Rencontre par l'Anglaise de deux eunuques noirs
3. — Pantomime enjôleuse et immorale des eunuques dénombrant à l’Anglaise tous les avantages et les plaisirs qu’elle trouverait dans le sérail du Grand Turc.
4. — Pantomime vertueuse et indignée de l’Anglaise déclarant qu’elle est une honnête miss, et décidée à périr plutôt que renoncer à sa virginité.
• 5. — Tentative de capture de l’Anglaise. Résistance héroïque de la jeune femme, au bout de laquelle un eunuque tire un sac, et, aidé de son camarade, la fourre dedans, et fait un nœud avec un cordon passé dans la coulisse du sac.
6. — Chargement, sur le dos des deux eunuques noirs, de la malheureuse qui gigote et se débat comme un beau diable.
Là était le coup de théâtre. Au moment ou les deux eunuques allaient disparaître avec leur proie, tout à coup le fond du sac s’ouvrait, et F Anglaise apparaissait... en chemise, se sauvant à toutes jambes, avec des effarouchements grotesques et de petits gestes honteux du plus haut comique, et toujours poursuivie par les deux eunuques noirs, et butant et culbutant dans le rire des spectateurs, et aussitôt se remettant à courir, plus ahurie, plus affolée, plus drôlatiquement pudibonde en sa blanque et succincte toilette de nuit; — cela, jusqu’à ce qu’elle eût disparu par un saut horizontal à travers un vasistas qui s’ouvrait dans le paravent.
Tout petiot , dès l’âge de trois ou quatre ans, Nello apportait aux exercices de la troupe la curiosité de ses yeux éveillés et la joie remuante de son corps.
A la parade, on le voyait d’abord, demi-caché derrière la jupe de la Talochée qu'il tenait à pleines mains, laisser apercevoir un moment sa
tête, encore serrée dans le bonnet blanc à trois pièces de la première enfance, et d’où s’échappaient de blondes couttes de cheveux, puis, effrayé par le grouillement de la foule, renfourner la tête et le bonnet dans la tarlatane pailletée, puis montrer de nouveau un morceau plus grand de sa petite personne, et plus longtemps, et avec une crainte moins grande. Bientôt, dans une de ces jolies audaces timides, dans une de ces résolutions aux hésitations charmantes, Nello s'enhardissait à traverser le tréteau, un doigt dans la bouche, avec des pas qui avançaient et reculaient à la fois, et un regard cherchant sans cesse derrière lui une retraite, un refuge. Enfin, par un élancement brusque et soudain, il s’attrapait à la barrière du balcon, en s’aplatissant et se rapetissant contre une traverse; là, le visage masqué par la rampe, et le bras et la main qui s’y étaient attachés, ses regards coulaient en dessous et en tapinois sur le champ de foire. Mais bientôt les sons exultants de la grosse caisse qu’il avait dans le dos, mettaient en son immobilité embarrassée et peureuse, avec une trépidation une certaine assurance; des frémissements venaient à ses pieds dansants, des sonorités à sa bouche gonflée, et maintenant sa tête pendante bravement en dehors delà rampe s’abaissait avec des yeux intrépides sur toutes les faces levées
vers lui. Tout à coup, dans la furibonderie de la musique, dans la rage du finale, dans le mugissement du porte-voix, dans le délire des cris et des appels au public, le petit enfant, enfiévré par cette folie et ce tapage, attrapait un vieux chapeau qui traînait, un vieux châle oublié. Alors, sous ce bout de déguisement et de mascarade, comme s’il faisait partie de la troupe, comme si déjà il avait la charge d’amuser le public, le bambin s’attachait à la promenade grotesque du pitre, d’un bout à l’autre du tréteau, emboîtant le pas derrière lui, marquant avec toute sa force, la mesure de ses jambes mal d’aplomb, imitant les gestes bouffonnants, disparu dans l’énorme chapeau, et donnant à regarder, au-dessous du châle bariolé, un panais de chemise sortant de sa petite culotte fendue.
vu
La dernière représentation terminée, le mât de la tente démonté, et ses trois tronçons, et les toiles et les cordages et les accessoires emballés au plus vite dans l’immense bâche, aussitôt, au
trot du vieux cheval blanc, s’éloignait des murs de la ville la Maringotte^
La maison promenant, du matin au soir l’existence de ses locataires, par les routes et les chemins; la maison relayant à onze heures au bord d’une source, la paille ébouriffée de ses paniers ouverts sur l’impériale, et des chaussettes qui sèchent sur les roues; la maison dételée le soir et mettant la lucarne de sa petite lumière dans l’ombre noire des solitudes inhabitées, c’est là la Maringotte , l’habitation roulante où le saltimbanque naît, vit et meurt, et où entrent successivement l’accoucheuse et le fossoyeur : le mouvant domicile en planches, pour lequel les habitants se prennent de l’amour du marin pour son navire.
Et les gens de la Maringotte n’eussent voulu à aucun prix demeurer ailleurs, tant ils sentaient bien qu’ils ne pouvaient trouver que là-dedans, le doux cahotement des songeries sommeillantes de l’après-midi, la tentation et la facilité des montées de côtes, que « vous disent » à de certaines heures du jour, et. le réveil étonné du
1. La Maringotte, dans le principe, était la voiture du marchand forain courant la province ; ce n’est que par extension et depuis une quarantaine d'années que l'appellation a été donnée à la voiture des saltimbanques. Cette voiture est par eux quelquefois aussi nommée : la caravane , le chez-soi.
matin en des lieux entrevus pour la première fois dans le crépuscule de la veille. Eh quoi ! si le soleil brillait, la voiture ne suffisait-elle pas avec la marge des prairies et la lisière des forêts? Et s il pleuvait, n’y avait-il pas sous le porche, de l’autre côté de la machine à enrayer, un petit fourneau pour la cuisine, et la chambre de la Talochée ne pouvait-elle pas se transformer en une salle à manger pour tout le monde ? Car la voiture, en ses dimensions et en sa hauteur d’un logis de la mer, contenait deux et trois pièces. D’abord, venait à la suite de la petite galerie extérieure, une première pièce, où au milieu était clouée au plancher une grande table, sur laquelle un matelas, posé le soir, servait de lit àla danseuse sur le fil de fer. La porte du fond donnait entrée dans la seconde pièce, le logement du directeur, et où couchait toute la famille, saufGianni, habitant avec les hommes de la troupe la charrette verte. Et de sa chambre, le mari en avait fait deux, par l’attache de paravents à demi repliés pendant le jour, faisant la nuit une alcôve fermée au lit conjugal, un lit d’acajou garni de trois matelas.
Avec sa boiserie repeinte tous les ans, les rideaux blancs de ses petites lucarnes, les images d’Épinal collées sur les paravents, racontant en la barbarie naïve du dessin de vieilles légendes,
et la banne de Nello dans un coin, ce petit et étroit et bas appartement du ménage riait comme une proprette boîte, qu'emplissait la douce senteur aromatique de matelas remplis par Steuchâ de thym coupé à l'époque de sa floraison.
Au-dessus du bourgeois lit d'acajou, une loque éclatante était accrochée à un clou : la jupe de la jeunesse de la bohémienne, du temps qu’elle dansait en Grimée, une jupe sur laquelle étaient cousus des morceaux de drap rouge, découpés en cœurs sanglants.
Stépanida Roudak avait été une mère pour son fils aîné, mais une mère sans tendresse, sans chaleur d’entrailles, sans bonheur ému quand il se trouvait près d'elle, une mère dont les soins ressemblaient à l’accomplissement d’un devoir, sans rien de plus. Gianni portait la peine d'avoir été conçu dans les premiers temps d’un mariage où la pensée de la jeune femme appartenait tout entière à un jeune homme de sa race, et lorsque remontait encore aux lèvres de l’épouse
du vieux Tommaso Rescapé, cette chanson de son pays :
Vieux époux, barbare époux,
Egorge-moi ! brûle-moi !
Je te hais !
Je te méprise!
C'est un autre que j’aime Et je me meurs en l’aimant!
Alors, toute la violente et sauvage maternité contenue dans les flancs de labohémienne, et qui n'avait pointeu d issue, s’étaitreportée sur Nello, venu au inonde douze ans après son frère, sur son dernier-né qu’elle n’embrassait pas, qu’elle ne caressait pas, mais qu’elle pressait contre sa poitrine dans des étreintes frénétiques et des serrements à l’étouffer. Gianni, qui cachait une nature aimante sous de froids dehors, souffrait de cet inégal partage d’affection, mais sans que cette prédilection pour Nello lui donnât aucune jalousie contre son jeune Irère. Cette préférence, Gianni la trouvait toute naturelle. Lui, il le reconnaissait, il n’étaitpas beau, etil était volontiers triste. 11 parlait peu. Sa jeunesse autour d’elle ne répandait pas de gaieté; il n’y avait rien dans sa personne qui pût flatter l’orgueil d’une mère. Les marques mêmes de son amour filial étaient maladroites. Son petit frère, au contraire, la beauté
dans la gentillesse et le charme dans le câlinernent, en faisaient un être de grâce que les mères enviaient des yeux à sa mère, que les passants des chemins demandaient à embrasser. Le petit visage de Nello, on aurait dit une lumière du matin. Et toujours des drôleries, des gamineries, des petits propos amusants, des pourquoi donnant à rire, des inventions charmeresses, des riens enfantins adorables, et du bruit et du mouvement et du joli tapage. C'était enfin un de ces enfants séducteurs, qui sont une joie apportée parmi des vivants, et dont le rire de la bouche rose et des yeux noirs faisait bien souvent oublier à la troupe les malencontreuses recettes, les maigres soupers.
L'enfant, gâté par tous, ne se plaisait qu’avec celui qui le grondait quelquefois; et, tout turbulent et loquace qu’il était, on le voyaitrester bien sage pendant un long temps à côté du taciturne Gianni, comme s'il aimait son silence.
