds à sauter pour le jeune, je crois? »

— « Mais c’est radicalement impossible. Tout ce qu’un homme peut sauter... et encore avec un tremplin fabriqué par un menuisier de génie : c’est deux fois sa hauteur. »

— « Il y a eu cependant des sauts en largeur bien extraordinaires... par exemple, cet anglais qui a sauté le fossé de l’ancien Tivoli dont la largeur était de trente pieds. Le colonel Amoros... »

— « Les anciens athlètes sautaient bien quarante-sept pieds. »

— « Allons donc... avec des perches, peutêtre ! »

— « Messieurs, qu’est-ce que vous me parlez de vos sauts en largeur..., c’est d’un saut en hauteur dont il est question, n’est-ce pas? »

— « Pardon, monsieur, j’ai lu dans un livre que le clown Dewhurst, un contemporain, vous savez, de Grimaldi, sautait une hauteur de douze pieds en passant à travers un tambour de soldat. »

— (( Parfaitement, un saut en hauteur qui devenait parabolique... nous en voyons comme cela tous les jours... mais leur saut à eux est

complètement vertical. . . c'est comme un saut qui monterait dans une cheminée. »

— « Enfin, pourquoi ne veux-tu pas le croire, puisqu’ils l'ont fait, puisqu'ils vont le faire..., I'Entr’Acte le dit positivement. »

— « Ça réussit une fois par hasard et ça ne se recommence pas. »

— « Moi, monsieur, je puis vous l'affirmer, je le tiens du Directeur, leur tour, ils l'ont exécuté une série de fois chez eux et même ici... et ils ne l'ont jamais manqué ! »

— « D'où viennent ces frères ? »

— « Bah ! tu ne les as pas reconnus dans l’écurie... ils sont ici depuis des années... seulement, comme c'est l’habitude quand ces gens se produisent avec quelque chose de nouveau... ils changent de noms. »

— « Quatorze pieds en hauteur et verticalement, moi je continue à ne pas y croire! D'autant plus que le tonneau, m’a-t-on dit, n’est pas large, et que quand l'aîné est au-dessus, il faut que le petit combine joliment le passage de son corps là-dedans. Le moindre contact... »

— « Ah! vous ne savez pas ça... le tonneau en bois d’ici est toujours un tonneau entoile... et celui-ci ne doit avoir de solide et de résistant que le devant, la partie où le grand frère pose les pieds. »

— « Vraiment, vous êtes étonnants, vous autres... tous les jours, on fait quelque chose qu’on avait cru jusque-là impossible... Si avant la première de Léotard... »

— « Je pense tout à fait comme toi... cependant pour le petit... et cela ne doit-il pas être couronné en haut du tonneau par une succession de sauts périlleux exécutés en même temps? »

— « Eh bien, mes amis, voulez-vous ma façon de penser? je ne voudrais pas faire l’échange de mes membres contre les leurs dans une heure d’ici... Ah, lesvoilà! »

Et ce « Ah, les voilà ! » s’étendit jusqu’aux extrémités du Cirque, comme une grande et sourde voix, faite de murmure de toutes les bouches entr’ouvertes dans un ébahissement bienheureux.

Gianni venait d’apparaître suivi de son frère, pendant que les hommes de service commençaient à poser, dans le brouhaha de la salle, les pièces d’un praticable terminé par un tremplin, prenant naissance au milieu du passage d’entrée et s’avançant dans l’arène d’une vingtaine de pas.

Les mains derrière le dos, Grianni surveillait, avec un soin sérieux, la pose et l’ajustage des pièces de bois, essayant sous le frappement de ses pieds la solidité des planches, tout en adressant à son frère quelques mots brefs qu'on sentait des paroles d’encouragement, et tout en jetant de temps en temps sur la brillante assemblée des regards assurés et confiants. Son jeune frère le suivait pas à pas avec une émotion visible qui se témoignait par de l'embarras, par ces gestes qu'on dirait avoir froid, et qu'amènent les petits malaises du corps ou de l'âme.

Nello était d’ailleurs charmant. Il avait ce jour-là un maillot qui était comme imbriqué de petites écailles d’ablette, et sur lequel chaque remuement d'un muscle faisait courir du vifargent dans des lueurs nacrées; et les lunettes braquées sur les formes de ce corps chatoyant et miroitant, admiraient la svelte académie à l’enveloppement féminin, et dont les bras ronds, et sans saillie de biceps, laissaient deviner une force en dessous, une force non extérieure.

Le tremplin était posé, et dans la curiosité éveillée et le calme renaissant de la salle, on élevait quatre supports dominant le tremplin d’une hauteur de six pieds, quatre tiges de fer en forme de S, dont les pieds touchaient au sol en s’écartant et dont les extrémités supérieures

se rapprochaient en haut, réunies par un cercle, à la surface plate garnie d'un petit rebord. Gianni, grave, pensif à l’approche de l’heure décisive, une main molle posée sur l’épaule de Nello, regardait toujours les préparatifs de son tour, quandonl’appelaitdupassage d’entrée. Et presque aussitôt, devant l’attention générale dont il était l’objet, saisi en son immobilité oisive au milieu du Cirque de la gêne que, tout enfant, il éprouvait à ses premières apparitions dans l’Amphithéâtre Bescapé, Nello quittait l’arène, et se mettait à la recherche de son frère.

Alors, parmi l’immobilité silencieuse, venue à tout ce monde, un tonneau blanc était établi sur le cercle couronnant les quatre supports ; et soudainement éclatait une musique tapageuse et stridente, avec laquelle les orchestres de ces endroits fouettent les énergies des muscles, encouragent les casse-cou héroïques.

Au bruit de l’ouverture, Gianni, en train de s’avancer sur le tremplin, pour venir donner un dernier coup d’œil à l’installation du tonneau, se rejetait vivement au fond, et dans la soudaine interruption de la musique, et dans un silence où le bruit des respirations paraissait suspendu, l’on entendait sur les planches rebondissantes les pas puissants du gymnaste, qui surgissait pour ainsi dire en même temps, les pieds posés sur

1 es rebords du tonneau, dans un équilibre parfait.

A ce moment, dans la reprise de la musique, célébrant la réussite de l’exercice et dans le tonnerre de ces applaudissements qu’obtiennent seuls les tours de force, on voyait, sans bien comprendre, Gianni se courber vers le tonneau avec des regards surpris, tandis qu'un de ses bras étendu derrière lui semblait vouloir arrêter dans son élan son frère que l’on apercevait dans la pose envolée du départ : les deux bras en l’air, les deux mains tombantes de chaque côté de la tête, et comme battant de l'aile. Mais déjà la musique avait cessé avec cet arrêt brusque, apportant une constriction dans les poitrines, déjà Nello avait frappé sur le tremplin son dernier appel, et Gianni se redressant jetait par-dessus l’épaule à son frère un « Go » hésitant, inquiet, désespéré, et qui avait l'intonation des « à la grâce de Dieu! » poussés en un de ces instants mortels où il faut prendre un parti, sans qu'il vous soit donné le temps de reconnaître, d'interroger le danger.

Nello traversait comme un éclair toute la longueur du tremplin, courant sur des pieds effleurant sans bruit le plancher sonore, — avec devant sa poitrine le sautillement de quelque chose de brillant semblable à une amulette, qui se serait échappée de dessous son maillot. — Il frappait des deux pieds un coup sec sur le bout de la

planche élastique et s’élançait, porté, soutenu en l’air, on peut le dire, par la tension de tous ces visages soulevés vers le haut du tonneau.

Mais que se passait-il dans cette seconde anxieuse où la foule cherchait, voyait déjà le jeune gymnaste sur les épaules de son frère?... Gianni, perdant l’équilibre, était précipité d’en haut, pendant que Nello, chutant du tonneau, et cognant durement contre l’extrémité du trapèze, roulait à terre, où il se relevait pour retomber de nouveau.

C’était un grand cri étouffé de la salle, au milieu duquel, le prenant en des bras de père, Gianni emportait son frère, montrant dans ses yeux l’horrible inquiétude de ces blessés rapportés du feu, et dont les regards semblent demander au passage cequ’estleurblessure, — ce qu’elle sera !

Au grand cri étouffé, au palpitant émoi des cœurs produit par la chute du jeune gymnaste, avait succédé une morne stupeur, et avec cette stupeur, dans la salle bondée de spectateurs, s’était fait un silence, un de ces épouvantables si-

lences, selon l’expression d’un homme du peuple, que suspend sur les multitudes la minute qui suit une imprévue catastrophe, et tout au fond duquel il y avait, lointainement, çà et là, des pleurs de petiteslillesqueTonsentaitcomprimées, étouffées dans le corsage de leurs mères.

Toutes et tous restaient immobiles à leurs places, comme si la représentation n’était pas fatalement finie, pris de l’âpre besoin de revoir l’homme tombé, de le revoir un moment debout sur ses pieds, leur disant, par sa présence en des bras le soutenant, qu’il n’était pas tout à fait mort.

La masse compacte des écuyers, ainsique des soldats qui auraient reçu la consigne de ne pas bouger, interceptait l’entrée du passage intérieur, les mains appuyées sur la barrière, et ne laissant rien lire sur leurs visages baissés. Au beau milieu de l’arène, la charpente et les accessoires du dernier exercice restaient abandonnés et sans qu’on les enlevât; les musiciens tenaient leurs instruments, avec sur eux des mains et des souffles suspendus; et dans tout ce monde figé, l’arrêt soudain de la vie animée et bruyante de ce spectacle des jeux de la Force était tragiquement étrange.

Le temps passait toujours, et toujours aucune nouvelle de l’homme.