L’éducation acrobatique de Nello commençait dès l’âge de cinq ans, de quatre ans et demi. Tout d’abord, ce n'était que des développements
gymnastiques, des extensions de bras, des ploiements de jambes, du remuement mis dans les muscles et les nerfs de ces membres enfantins : une mise en train essayeuse et ménagère de la petite force du mioche. Mais presque en même temps, avant la soudure du squelette, avant que les os eussent perdu la flexibilité des toutes premières années, les jambes de Nello étaient soumises à des écartements devenant un peu plus grands tous les jours, et qui en quelques mois amenaient Tentant à faire le grand écart. On habituait aussi le petit acrobate à prendre un de ses pieds dans sa main, à le soulever à la hauteur de sa tête, et un peu plus tard à s’asseoir et à se relever dans cette position à clochepied. Enfin Gianni, une tendre main sur l’estomac de Tentant, placé debout devant lui, doucement, doucement, Tamenait à renverser le torse et la tête en arrière, tout prêt à l’enlever dans ses bras, s’il venait à culbuter. Et quand les reins de Nello acquis avaient assez de souplesse dans le renversement, on le plaçait à deux pieds d’un mur, contre lequel, s’appuyant des deux mains posées à plat, le haut de son corps devait, chaque matin, descendre renversé, plus bas de quelques lignes, et cela jusqu’à ce que, complètement ployé en deux, le revers de ses mains touchât à ses talons. C’est ainsi que peu à peu, et suc-
cessivement, et sans hâte ni presse, et avec l’encouragement de bonbons et de paroles flatteuses, et de compliments adressés à la petite vanité du gymnaste sortant de téter, s'obtenait le brisement du corps de l’enfant. On le faisait encore, et toujours à proximité d’un mur, qui était un peu, pour le commençant, comme le rassurement de bras tendus aux premiers pas, marcher sur les mains pour se fortifier les poignets et pour habituer sa colonne vertébrale aux recherches et aux solidités de l’équilibre.
Vers l'âge de sept ans, Nello était très fort sur le saut de carpe , ce saut où, étendu sur le dos, sans se servir des mains, un garçonnet se relève debout sur ses pieds par le ressort d’un coup de reins.
Venait l’étude des sauts qui prennent sur les mains leurs points d’appui à terre : le saut en avant, où l’enfant, posant devant lui ses mains, dans une volte de son corps, se redresse lentement sur ses pieds qui sont allés retrouver ses mains; le saut de singe , où l’enfant, posant ses mains derrière lui, se redresse par le même mouvement exécuté dans le sens contraire; le saut de r Arabe, ce saut de côté qui ressemble à la roue.
Dans tous ces exercices, Nello avait toujours, autour de son essai, le rond de bras protecteur de son frère, toujours autour de ses membres,
l'enveloppement de la paume de sa main, le retenant, le soutenant, donnant à l’hésitation et au vacillement de son corps V enlevé du tour. Et plus tard, quand Neilo commençait à être plus assuré dans ce qu’il tentait, une ceinture attachée à une corde le liait à Gianni, relâchant la corde à mesure que le travail du petit frère approchait de la réussite complète.
Enfin Neilo, avait abordé le saut périlleux , qu'il commençait à exécuter en s'élançant d'une petite élévation, qu'on diminuait graduellement, jusqu’à ce qu’il le réussît sur une surface plane.
Du reste, le fils de la bohémienne n’était point une nature rigide; il tenait de son père, de son frère, avec une aptitude singulière pour le saut ordinaire, le saut avec élan ou à pieds joints, obtenant dès sept ou huit ans une élévation à laquelle ses petits confrères beaucoup plus âgés que lui ne pouvaient atteindre. Et le vieux Bescapé, du haut de ses connaissances encyclopédiques de rencontre, un jour voyant Nello sauter, disait à Stépanida :
« Femme, vois-tu ça, — et il lui montrait les talons de son enfant et la longueur du calcanéum : — eh bien, avec ça, un jour, il sautera comme un singe, le petit! »
Un matin, à son réveil, Nello apercevait étalées sur une chaise des choses, des choses désirées, inespérées, que, depuis des mois, la nuit mensongère montrait à ses rêves. Il se frottait un instant les yeux, ne pouvant se croire éveillé, puis tout à coup, se jetant à bas de son matelas, il se mettait à s’assurer, avec des doigts tremblants de bonheur, de la réalité de ces objets aux riantes couleurs, où l’émoi de son toucher remuait des paillettes. Il y avait là un maillot fait sur mesure pour son petit corps, un caleçon bouffant bleu de ciel, tout constellé d’étoiles d’argent, une paire de bottines minuscules à la garniture de fourrure. L’enfant tâtonnait, retournait le maillot, le caleçon, les bottines, et tour à tour les embrassait. Soudainement, il prenait entre ses bras son aimable travestissement, et dans un cri de joie allait réveiller sa mère pour qu’elle lui mît « ses belles affaires », Stépanida, dans son lit, et presque hors de son lit, l’habillait lentement avec les pauses, les arrêts, les contemplations satisfaites des mères essayant à leur chéri un habillement neuf.
et trouvant, sous l'habillement nouveau, un nouvel enfant à aimer encore un peu plus. Quand il fut costumé, c’était la plus mignonne miniature qui puisse se voir d’un Alcide de foire. Alors la Taloche e> dans ses cheveux blonds qui commençaient à brunir, s'amusait à lui faire avec un fer chaud, au-dessus du front, deux cornes qui donnaient à l’espiègle quelque chose d’un diablotin. Ainsi accommodé, le saltimbanque, dans son maillot un rien trop large et faisant sur les côtés, aux jarrets, deux plis, demeurait immobile avec des yeux abaissés et admiratifs de sa coquette personne, heureux comme avec une envie de pleurer, tout craintif d’abîmer, en bougeant, son frais costume.
Les premières fois que le petit saltimbanque prenait part aux exercices de la troupe, qu’il mettait son maillot, son caleçon, ses bottines, le spectacle était vraiment curieux de l’élancement bondissant du bambin dans l'amphithéâtre, tout à coup arrêté net sur les jarrets, par un subit accès de timidité, par une peur enfantine, près-
que comique, venant au débutant de tout ce public le regardant. On le voyait alors insensiblement opérer sa retraite du côté de Gianni, et se réfugier tout contre lui, plein d'embarras, de petits frémissements lui courant les épaules, et se grattant le derrière du cou de sa main retournée par contenance. Puis l'enfant aux longs cheveux, aux membres grêles, naturellement et comme si les poses des statues antiques étaient nées de la gymnastique, croisait ses bras, et une jambe devant l’autre posée sur l’orteil, le talon relevé, semblait dans son immobilité une statuette du Repos dans un musée.
Mais cette tranquillité, cet apaisement ne duraient qu’un instant chez Nello. Bientôt il se mêlait aux tours des autres, venant à tout moment, comme s’il travaillait sérieusement, s’essuyer au mouchoir jeté sur la barrière; il tentait de se tenir horizontalement, en s’accrochant à l’un des montants du trapèze de son frère, roulant presque aussitôt dans la petite montagne de sable du mât, et y disparaissant à demi; il se livrait à des promenades sur les mains, à la série des sauts d’usage et d’habitude, à ces retournements où lentement et péniblement le corps paraît se redresser sur des reins brisés. Ces horsd’œuvre de la représentation, ces petits tours, souvent manqués, Nello les faisait et les refai-
sait avec une pétulance, une alacrité, un entrain où il y avait le plaisir d'un gamin qui joue, un rire des yeux rempli d’une émotion humide, des saluts de ses petits bras contournés et gracieusés à l’adresse des applaudisseurs, tout à fait amusants : et cela était accompli, quelque chose de décidé, de résolu, d’audacieux, de presque héroïque répandu sur sa gentille figure. Mais déjà, son rôle fini, de toute la rapidité de ses jambes il était revenu près de Gianni chercher, comme récompense, le passage et la caresse dans ses cheveux des doigts de son frère, qui quelquefois, le soulevant sur la paume de sa main, la tête en bas, tenait ainsi renversés le petit corps brandillant et cette colonne vertébrale encore molle dans un équilibre qui durait une seconde.
Les années se succédaient, et perpétuellement ils couraient la France, ces hommes et ces femmes, n’entrant dans les lieux habités que pour donner leurs représentations, et revenir bien vite après camper sous le toit du ciel, autour de leurs voitures.
Un jour, ils étaient en Flandre, au pied d'une de ces collines noires formées des scories et des cendres de la houille, dans un de ces paysages plats, aux rivières endormies, aux perspectives coupées de tous côtés de hautes cheminées de brique fumantes. Un jour, ils étaient en Alsace, parmi les décombres d’un vieux château, repris et reconquis par la nature, et qui avait des murs de lierre et de giroflées sauvages, et de ces fleurs qui ne fleurissent que sur les ruines. Un jour, ils étaient en Normandie, sous un grand verger de pommiers, non loin d’un toit de ferme moussu, au bord d’un ruisseau chantant dans le haut gazon d’un herbage. Un jour, ils étaient en Bretagne, par la grève caillouteuse, entre les rochers gris, le noir infini de l’Océan devant eux. Un jour, ils étaient en Lorraine, à la lisière d’un bois, sur une ancienne place à charbon, entourée du martèlement des cognées dans les coupes lointaines, et proche d’une combe , d’où sort, la nuit de Noël, grand’ chasse menée par le veneur au justaucorps de feu. Un jour, ils étaient en Touraine, sur une levée de la Loire, le long d’une rampe contre laquelle s’étageaient de gaies maisonnettes dans des clos de vigne et des jardins en espaliers où mûrissent les plus beaux fruits de la terre. Un jour, ils étaient dans le Dauphiné, en pleine sapinée,
contre une scierie disparaissant dans l'écume de la chute d’eau et des claires cascatelles que remontent les truites. Un jour, ils étaient en Auvergne, au-dessus des gouffres et des précipices, sous des arbres étêtés par le vent, dans le mugissement des aquilons et dans les cris des vautours. Un jour, ils étaient en Provence, en l’angle d’un mur rompu par la pousse d’un énorme laurier-rose, et sillonné de fuites de lézards, avec sur eux l’ombre étoilée d’une grande vigne, avec à l’horizon une montagne rousse portant une villa de marbre.
Un jour, on rencontrait la troupe couchée dans un chemin creux du Berry ; un autre, arrêtée au bas d’un calvaire de l’Anjou ; un autre, ramassant les châtaignes d’une châtaigneraie du Limousin ; un autre, faisant la chasse aux anguilles de haies d’une lande de la Gascogne; un autre, poussant les voitures dans un chemin montueux de la Franche-Comté; un autre, côtoyant un gave des Pyrénées; un autre, cheminant, à l’époque des vendanges, au milieu des bœufs blancs couronnés de pampres du Languedoc.