Enfin, un écuyer se détachait du groupe, s'avançait d'une dizaine de pas dans le Cirque, faisait trois graves saluts, et au milieu du petit ah! de soulagement des poitrines, jetait au public :

« L’administration fait demander s’il n’y aurait pas par hasard un chirurgien dans la salle. »

Entre voisins, c’était un échange de regards sérieusement interrogateurs, mêlés à de petits froissements de la bouche, à des hochements de tête qui enterrent les gens : cela pendant qu’un homme encore jeune, aux cheveux, aux pensifs yeux noirs, se frayait un passage parmi les banquettes, au travers des spectateurs, se dirigeant vers le passage de l’entrée, et ayant dans le dos tous les yeux qui le suivaient avec une curiosité cruelle.

Le public demeurait toujours assis, ne se décidant pas à s’en aller, attendant, et comme disposé à attendre indéfiniment.

Des hommes de service se mettaient, avec des gestes préoccupés et des chuchotements, à démonter les pièces du tremplin, d'autres hommes de service commençaient à éteindre le gaz, et la nuit venante dans la salle à demi-ténébreuse ne faisant lever personne, les ouvreuses retiraient les petits bancs sous les pieds des spectatrices, poussaient doucement de force cette foule à la

porte, cette foule lente à sortir, et la tête retournée en arrière vers Fendroit où on avait emporté Nello, pendant qu’au-dessus de la silencieuse sortie de ce monde s’élevait une rumeur confuse, un bourdonnement vague, un murmure indistinct qui, dans les endroits resserrés et les corridors étroits, devenait cette phrase : « Le jeune a les deux jambes cassées. »

LXVUI

Le chirurgien, un genou en terre, était penché sur Nello couché sur le matelas de la batoude , le grand matelas sur lequel saute toute la troupe dans les exercices de voltige qui terminent d’ordinaire le spectacle.

Autour du blessé tournoyaient des gens du personnel qui, après un regard jeté sur la pâleur de son visage, disparaissaient ou se mettaient à causer dans les coins, à voix basse, du public s’entêtant à ne pas sortir, de l’inopportune indisposition du médecin du théâtre, et encore de la substitution au tonneau de toile, qui devait servir au lourdes deux frères, d’un tonneau de bois venu on ne savaitd’où ; et cela coupé des exclamations :

« C'est étrange !... C’est bizarre !... C’est incompréhensible !... »

Au bout d’un temps assez long, lâchant de ses mains tâtonnantes, une jambe au bout de laquelle, à travers le maillot fendu, un pied pendillait inerte et tout de travers, le chirurgien relevait la tête, s’adressant au Directeur debout devant lui :

« Oui, les deux jambes sont fracturées... et à la jambe droite, outre une fracture du péroné, il existe une fracture comminutive à la base du tibia... Je vais vous donner un mot pour mon hôpital... Je ferai moi-même la réduction... car ses jambes... c’est le pain de ce garçon. »

« Monsieur, — disait Gianni agenouillé de l’autre côté du matelas : — c’est mon... vrai frère, et je l’aime assez pour vous payer... autant qu’un riche... avec du temps. »

Le chirurgien regarda un moment Gianni, de ses grands yeux doux et tristes et comme lentement entrant dans les choses et dans les êtres; et devant la douleur contenue et le profond désespoir de cet homme faisant, sous son costume et le paillon de ses oripeaux, mal à voir, il lui jetait :

— ((Où demeurez-vous ? »

— « Ah! bien loin, monsieur ! »

— « Mais où, je vous le demande ! » fit le chirurgien presque brutalement.

« C’est bien, — reprit-il, quand Gianni lui eut donné son adresse, — j'ai une visite ce soir dans le haut du faubourg Saint-Honoré!... je serai chez vous sur les minuit... munissez-vous de planchettes, d'alèses, de cordons... le premier pharmacien vous dira ce qui vous est nécessaire... mais il doit y avoir dans quelque coin un brancard... ça fait partie des accessoires d'ici ça... le blessé souffrirait moins dans le transport. »

Le chirurgien aidait à charger le jeune clown sur le brancard, soutenait, pendant qu'un le portait, avec toutes sortes de précautions, la jambe, cassée en deux endroits, et la plaçait et l'arrangeait lui-même en disant à Nello : « Mon enfant, encore deux heures de courage, et je suis à vous ! »

Gianni, dans un mouvement de bonheur reconnaissant, se baissait vers la main du chirurgien qu'il cherchait à baiser.

Dans la nuit, au milieu des passants le suivant un instant des yeux, en ce long trajet du

Cirque aux Ternes, Gianni marchait à côté de son frère, avec ce quelque chose d’automatique et de pétrifié, que montre par les rues de Paris, en plein jour, sur l’anéantissement de toute sa personne, l’accompagnateur d’un brancard s’acheminant vers l’hôpital.

Nello était monté dans sa petite chambre, et le chirurgien arrivait presqu’au moment où Gianni et les deux hommes de peine du Cirque venaient de le placer sur son lit.

La réduction fut horriblement douloureuse. Il fallut pratiquer l’extension du membre dont les os avaient légèrement remonté les uns sur les autres. Gianni dut aller réveiller un voisin, et Ton se mit à tirer à deux sur la jambe.

Nello ne laissait rien voir de ce qu’il souffrait que par des crispations de la figure, et au milieu des atroces douleurs, ses regards avec toutes sortes de tendres encouragements semblaient dire à son frère, très pâle, de n’avoir pas peur de lui faire du mal.

Enfin, les fragments de l’os du tibia ramenés à leur position, et les attelles posées, et le bandage commencé, le dur et peu sensible Gianni, qui s’était raidi jusque-là, tombait tout à coup en faiblesse, ainsi que ces militaires qui ont vu nombre de champs de bataille, et qui s’éva-

nouissent devant une palette de sang tirée à leur femme pendant une grossesse.

Le pansement terminé, le chirurgien parti, un seau d'eau placé au-dessus du lit, et versant goutte à goutte de la fraîcheur sur les deux jambes, le premier mot de Nello dans l'apaisement de ses souffrances fut :

— « Dis donc, Gianni, combien t'a-t-il dit que cela durerait? »

— a Mais il ne l'a pas dit... je ne sais pas... attends... il me semble que lorsqu’à Midlesborough... tu te rappelles... le grand Adams s'est cassé la jambe... il en a eu pour six semaines. »

— « Autant que ça ! »

— « Voyons, ne vas-tu pas t'occuper maintenant... »

— « J’ai soif... donne-moi à boire. »

Alors commençait chez Nello une fièvre qui lui brûlait tout le corps, et dans laquelle succédaient aux douleurs aiguës de la fracture des douleurs autres, mais quelquefois tout aussi insupportables : des crampes, des soubresauts

qui donnent un moment l’impression d’une nouvelle cassure dans des membres cassés; la simple portée du talon immobile sur le coussin, qui, à la longue, fait l’effet dans votre chair et vos nerfs du vrillement d’un corps dur ; le froid même du pied, un froid intolérable produit par cet égouttement continu d’eau. Et cette fièvre et ces douleurs, qui prenaient une singulière intensité tous les soirs, privaient Nello de tout sommeil pendant une semaine.

Ces mauvaises nuits étaient suivies d’une telle fatigue, que Nello dormait quelques heures pendant la journée.

Gianni gardait le sommeil de son frère, mais bientôt de la triste immobilité de ses jambes dans l’agitation de tout son corps, des contractions de sa figure, des involontaires plaintes s’échappant de sa bouche qui n’en avait pas dans l’éveil, se levaient pour Gianni de ce lit et de ce repos douloureux, de muets reproches, et au bout de quelques instants, quittant la chaise sur laquelle il était assis, et marchant sur la pointe des pieds, et prenant doucement son cha-

peau, il sortait, priant une femme de la vacherie de garder son frère pendant son absence.

Sans savoir où il allait, Gianni se trouvait toujours dans le bois de Boulogne, situé à quelques pas de sa porte, dans ce bois où, rejeté des grandes avenues par le joyeux bonheur de la promenade des heureux du jour, il s'enfonçait dans une solitaire petite allée.

Là, exaltées par la marche, les pensées de sa douleur se mettaient à parler tout haut, et devenaient en quelque sorte ces espèces de cris entrecoupés, par lesquels ont besoin de jaillir d'une poitrine les grands et profonds chagrins qui se trouvent tout seuls.

« Est-ce assez bête !... quoi, n’étions-nous pas gentiment comme nous étions... pourquoi avoir voulu autre chose... la belle nécessité, je vous le demande un peu, qu'il soit dit d'un saut que les autres n’avaient pas fait... nous l’ayons fait, nous!... ah, misère!... et ce que ça lui rapporte?..., c'est moi !... car lui... il n’avait pas ce sacré désir de faire parler!... non, non... et oui, et quand l’enfant renâclait... c'était moi qui lui disait : aille donc !..., et il allait malgré ça... il allait... parce qu’il se serait jeté à la rivière, si je lui avais dit... ah!... si aujourd’hui on pouvait revenir au temps de la Maringotte! ... merci, comme je lui dirais... va, soyons des sal-

timbanques de baraque, toute notre chienne de vie, etboulottons comme ça... C’est moi !... oui, c’est moi tout seul... la cause du malheur! »

Et longtemps, songeant à l’épanouie jeunesse de son frère, à l’indolence et à la paresse de sa nature, à la pente de son caractère à se laisser doucement vivre, sans effort et sans recherche de gloriole, il se remémorait tout ce que lui avec son exemple, son vouloir de célébrité, son dur célibat, avait contrarié, gêné, empêché dans cette vie toute sacrifiée à la sienne, et cela jusqu’au moment où, au milieu de sa songerie, s’échappait de la bouche de Gianni avec l’accent d’un remords :