Et par cette existence éternellement voyageuse en toutes les saisons diverses, à travers toutes ces contrées dissemblables, il était donné à ce monde de toujours avoir devant soi l’espace
libre, de toujours être dans la pure lumière du ciel, de toujours respirer le plein air, de l’air venant de passer sur des foins ou des bruyères,
— et de s’enivrer, matin et soir, les yeux du spectacle nouveau des aurores et des crépuscules ; — et de s’emplir les oreilles des rumeurs confuses de la terre, des harmonies soupirantes des voûtes de forêts; des modulations flûtées des brises dans les roseaux qui ondulent; — et de se mêler avec un âpre plaisir à la tourmente, à l’ouragan, à la tempête, aux rages et aux batailles de l’atmosphère ; — et de manger aux haies ; — et de boire à la fraîcheur des sourees ;
— et de se reposer en de la grande herbe, avec des chants d’oiseaux sur la tête ; — et de s’enfoncer la figure dans les efflorescences et les senteurs balsamiques des plantes sauvages échauffées par l’heure de midi ; — et de s’amuser à retenir captive, un moment, dans sa main fermée, la liberté d’un animal de la plaine ou du bois ; — et de rester, selon l’expression de Chateaubriand, h béer aux lointains bleuâtres ; — et de rire au coup de soleil d’été sur un lièvre en train de faire chandelier dans un sillon de champ ; — et de causer avec la tristesse d’un bois d’automne, en remuant sous ses pas des feuilles mortes ; — et de se procurer le mol engourdissement de « l’isolement songeur », la
griserie sourde et contenue de l’homme primitif continuellement en contact amoureux avec la nature ; enfin, de satisfaire par tous les sens, par tous les pores, pour ainsi dire, ce que Litz appelle le sentiment bohémien.
Certains jours, ainsi qu’une bête emportant son petit tout grand qu’il était déjà, Stépanida enlevait de terre soudainement son fils contre sa poitrine, courait vers de la solitude, s’enfonçait dans un fourré de bois, et, quand elle se voyait toute entourée de la barrière des branches, delà fermeture des feuilles, elle le déposait sur l’herbe, essoufflée, anhélante. Alors, loin de tous, dans cette cachette de nature, les flancs lui battant encore, elle s’agenouillait près de Nello couché, les deux mains appuyées au sol, le corps amoureusement ramassé dans un accroupissement maternel d’animal, et là l’embrassait d’un regard singulier qui troublait l’enfant cherchant à comprendre et ne comprenant pas. Puis de la bouche de la mère penchée au-dessus du front de son dernier-né, sortait bientôt lentement comme une murmurante litanie :
Pauvre petit adoré !
Pauvre petit chéri !
Pauvre petit cœur !
Et dans la paix et le silence susurrant, les douces appellations continuaient longtemps en une espèce de triste mélopée, où un cœur brisé semblait pleurer. Et sans cesse revenait le mot « pauvre », ce mot que les mères et les amantes de la misérable Bohème, toujours peureuses de l’avenir des créatures aimées par elles, accolent perpétuellement à la caresse des diminutifs.
XIY
Depuis longtemps, bien longtemps, la mère, la jeune mère de Nello dépérissait. Quel était son mal) On ne le savait! peut-être était-ce la maladie d^s plantes transplantées dans une terre et sous m ciel où elles sont condamnées à ne point vieillir. Du reste, la fille de la Bohème ne se plaignait de rien que d’avoir froid, un froid dans lefc os qu’elle ne pouvait chasser, et qui,
l’été même, faisait courir en elle, sous tous les châles dont elle s’enveloppait, de rapides et nerveux frissons. Vainement la Taloc/iée lui préparait des jus d’herbes récoltées le long des chemins, qui, disait-elle, la réchaufferaient; vainement, dans les endroits ou la troupe donnait des représentations, son mari tâchait de l’emmener chez l’officier de santé : elle se refusait à tout avec une irritation sourdement grondante, continuant à prendre part aux fatigues de tous, plus pâle avec des yeux plus grands.
Un jour cependant, elle n’eut pas la force de rester à sa petite table du tréteau et de faire la recette jusqu’à la fin. Un autre jour elle ne se leva pas, promettant qu’elle se lèverait le lendemain. Et elle ne se leva pas plus le lendemain que les jours qui suivirent. Le mari voulut s’arrêter dans une auberge, la faire soigner, mais la femme s’y opposa avec un non impérieux de la tête, pendant que l’ongle de son pouce traçait sur le fond de la voiture, en face de la place où elle avait la tête posée sur l’oreiller, un grand carré : le dessin d’une lucarne.
Depuis ce temps, les yeux de la malade, couchée et voyageante dans son lit, s’amusaient des paysages que la voiture traversait.
Silencieuse, muette, elle ne disait paSjün mot à son pauvre vieux mari, qui passait tcutes les
journées au pied de son lit, assis sur une antique malle de prélat romain renfermant ses pantomimes italiennes, et triste d'une tristesse qui avait quelque chose de l’imbécillité. Elle n’avait pas plus de paroles pour les autres, qui n'obtenaient guère qu’elle détournât seulement un moment la vue de sa petite fenêtre. Seule, la présence de son dernier-né, pendant les courts instants où l’on pouvait décider le remuant et égoïste enfant à se tenir tranquille sur un escabeau, avait le pouvoir de l'arracher à son éternelle contemplation. Tout le temps qu'il était là, sans que sa bouche et ses mains allassent à lui, la mère avait posé sur l'enfant un regard, une flamme dévorante.
On cherchait tout ce qui pouvait plaire à la malade. On lui savonnait, presque tous les deux ou trois jours, les petits rideaux des fenêtres, pour qu'elle les eût bien blancs ; on lui cueillait dans les champs et dans les bois les fleurs agrestes qu’elle aimait dans une carafe à son chevet, et la troupe s’était cotisée pour lui donner un édredon à la belle couverture de soie rouge, à la douce chaleur : la seule chose dont elle remerciait avec un peu de bonheur sauvage monté sur son visage de marbre.
La voiture allait toujours à travers des pays, avec la femme devenant plus faible, et dont il
fallait remonter près de la vitre la tête glissant au bas de l’oreiller.
Elle était si mal, une après-midi, que le vieux Bescapé faisait dételer, et que la troupe se mettait à camper dans un champ, quand la voyageuse, sentant le voyage s’arrêter sous son corps immobile, prononçait un mot de sa langue de là-bas, un mot de la langue romany , disant dans une monosyllabe, sifflant comme un coup de fouet : « En avant! ». Et elle répétait ce mot toutes les minutes, jusqu’à ce qu’on rattelât.
Pendant des jours, un certain nombre de jours encore, la vue à la fois vague et fixe de la bohémienne, obstinément retournée contre le fond, s’attachait, par l’ouverture de la lucarne, à la nature fuyante derrière la voiture, — et qui lointainement se perdait, se brouillait, disparaissait, en tressautant, dans le cahotement des mauvais chemins.
Les yeux de la mourante, déjà troubles, ne pouvaient quitter les plaines infinies, les bois profonds, les coteaux ensoleillés, et le vert des arbres et le bleu courant des rivières; ses yeux ne pouvaient se détacher des pures clartés tombant du ciel sur la terre, du jour qui luit dehors les maisons... car elle était la femme qui, une fois appelée en justice, s’était détournée du Christ et, s’avançant vers la lumière d’une fenêtre ouverte
du tribunal, avait dit : « Entre le ciel et la terre, je promets d'ouvrir mon cœur et de dire la vérité ». Et son agonie voulait sur elle, jusque tout au bout de son existence nomade, cette lumière d'entre le ciel et la terre.
Un matin, près d’une petite église de la Brie dont on reconstruisait les bas-côtés, la Maringotte se trouvait arrêtée. La voiture avait devant elle, brillant dans le soleil levant, ainsi que la niche d’un décor, le papier doré de l'ancien chœur resté debout, et au-dessous des têtes rougeaudes de maçons mouchetées de plâtre, et au-dessus de détritus de vieux cercueils, sautillant sur des échafaudages dans l’aube matinale, un long curé, au chapeau rond garni d'un crêpe, à l’interminable soutane noire blanchie aux poches, à la figure sale d’une barbe de huit jours, au nez pointu, aux yeux clairs et perçants. Ce matin, au moment où la voiture se remettait en marche, le regard de Stépanida se retirant brusquement de la lucarne s'arrêtait, un long moment, sur l'enfance de son dernier-né dans un attendrissement farouche. Puis sans une parole, sans une caresse, sans un baiser, elle prenait la petite main de Nello qu'elle mettait dans la main de son aîné, et ses doigts déjà froids serraient les mains des deux frères dans une étreinte que la mort ne desserra pas.
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Cette confiance, cette croyance, cette foi que fon rencontre quelquefois dans de jeunes enfants en leurs soeurs ou leurs frères aînés, et cet apport de leur cœur dans une admiration ingénue pour un être de leur sang, devenu à leurs yeux la créature typique et idéale sur laquelle ils travaillent secrètement et amoureusement à se modeler, à se façonner, à se miniaturer : c’étaient là les sentiments de Nello à l’égard de Gianni, mais avec encore quelque chose et de plus passionné et de plus enthousiaste et de plus fanatique que chez tous les autres cadets de la terre. Il n’y avait rien de bien que ce que faisait le frère aîné. Il n’y avait rien de vrai et de croyable que ce qu’il disait; et l’on voyait le petit, quand le grand parlait, l’écouter avec ces deux bosses au-dessus des sourcils des jeunes fronts, attentifs et réfléchisseurs. « Gianni l’a dit » : c’était son refrain, et, cela affirmé, il croyait que la parole de son aîné devait être une parole d’Évangile pour tout le monde comme pour lui-même. Car pour Neilo, sa foi en Gianni était absolue. Une fois qu’il avait été battu par un petit saltimbanque d’une bara-
que rivale, plus grand et plus fort que lui, sur ces mots de son frère : « Demain, tu prendras, vois-tu, cette balle de plomb que tu mettras dans ta main, tu marcheras droit à lui, tu lui porteras, comme cela, un coup de poing au milieu de la figure, et il tombera » ; le lendemain Nello mettait la balle dans le creux de sa main, donnait le coup de poing, jetait à terre son persécuteur. Ce coup de poing, il l’eût donné à Rabastens aussi bien qu’au méchant gamin, si son frère lui avait désigné l’Alcide. Et pour tout il en était de même. Une autre fois Gianni, en veine de plaisanterie, événement rare, s’était amusé à accuser Nello d’avoir déferr é Lariflette ; en dépit de sa presque certitude que les chiens n’étaient point ferrés, le cadet, ébranlé par le sérieux du dire de son frère aîné, après s’être longuement défendu, allait chercher les traces des trous de clous dans les pattes de la caniche, et comme on se moquait de sa crédulité, Nello, tout en continuant son examen, répétait obstinément: « Gianni l’a dit ».