« Et puis... n’était-ce pas clair comme le jour... c’était lui qui avait tout le chiendent de la chose!... qu’est-ce que je risquais, moi !... tandis que lui... cinq pieds de plus... cinq pieds de plus en hauteur à sauter... et dans cette tête n’être pas venue, un instant, l’idée qu’il pouvait se tuer... Oui, oui, elle est bonne... là-dedans, j’étais le monsieur qui a ses mains dans ses poches... Carnage !... Je suis foutûment coupable ! »

Et se mettant à marcher à grands pas rapides, dans une colère silencieuse, de sa canne, il fouettait, à droite et à gauche, les hautes herbes des deux bords de l’allée, trouvant au penche-

ment brisé sur leurs tiges des pauvres plantes du petit chemin, un soulagement à sa souffrance.

Le chirurgien, pris de sympathie pour les deux frères et leur touchante fraternité, et qui était venu tous les jours de cette première semaine, lever l’appareil, le relâcher, le resserrer, disait à Grianni, lors de sa dernière visite :

« Il n’y a pas de dérangement dans la position du membre... tout gonflement a disparu... le cal se fait normalement... et ses nuits sont toujours mauvaises, dites-vous? il n’y a plus de fièvre cependant... voyons, puisque vous le désirez, je vais toujours vous donner quelque chose pour le faire dormir. »

Et il écrivit un bout d’ordonnance.

« Gela est visible, reprit le chirurgien, votre frère a l’ennui de son immobilité... de la malheureuse interruption de ses exercices... il se mange, il se dévore, le jeune garçon ! mais l’état général, soyez-en persuadé, n'a rien d’inquiétant... et d’ici à quelques jours, cet état nerveux, cette excitation, ces insomnies auront disparu... ah! pour les jambes, par exemple, ce sera plus long! »

— « Qu’est-ce que vous croyez, monsieur, qu'il sera obligé de rester comme cela? »

— « Je crois qu’il ne pourra prendre les béquilles qu'au bout de deux mois... dans une cinquantaine de jours d’ici... du reste, les béquilles, commandez-les... lorsqu'il les verra, ce sera pour lui l'espérance de prochainement marcher. »

— « Et quand, monsieur... »

« Ah! vous allez me demander sans doute, mon pauvre ami, quand il sera à même de reprendre son métier... s’il n’y avait que la fracture de la jambe gauche, mais ce sont les fractures de la jambe droite... de bien graves fractures qui intéressent l’articulation... Ah! parbleu! — continua-t-il, voyant la tristesse venue sur la figure de Gianni, — il marchera sans béquilles, mais... Enfin, la nature fait quelquefois des miracles... voyons, avez-vous encore quelque chose à me demander? »

— « Non », fit Gianni.

LXXIIÏ

L'opium des potions calmantes que prenait le soirNello mettait, dans la fièvre de son sommeil tumultueux, des visions troubles.

Il rêvait une nuit qu’il était au Cirque. C'était le Cirque et ce n’était pas le Cirque, ainsi qu’il arrive dans les rêves, où, chose étrange, nous nous reconnaissons dans des lieux qui n’ont rien gardé d’eux-mêmes et dans lesquels tout est changé. Enfin, ce jour-là, le Cirque avait pris des proportions immenses, et les spectateurs, qui étaient assis del’autre côté del’arène, luiapparaissaientvaguesetsans visage, comme des gens assis à un quart de lieue de lui, et les lustres qui semblaient faire à tout moment des petits, ne pouvaient se compter, et la lumière des lustres était bizarre et un peu semblable à celle que les bougies mettent au fond des glaces, et il y avait un orchestre grand comme pour un théâtre, et où les musiciens se démenaient comme des diables, sans faire aucun bruit sur leurs violons muets et dans leurs cuivres sans sonorités. Et dans l’espace infini, on ne voyait dans l’air que tourbillonnements de petits corps d’enfants au-dessus de pieds d’hommes invisibles, que fuites rapides de chevaux portant sur leur queue au vent des écuyers, que paraboles de corps de gymnastes, ne se décidant pas à tomber et flottant à l’image de corps qui n’auraient pas de pesanteur. Et dans le lointain s’enfonçaient des corridors de trapèzes que parcourait, volant, un saut périlleux qui durait toujours; et s’ouvraient des avenues d’in-

terminables ronds de papier, au travers desquels passaient éternellement des femmes habillées de gaze, pendant que, de hauteurs pareilles aux tours Notre-Dame, descendaient de sautillantes et impassibles danseuses de corde.