Et il ne fallait pas qu’on touchât à son Gianni. Un jour que Nello rentrait en larmes, et que son frère lui demandait la cause de son chagrin, il répondait en sanglotant qu’il avait entendu dire de vilaines choses de lui, et Gianni insistant pour qu’il lui répétâtles paroles tenues sur son compte, au passage dans sa petite bouche des épithètes
injurieuses pour sou frère, il lui prenait des convulsions de colère.
Rentrant du dehors, le premier mot de Nello était : « Gianni est là?». Le petit frère semblait ne pouvoir vivre qu’avec le grand. A l’amphithéâtre, on le voyait sans cesse dans les jambes de Gianni, voulant être pour un rien dans tout ce que l’aîné exécutait, et le forçant à tout moment à l’écarter, à le repousser doucement de la main. Le reste du temps, quand il se trouvait avec son frère, il demeurait les yeux perpétuellement fixés sur lui, avec les regards longs et comme en arrêt par lesquels se témoigne la sympathie admirative des enfants, et dans une de ces contemplations où meurt un instant la turbulence du tout jeune âge. Et si Gianni n’était pas là, et que Nello fût frappé ou amusé par quelque chose, l’enfant, avide de tout partager avec son frère, ne pouvait se retenir de jeter à la personne près de lui : « 11 faudra le dire à Gianni î ».
Le grand frère avait une part si grande dans les pensées du petit frère, que dans ses rêves, l’enfant ne faisait jamais rien tout seul, que son frère toujours présent se trouvait toujours associé à des actions à deux.
La mort de Stépanida avait un peu plus mêlé encore, pendant les heures du jour et de la nuit, la vie jumelle des deux frères, et un des grands
bonheurs nouveaux de Nello était, maintenant que Gianni couchait dans la Maringotte , de venir le trouver au lit le matin, et d’avoir à ses côtés, dans les gaietés et les tendresses du réveil, cette petite coucherie d’un moment des garçonnets déjà grands avec leurs mères.
A midi et le soir, dans les haltes de la troupe, Gianni apprenait à lire à Nello dans les livrets de pantomimes de leur père, quelquefois lui mettait dans les mains son violon, dont l’enfant, avec le sang bohémien qu’il avait dans les veines, commençait à jouer en petit virtuose des landes et des clairières de bois.
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Tommaso Bescapé, tombé dans une absorption bizarre après la mort de Stépanida, et qu’on retrouvait toujours assis sur sa malle aux pantomimes, près du lit où avait dormi sa femme, un matin se refusait obstinément à se lever, et dès lors passait toute sa vie dans le lit conjugal, comme heureux dans ce que laisse de lui un corps aimé en des couvertures et ce que la moite chaleur d’une autre vie y fait revivre de son subtil
passé : — le pauvre et vieil imbécile n'ayant d’autres distractions que de regarder, étendu sur les draps, son costume de hussard fantaisiste, auquel tous les jours il demandait qu'on remît des galons d’argent neufs.
XVI ï
La maladie de son père forçait Grianni à prendre la direction de la troupe. Mais c'était un bien jeune directeur et manquant d'autorité près d’hommes qui continuaient à le regarder comme un enfant. Quand la mère vivait, et que le père était en possession de son intelligence, le ménage arrivait à gouverner ce monde intraitable, à faire à peu près fraterniser ensemble les jalousies, les antipathies, les haines de ces naturels hostiles. La femme, avec l'étrangeté de sa personne, ses rares paroles, le commandement tranquillement impérieux de sa voix grave et ses yeux profonds, exerçait une sorte de domination mystérieuse, et quand elle donnait un ordre, personne n'osait la refuser. Et là ou Stépanida ne parlait pas, le mari faisait intervenir sa diplomatie de vieil Italien. Grâce à la science intime qu'il possédait de
son personnel, à l’art qu’il avait (le flatter et de caresser les inimitiés sourdes de celui auquel il parlait dans des paroles où revenait à toutes les phrases mio caro , et entremêlées de promesses lointaines, d’horizons enchanteurs approchés de tout près, et même de quelques pantalonnades tirées de son répertoire, le père Bescapé obtenait tout ce qu’il désirait, et faisait patienter indéfiniment les exigences des uns et des autres. Gianni n’avait rien de son père. Il ne savait pas promettre; et trouvait-il une résistance à ce qu’il voulait, il se mettait en colère, envoyant l’homme à tous les diables, et renonçait de suite à la chose demandée. Il manquait aussi de patience pour opérer des rapprochements et des réconciliations, et ne se donnait pas la peine de mettre le holà entre le pitre et l’Alcide, laissant les ressentiments s’envenimer et tourner à une guerre ouverte. Beaucoup de détails du métier l’ennuyaient, et il n’intervenait pas comme son père dans le boniment, n’ayant pas l’admirable don des langues du vieux Bescapé, ce don qui, en les petites localités des provinces arriérées où il se trouvait, lui permettait de faire son boniment dans le patois de l’endroit, source de fructueuses recettes dans le Midi : et dont enrageaient ses confrères de France, très peu polyglottes de leur nature.
Il n'existait pas non plus chez lui la moindre aptitude au rôle d'administrateur, et la Talochée, sur laquelle il se reposait pour la direction matérielle de la troupe, manquait de l'ordre et des ressources d’esprit de sa mère.
Enfin, quoique Gianni fût bon camarade, et toujours prêt à être agréable à tous et à chacun, les individus avec lesquels il vivait ne lui étaient pas attachés ; ils avaient contre lui, vaguement au fond d’eux, le grief de lui croire en tête quelque chose qu'il ne disait pas, et pressentaient, avec des envies d’abandon se faisant déjà jour, que le jeune directeur ne s’éterniserait pas dans sa direction.
Les mains de Gianni, lors même qu'il se reposait, étaient sans cesse occupées et perpétuellement tâtonnantes autour de lui. Ces mains, comme involontairement et presque inconsciemment, saisissaient les objets à leur portée, les posaient sur le goulot, sur un angle, sur un endroit de leur surface où ils ne pouvaient pas raisonnablement tenir, s'efforçant en vain à les
faire demeurer droits ainsi un moment; et toujours ces mains travaillaient, d’une façon machinale, à déranger les lois de pesanteur, à contrarier les conditions de l’équilibre, à tourmenter l’éternelle habitude des choses à poser sur leur cul ou sur leurs pieds.
Souvent encore, il passait un temps infini à tourner et à retourner dans tous les sens un meuble, une table, une chaise, et cela avec une interrogation si curieuse, si obstinée, que son petit frère lui disait à la fin :
— « Dis donc, Gianni, qu’est-ce que tu lui veux, à cette chose ? »
— « Je cherche ! »
— « Qu’est-ce que tu cherches? »
— « Ah ! voilà. » Et Gianni ajoutait : — « Non, c’est le diable, je ne trouverai jamais! »
— « Mais quoi donc? dis, dis-moi-le, hein, dis-moi-le? » répétait Nello, avec la finale allongée et plaintive des supplications d’enfants qui veulent savoir.
— « Quandtu seras plus grand. . . tu ne comprendrais pas... Va, je cherche aussi pour toi, frérot. »
Et sur cette phrase, un jour Gianni sautait sur une petite table carrée qu’il venait de remettre sur ses pieds, jetant à son frère :
— a Attention! frérot... Tu vois la petite hachette qui est dans le coin... Prends-la...
Bon... Tu y es... Eh bien, tape de toute ta force sur ce pied, oui celui de droite. » — Le pied était cassé sous Gianni, restant debout sur la table bancale. « L'autre maintenant, celui de gauche. » Le second pied abattu, Gianni se maintenait toujours par un prodige d’équilibre sur cette table dont les deux pieds de devant manquaient. <c Ah ! ah ! ah ! ah ! — faisait Gianni avec une intonation de saltimbanque, — voilà le chien... frérot, il s’agit de ficher à bas le troisième pied. »
— « Le troisième pied ? » disait Nello avec un peu d’hésitation.
— « Oui, le troisième, mais celui-ci à tout petits coups... avec un grand coup de la fin qui vous l’envoie promener. » — Et disant cela, et pendant que le troisième pied était en train de se détacher, Gianni gagnait l’angle extrême de la table, au-dessus du seul pied solide.
Le troisième morceau de bois tombait, et Nello voyait rester horizontale sur son unique pied, la tablette mordue du bout des deux orteils de son frère, et dont le corps fuyant et revenant, et autant en dehors qu’au-dessus de la table, dessinait dans le vide comme l’anse contournée d'un vase.
— « Yitement, saute-moi sur... » criait Gianni à Nello. Mais déjà la table et Téquilibriste avaient roulé sur le sol.
Quelquefois devant un objet quelconque, l’immobilité du grand frère en une pose ramassée et accroupie, où il demeurait un genou en terre et l’autre relevé sur lequel appuyaient ses deux mains posées l’une sur l’autre : cette immobilité était si grande, que le petit frère, pris de respect pour la sérieuse contemplation, s’approchait de lui sans oser lui parler, et ne lui disait qu’il étaitlà que par un frôlement de son corps ressemblant au frottement de caresse d’un animal. Gianni, sans se retourner, lui mettait doucement la main sur la tête, et par une molle pesée l’asseyait a côté de lui, regardant toujours son objet, la main dans les cheveux de l’enfant, jusqu’à ce que, son frère dans ses bras, il se renversât en arrière en disant : « Non, c’est pas possible! ».
Et alors, se roulant avec lui dans l’herbe, comme un gros chien le ferait avec un roquet, Gianni dans une effusion involontaire, disait tout haut, parlant à l’enfant, sans cependant vouloir se faire comprendre par lui : « Ah! frérot... un tour... un tour qu’on invente... un tour à soi, entends-tu... un tour qui porterait sur une affiche de Paris le nom des deux frères... » Et tout à coup s’interrompant, et comme s’il cherchait à faire perdre à Nello la mémoire de ce qu’il venait d’entendre, il le saisissait, et le faisait tournoyer dans une série de culbutes furieuses, où dans le
tournoiement interminable, l’enfant sentait sur son corps rattoucliement de mains qui étaient à la fois des mains de frère et de père.
Et le voyage, toujours recommençant de la Mciringotte par la France, continuait sous le’ gouvernement du fils, mais sans les succès et les recettes de la direction du vieil Italien. Les représentations réduites aux kilos de l’Hercule, à la danse sur le fil de fer de la Talochée, au trapèze et aux tours d’équilibre de Gianni, aux sauts du petit Nello, n’avaient plus l’attrait des amusantes pantomimes terminant la représentation et amusant le public des localités sans théâtre comme une scène de spectacle. Puis le monde de la troupe, en vieillissant, avait perdu l’entrain, le leu sacré du métier. Le pitre économisait ses lazzi. L’Hercule, en la réfection moins abondante, se montrait encore plus paresseux à se remuer. Le trombone, auquel était tombé un asthme sur la poitrine, ne soufflait plus dans son instrument que pour l’amour du bon Dieu. Et la parade languissait, et la grosse caisse somnolait, et le cuivre de la baraque fai-
sait des couacs enrhumés. Il n'y avait guère que la Talocfiée qui s'employât de toute sa personne avec un dévouement de mauvaise humeur et une espèce d'enragement contre la malechance des deux frères.
Des années se passaient, pendant lesquelles mourait le vieux TommasoBescapé, et dans le? quelles l’affaire devenait plus que médiocre, le maniement des sujets de jour en jour plus difficile. Cyprien Muguet, l’asthmatique trombone, était devenu un fieffé ivrogne depuis le décès de Lariflette. Le pitre, tous les jours plus taquin avec ses camarades, causait mille ennuis à Gianni, à propos d’oseraies dévastées, et d’épines et de poiriers coupés au bord des routes parcourues par la caravane. Car le pitre occupait ses loisirs à tresser des paniers et à sculpter des cannes et des pipes : ouvrages artistiques où perçait comme la réminiscence d’un art appris dans un bagne, et qu’Agapit vendait à son profit pendant les entr’actes des exercices. Tout récemment, Gianni venait d'avoir une affaire très désagréable avec le propriétaire de la Bouleaunière, un gentillomme s’occupant de tours d’adresse, et qui avait hébergé pendant trois jours les saltimbanques dans son château. Après leur départ, ne s’était-il pas aperçu que ses plus beaux bouleaux avaient été dépouillés de leur
écorce par le pitre, pour en faire des tabatières? Au milieu des combats que se livraient l’honnêteté native du jeune directeur et sa répugnance à renvoyer un vieux compagnon, près duquel avait grandi son enfance, et parmi les dégoûts de toutes sortes, que chaque jour apportait à Gianni la saltimbanquerie , il arrivait un événement très préjudiciable au prestige de F amphithéâtre Bescapé, et aux profits de la caisse. Un des plus clairs revenus des saltimbanques, surtout en ces derniers temps, on le devait à l’Hercule. Quand le lutteur de la baraque armait dans un bourg, dans un village, très souvent l’homme fort de l’endroit se sentait pris de la tentation de se mesurer avec l’athlète. Alors, dans ce cas, un pari à qui tomberait l’autre s’ouvrait entre le cirque et l’homme fort, qui était presque toujours un meunier : un pari de 100, 200, souvent 300 francs, dont l’argent était fourni du côté de l’adversaire de l’Hercule, quelquefois par l’adversaire tout seul, quelquefois par une cotisation de compatriotes dont la vanité locale s’intéressait à sa victoire. Et toujours l’Hercule gagnait, non qu’il fût le plus fort de tous les hommes avec lesquels il avait lutté, mais par l’habitude de la lutte, et par la science qu’il avait de toutes les ressources et de tous les secrets du métier. Or, un jour, l’intombable Rabastens était jeté
sur les deux épaules par uu meunier de la Bresse , un homme d’une résistance , aux yeux de tous, inférieure à celle de l’Alcide. Du milieu de la stupéfaction de la troupe, de son humiliation frémissante, de son émoi, s’élevait la voix canaillement blagueuse du pitre, jetant, devant tout le monde, à l’Hercule se relevant tout abasourdi : « qu’il aimait trop une sale femme, que la nuit qui avait précédé la lutte... ». Une immense gifle ne laissait pas finir le pitre qui roulait à terre.
Le pitre avait dit vrai. En effet, l’Hercule, jusqu’alors seulement amoureux de la nourriture, s’était tout à coup pris de tendresse pour une Déjanire qu’il traînait à sa suite, et à laquelle il consacrait une grande part de sa force. Le triste de l’aventure, pour l’Hercule et la troupe, fut que cette défaite tua absolument chez l’homme la conscience de sa supériorité, qu’il lutta encore deux ou trois fois en se faisant battre, et que dès lors, désespéré et enfoncé dans la mélancolique croyance qu’un sort avait détruit la vigueur de ses muscles, on ne pouvait plus maintenant le décider à se prendre aux flancs, même avec un gringalet de lignard.
Gianni avaitassocié Nello tout petit à quelquesuns de ses tours pour amuser l’enfant, et dans le dessein de l’encourager et de développer en lui le goût et l’émulation du métier. Plus tard, il sentait en son jeune frère un si ardent désir d’avoir sa part dans ce qu’il exécutait, lui! qu’il l’avait successivement introduit presque dans tous ses exercices, et il était arrivé en ces dernières années, où Nello était devenu un jeune homme, que l’aîné avait complètement perdu l’habitude de travailler seul, et se serait trouvé tout dépaysé, s’il n’avait eu le travail de son frère noué au sien. Maintenant, quand Gianni jonglait, il prenait Nello sur ses épaules, et cette superposition de deux jongleurs n’en faisant qu’un, amenait dans le voltigement des boules, des jeux bizarres et inattendus, des jeux doubles, des jeux alternés, des jeux contrariés. Au trapèze, Nello répétait tout ce que Gianni faisait, tournoyant dans l’orbite de son grand frère, tantôt confondu en sa vitesse, tantôt attaché de loin à la lenteur de son flottement mourant. Dans de nouveaux exercices que l’aîné avait étudiés pour produire et mettre en scène « le petit gym -
naste », Gianni, couché sur le dos, faisait tourbillonner Nello, saisi, lancé, ressaisi par ses pieds : des pieds qui ressemblaient, en ces moments, avoir des préhensions et le doigté de véritables mains. Et c’étaient encore des tours communs et partagés, où se mariaient leurs forces, leurs souplesses, leurs agilités, et où, une seconde seulement, le manque d’entente de leurs deux corps, l’inintelligence de leur contact pouvait amener pour l’un et pour l’autre, et quelquefois pour tous les deux, le plus grave accident. Mais il y avait une telle compréhension physique entre les deux frères, que cet accord de la volonté avec les fléchisseurs , les extenseurs et leurs aponévroses pour la production d’un mouvement dans un corps, cet accord semblait seul et unique pour les deux corps.
De ces communications absconses et secrètes entre les membres des deux hommes dans l’exécution d’un tour de force, de ces attouchements de caresses paternelles et filiales, de des interrogations de muscle à muscle, de ces réponses d’un nerf disant à un autre nerf : « Go ! », de cette inquiétude et de cette sollicitude perpétuelle des deux sensitivités, de cet abandon de sa vie, à tout instant, pour l’un à l’autre de cette continuelle mêlée sauve dans le même péril de deux chairs, naissait une confiance morale
qui resserrait les attaches d'instinct entre Nello et Gianni, et développait encore la propension naturelle que les deux frères avaient à s’aimer.
L’amphithéâtre Bescapé était en train de donner quelques assez malheureuses représentations à Châlons-sur-Marne, lorsqu’un soir, au moment où Gianni finissait un de ses exercices, il s'entendit appeler par un de ses spectateurs.
Il reconnut un confrère avec lequel il lui arrivait, depuis des années, de se rencontrer dans le courant de l’année, pendant la tournée que tous les deux faisaient à traders la France. C'était un petit homme court, trapu, noueux, nommé le Recousu, qui, sans baraque, sans musique, avait commencé parfaire monter, en pleine place publique, une dizaine de personnes dans une charrette qu’il soulevait sur le dos. Avec le succès, la charrette avait été remplacée par un break d’occasion dans une enceinte de vieilles tapisseries déteintes, ramassées dans ce temps, sur les cuves des tanneurs. Puis enfin, au break avait succédé un char antique, un char doré dans lequel il enlevait son monde. Et le chanceux petit
homme, qui s’était marié à une prestidigitatrice, passait pour gagner beaucoup d’argent avec son char et les tours de cartes de sa femme, menant grande vie dans les auberges, dont il mangeait la volaille et buvait les vins cachetés.
Le Recousu racontaitàGianni qu’il était arrivé trop tard dans la journée pour monter sa baraque, se mettait à le plaindre du peu d'espectateurs assistant à la représentation, déplorait le temps ordurier qu’il avait fait tout l’été, se lamentait de ce que la profession était à l’heure présente dans la misère; jérémiade qu’il coupait tout à coup par cette phrase : « Au fait, mon petit, il court que tu veux te défaire de ta bagnole ». Et comme Gianni ne répondait ni oui ni non : « Eh bien, viens demain me trouver au Chapeau- Rouge, nous pourrons peut-être bibeloter quelque chose ensemble ».
Gianni trouvait le Recousu, encore attablé à l’auberge du Chapeau-Rouge. De chaque côté de lui étaient rangées deux bouteilles vides, et il entamait la cinquième. Sur sa large face, aux pla-
ques écarlates près des oreilles, aux sourcils semblables à des morceaux de poils de lapin blanc, et « grêlée comme la Hollande », se brouillait dans un coup de soleil , une jovialité de bas farceur mêlée à la finauderie de l’œil clair d’un paysan normand.