Tout cela se brouillait, s’effaçait sous le gaz pâlissant, et dans l’instant, de l’intérieur du Cirque, se précipitait un millier de clowns vêtus de noir, un squelette brodé en soie blanche sur leur souquenille collante, et, avec dans labouche, des morceaux de papier noir qui leur faisaient de sombres trous de dents manquantes. Tous, emboîtés l’un dans l’autre, marchaient en se balançant d’un mouvement commun et unique, et faisaient le tour de l’arène, ondulant comme un long serpent. Des colonnettes sortaient de terre, et soudainement les milliers de clowns apparaissaient, chacun en haut de sa stèle, assis sur la pointe des fesses, les mains posées à plat sur la plante de ses pieds levés de chaque côté audessus de sa tête, et regardant le public entre ses jambes, avec l’immobilité de sphinx enfarinés.

De nouveau le gaz se ravivait, et avec la lumière revenante, se remontrait une vie humaine sur les visages des spectateurs, tout àFheuredes visages de spectres, et les clowns noirs avaient disparu.

Alors parmi des sauts, de la voltige, des bonds dont les paillettes rayaient un instant le ciel comme de lueurs d’étoiles filantes, tout rentrait en branle au milieu de désossements, comme il ne s’en est jamais vu, et d’anatomies dont on faisait avec les membres de caoutchouc des rosettes comme avec des rubans, des géantes qu’on ployait tout entières dans des cassettes; un cauchemar de tout ce que le corps humain accomplit d’impossible, d’infaisable. Et en les absurdités du rêve, et se mêlant et se confondant dans son sommeil, les choses qu’il avait à peu près vues avec les choses que lui avait lues son frère, Nello voyait un jongleur indien, se maintenant inexplicablement en équilibre, assis dans la bobèche d’un léger et gigantesque candélabre à deux branches ; un Hercule contemporain enlevant par le marchepied, à la force de sa mâchoire, un omnibus plein; un acrobate antique sautant à cloche-pied sur une outre gonflée et graissée; un éléphant dansant, avec toutes sortes de légèretés aériennes, sur un fil d’archal.

Le gaz baissait encore, et les clowns noirs faisaient, un instant, une courte apparition sur leurs stèles.

Et le spectacle recommençait. C’était cette fois dans cette lumière, où les choses n’avaient plus pour ainsi dire de couleur, et où elles mi-

roitaient avec les brillants glaceux et cristallins des figures et des sujets gravés dans les miroirs de Venise, c’était comme un blanc soleil d’artifice de jambes de femmes, de bras d’hommes, de torses d’enfants, de croupes de chevaux, de trompes d’éléphants, un mouvement rotatoire de membres, de muscles, de nerfs d’humains et d’animaux, dont la vitesse, toujours croissante, donnait au dormeur une impression de fatigue et de souffrance par tout le corps.

— « Tu souffres, tu as encore souffert cette nuit? » — dit Giannien entrant dans la chambre de son frère.

— « Non... fit Nello, se réveillant, — non... mais j’ai eu, je crois, une fièvre de cheval... puis des rêves imbéciles. »

Et Nello raconta le songe qu’il venait de faire à son frère.

« Oui, reprenait-il, figure-toi... je me retrouvais assis là justement, dans cette place où j’étais, tu te souviens, le premier soir de notre arrivée à Paris... la place à gauche en bas, tout contre la sortie... c’est singlier, hein?... mais le eu-

rieux n’est pas cela... c’est quand tout ce monde rentrait dans l’intérieur du Cirque... il me regardait alors avec cet air, tu sais... F air sérieux, sur leurs. figures effacées, des gens qui veulent vous faire du mal dans les rêves... attends encore... et tous ces drôles de bonshommes, lorsqu’ils passaient tout près de moi, me montraient à demi, — ça durait un instant, — une espèce d’écriteau que je me penchais pour voir... et que je ne pouvais que très mal voir... mais que je vois maintenant... un écriteau où c’était moi dans mon costume de clown... avec les béquilles que tu m’as commandées hier. »

Et Nello s’arrêta brusquement dans son récit, et son frère resta, un grand et triste moment, sans trouver rien à lui dire.

LXXY

— « Mais, dites-moi, vous?... avez-vous cherché à vous expliquer la substitution du tonneau de bois au tonneau de toile, ce tonneau de bois qui n’existait pas au Cirque, et qui s’est trouvé là par miracle. »

C’était le Directeur du Cirque qui était venu

voir Nello, et causait avec Gianni sur le pas de la maison des Ternes.

— « Ah oui, le tonneau de bois î — fit Gianni, comme cherchant tout au fond de ses souvenirs, — c’est vrai... il était sorti de ma tête, ce tonneau de malheur, depuis que je suis... bien malheureux, monsieur... Mais attendez... pourquoi, au fait, était-elle là, elle qui n’assistait jamais aux représentations, où elle ne jouait pas... et debout sur un banc dans le passage de l’entrée... je la vois encore quand je suis passé emportant mon frère... on aurait dit qu’elle attendait... et puis au dernier moment, cet inconnu qui avait une lettre à me remettre et que je n’ai trouvé nulle part. »

— «Vous aussi vous soupçonnez la Tompkins, comme Tiffany, comme tout le monde, comme moi. El votre frère, qu’est-ce qu’il croit? »