— « Te voilà, enfin !... prends une chaise et un verre, et asseois-toi là... Il est donc dans le champ de navels , le père Bescapé !... Je l’aimais, ce vieux singe... ça m’aurait fait plaisir de concourir à sa cérémonie,.. Ah! pour un qui avait du vice , c’en était un celui-là... et comme le mâtin jouait de l’attrape-nigaud... Jeune homme, c’est moi, le Recousu, qui te le dis : tu as eu là un chouette papa... et on n’en refera plus... la mère des humains comme ceusse- là a fini d’accoucher... Bois, cochon... Et qu’est-ce que tu veux de toute ta landière? »
— « J’en veux trois mille francs, le Recousu. »
— « Trois mille vrais francs!... tu veux rire, mon petit... tu me crois donc clés cents et des mille parce qu’au Heur de la charrette, on a aujourd’hui un char avec de l’or dessus... mais, tu le sais aussi bien que moi : ça ne va plus comme du temps où ça allait... enfin, il faut se faire une philosophie. . . et prendre le temps comme il vient, et accepter l’argent comme elle arrive... puis,
vois-tu, mon petit, ce que j’ai ou plutôt ce que je ri ai pas ! ça m’est assez... ça me contente, quoi!... et moi qui comptais m’ allonger de douze cents francs... et vrai là-dessus, je croyais que tu allais me baiser les pattes,,. Bois, cochon! »
— « Non, le Recousu, c’est trois mille francs, à prendre ou à laisser. »
— « Nom d’un petit bonhomme, c’est-y vrai possible, que tu parles? »
— « Voyons, le Recousu, vous savez très bien qu’il y a deux chevaux, deux voitures, la tente et tout le reste. »
— « Parlons-en de tes chevaux : l’un perd ses huiles , l’autre sue de la queue... pour la Marin gotte , elle sonne la ferraille ainsi que le quai de ce nom... tune sais donc pas maintenant que la maison chose en fabrique comme ça de toutes neuves avec de la peinture de femmes nues par les premiers peintres de Paris, pour quinze cents francs... et crois-tu qu’elle vaut cher ton autre boite à canailles .. . Quant à ta tente, à ta tente, manufacturée^ l’ai bien regardée hier... eh bien! je parle chrétien, vraiment, je suis pas bien sûr qu’il y ait encore de la toile autour des trous... Bois, cochon! »
— « Écoutez, le Recousu, si vous ne voulez pas de l’affaire, je crois bien que la Biquebois en voudra. »
— « La Biquebois!... celle qui s'est épousée avec un bancal qu’on appelle Tourne-à-gauche, la satanée escroqueuse qui a longtemps fait voir une femme à tête de porc... qui était une ourse à qui on faisait, le matin, la barbe sur toute la superficie... la Biquebois t’a faitdes propositions... faut t'en défier, mon petit, elle est en plein dans 1 o papier-à- douleur ... oui, innocent, dans les protêts et dans les huissiers... Bois, cochon! »
— « En êtes-vous bien sûr, le Recousu? Alors je retomberai sur le père Pizarre. »
Et Gianni se leva.
— « Le père Pizarre?... est-ce qu’il n’a pas une immoralité contre lui... bon! tu vas dire que ] écorne les camarades... c'est que le Recousu, on le connaît, on ne peut pas lui reprocher un cheveu de la tête... mais toi, sais-tu, tu connais tout!... tu es comme la frontière de Tournai , où il ne passe pas une souris qii on ne sache combien elle a de poils... Au fait, dis donc, j’ai vu travailler le môme... il va joliment, le crapaud... des reins que c'est comme de la vraie osier... et dans les jambes on dirait qu’il a toujours des frémis... bien sûr, il fera son chemin sur les deux mains, l’enfant!... Bois donc, cochon! »
— « Merci, je n'ai pas soif. . . Bien décidément, vous ne prenez pas la chose pour trois mille francs? »
— « Voyous, pas même le coup de l’estime... et donc puisqu’il n’y a pas à te faire la ficelle au sentiment... et pour en finir... je t’en donne là deux mille francs. »
— « Non, le Recousu, vous savez aussi bien que moi que ce que je vous vends, vaut plus de trois mille francs... tenez... je vous abandonne le tout pour deux mille cinq cents francs, à condition que vous me payerez comptant, etque vous me prendrez tout mon monde. »
— « Prendre tout ton monde... mais autant me proposer de me frotter le derrière contre un rosier... qu’est-ce que tu veux, bon Dieu, que je fasse de toute ta fripouille.. . ton trombone a perdu son soufflet... ton Alcide n’est plus bon qu’à porter des paquets en ville... ton marchand de grimaces , ton lardeur de veau , ton Cochegru, je n’en voudrais pas pour dérider mon chien... ta danseuse de fil d’archal, elle est forcée comme une paire de vieilles pincettes... et crevarde à ce point, la grande landroille , qu’on pourrait l’appeler : la paresse de se faire enterrer. »
— « Allons, le Recousu, vous avez tâché de me l’enlever, je le sais! »
— « Ah, le fils de diable cornu!... avec son air de Jean-Bête... il a encore plus de maligance que son père... et avec cela il ne se ruinera jamais en paroles... Mon petit, décidément tues
plus fort que moi... Allons, faisons avancer la vaisselle de poche. »
Et le Recousu retira d’autour de ses reins une ceinture de marchand de bœufs.
— « Tiens, voilà tes deux mille deux cents ! »
— « J’ai dit deux mille cinq cents, le Recousu, et par là-dessus l’engagement de mon monde. »
— « C’est bien, il faut en passer par tout ce que veut ce Bescapé de malheur. »
— « Vous me payerez, le Recousu, quand vous • aurez pris livraison... et venez la prendre, cette livraison... car je pars, moi! »
— « Tout de suite, commeça, pas de bêtises... tu ne vas pas monter une autre troupe ? »
— « Non, cette vie-là... c’est terminé. »
— « Tu changes de métier ?... tu pars pour le pays des Brandouilles? »
— « Vous saurez ça plus tard. »
— « C’est topé, n’est-ce pas?... alors, prends les devants... je te rattrape... moi, il faut que je me jette sous le nez cette sixième... sans ça je n’aurais pas ma jauge. »
Quand Gianni rentrait, il trouvait sur la porte de la baraque, la Talochée en faction. Il avait déjà remarqué que depuis quelques jours, plusieurs fois, elle avait été au moment de lui parler, mais ses paroles étaient restées dans sa bouche, au moment d’en sortir: « C’est vous enfin, monsieur Gianni, vous avez été bien longtemps dehors ce matin... je voulais... » et elle s’arrêta, puis reprit d’un air embarrassé : « En deux mots, voilà la chose... on dit qu’on aime maintenant les femmes sauvages... que ça fait de l’argent... Alors j’ai demandé comment cela se décore ... ce n’est pas bien malin, allez, de manger des poules crues... et moi je ne suis pas fière... et pour vous j’en mangerai bien... et aussi des cigares. » Gianni la regarda. La Talochée rougit, et dans le noir de sa peau tannée passa le secret d’un tendre sentiment, enfoui au fond d’elle, pour son jeune directeur. La pauvre fille, dans son amoureux dévouement, à la recherche d’un moyen pour remonter les affaires des Bescapé, faisant taire ses orgueils de premier sujet de la danse de
corde, consentait à descendre, dans une sublime abnégation, à ce dernier et humiliant échelon de la profession : la mangeuse de poules crues.
— « Ma pauvre Talochée , je te remercie, dit Gianni, en l'embrassant avec des yeux humides, tu aimes vraiment les deux frères, toi !... mais à l’heure qu’il est le bataclan est vendu ; et tiens, voilà le Recousu qui vient entrer en possession... Tu sais qu’il n’y a de changé que le directeur... mais, si jamais tu as besoin d’une pièce de dix francs et qu’il y ait un jaunet chez les Bescapé, souviens-toi que la poste existe... Allons, pas d’attendrissement... Mets mes frusques et celles de mon frère dans la malle en bois, et vite, car nous partons aujourd’hui, tout de suite... et làdessus, je vais remettre les clefs de la boutique au Recousu. »
Gianni revenait au bout d’une heure, mettait la malle sur son épaule, disait à Nello étonné de ce départ soudain : «Eh! frérot, prends la caisse à violon, et vivement au chemin de fer pour Paris. »
Après une poignée de main donnée aux vieux compagnons, tous deux s’éloignaient, tous deux se retournant à une vingtaine de pas, d’un mouvement commun, vers la Maringotte , ainsi que des gens qui viennent de vendre la maison paternelle, et qui, avant de la quitter pour toujours,
disent des yeux un long adieu aux murs où ils sont nés et où les autres sont morts.
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En wagon, le frère aîné disait au cadet : « N’estce pas, frérot, tu ne trouvais pas bien récréatif de toujours courir la province, de toujours trimer dans les foires?... »
— « Moi, — dit simplement le jeune frère, moi, tu serais resté, eh bien, je restais... tu pars, je te suis... tu irais aux Grandes-Indes, j’irais aux Grandes-Indes... et vrai, je te croirais n’avoir pas ton bon sens..., que ce serait tout
de même. »
— Oui, je le sais, reprit l’aîné, c’est pourquoi les explications étaient inutiles... ça ne fait rien, les voici... nos affaires... elles n’étaient pas brillantes... mais ce n’est pas cela qui m’a fait vendre. . .j’ai en tête des projets pour nous deux. . . » Et Gianni, un moment pianotant d’une main distraite sur la banquette de bois des troisièmes, reprit : « Donc, nous serons ce soir à Paris... demain je tâcherai de nous faire engager au Cirque... la nous verrons. »
Et sur ces mots, Gianni s’enferma jusqu’à Paris dans le nuage de sa pipe, pendant que Nello, amusé du changement ainsi qu’un enfant, et tout fier de la perspective de 'débuter au Cirque, dans un bonheur remuant, expansif, bavard, tourmentait la somnolence de gras et apoplectiques voisins en blouse, par ses paroles, par ses descentes et ses remontées à chaque station.
XXY
Du chemin de fer, les deux frères se faisaient conduire dans un petit hôtel de la rue des Deux- Écus, que Gianni se rappelait avoir habité quelques jours avec son père, quand il était tout petit. Par un escalier à la rampe de bois, on les faisait monter au cinquième, dans une petite chambre au plafond si bas et si inégal, que, quand Gianni voulut changer de chemise, il lui fallut chercher un endroit de la chambre où ses bras pouvaient tenir levés en l’air.
Ils sortaient aussitôt, dînaient chez le premier marchand de vin qu’ils rencontraient, se rendaient rue Montesquieu, et là ils achetaient chacun un pantalon et un paletot. Ils faisaient aussi
l’acquisition de bottines à vis et de casquettes.