— « Oh! mon frère! ç’a a été si rapide toutcela pour lui, qu’il n’a le souvenir que de sa chute à terre... il ne sait pas s’il a donné contre un tonneau en bois ou tout autre chose... l’enfant croit avoir manqué son exercice comme il arrive de manquer un exercice, voilà tout... et vous concevez que ce n’est pas moi qui irai... »

— « Oui, c’est bien probable, reprenait le Directeur du Cirque, — poursuivant son idée sans écouter Gianni, — bien probable... d’autant plus

que cette espèce de brute dont on n’a jamais su si l’ivrognerie était vraie ou jouée... l’homme qui a mis le tonneau en place... avait été admis aux écuries sur la recommandation de la Tompkins... j’ai voulu le faire parler... impossible!... il s’est laissé renvoyer sans dire mot... mais avec toutes sortes de mauvaises choses sur sa face d’abruti... ah! l’Américaine est capable d’avoir lâché une grosse somme pour ce vilain coup... Enfin, mon cher, j’ai fait tout ce que j’ai pu, j’ai commencé une enquête... saviez-vous qu’elle avait quitté Paris le lendemain? »

— « Laissez-la, la méchante bête; si l’accident est arrivé par elle... ce que vous ferez contre elle, ne me rendra pas les jambes de mon frère — dit Gianni avec le geste d’un de ces accablements où le désespoir ne laisse plus de place à la haine.

Les douleurs aiguës des membres brisés commençaient à n’êtreplus chez Nello que de vagues inquiétudes, et comme le sentiment agaçant du travail chatouilleur de la soudure dernière des os. Le jeune frère avait recommencé à manger,

il dormait de longues nuits, et, avec la santé, rentrait dans son corps la gaieté, cette gaieté recueillie et profondément pénétrée du bonheur de la convalescence. Le chirurgien enlevait les attelles, entourait la jambe droite d’un bandage dextriné, et fixait à l’alité un jour pour se lever, pour s’essayer à marcher dans la chambre avec ses béquilles.

LXXVTI

Le jour impatiemment attendu, où Nello devait enfin sortir de l’immobilité et de l’horizontalité gardées pendant près de deux mois, Gianni faisait la remarque que leurs chambres étaient bien petites, qu’il faisait un beau soleil dehors, et lui proposait de tenter son premier essai de marche dans le pavillon de musique. Gianni allait le balayer lui-même, le débarrassait de toute herbe, de toute pierre, de tout gravier, sur lesquels son frère pouvait glisser. Alors seulement il apportait Nello là, où tous deux, l’été passé, s’étaient donné de si charmants concerts. Et son jeune frère commençait à marcher, son aîné à côté de lui, et le suivant pas à pas, et prêt à l’enlever

dans ses bras, si les pieds de Nello venaient à faiblir, à tourner.

« Est-ce drôle tout de même, — s’exclamait Nello sur ses béquilles, — il me semble que je suis un tout petit enfant... que je commence à marcher... là, pour la première fois... mais c’est vraiment très difficile de marcher, Gianni... comme c’est bête... ça paraît si naturel... quand on ne les a pas eu cassées... les jambes !... Et puis, tu crois peut-être que c’est commode à manœuvrer ces machines?.,, oh! mais, non !... quand je suis monté sur des échasses, sans savoir... ça allait mieux... c’est moi, par exemple, que cela gênerait, s’il y avait du monde pour me regarder... dois-je avoir l’air assez chose... oh ! ah ! ah! oh! diable ! diable!... on dirait que la terre n’est pas solide... attends, ça va se remettre... ça ne fait rien... c’est du coton, mes pauvres jambes! )>

Et c’était vraiment pénible de voir l’efïort et la difficulté de ce jeune corps pour se tenir en équilibre sur ses pieds maladroits, et les timidités et les hésitations et les petites peurs qui lui venaient dans le travail pénible et basculant de mettre un pied devant l’autre, ou plutôt de faire un pas avec toujours le pied de la jambe la plus malade en avant.

Mais Nello s’entêtait à marcher quand même,

et ses pieds, malgré leur manque d'aplomb, reprenaient un peu leur habitude d’être des pieds, et cette petite victoire amenait la joie dans les yeux du blessé, et le rire dans sa bouche. « A moi, Gianni, je vais tomber! — s’écriait-il tout à coup en plaisantant, — et quand le grand frère effrayé l'entourait de ses bras, approchant la joue de sa bouche, il embrassait cette joue avec un petit mordillement de jeune chien.

La soirée fut toute rieuse, toute égayée du bavardage joliment jaseur de Nello, qui disait qu’avant quinze jours, il irait jeter ses béquilles dans la Seine, au pont de Neuilly.