Ils montaient alors dans un fiacre et se faisaient conduire au Cirque, où ils prenaient des premières, etavecl’instinctddiabitués de baraques de saltimbanques, se plaçaient à l’entrée du côté gauche. Ils arrivaient le gaz baissé, la grande rosace de sable jaune dessinée au milieu de l’arène noire, non encore effleuré par le talon de l’écuyer à la chambrière ; et c’était pour eux un curieux spectacle que tout le détail et la menue préparation de ce spectacle de chevaux et de tours de force monté sur un si grand pied.
Le monde arrivait, la salle peu à peu se remplissait.
Bientôt un écuyer, qui reconnaissait des gens du métier à ces riens qui trahissent des gymnastes sous le costume bourgeois, à l’équilibre balancé des mouvements, au flottement ondulant du torse dans un paletot sans gilet, au croisement l’un sur l’autre des deux bras avec les coudes dans les mains, se mettait à parler aux deux frères, les renseignait, leur disait l’heure à laquelle on trouvait le Directeur du Cirque.
Et la représentation commençait.
Gianni regardait beaucoup, sans rien dire. Quant à Nello, à chaque exercice, il s’échappait en exclamations, en phrases pareilles à celle-ci : « Nous faisons cela !... Tu ferais cela !...
Nous ferions cela au bout de quinze jours! » Ils revenaient, ayant une certaine peine à retrouver leur hôtel, et, quand ils furent déshabillés, Gianni échappait à la parole de son frère qui continuait au lit, en lui disant qu’il était très fatigué, et en s’enfonçant la tête dans le mur.
Le lendemain Nello, en se réveillant, surprenait son frère fumant sa pipe accoudé à la fenêtre ouverte de leur petite chambre, et si attentionné qu’il ne se retournait pas au bruit qu’il faisait en s’habillant.
Un peu intrigué, Nello se mettait à chercher par-dessus l’épaule de son frère ce qui pouvait bien tellement intéresser Gianni sur le mur en face. C’était, séparée par une cour de quinze pieds, une muraille commençant dans une couleur de fumier etfînissant dans une couleur de suie, et dont sortaient sur toute sa surface, haute de cinq étages, un tas d’appendices et d’objets accrochés en quête de jour et de lumière dans le trou ténébreux. Cela commençait au-dessus d’un
magasin fermé avec les formidables barres de fer d’une boutique de Ghetto, par un petit promenoir en bois pourri où se voyait, au milieu de pots de chambre égueuiés, un bouquet dans une boîte à lait en fer-blanc. Sur le toit moussu et verdâtre du promenoir, était construite avec des lattes et de vieux treillages, et prenant toute la largeur de la cour, une immense cage à lapins, dont les blancs effarements entre ciel et terre se détachaient sur un fond roux. Plus haut, des fenêtres de toutes les formes et de tous les âges, et comme percées au hasard, retenaient entre les mailles de filets aux grosses cordes, des jardinets avec des fleurs jaunes dans des caisses en planches. Plus haut encore, était accroché au mur un grand panier en osier à faire chauffer le linge pour le bain, que le propriétaire avait transformé en une cage où voletait une pie. Enfin, tout en haut, à côté d’une lucarne, près d’un plomb, séchait, sur une ficelle, une robe en jaconas aux pois roses.
Et les yeux étonnés de Nello, après son examen, revenaient aux yeux de son frère qu’il s’apercevait ne rien voir de ce qu’il regardait.
— « A quoi penses-tu donc, Gianni ? »
— « A partir tous les deux pour Londres ! »
— « Et le Cirque ? »
— « Patience, enfant... le Cirque, on y arri-
vera... un jour... reprit Gianni allant et venant dans la petite chambre. — Ça ne t’a pas dit, ce que tu as vu au Cirque... non, ça ne fa pas dit ce que ça m’a dit à moi... eh bien, les choses que nous exécutons, ces Anglais les font autrement... et mieux... ah! ces Anglais... un joli travail à aller étudier sur place et dans l’endroit., ces gens ont la vitesse dans la force... peut-être y a-t-il chez nous trop de dislocation, trop de dépenses pour acquérir la souplesse... et à ce jeu, perdons-nous la rapidité dans la contraction des muscles?... Puis, est-ce drôle?... hier, c’est comme si tout à coup on m’avait fait voir ce qu’il nous fallait faire dans notre métier... ce qui nous allait à tous les deux... Enfin, bêta... eux, les autres d’hier... c'était à la fois ce que le père faisait et ce que nous faisons, nous !... oui, des machines où le gymnaste est une façon d'acteur... et là-dedans, quand tu y mettras tes gentillesses, frérot... vois-tu, il y a pour nous autre chose qu'à friser la cabriole ... »
Gianni, remarquant une moue triste sur la figure de son frère, ajoutait : « Toi, qu'est-ce que tu dis de cela ? »
— « Que tu as toujours raison, mon grand! » répondait Nello dans un soupir.
Gianni regarda son frère avec une émotion tendre qui ne parla pas, mais qui se témoigna
par un imperceptible tremblement de ses doigts en train de bourrer une nouvelle pipe.
L’Angleterre est le pays de l’Europe qui, dans la matérialité brute d’un tour de force, a inventé d’introduire l’esprit. Là, la gymnastique s’est transformée en pantomime ; là, un déploiement bête de muscles et de nerfs est devenu quelque chose de plaisant, de mélancolique, quelquefois de tragique ; là, les souplesses, les agilités, les adresses d’un corps se sont appliquées à faire rire, à faire peur, à faire rêver, ainsi que font les scènes de théâtre. Et en cette Grande-Bretagne, et par des créateurs inconnus, dont il reste à peine quelques noms du dix-huitième siècle, épars sur les feuillets d’émargement du Cirque Astlev, a eu lieu la trouvaille d’une toute nouvelle comédie satirique. Ç’a été comme une rénovation de la farce italienne, où le clown, ce niais de campagne, ce gymnaste- acteur, faisait revivre en lui à la fois Pierrot et Arlequin, projetant l’ironie de ces deux types entre ciel et terre; — la grimace du blanc enfariné, comme
étendue et promenée sur toute la musculature de sa raillarde académie.
Et, — fait curieux, — il est arrivé en la patrie d’Hamlet, que cette création toute anglaise, le génie de la nation l’a marquée à son caractère de flegme et d’ennui noir, et qu’il en a façonné la gaieté, si l’on peut le dire, avec une espèce de comique splénétique.
L’année de l’arrivée à Londres des deux frères, il existait dans Victoria-Street un endroit nommé les Ruines. C’était un immense terrain, où la Commission des Améliorations métropolitaines avait fait démolir trois où quatre cents maisons, un espace désert tout parsemé d’écroulements, avec dans le ciel des vieux murs encore debout à côté d’assises de maisons neuves dont la bâtisse était arrêtée, une terre d’ordures et de décombres, un coin de capitale abandonné, où une herbe malheureuse commençait à se lever d’un sol de plâtre, d’écailles d huîtres, de tessons de bouteilles : un Clos Saint-Lazare, enfin. Les Ruines, depuis plusieurs années, étaient
les rendez-vous, le gymnase en plein air de tous les acrobates, gymnastes, trapézistes du trapèze volant ou du trapèze fixe, clowns, jongleurs, danseurs de cordes équilibrâtes sans emploi, tous les gens nés dans la sciure de bois 1 ou désireux d'y vivre : l’école, en un mot, d'où sortirent depuis Frank Berington, Costello, Jemmy Lée, Bill Georges, Joe Welh, Alambra Joé. Le soir surtout, les Ruines présentaient un curieux spectacle. Dans l'obscurité du champ de démolitions, entre ses pans de murailles noires aux silhouettes un peu effrayantes, à travers le vol tournoyant de petits fragments pourris des papiers de tenture détachés par le vent, au milieu de la fuite de troupeaux de rats effarés, et aussi loin que se prolongeait l’étendue ténébreuse, et brouillardeuse, la lumière de quatre bouts de chandelles fichées en terre montrait vaguement, çà et là, au-dessus du tremblotement d’une pâle lueur, des ombres de corps se promenant ou voltigeant dans la nuit du ciel.
Les premiers jours, Gianni et Nello regardaient les autres travailler, puis au bout d’une semaine
1 . Dans les cirques anglais, la sciure de bois remplace le sable. De là la locution, pour les gens nés dans le métier, de naître dans la sciure de bois , et encore de là l’espèce de proverbe qui dit : Que pour un vieux clown, l’odeur de la sciure de bois est ce qu’est l’odeur du goudron pour un vieux marin.
ils apportaient leurs instruments de travail et leurs chandelles ; et, le petit trapèze attaché aux montants d’une grande porte déménagée dans une maison qui n’était plus qu’une façade, ils se mettaient à travailler dans l’émerveillement des Anglais.
Les deux Français avaient pour voisin de leurs exercices, un homme maigre et long, aux jambes de pétrin phtisique, s’exerçant à serpenter à travers les barreaux d’une chaise : l’Irlandais, surmomméle Ver de terre , le disloqué, qui, les jambes repliées en arrière et cravatant son cou, se mettait en boule, roulait, cassait un noyau de pêche avec son derrière. Ils apprenaient bientôt de lui, que là-bas les directeurs n’engagent pas directement de sujets, que le monopole de tous les engagements pour les Trois-Royaumes était entre les mains de deux seuls hommes à Londres : M. Maynard, domicilié à Yorck-Road-Lambeth, etM. Roberts demeurant à Gompton-Street. Le Ver de terre prévenait en outre les deux frères que ces messieurs avaient l’habitude de retenir 15 p. 100 de commission sur les engagements qu’ils faisaient. “
Gianni et Nello se rendaient un matin chez M. Roberts, montant un escalier où, sur les marches, des nourrices échevelées et la poitrine débraillée, allaitaient des enfants, en fumant, la
tête appuyée aux murs, de longues pipes courbes.
Les deux frères devaient attendre leur tour dans une sorte d’antichambre dont les murs étaient garnis de haut en bas, et l'un touchant l'autre, de petits cadres en bois blanc contenant les photographies de toutes les célébrités des cirques, des gymnases, des cafés-concerts de l'Europe.