Il y eut ainsi dans le pavillon de musique six ou sept séances pleines du bonheur du moment et de confiance dans le lendemain. Mais au bout d'une semaine, Nello s'apercevait qu'il ne marchait guère mieux que le premier jour. Et une quinzaine s’écoulait sans qu'il lui vînt la conscience d'avoir gagné plus de solidité, plus d’assurance. Il voulait par moments se passer de ses béquilles, mais à l’instant saisi d'une terreur, de

cet effroi trouble et un peu hagard, qu’on voit sur les visages des petits enfants allant vers deux bras tendus, et soudainement n’osant plus avancer et prêts à pleurer : un effroi qui, aussitôt qu’il les avait quittées, ses béquilles, les lui faisait ressaisir avec l’empoignement d’un homme qui se noie attrapant une perche.

A mesure que le mois où il avait commencé à marcher s’avançait, les quotidiens essais de marche de Nello devenaient plus sérieux, plus silencieux, plus tristes.

Les deux frères finissaient leur petit dîner, quand le plus jeune dit à l’aîné :

— « Gianni, avant que ça finisse aux Champs- Ëlysées, je veux aller une fois au Cirque? »

Gianni, songeant à l’amertume que devait rapporter son frère de cette soirée, lui répondait :

— « Eh bien, quand tu voudras... mais dans quelques jours. »

« Non, c’est ce soir, ce soir que je veux y aller, oui, ce SQir », — reprit Nello, prenant ce

ton subjuguant de la parole, avec lequel autrefois il entraînait l'indécision de son frère à faire quelque chose qu'il désirait.

— « Allons-y, dit Gianni d'un air résigné, — je vais dire à la vacherie qu’on aille nous chercher un fiacre, »

Et il aida son frère à s'habiller, mais en lui tendant ses béquilles, il ne put s’empêcher de lui dire :

— « Tu t'es déjà pas mal fatigué aujourd’hui, tu devrais attendre un autre jour. »

Nello, de sa bouche moitié rieuse, moitié tendre, fit la moue d'un enfant dont le caprice demande à n’être pas grondé.

En voiture il était joyeux, parleur et plein de gaiétés amusantes qu'il interrompait par d’aimables et ironiques : « Voyons, dis-le, ça te fait de la peine de me voir comme ça? »

On arriva devant le Cirque. Gianni prit son frère dans ses bras, le descendit; et quand celuici se fut établi sur ses béquilles et que tous deux allaient se diriger vers la porte :

— « Pas encore », — fit Nello, devenu tout à coup sérieux à la vue du bâtiment aux rosaces flamboyantes et d'où s'échappaient de sonores bouffées de musique.

« Oui, pas encore, voilà des chaises, asseyonsnous un instant. »

C’était un jour de la Fin d'octobre, pendant lequel il avait plu toute la journée, et à la fin duquel on ne savait pas bien s'il ne pleuvait pas encore; de ces jours d’automne de Paris, où son ciel, sa terre, ses murailles semblent se fondre en eau, et où, à la nuit, les lueurs du gaz sur les trottoirs sont comme des flammes promenées sur des rivières. Dans l’allée déserte, aux deux où trois silhouettes noires noyées dans le lointain aqueux, des feuilles crottées soulevées par les rafales, accouraient vers les deux frères, et tout autour de leurs pieds, les rondes ombres des sièges d’innombrables chaises de fer projetaient, sur le sol mouillé, l’apparence d'une de ces inquiétantes légions de crabes escaladant le bas d'une page d’un album japonais.

Soudain se fit entendre dans l’intérieur du Cirque un bruit d’applaudissements, de ces applaudissements de peuple qui font l’effet de piles d'assiettes cassées dégringolant des cintres aux galeries des premières.

Nelio tressaillit, et son frère vit ses yeux se porter sur les deux béquilles placées à côté de lui.

— « Mais il pleut! » fit Gianni.

— cc Non », — répondit Nello, comme un homme qui est à sa pensée et qui répond sans avoir entendu.

— « Eh bien, frérot, voyons, entrons-nous enfin? » — dit Gianni au bout de quelques minutes.

— « Tiens, mon envie est passée... oui, j’aurais honte de moi auprès des autres... appelle une voiture... et retournons. »

Pendant le retour, il fut impossible à Gianni d'arracher une parole à son frère.

Le jeune frère avait maintenant des journées de complet découragement pendant lesquelles il se refusait à marcher, restant tout le jour étendu sur son lit, en disant qu'il n’était pas en train.

Gianni l'emmenait voir le chirurgien qui l avait soigné. Il donnait, une seconde fois, l’assurance à Nello qu’il marcherait sans béquilles, un jour, prochainement. Mais de vagues paroles du chirurgien, de dubitatives interrogations, en un de ces soliloques pendant lesquels les hommes de la science se parlent à eux-mêmes, de phrases où il était question de solidification de l'articulation tibio-tarsienne, de la difficulté d’une flexion de la jambe droite sur le pied dans l’avenir, Nello

rapportait aux Ternes l’inquiétude de ne pouvoir plus sauter, de ne pouvoir plus faire les exercices qui demandent la flexibilité et le ploiement du bas des jambes.

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