Et des photographies leurs yeux allaient aux gens qui sortaient du cabinet aux engagements, et qu'ils entendaient nommer par ceux qui attendaient à côté d'eux. C'était Hassan l’Arabe ; c’était lepère Zamezou sous son feutre aux larges bords et son manteau raisin de Corinthe, cette couleur affectionnée par les vieux acteurs ; c’était Sandy avec encore dans ses poches un restant des pépites qu’on lui avait jetées à San Francisco et à Melbourne, Sandy dans sa veste doublée de phoque et son gilet rouge écarlate ; c’était l’élégant Berington et sa redingote de velours noir, une chaîne d'or allant de sa boutonnière à sa poche de côté, et sur l'oreille un chapeau tyrolien surmonté d'une plume de paon; puis des inconnus dont le bas de la figure disparaissait dans des cache-nez de laine graisseux, et encore des femmes enveloppées de cachemires, semblables à ceux que les ambulants des quatre sai-
sons promènent sur les voitures de salades.
Enfin, ils pénétraient dans le cabinet de Roberts, un petit homme, à la peau de figure tannée, rhinocérisée , et portant des anneaux d’or aux oreilles.
Il interrompait Gianni auboutde deux ou trois mots de son mauvais anglais :
— « Très bien, j’ai justement besoin d'une paire de bons gymnastes pour Springthorp à Hull... mais je ne vous connais pas... où avez-vous été engagés déjà? »
C’était la demande que craignaient les deux frères, et un moment Gianni resta déconcerté, quand, d’un coin noir du cabinet, une voix que les deux frères reconnurent pour être celle du Ver de terre , jeta à Roberts : « Je les connais, moi... Ils arrivent du Cirque de l’Impératrice. »
— « OIi ! alors vous faites l'affaire.. . L’engagement sera pour six nuits à partir de samedi prochain... vous aurez cinq livres. »
A la suite des six nuits de Hull, où ils réussissaient complètement, les deux frères allaient étoi-
1er douze nuits à Greenock en Écosse, puis ils étaient engagés, toujours comme « étoiles », selon l’expression anglaise, dans un café-concert de Plymouth. Et leur engagement de Plymouth terminé, pendant dix-huit mois, perpétuellement sur les chemins de fer et les bateaux à vapeur, ils donnaient des représentations dans presque toutes les grandes villes des Trois-Royaumes. Un jour cependant, leur notoriété de trapézistes leur permettait de refuser les engagements, où il y avait des frais trop considérables de voyages : Gianni voulant que son frère et lui vécussent de ce qu’ils gagnaient, parcimonieux de l’argent de la vente de la Maringotte, et cherchant à le garder pour un cas imprévu, pour un de ces accidents arrivant si souvent dans leur profession.
Cette dure vie, avec la fatigue de ces incessants et conditionnels déplacements, avait un but : elle permettait aux deux frères, par ces attachements volants de quelques jours, par cette succession de séjours dans des troupes différentes, d’étudier le travail de presque tous les gymnastes comiques de l’Angleterre. Au moyen de leur engagement comme trapézistes, il était donné à Gianni et à Nello de s’approprier la singularité, l’originalité, la blague gymnastique de chaque clown aux côtés duquel ils vivaient une semaine ou deux, de pénétrer en un mot le
genins intime et particulier de l’art dans toutes ses manifestations diverses chez des individus différents. Et tous deux s’exerçant dans le secret, cherchant, préparant de petites inventions drolatiques, étaient des clowns — des clowns ayant d’avance dans leurs malles leurs costumes — des clowns tout prêts à faire leur apparition dans le ring, quand le hasard leur en fournirait l’occasion.
L’occasion ne se faisait pas attendre. A Garlisle, un jour, Newsome,le directeur d’une troupe dont faisaient momentanément partie les deux frères, à la suite d’une contestation avec Francks, l’illustre pince-sans-rire Francks, se trouvait soudainement abandonné, au moment d’une représentation, par son premier clown et son associé. Newsome se trouvait dans le plus grand embarras, quand Gianni lui proposait de l’essayer lui et son frère. Bientôt, tous deux paraissaient dans l’arène, en tête du bataillon clownesque, vêtus de costumes à la fois singuliers et coquets, et Nello jetant, ma foi, en fort bon anglais au public la phrase consacrée des clowns :
(< Here we are again — ail of a lump ! How are y ou 1 ? »
Aussitôt commençait une série descènes délicatement bouffonnes, entremêlées de tours de force, et de poses plastiques, et de musiques bizarres, mêlant et confondant, dans des tableaux rapides et toujours nouveaux, les torses et les violons des deux frères : des scènes où l’originalité distinguée du comique, la grâce et l'élégance de la force, le charme juvénile de la beauté académique de Nello, et même le plaisir enfantin et rieur qu'il apportait à son début, faisaient éclater la salle en applaudissements frénétiques.
Sinistre est devenue la clownerie anglaise de ces dernières années, et parfois elle vous fait passer légèrement dans le dos ce que le siècle dernier appelait : « la petite mort ». Elle n’est plus du tout l’ironie sarcastique d'un pierrot à la tête de plâtre, un œil fermé, et du rire dans un seul coin de la bouche ; elle a même rejeté le
1. Nous voilà encore (le nouveau — tous en tas ! — Comment vous portez-vous ?
fantastique hofmannesque et le surnaturel bourgeois dont elle avait, un moment, habillé ses inventions et ses créations. Elle s’est faite terrifiante. Tous les émois anxieux et les frissonnements qui se lèvent des choses contemporaines, et sous le gris et le sans couleur des apparences, leur tragique, leur dramatique, leur poignant morne, elle en fait sa proie, pour le resservir au public dans de l’acrobatisme. Il y a en elle de l’épouvantant pour le spectateur, de l’épouvantant fabriqué de petites observations cruelles, de petites notations féroces, de petites assimilations sans pitié des laideurs et des infirmités de la vie, grossies, outrées par Y humour de terribles caricaturistes, et qui, dans la fantaisie du spectacle, se formule en un fantastique cauchemar, et vous donne un rien de l’impression angoisseuse de la lecture du Coeur Révélateur par T Américain Poe. On dirait la mise en scène d’une diabolique réalité, éclairée d’un capricieux et méchant rayon de lune. Et ce ne sont depuis quelque temps, dans l’arène des cirques et sur les théâtres des salles de concert de la Grande-Bretagne, que des intermèdes où les gambades et les sauts ne cherchent plus à amuser l’œil, mais s’ingénient à faire naître et des étonnements inquiets, et des émotions de peur, etdes surprises presque douloureuses, de ce remuement étrange et maladif de
corps et de muscles, où passent mêlés à des pugilats ricanants, à des scènes d’intérieur horripilantes, à des cocasseries lugubres, des visions de Bedlam, de Newcastle, d’amphithéâtre d’anatomie, de bagne, de morgue. Et le décor le plus ordinaire de cette gymnastique, quel est-il? — un mur, un mur de barrière sous une lumière suspecte, un mur où il y a encore dessus comme du crime mal essuyé, un mur sur la crête duquel apparaissent en habits noirs ces modernes fantômes de la nuit, et qui descendent avec des allongements de jambes qui deviennent longues, longues... comme celles que voient, dans leurs rêves, .les mangeurs d’opium de l’extrême Orient ; puis là, avec la projection de leurs ombres falotes et disloquées sur ce blanc mur, qui semble un linceul faisant un drap de lanterne magique, commencent les tours de force maniaques, les gesticulations idiotes, la mimique agitée d’un préau de fous.
Et dans celte glaçante bouffonnerie et dans toutes les autres, l’habit noir râpé, la toute récente livrée du clown anglais apporte quelque chose de mortuairement funambulesque, un semblant macabre de la goguette d’agiles croquemorts.
La pantomime gymnastique des deux frères ne ressemblait nullement à celle des clowns anglais de la dernière heure. Il y avait dans cette pantomime une réminiscence du rire de la comédie italienne mêlée à un peu de la rêverie que les fils de Stépanida mettaient dans le son de leurs deux violons. C’étaient en ce qu’ils exécutaient, des choses ingénues qui amenaient l'attendrissement, et des choses doucement comiques qui faisaient sourire, et des choses légèrement lunatiques qui donnaient à songer : toutes choses parmi lesquelles la grâce gamine de Nello jetait un enchantement particulier et qu’on ne peut exprimer. Puis ils avaient introduit dans leurs exercices un certain fantastique, qui n’avait rien de cimetièreux , de triste, de sombre, un fantastique joli, coquet, spirituel à la façon d’un conte noir qui se moque, par-ci par-là, de la fantaisie, du caprice, et, à mesure que le temps passait, comme l’éveil, en les membres sveltes de Nello, d’une vie fantasque.
Enfin on ne savait, à propos de quoi et comment, le spectacle plastique des deux frères évo-
quait dans l’esprit des spectateurs ridée et le souvenir d’une création ironique baignant dans du clair obscur, d’une espèce de rêve shakespearien, d’une sorte de Nuit d’été, dont ils semblaient les poétiques acrobates.
XXXIÏI
Newsome avait engagé le couple à raison de dix livres sterling par semaine, et les deux frères maintenant attachés à la troupe vivaient en assez bonne confraternité avec les hommes et les femmes. Les hommes étaient de bons camarades avec un peu de morgue britannique. Les femmes, toutes honnêtes femmes, toutes mères de famille, étaient « douces comme des moutons » ; seulement de certains jours, sous une excitation de gin ou d’un vent de nord-est, celles qui ne s’aimaient pas, se mettaient à se boxer. Et ce n’étaient pas les batteries de femmes françaises, où il y a plus d’injures et de bonnets déchirés que de coups, mais bien vraiment de véritables combats de boxeurs, où la battue restait quelquefois quinze jours au lit.
Au fond, les deux frères avaient presque repris
leur vie voyageuse de la France à travers les Trois-Royaumes, toutefois en des conditions meilleures et dans un pays plus curieux des exercices du corps. En cette Angleterre, où dans les petites villes l’arrivée d’un cirque est un événement, et où la promenade par les rues du personnel, de ses chevaux, de ses curiosités, de ses cages d’animaux féroces, fait fermer les boutiques comme un jour de fête, la gracieuse clownerie de Gianni et de Nello était admirablement
accueillie, et commençait à avoir une influence
sur les recettes. De temps en temps, pour s’attacher les deux artistes, Newsome donnait à leur profit une de ces représentations où les bénéficiaires vont de maison en maison placer les billets, une représentation qui leur rapportait cinq ou six livres. Et le nom des deux clowns, un nom de guerre qu’ils avaient pris là-bas, brillait, en vedette, sur les affiches imprimées avec l’encre la plus rouge de la Grande-Bretagne.